Mais celui qui me suit baptisera de flamme

Jean Aicard

JÉSUS

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

[Illustration]

A

MON GRAND-PÈRE

JACQUES AICARD

MORT

LE 29 SEPTEMBRE 1872

A MON GRAND-PÈRE

Avant d’aller dormir près de toi dans la terre,

J’ai voulu, pour ta joie, écrire ce _Mystère_,

Tel un pâtre ignorant, sur un morceau de bois,

De son couteau grossier sculpte un Jésus en croix,

Et j’ai fait ce travail, où se complut mon âme,

Grand-père, en souvenir de cette belle flamme

Que mon regard surprit vivante au fond du tien,

Quand, tourné vers l’Espoir, tu mourus en chrétien.

27 juillet 1895.

LES PÈLERINS

PRIÈRE DANS LE SOIR

Vers Emmaüs, à l’heure où la clarté finit,

Lentement,--ils devaient marcher soixante stades,--

Deux hommes cheminaient, causant en camarades...

Une Ombre, qui venait derrière eux, les joignit.

Disciples de Jésus, ils parlaient de leur maître

Que Magdeleine et Jean croyaient ressuscité.

Une Ombre maintenant marchait à leur côté.

C’était Jésus, mais rien ne le faisait connaître.

Il leur dit: «De quoi donc parliez-vous en marchant?

Et pourquoi semblez-vous si tristes, pauvres hommes?»

«Tristes, lui dirent-ils, tristes, oui, nous le sommes!»

Et le son de leur voix était grave et touchant.

«Es-tu donc tellement étranger à la Ville,

Que tu ne saches pas notre malheur récent?

Jésus de Nazareth, un prophète puissant,

Depuis trois jours à peine est mort d’une mort vile.

«Les sacrificateurs, les docteurs de la Loi,

Nos magistrats, l’ont tous condamné. Quelle honte

... Mais, toi, reste avec nous parce que la nuit monte...

Inconnu, nous aimons à causer avec toi.»

Or, depuis un instant, leurs paroles funèbres

Retombaient sur leur cœur, dans la nuit, lourdement

Un deuil affreux venait sur eux, du firmament;

En eux, comme autour d’eux, tout n’était que ténèbres

Et dans l’abandon triste où les laissait le jour,

Vainement ils cherchaient, au ciel vide, une étoile;

Ils voyaient l’étranger comme à travers un voile,

Mais ils sentaient en lui comme un attrait d’amour.

S’il s’éloignait un peu, leur cœur, empli de troubles,

Aussitôt amoindri, défaillait et pleurait...

S’il se rapprochait d’eux, tout contents en secret,

Ils se sentaient monter au cœur des forces doubles.

C’était alors en eux comme un flot de chaleur,

Le doux rayonnement d’une intime lumière;

Ils ne comprenaient plus leur détresse première

Ni pourquoi le chemin leur devenait meilleur.

Et les deux pèlerins que le Spectre accompagne

Répétaient à Celui que l’on ne peut pas voir:

«Reste avec nous, Seigneur, parce que c’est le soir

Et notre angoisse croît dans la nuit qui nous gagne.»

Or, Christ, ressuscité depuis dix-huit cents ans,

Vient de mourir encor, mais d’une mort tout autre;

Et dans ce siècle obscur il a plus d’un apôtre

Et plus d’un pèlerin dans les doutes présents.

Nos Scribes, attachés à la lettre du Livre,

Par sottise les uns, d’autres par intérêt,

N’ont plus ni les rigueurs ni l’amour qu’Il aurait;

Mais dans la nuit qui vient nous le sentons revivre.

Il vit. La nuit immense a beau venir sur nous,

Ténèbres de l’esprit qui nie et qui calcule,

Nous avons beau sentir, dans l’affreux crépuscule,

Défaillir à la fois nos cœurs et nos genoux;

Chacun de nous revoit, dans la nuit de son âme

Ce fantôme divin, pur esprit, noble chair,

Qui nous a fait tout homme et tout enfant plus cher,

Notre mère plus tendre et plus douce la femme.

Chacun de nous le voit, le doux spectre voilé,

Luire ineffablement dans l’ombre intérieure,

Dans l’ombre aussi qui tombe, en cette mauvaise heure

Du vide qui, jadis, fut un ciel étoilé.

A son charme infini qui de nous se dérobe?

Ignorant ou savant, qui donc est bon sans lui?

Tous les astres sont morts qui pour d’autres ont lui,

Mais nous sommes frôlés des lueurs de sa robe.

Là-bas, derrière nous, l’affreuse Ville en deuil,

Dressant sur le ciel rouge, en noir, les toits du Temple,

La hautaine cité du crime sans exemple,

Nous envoie en rumeurs les cris de son orgueil.

C’est un bruit d’or tintant sous de hauts péristyles,

C’est l’appel des soldats veillant sur les remparts;

Et le monde ébranlé craque de toutes parts

Sous le riche oublieux des mendiants hostiles

Mais en nous, contre nous, nous avons un recours,

C’est la bonté, c’est la pitié, c’est l’Évangile:

Nous sentons tout le reste incertain et fragile.

Le ciel est vide et noir; et c’est la fin des jours;

Mais le spectre d’un Dieu marche encor dans nos routes

Avec sa forme humaine au sens mystérieux.

Nos chemins effacés s’éclairent de ses yeux,

Et sa blancheur nous guide à travers tous les doutes.

Oh! puisque la nuit monte au ciel ensanglanté,

Reste avec nous, Seigneur, ne nous quitte plus, reste!

Soutiens notre chair faible, ô fantôme céleste,

Sur tout notre néant seule réalité!

Ta force heureuse rentre en notre âme plaintive

Et même les tombeaux sont clairs de tes rayons...

Toi par qui nous aimons, toi par qui nous voyons,

Reste avec nous, Seigneur, parce que l’ombre arrive!

Seigneur, nous avons soif; Seigneur, nous avons faim

Que notre âme expirante avec toi communie

A la table où s’assied la Fatigue infinie,

Nous te reconnaîtrons quand tu rompras le pain.

Reste avec nous, Seigneur, pour l’étape dernière;

De grâce, entre avec nous dans l’auberge des soirs...

Le Temple et ses flambeaux parfumés d’encensoirs

Sont moins doux que l’adieu de ta sourde lumière.

Les vallons sont comblés par l’ombre des grands monts

Le siècle va finir dans une angoisse immense;

Nous avons peur et froid dans la mort qui commence...

Reste avec nous, Seigneur, parce que nous t’aimons.

JÉSUS

I

LES BERGERS DANS LA MONTAGNE

UN VIEUX BERGER.

Bonjour, berger.

UN JEUNE BERGER.

Bonjour.

LE VIEUX BERGER.

Connais-tu la nouvelle?

LE JEUNE BERGER.

Te moques-tu de moi? Sur ce coteau perdu,

Nos troupeaux sont muets. Pas un agneau ne bêle,

Le silence est partout. Je n’ai rien entendu.

LE VIEUX BERGER.

Trois amis m’ont conté, trois vieux pasteurs de chèvres,

Qu’ils ont vu dans le ciel un ange, cette nuit;

Il leur a dit, parlant, comme toi par tes lèvres:

«Le Messie est né!»

LE JEUNE BERGER.

L’ange aura parlé sans bruit...

Et pour moi je n’ai vu que deux blanches nuées.

LE VIEUX BERGER.

Oui, les ailes de l’ange.

LE JEUNE BERGER.

Il ne m’a point parlé.

Mes oreilles, au grand silence habituées,

Sauraient si même un cri d’oiseau l’avait troublé.

LE VIEUX BERGER.

Tu n’as rien entendu?

LE JEUNE BERGER.

Pas même les chouettes.

LE VIEUX BERGER.

Tu n’as rien vu?

LE JEUNE BERGER.

Là-haut, toujours au même lieu,

Les constellations qui parlent en muettes.

LE VIEUX BERGER.

Je t’annoncerai donc la naissance d’un Dieu.

LE JEUNE BERGER.

Je n’en connais qu’un seul. C’est celui de Moïse.

LE VIEUX BERGER.

Un autre vient de naître; un meilleur, un plus doux.

LE JEUNE BERGER.

Parle, vieux! je t’écoute avec peine et surprise:

La vieillesse radote. On respecte les fous.

LE VIEUX BERGER.

Ne ris pas! Ce Seigneur est né dans une étable.

Comme il fait froid, un âne, un bœuf, soufflent dessus.

Ils l’aiment, devinant qu’il sera charitable,

Et c’est un messager de Dieu nommé Jésus.

LE JEUNE BERGER.

Dieu, c’est un Salomon, compère, un vieux monarque:

Il a des légions, des trônes et de l’or;

Un envoyé du ciel porterait mieux sa marque

Et viendrait sous l’éclair au sommet du Thabor.

LE VIEUX BERGER.

Pense comme tu veux; moi, je crois aux prophètes.

Je vais à Bethléem, pour voir ce nouveau-né.

LE JEUNE BERGER.

Mais... si je te suivais, qui garderait nos bêtes?

LE VIEUX BERGER.

Le Dieu par qui l’enfant nouveau nous est donné.

LE JEUNE BERGER.

Eh bien... je vais te suivre.

LE VIEUX BERGER.

Iras-tu la main vide?

LE JEUNE BERGER.

Toi, que lui portes-tu?

LE VIEUX BERGER.

Moi, je suis pauvre, ami:

Pas un seul n’est à moi des moutons que je guide,

Et j’en suis si fâché que je n’ai pas dormi.

Mais je compte, n’ayant à moi brebis ni laine,

Pour l’enfant qui nous vient tout nu comme un oiseau,

Dans la flûte que j’ai souffler à perdre haleine,

Et mettre tout mon cœur dans ce pauvre roseau...

LE JEUNE BERGER.

Et moi j’égorgerai mes deux jeunes colombes,

Si ta nouvelle est vraie, en l’honneur de ton Dieu!

LE VIEUX BERGER.

Mon Dieu... fera sortir, frère, les morts des tombes;

Rien ne doit plus périr par le fer ou le feu.

Porte-lui des agneaux vivants: il les caresse.

Porte-lui des ramiers: il les baise en pleurant.

Mais déjà le bœuf, l’âne, ont connu sa tendresse...

Partons vite: un Dieu bon, mon frère, est le seul grand!

II

L’HOTELLERIE DE BETHLÉEM

JOSEPH.

Il fait froid: donne-nous une place à ton feu.

L’HÔTELIER.

Non.

JOSEPH.

Ma femme est enceinte.

L’HÔTELIER.

Eh! j’entends.

JOSEPH.

Je t’en prie.

L’HÔTELIER.

Non! quand tu serais diable ou quand tu serais dieu

Je n’ai plus une place en mon hôtellerie.

JOSEPH.

Elle souffre. Son sein porte un fruit innocent:

Veux-tu que notre espoir, frère, meure en naissant?

L’HÔTELIER.

Pauvre femme!... Veux-tu coucher dans mon étable?

MARIE.

Bien volontiers.

L’HÔTELIER.

Venez. C’est tout ce qu’il vous faut.

Et si vous ne trouvez dans le foin lit ni table,

L’âne et le bœuf, qui sont très doux, vous tiendront chaud.

III

LES BERGERS DANS L’ÉTABLE

LE VIEUX BERGER.

Regarde. On a posé près de lui, sur la paille,

Bien des présents déjà, des œufs frais, du froment,

Tous les meilleurs trésors du pauvre qui travaille...

Voudra-t-on écouter ma flûte seulement?

Frère, offre-lui d’abord tes blanches tourterelles...

LE JEUNE BERGER.

Je vous offre, Seigneur, deux oiseaux que j’ai pris.

LE VIEUX BERGER.

Regarde: avec ses bras, il imite leurs ailes!

LE JEUNE BERGER.

Écoute: avec sa lèvre, il imite leurs cris!

LE VIEUX BERGER.

Pour moi, joli Seigneur, je suis pauvre et j’apporte...

MARIE.

Quoi donc?

LE VIEUX BERGER.

Je n’ose pas vous dire. C’est si peu!

JOSEPH.

Quel est tout ce grand bruit qui se fait à la porte?

UN PAGE, entrant.

Les Mages d’Orient viennent voir l’Enfant-Dieu:

Une étoile fidèle a guidé le voyage.

LE VIEUX BERGER.

Frère, retirons-nous, pour l’instant; cachons-nous;

Laissons entrer ces rois et tout leur équipage.

Restons là, dans un coin de l’étable, à genoux.

LE PAGE, aux serviteurs qui se pressent à la porte.

Le toit est bas. Laissez dehors les dromadaires.

Il annonce les Mages.

Le seigneur Balthazar!--Le seigneur Melchior!

Le roi Gaspard!... suivi de ses hauts dignitaires...

Et tous viennent offrir l’encens, la myrrhe et l’or.

LE JEUNE BERGER.

Sortons de notre coin. Viens donc que je les voie.

LE VIEUX BERGER.

Ils riraient de nous voir sous nos pauvres sayons.

LE JEUNE BERGER.

Ils ont mis leur couronne et leurs manteaux de soie.

LE VIEUX BERGER.

Oui, mais Jésus a mis sa couronne en rayons!

LES TROIS MAGES.

O Seigneur, roi du ciel...

MARIE.

Pardonnez-moi, grands Mages,

Mais un homme était là, quand vous êtes entrés,

Qui n’avait pas fini de rendre ses hommages

A mon petit Enfant que tous vous adorez.

Il croirait que pour vous peut-être on le rebute...

Au vieux berger.

Pourquoi te caches-tu, brave homme, dans un coin?

LE VIEUX BERGER.

C’est que... je ne peux rien offrir... qu’un air de flûte.

MARIE.

Viens donc... pour voir l’enfant tu serais un peu loin...

Allons, sonne, berger! Nous aimons la musique.

LE VIEUX BERGER, au jeune.

J’obéis, mais j’ai peur.

LE JEUNE BERGER.

Souffle en fermant les yeux.

LE VIEUX BERGER.

Non, je veux voir l’Enfant!

Le vieux berger joue de la flûte.

MARIE.

Il dit, dans son cantique,

La paix de son bon cœur et la gloire des cieux.

JOSEPH.

La musique s’arrête.

MARIE.

Et l’Enfant va sourire.

JOSEPH.

Que diront Balthazar, Gaspard et Melchior?

MARIE.

C’est bien. Merci, berger... Grands rois que l’on admire

A présent, vous pouvez offrir la myrrhe et l’or.

IV

NAISSANCE DE LA PITIÉ

Ces nombres d’or: «Aimez-vous bien les uns les autres,»

Dans l’Acte et dans le Mot ne régnaient pas encor;

Il fallait qu’un sublime étranger les fît nôtres

Et que, du lingot brut, il fît sa pièce d’or.

Pour que la Charité s’envolât d’âme en âme,

Il fallait lui donner l’aile des beaux discours,

Et que, vie et parole, elle devînt un drame

Dont le héros charmant suscitât des amours.

Il fallait, pour toucher les âmes paysannes,

Que, blond comme la gerbe, il eût des yeux d’azur;

Que sa simplicité cheminât sur des ânes

Et qu’il sût distinguer la nielle du blé mûr;

Que celle en qui dormait l’espoir de l’Évangile,

Ne sût où déposer son fruit mystérieux

Et que cet abandon fît, sur l’enfant fragile,

Par les fentes du toit étinceler les cieux.

Né d’une pauvre femme, il fallait que le Maître,

Qu’attendaient le bœuf, l’âne et les rois à genoux,

Inspirât la pitié même avant que de naître,

Pour que les malheureux disent: Il vient chez nous.

V

LA FUITE EN ÉGYPTE

Lorsque Hérode eut appris que pour voir un enfant

Dans une étable, rois, bergers, tous à la ronde

Accouraient, l’appelaient Maître et Sauveur du monde

Le saluaient Messie et roi, Dieu triomphant,

Le tétrarque, tremblant pour ses droits éphémères,

Furieux, donna l’ordre aux bourreaux étonnés

D’égorger en tous lieux les enfants nouveau-nés

Et partout tressaillit d’effroi le cœur des mères.

Et de bons laboureurs, prenant Joseph à part,

Lui dirent en secret l’effroyable nouvelle.

Mais, tout terrifié de ce qu’on lui révèle,

Joseph ne songea pas tout d’abord au départ.

Le péril est partout. Que faire et comment faire?

Il n’osait prévenir Marie, et restait là.

Alors la voix d’un pauvre animal lui parla:

Mon Dieu, oui, tout à coup, l’âne se mit à braire.

«Mettons vite le bât sur l’âne, se dit-il,

Et fuyons en Égypte et plus loin, tous les quatre!»

L’âne partit gaîment et sans se faire battre:

On eût dit qu’il avait flairé ce grand péril.

Joseph marchait, la bride en main, et l’âne, agile,

Berçait sur son vieux dos la mère de Jésus

Qui tenait ses deux bras bien serrés, et, dessus,

L’Enfant-Dieu qui portait, sous son front, l’Évangile.

L’âne, quoique naïf, peut-être un peu rêveur,

Jaloux des grands chameaux dont le pas est si large,

Vif et comme léger sous cette triple charge,

Paraissait tout joyeux de sauver le Sauveur.

VI

L’ENFANT AU BERCEAU

Tous les matins, avant le réveil des oiseaux,

Sur le berceau, dont elle entr’ouvrait les longs voiles,

Sa mère déposait des fleurs, fines étoiles,

Du bleu de ses yeux, bleus comme les claires eaux.

Elle y posait des lys plus soyeux que la soie,

Droits et purs, mieux vêtus que le roi Salomon,

Car la beauté vaut mieux que l’éclat de Mammon,

Et la candeur inspire aux âmes de la joie.

Parfois elle apportait aussi des épis d’or,

Blonds comme les cheveux du petit enfant rose,

Et jamais près de lui ne laissait une chose

Qui ne lui parût pas plus riche qu’un trésor.

Près du berceau dormaient, entre des branches frêles,

Colombes, passereaux, libres, apprivoisés;

Et lui, dès le réveil, envoyait des baisers

Aux fleurs, aux passereaux, aux douces tourterelles.

Il grandit. Quand il fut en âge de courir,

Il jouait, façonnant, avec un peu d’argile,

Des oiseaux et des fleurs, d’une grâce fragile,

Qu’il souhaitait de voir ou voler ou s’ouvrir.

Et c’est pourquoi, jeune homme, il sut dire aux Apôtres:

--«Si vous comprenez bien ce que j’ai sous le front,

Les âmes fleuriront, les cœurs s’envoleront...

Suivez ma voie. Il faut s’aimer les uns les autres.»

VII

A DOUZE ANS

Or, cette année, après la Pâque, grande fête

D’où les enfants devaient revenir assagis,

Le bon Joseph, avec bien des soucis en tête,

Quittant Jérusalem, retournait au logis.

C’était loin, Nazareth. Et voisins et voisines

Par groupes et nombreux faisaient ce long chemin,

Et les petits, tentés par les fleurs des collines,

Trompant leur mère lasse, abandonnaient sa main.

--Où donc est-il, ce diable? Ah! l’engeance maudite!

--Je l’aperçois là-bas qui se pique aux chardons.

--Voyez, il court offrir ses fleurs à ma petite.

--Ils reviendront toujours, bien sûrs de nos pardons.

Et tout le long du jour ce sont mêmes paroles,

Et les enfants, d’un groupe à l’autre, vont, rieurs,

Se montrant de grands lys, buvant dans les corolles,

Apparaissant ici quand on les croit ailleurs.

Et Joseph, sérieux, répétait à Marie:

«Le cèdre du Liban se vend toujours plus cher!»

Et mille autres propos sur la charpenterie,

Tandis qu’elle songeait à la chair de sa chair...

--Et Jésus? disait-elle.--Il joue avec les autres;

Tous ceux de Nazareth sont en bande là-bas.

--Avez-vous vu mon fils?--Il entraîne les nôtres,

Voisine.--Et les parents ne le rappelaient pas.

Or, on avait marché tout un long jour sans ombre,

Et les enfants plaintifs revinrent un par un

S’accrocher à leur mère, ayant peur dans le sombre,

Et leur bouquet trop lourd devenait importun.

Quel âge a-t-il? «Douze ans.» Mais alors c’est un homme:

Il saura bien toujours retrouver ses parents...

--Mon fils est égaré, bon passant... Il se nomme

Jésus. Il est tout blond avec des yeux très grands.

Et dans la nuit montante, au bord de la vallée,

Revenant sur leurs pas, par le chemin désert,

Marie avec Joseph, d’une voix désolée,

Appelaient... De tout temps Marie a bien souffert.

Jusqu’à Jérusalem, pleins d’angoisse mortelle,

Il fallut retourner... Songez donc quelle nuit!

Oh! que ne souffrit pas Marie! et que dit-elle,

Lorsqu’on se retrouva dans la ville, sans lui!

Deux jours sans le revoir! Deux longues nuits encore

Des rêves sans sommeil... Oh! des rêves affreux!

Quelle couleur de deuil eut la troisième aurore!

Et les parents, pleurant sur lui, pleuraient sur eux.

Et le troisième soir, sur les places publiques,

Comme ils erraient encor, pâles, tremblants d’effroi:

--Cet enfant de douze ans a de fortes répliques,

Dirent, passant près d’eux, des docteurs de la Loi.

--Oh! par pitié, de qui parlez-vous? dit la femme.

--D’un petit charpentier que l’on nomme Jésus...

Elle court... «C’est mon fils!» Et ses mains et son âme

Attirant le beau front, se reposaient dessus.

Elle l’éloigne un peu, lui sourit, le contemple,

Et le gronde: «Il n’a pas songé que nous pleurions!»

Depuis trois jours, l’enfant, très grave, dans le Temple,

Aux docteurs attentifs posait des questions;

Et tous l’interrogeaient, admirant ses réponses...

--«Ah! le méchant! méchant petit insoucieux!»

Mais lui, tranquillement, répondit aux semonces:

--«Avant tout je me dois à mon Père des cieux:

«Pourquoi me cherchiez-vous?»

On revint au village.

Eux, ne comprenant point, grondaient toujours un peu.

Et depuis ce temps-là, toujours plus grand, plus sage

Il leur était soumis et croissait devant Dieu.

VIII

LE GRAND CHAGRIN

Or, Jésus adorait sa mère, qui, divine,

L’avait si tendrement bordé dans son berceau,

Réchauffé dans le nid comme un petit oiseau,

Et, lorsqu’il avait peur, caché dans sa poitrine.

Mais le désir naissait en lui d’approcher Dieu,

De hausser son esprit pour être utile aux hommes;

Il songeait: «Nous serions meilleurs que nous ne sommes,

Si nous réalisions nos rêves, rien qu’un peu.»

C’est alors qu’il allait, en fraude, dans le Temple,

Où, grave, il s’attaquait aux docteurs de la Loi.

Sa mère le cherchait partout...--«Malheur sur moi!

Mon fils donne aux enfants le plus méchant exemple!

«Il croit savoir ce qu’à son âge on n’apprit pas;

Il irrite de vieux savants qu’il blâme et loue;

Et puis, trop confiant, il cause, il rit, il joue

Avec le méchant fils de nos voisins,--Judas!

«Rentre au logis, petit bavard! taille des planches!

Au lieu de tant parler, travaille de tes mains!»

Il s’échappait, cueillant des fleurs par les chemins,

Et pour sa gerbe heureuse il préférait les blanches.

Et, devant lui, Marie ayant dit tristement:

--«Ce n’est pas tout bonheur, allez, d’être sa mère!»

L’enfant pleura, trouvant cette parole amère,

Et son cœur ressentit déjà l’isolement.

IX

IL CROISSAIT DEVANT DIEU

Et puis?... De ces douze ans sublimes jusqu’à trente?

Comment fit-il son âme en faisant son métier?

Que disait Dieu le Père à cette âme parente?

Que répondait à Dieu le fils du charpentier?

D’un an, d’un jour à l’autre on voudrait bien le suivre!

Par qui l’adolescent divin fut-il guidé?

Le monde, là-dessus, ne voit rien dans le Livre,

Et ce temps-là demeure un mystère insondé.

Il dit plus tard:--«Soyez béni, Père suprême,

Car vous avez caché ces choses au savant,

Mais vous les révélez à l’enfant qui vous aime.»

Et dans le Livre saint l’enfant paraît souvent.

Or la sagesse est là; c’est là tout l’Évangile:

«Sois pareil aux petits, souris et tends les bras.

L’esprit, comme la chair, est chose bien fragile.

Le cœur est tout. Sois humble et tu me connaîtras.»

Ce qu’il fait de douze ans à trente? Il songe. Il garde,

Divinement, comme un trésor, son cœur d’enfant.

Il travaille en rêvant; sa mère le regarde;

Contre le mal subtil son rêve le défend.

Pour l’homme de sagesse il n’y a que deux âges,

Avec deux noms: Aimer, Penser. Or pour Jésus

La pensée est amour, mais c’est l’amour des sages

Qui n’ont que des fils d’âme en leur âme conçus.

Peut-être qu’au moment de sa force montante

Quelque Samaritaine attira son regard,

Et son cœur, s’éloignant du trouble qui nous tente,

Souffrit de se tourner vers «la meilleure part».

Pour garder la vertu qui sort, lorsqu’on le touche,

De sa chair guérisseuse et de ses vêtements,

Pour garder ce sourire apaisant sur sa bouche,

Il veut, vierges en lui, tous ses pouvoirs aimants.

Il ne veut rien donner au charme périssable,

Pour qu’un charme éternel sorte de ses yeux purs.

Il ne fondera point un foyer dans le sable:

Seuls les amours du cœur ont des fondements sûrs.

Et Jésus à vingt ans pensait déjà ces choses;

Il se tenait songeur dans les lieux écartés;

Il préférait les lys tout blancs aux roses roses

Et les grâces du cœur aux visibles beautés.

Il admirait comment, mis en terre, un grain lève:

En dépit du Sabbat, il lève nuit et jour...

Et le long des sentiers parfumés Jésus rêve,

Et Dieu sur toute vie épand le même amour.

Les blés mûrs, les figuiers, les nids, tout l’intéresse.

Sans doute il a connu, parmi des travailleurs,

Ces ouvriers tardifs qui, malgré leur paresse,

Touchent le même prix, le soir, que les meilleurs...

Il approuve du cœur l’indulgence du maître

Qui, juste envers les bons, a pitié des mauvais:

--«Ma charité n’est pas selon leurs lois, peut-être,

Mais c’est vers la cité d’un Père que je vais.»

Sur le figuier stérile en vain cherchant la figue,

Il le soignait avant de le jeter au feu.

Peut-être a-t-il aussi connu l’enfant prodigue

Et qu’il dit aux parents: «Pardonnez comme Dieu.»

Et quand il ouvre enfin son âme révélée,

Quand, discoureur sublime et martyr triomphant,

Il nous donne d’un coup sa vie accumulée,

Ce qui nous éblouit, c’est son âme d’enfant.

X

JEAN-BAPTISTE

Écoutez, je suis Jean; je suis la voix qui crie

Seule, dans le désert.

Mon peuple, dont la peine exalte ma furie

A trop longtemps souffert.

Repentez-vous, puissants! La feinte est inutile:

On n’évite pas Dieu!

L’heure approche, elle accourt, où tout arbre stérile

Périra dans le feu!

Je viens pour terrasser l’audace sanguinaire

Des maîtres d’ici-bas;

Mais un autre est le Dieu; je ne suis qu’un tonnerre

Et le bruit de son pas.

Préparez les sentiers, aplanissez la voie

Pour un autre, meilleur;

J’apporte la menace, il apporte la joie

Qui sort de sa douleur.

Écoutez-moi; je suis vêtu de peaux de bête;

Ma ceinture est de cuir;

Lorsque mon fouet serpente en sifflant sur les têtes

Le plus grand ne peut fuir.

Écoutez-moi. Sauvage est le miel que je mange;

Ma ruche est dans le roc.

Quand ma voix parle aux rois des hontes qu’elle venge,

Ils vacillent au choc.

Les Hérodes ont peur de ma parole rude;

Je suis le Précurseur;

Je suis un cri; j’annonce, esprit de solitude,

Aux foules--la douceur.

Je ne suis pas celui qu’on aime; attendez l’autre:

C’est le grain; moi, le vent.

Il est le Maître. Moi, je ne suis qu’un apôtre

Qu’il envoie en avant.

Lui seul pardonnera, tandis que je condamne.

Selon qu’il est écrit,

Il s’avance paisible et monté sur un âne;

En pleurant, il sourit.

J’annonce aux manteaux d’or des riches de Judée

Les haillons d’un vainqueur!

Je blâme: il aimera; je ne suis que l’idée:

Je vous annonce un cœur.

Ma voix est au désert; la sienne est dans la vigne

Où le travail est doux.

Sa sandale est divine, et je voudrais, indigne,

L’attacher à genoux.

Ma voix est au désert: la sienne est aux bourgades

Qu’entourent les moissons.

Il bénit les enfants; il charme les malades;

Il reste et nous passons.

Sous l’onde du Jourdain par mes deux mains versée,

Ruisselante sur eux,

Les fronts las oublieront la poussière amassée

Dans les chemins pierreux.

Mais celui qui me suit baptisera de flamme

Le monde racheté.

Je baptise la chair; et lui baptise l’âme

D’espoir et de bonté.

Il a son van en main, il nettoiera son aire,

Mais sa grange est au ciel.

Ma voix rude l’annonce; elle est comme un tonnerre

La sienne est comme un miel.

Sa voix coule en chantant; torrent, la mienne roule

Grondante sans pardon.

Je meurs, sévère aux rois; il est doux à la foule:

Il mourra d’être bon.

Quand il viendra courber son front sous l’eau qui tombe,

Cet humble et grand vainqueur,

Le Dieu dur des combats va se faire colombe,

Pour entrer dans son cœur!

XI

LA TENTATION

Et ce Démon qui parle au cœur de tous les hommes

Lui fit, comme du haut d’un mont ou d’une tour,

Voir de beaux palais d’or où s’entassaient des sommes,

Et les jardins fleuris qui riaient alentour.

--«Si tu veux, je ferai ta vie heureuse et belle;

Tu mangeras, dit-il, dans l’or et dans l’argent...»

Mais Jésus répondit:--«La misère m’appelle.

Pauvre, je saurai mieux consoler l’indigent.»

Et le Démon disait: «--On trouve dans ma voie

Les rires, les chansons, les coupes et le vin.»

--«Et comment peut-on boire à la coupe de joie

Quand la misère a soif?» lui dit l’Homme divin.

Le Démon répondit: «Laisse la pitié vaine;

Sois un roi sur ton peuple; écrase-le sous toi!»

«Dans mon peuple, j’entends pleurer la race humaine...

Hélas! comment peut-on dormir, quand on est roi?»

Le Démon lui montra, comme du haut d’un temple,

Des présents sur l’autel et des lampes en feu:

--«Dieu seul jouit de tout. L’espace le contemple.

La terre le redoute et tu peux être un Dieu!

«Si tu veux m’écouter, la terre est à toi, toute!

Tu seras riche, roi, dieu des hommes jaloux.

Des anges te tiendront soulevé sur ta route,

De peur que ton pied nu ne se heurte aux cailloux!»

Et Jésus répondit:--«Le ciel est sans délices,

Quand l’homme souffre au pied des trônes bienheureux!

Mon Dieu ne goûte pas la chair des sacrifices;

Mon Dieu souffre avec les souffrants, en eux, pour eux!

«Le bonheur de Celui dont j’apporte le règne,

C’est de prendre sa part de tous les maux humains!

L’homme pleure? je pleure; il saigne? mon cœur saigne,

Et mes pieds sont meurtris, car j’ai vu leurs chemins!»

Alors, comme au lever de l’étoile première,

Dans les lieux qu’habitait l’Homme aux divins discours

On vit naître et monter une grande lumière,

Et le monde riait à ce matin des jours.

XII

LE FILET

Ils tiraient leurs filets ruisselants, hors des lames.

--«Venez et vous serez désormais pêcheurs d’âmes,

Leur dit-il, et jetant sur le monde étonné

L’Évangile divin que je vous ai donné,

Du fond des passions, comme d’une mer sombre,

Vous tirerez au jour des cœurs, des cœurs sans nombre,

Que vous verrez, frappés, tous, d’un rayon pareil,

Aux mailles du filet refléter mon soleil.»

Alors, traînant leur barque à terre avec le câble,

Ils la laissèrent seule au soleil, sur le sable.

XIII

DISCOURS SUR LA MONTAGNE

Comme sur la montagne ils étaient bien dix mille,

Jésus, au milieu d’eux, parla tout l’Évangile:

--«Excepté ma parole, ici-bas tout périt.

Heureux les pauvres en esprit

Parce qu’ils comprendront les premiers ma parole.

Heureux les affligés parce que je console.

Heureux les doux: sur terre ils possèdent le ciel.

Heureux tous les souffrants d’injustice et de haine:

Ils boiront, altérés d’amour, à ma fontaine;

Affamés de justice, ils goûteront mon miel.

Heureux les cœurs touchés d’une pitié sincère:

On aura pitié d’eux au jour de leur misère.

Heureux les cœurs purs: ils ont Dieu

Comme une eau pure en elle a tout le grand ciel bleu.

Lorsque la lampe est allumée,

On ne la pose pas sous l’ombre du boisseau,

Mais sur la tige du flambeau,

Et la maison sourit à la lumière aimée.

Comme sur la montagne on élève une tour,

Dressez l’espoir; plantez votre pitié féconde.

Soyez la lumière du monde:

Les hommes vous verront et béniront l’amour.

Si vous n’entrez pas mieux dans la lumière vraie

Que les Scribes bavards et les Pharisiens,

Vous n’êtes bons qu’à mettre au feu, comme une ivraie.

Vous savez quelle loi fut donnée aux anciens:

«Il ne faut pas tuer,» dit la Loi redoutable.

Or, est-on juste et bon, pour n’être pas coupable?

Et je dis, moi, qu’il faut aimer; soyez très doux,

Soyez indulgents; aimez-vous.

Ne t’irrite jamais sans raison contre un frère.

Si ton frère a gardé contre toi sa colère

Et si tu t’en souviens en montant à l’autel

Ayant l’offrande en main, laisse là ton offrande,

Cours chez ton frère, et qu’il t’embrasse, à ta demande.

La paix des cœurs, voilà la vraie offrande au ciel

La plus pure, la seule grande.

Point d’adultère, a dit la Loi.

Et voici ce que je dis, moi:

«Quant tes yeux seulement désirent une femme,

L’adultère est commis; ta faute est dans ton âme.»

Si tes yeux ou ta main compromettent ton corps,

Sauve-le, coupe-les: jette ces membres morts!

Vous dites que la Loi vous permet le divorce?

C’est vrai, mais qu’est-ce qui vous force

A l’accepter dans sa rigueur?

La dureté de votre cœur.

Soyez humble devant ce qui domine l’homme.

Point de pompeux serment, de sacrilège vœu.

L’homme le plus puissant est peu de chose, en somme...

Qui donc à le pouvoir de créer un cheveu?

On vous apprit une Loi dure

Qui dit: «Dent pour dent, œil pour œil.»

Moi, je dis: Subissez l’injure;

Votre bonté vaut mieux que l’instinct de nature;

Un humble amour vaincra les haines et l’orgueil.

Aimez celui qui vous déteste.

Soyez grands, purs et généreux,

Comme la lumière céleste

Qui connaît les méchants et qui brille sur eux.

Amis, si vous n’aimez que l’homme qui vous aime,

Quel mérite avez-vous? L’impie en fait autant.

Soyez bons comme Dieu lui-même

Qui promet son royaume au pécheur repentant.

Donnez, pour que le bien que vous faites console

Ceux à qui vous faites ce bien,

Mais quand votre main droite a donné son obole,

Que la gauche n’en sache rien;

Oui, donnez comme on se dévoue;

Parce que vous aimez, non point pour qu’on vous loue.

En priant Dieu, priez avec simplicité.

Souhaitez que son règne vienne,

Et bénissez sa volonté.

Demandez-lui le pain, la force quotidienne.

Demandez-lui que vos péchés soient effacés

Si vous pardonnez ceux qui vous ont offensés.

Dites-lui: «Rends-nous forts contre ce qui nous tente,

Délivre-nous du mal subtil,

Par ton Règne et ta Force et ta Gloire éclatante.

Ainsi soit-il.»

N’amassez pas sur terre, où tout n’est qu’un vain songe,

Des trésors que le ver ou que la rouille ronge,

Que déroberont les voleurs:

C’est dans nos cœurs que sont nos trésors les meilleurs.

L’œil des aveugles fait en eux leur nuit profonde:

Si l’œil est ténébreux, tout sera ténébreux:

Le soleil généreux

N’a jamais vu le monde

Que plein d’éclat, d’amour, et de chaleur féconde.

Qui sert Dieu ne peut pas servir aussi Mammon.

De tous les soins qu’on prend, plus d’un est inutile.

Voyez les lys. Lequel d’entre eux travaille et file?

Pourtant ils sont vêtus mieux qu’un roi Salomon.

Juste est Dieu. Tous les nids d’oiseaux chantent son nom.

Qui d’entre vous se peut grandir d’une coudée?

Ayez Dieu pour seul rêve et pour unique idée.

Il protège et bénit le cœur simple qui croit.

Laissez l’inquiétude vaine,

Cherchez l’amour; le reste arrive par surcroît;

A chaque jour suffit sa peine.

Ne jugez point, afin qu’on ne vous juge pas.

Dieu seul peut pénétrer les causes d’une faute,

Et la justice d’ici-bas

Pour bien voir tout ne peut jamais être assez haute;

Ne jugez point afin qu’on ne vous juge pas.

Vous voyez une paille, un rien, dans l’œil d’un autre,

Mais vous ne sentez pas la poutre dans le vôtre.

Demande et l’on te donnera;

Cherche, tu trouveras; frappe et l’on t’ouvrira.

Pères, si votre fils--si votre enfant, ô femmes.--

Vous prie, et demande du pain,

Mettrez-vous en réponse un serpent dans sa main?

... Dieu seul serait-il un père inhumain?

Il ne peut tromper l’attente des âmes.

Fais pour les autres, c’est la Loi,

Tout ce que tu voudrais qu’un autre fît pour toi.

Choisis toujours la porte étroite: c’est la bonne:

Car une porte large, un chemin spacieux,

N’ont jamais conduit personne

Dans le royaume des cieux.

Gardez-vous bien des faux prophètes:

De la peau des brebis leurs tuniques sont faites:

Des loups ravisseurs se cachent dedans.

Mais voyez leur griffe et voyez leurs dents

Interrogez leur vie et pesez la réponse...

S’ils font souffrir les cœurs, ceci vous les dénonce.

La figue ou le raisin viennent-ils du chardon?

On reconnaît un arbre au fruit mauvais ou bon.

Celui donc qui fera ce que je viens de dire,

Homme prudent, bâtit sa maison sur le roc.

En vain les eaux, le vent, tout voudra la détruire,

Tout la pousse et la heurte: elle résiste au choc,

Parce qu’elle est construite en pierres, sur le roc.

Mais celui qui construit sa maison sur le sable,

Faute d’avoir suivi le bon conseil donné,

Est un fou qui veut faire une œuvre périssable...

Sa maison croulera sous le vent déchaîné,

Parce qu’il a bâti follement sur le sable.»

Or, ceci n’était pas un discours répété,

Comme d’un faux savant qui s’attache à la lettre.

Jésus parlait au peuple avec autorité.

Et c’est ici l’esprit, l’âme et le cœur du Maître.

XIV

LA PAIX EN RETOUR

Vous direz, dès le seuil des maisons, vous, les miens:

«Bénis soient la maison, le jardin et la vigne!»

Et la paix descendra, si le maître en est digne,

Sur le maître, sur sa maison, sur tous ses biens.

Mais s’il n’en est pas digne, alors, par un mystère,

Votre paix reviendra sur vous. Paix sur la terre.

XV

LE LUMIGNON

Or comme on lui disait: «Repousse celui-ci!

Sa langue qui t’implore est menteuse et funeste.»

--«Dans un vase fêlé qui retient l’eau, l’eau reste,

Dit-il. La mèche éclaire avec un bout noirci...

Le plus méchant, dès qu’il m’appelle, je l’assiste;

L’humble vase brisé me sert, tant qu’il résiste;

Je n’éteins pas, sur le flambeau de cuivre ou d’or,

Le lumignon mourant mais chaud, qui fume encor!»

XVI

BONS GRAINS

* * * * *

L’homme ne vit pas de pain seulement:

Il lui faut un pain pétri de pensées;

Nourris donc les cœurs de choses sensées;

N’empoisonne pas le divin froment.

* * * * *

Et les Pharisiens, qui sont les hypocrites,

Lui répétaient: «Pourquoi fréquentes-tu ces gens,

Qui sont des péagers, des gueux, des indigents?...

Nous les fuyons, tandis que toi tu les visites!»

--«Depuis quand, répondit Jésus, le médecin

Ne va-t-il visiter que des gens au corps sain?»

* * * * *

Voici l’amour: mangez; buvez; je vous convie;

Venez à moi, vous tous qui portez dans vos cœurs

La charge des soucis, le souci de la vie.

Je porterai vos maux; je prendrai vos langueurs.

* * * * *

Aveuglés par Satan moqueur,

Ils sont sans yeux pour les merveilles,

Et, plus sourds que les durs d’oreilles,

Ils ne comprennent pas du cœur!

* * * * *

S’il perd une brebis,--dans l’effroi qu’il éprouve,

Laissant là son troupeau tout entier, le berger

La cherche à travers monts, et, joyeux s’il la trouve,

Il l’emporte en ses bras pour la mieux protéger.

* * * * *

Tu suspectes ma foi, tu blâmes mon pardon...

Ton œil est-il malin de ce que je suis bon?

* * * * *

J’avais faim; vous m’avez donné de quoi manger.

J’avais soif; vous avez désaltéré ma lèvre.

Vous m’avez accueilli, moi pourtant étranger,

Vous m’avez visité lorsque j’avais la fièvre...

Oui, quand j’étais malade, en prison, sans espoir,

Hommes justes, bons cœurs, vous m’êtes venus voir.

* * * * *

Tout jeune tu ceignais ta ceinture toi-même,

Tu choisissais ton heure et ton lieu, tes chemins;

Mais quand tu seras vieux, faible, tendant les mains,

Pour qu’on te mène où tu voudras, il faut qu’on t’aime.

XVII

LA FILLE DE JAÏRE

Une ombre avait voilé sa porte;

Les flûtes pleuraient sur le seuil;

Tout semblait mener le grand deuil

De l’espérance humaine, morte.

Le Dieu de Moïse était dur,

Stricte la Loi, la règle étroite.

Jésus, la paix dans sa main droite,

Vint, le ciel dans ses yeux d’azur.

Pan régnait sur toute la terre,

Avec Rome partout vainqueur:

Pas un dieu n’avait un bon cœur...

Alors vint l’Homme du mystère.

Et Jaïre dit, à genoux:

--«Seigneur, notre espérance est morte.

Les joueurs de flûte, à ma porte,

Sonnent des airs de deuil pour nous.

«Seigneur, ressuscite ma fille!»

Jésus, la prenant par la main,

Dit au père: «Le genre humain

Qui pleure en toi, c’est ma famille.

«Pourquoi sitôt croire à la mort?

Vous faisiez tous un mauvais rêve...

Je veux que ta fille se lève!...

Elle n’est pas morte. Elle dort.»

XVIII

LE BON SAMARITAIN

Tu demandes quel est ton prochain? Or, écoute:

Un homme à Jéricho s’en allait à pied, seul;

Des voleurs embusqués l’assaillirent en route

Et le laissèrent là, tel qu’un mort sans linceul.

Un sacrificateur, passant près du pauvre homme,

Le vit et, l’ayant vu, poursuivit son chemin.

Un lévite, après lui, passa: ce fut tout comme;

Un troisième passant eut un cœur plus humain.

C’est un Samaritain qui, du haut de sa bête,

Dit: «Pauvre homme!» Il était monté sur un cheval.

Il descendit vers l’homme et, soulevant sa tête,

Il le plaignait, disant:--«Où donc, frère, as-tu mal?»

Il oignit d’un vin pur toute sa chair meurtrie,

Il le prit à cheval encore inanimé,

Puis il paya son gîte en quelque hôtellerie...

Le bon Samaritain sera toujours aimé.

XIX

LE PAIN MULTIPLIÉ

Ne dis pas: Si je suis tout seul dans ce grand nombre,

Quel bien fera mon humble effort, mon pauvre amour?

Car si chaque flambeau s’allume seul dans l’ombre,

Tous se trouvant brûler ensemble, il fera jour.

Si chaque homme s’attache à consoler un homme,

Tous donneront et tous recevront la pitié.

Écris ton chiffre unique,--et Dieu fera la somme:

C’est ainsi que mon pain sera multiplié.

Chaque jour est un jour utile, et le temps coule.

Laisse ton siècle rire, incrédule et moqueur:

Un mot, un seul, suffit à guider une foule;

Tous les cœurs grandiront nourris par mon seul cœur.

XX

LES FOURMIS

Aidez-vous, et tout mal deviendra guérissable.

Un champ fut recouvert de sable par la mer;

Dieu dit à la fourmi d’enlever tout ce sable

Dans le temps que mesure une lueur d’éclair.

Et beaucoup de fourmis, en nombre insaisissable,

Ayant sur l’heure même envahi ce terrain,

Cent mille ont enlevé cent mille grains de sable

Dans le temps qu’une seule employa pour un grain.

XXI

TROP PEU D’OUVRIERS

Tous les souffrants, de tous les côtés rassemblés,

Plaintifs et plus nombreux que des épis de blé,

L’imploraient en disant: «Parle-nous ta parole!»

Pour chacun, il trouvait le doux mot qui console,

Mais ils venaient en foule, et ne suffisant pas

A consoler tous ceux qui marchaient dans ses pas,

Lui, s’arrêtait, pleurant sur la misère humaine.

Et tous ces malheureux se couchaient dans la plaine

Languissants et pareils aux troupeaux sans pasteur.

Alors il s’écria, debout sur la hauteur:

«Arrête-toi, Seigneur, qui jettes la semence!

J’ai trop peu d’ouvriers pour ma moisson immense.»

XXII

LES COLOMBES

Et Jésus, qui blâmait la Loi, fit un exemple,

Devant les faux docteurs surpris et consternés...

Il vit un nouveau-né qu’on apportait au temple:

On consacrait à Dieu les mâles nouveau-nés;

Et l’on sacrifiait alors deux tourterelles

Dont le sang pur coulait sur l’autel tristement.

Et Jésus les saisit et délia leurs ailes

En s’écriant! «Le Dieu que j’annonce est aimant!

«Croyez-vous qu’il se plaise aux douleurs des victimes?

O race de serpents! descendants de Caïn!

Je vous dis que le ciel est lassé de vos crimes

Et qu’il vient délivrer l’innocent par ma main!

«Jérusalem! ô ville horrible, qui lapides

Tes prophètes, et qui tortures l’innocent!

Je viens sauver les doux, défendre les timides...

Dieu ne veut pas de haine et ne veut plus de sang.

«Or, vous ne m’aurez pas toujours... Venez en foule,

Je veux fonder l’amour; entrez dans mes desseins

Je veux vous rassembler en moi, comme la poule,

Chaque soir, sous son aile, assemble ses poussins!»

Il parlait, incompris par le prêtre farouche

Qui savait égorger les ramiers sans remord,

Et qui, la rage au cœur, l’injure sur la bouche,

S’écartait de sa route en méditant sa mort.

XXIII

LA BARQUE ENGRAVÉE

Or, il vit des pêcheurs qui, les pieds dans le sable,

S’efforçaient d’entraîner leur barque dans la mer,

La poussant par l’arrière ou tirant sur le câble,

Tandis qu’elle semblait scellée avec du fer.

«Nous aurons vent contraire!» Et, parmi leurs blasphèmes,

Lui s’avança paisible et, saisissant l’avant,

Comme un bœuf à l’araire il tira plus qu’eux-mêmes,

Et la barque partit, le flot la soulevant.

Et comme ils connaissaient sa parole divine,

Ils furent tous émus de sa simplicité,

Et sentirent l’amour entrer dans leur poitrine,

Avec le vent joyeux qui vint du bon côté.

XXIV

LA PROUE

Tout un peuple, nombreux comme les grains de sable,

Sur le rivage blanc, par un matin très clair,

Dans l’espoir d’écouter son verbe impérissable,

Le pressait, le portait, houleux comme la mer.

Une barque était là, tirée à terre, vide.

Il y monta, tourné vers les grands flots humains

Et, debout sur la proue, à cette foule avide

Il parlait sa parole en élevant les mains.

Derrière lui l’aurore éclatait,--et les âmes

Croyaient voir s’avancer, du fond du gouffre bleu,

Un bateau de secours auréolé de flammes,

Et la proue était blanche et représentait Dieu.

XXV

IL COMMANDE AUX TEMPÊTES

Or, vous vous tourmentez pour bien des choses vaines;

La vie est plus heureuse à qui désire moins;

Le monde est une mer troublée, amours et haines,

Et je porte avec moi la paix. Soyez témoins.

Vos folles passions, c’est la mer soulevée,

Et vous luttez contre elle avec beaucoup de mal;

Mais la barque, où je suis près de vous, est sauvée,

Car les flots tourmentés tombent à mon signal.

Je sais, pour apaiser les flots, des mots suprêmes:

Ayez l’âme des lys ou l’âme des oiseaux;

Donnez-moi votre main, ayez foi dans vous-mêmes,

Et vous saurez marcher comme moi sur les eaux.

XXVI

L’INFINI MIRACLE

Ses sœurs le cherchaient, et Marie,

Toujours craintive d’un danger,

Toujours prête à la gronderie,

Disait: «A-t-il de quoi manger?»

Le peuple autour de lui fourmille,

Implorant les mots guérisseurs.

On lui dit: «Voici ta famille:

Ta mère approche avec tes sœurs.»

--«Mes frères, mes sœurs et ma mère,

Dit-il au peuple, c’est vous tous;

La vie est une plante amère,

Mais le miel de ma ruche est doux.

«Je suis la tendresse promise;

Sur vos maux je viens me pencher;

Et je suis plus grand que Moïse

Qui fit jaillir l’eau du rocher:

«C’est la dureté des cœurs même

Que je frappe, et l’amour en sort:

Le ciel est en nous lorsqu’on aime...

L’amour est plus fort que la mort.

«Possédés d’orgueil et de haine,

Je chasse de vous ces démons.

J’apporte la tendresse humaine:

Nous avons Dieu quand nous aimons.

«Buvez à ma source d’eau vive,

Car je sauve celui qui croit.

Votre esprit boite? qu’il me suive:

Il saura marcher vite et droit.

«Votre cœur est sourd? qu’il m’entende

Muet? qu’il parle. Renaissez!

Frappez: ma porte s’ouvre grande.

Reposez sur moi, cœurs lassés

«Levez-vous, ô paralytiques,

Marchez, emportez votre lit!»

Et dans la joie et les cantiques

Le monde infirme tressaillit!

--«Un aveuglement les égare;

Ils t’ont mis sous terre vivant...

Lazare, Lazare, Lazare,

Lève-toi! Marche mieux qu’avant!»

Et l’esprit humain se redresse

Et quitte, plus fort et plus beau,

Au grand appel de la tendresse,

Les bandelettes du tombeau.

O temps d’allégresse première

Où l’aveugle des grands chemins

Se voyait rempli de lumière

Quand Jésus élevait les mains!

XXVII

LES PETITS ENFANTS

«Je suis la paix, l’amour, et mon règne commence,»

Disait-il, et tous les souffrants suivaient ses pas...

Comme il était pressé par une foule immense,

Les enfants, qui voulaient le voir, ne pouvaient pas.

Les disciples disaient «Laissez passer le Maître!»

Et plusieurs éloignaient les gens avec leur main,

Et les petits enfants qui voulaient le connaître

Se trouvaient écartés aussi de son chemin.

Les mères tout à coup sentaient leur main lâchée

Par le petit garçon et sa petite sœur,

Et les enfants, grimpant sur l’arbre de Zachée,

Regardaient de là-haut l’Homme de la douceur.

Quelques-uns à cheval sur le cou d’un bon père,

Et d’autres sur le bras de leur mère et pleurant,

Tous voulaient voir Celui qui disait: «Peuple, espère!»

... Ils le sentaient si près de leur cœur, quoique grand!

Et Jésus, très fâché de voir qu’on les repousse:

«Laissez venir à moi tous ces petits enfants...

Ceux-là seuls qui, comme eux, ont l’âme pure et douce,

Au royaume du Père entreront triomphants.

«Et malheur à qui met un trouble dans leurs âmes!

S’il n’est pas criminel ou stupide, il est fou!

Il vaudrait mieux pour lui que, maudit par les femmes,

On le jette à la mer avec la pierre au cou!

«Car ces petits cœurs-là, c’est la source profonde

Qui sera fleuve, et court vers des lieux ignorés.

N’oubliez pas qu’ils sont l’espérance du monde,

Et l’avenir sera ce que vous les ferez.»

Il écarta la foule, et, foule plus petite,

Des centaines d’enfants accouraient, tout joyeux.

Recevant dans leur cœur, où l’avenir palpite,

La bénédiction qui tombait de ses yeux.

Sa main, sa belle main légère, les caresse,

Passant avec douceur sur leurs longs cheveux bruns;

Il donne à tous sa paix, et la même tendresse...

Et pourtant son regard s’arrête à quelques-uns.

Il voudrait à chacun parler selon leurs âmes:

Il les baptise en lui de paix, d’espoir, de feu,

Surtout les plus petits, nichés au sein des femmes,

Oiseaux à peine éclos des mystères de Dieu.

Il les attire tous dans sa tiède pensée,

Comme la poule prend sous l’aile ses poussins,

Et les garde, nichée incertaine et pressée,

Un instant au berceau de ses profonds desseins.

Tous passent un instant dans cette âme féconde

Et tous l’aiment, sentant que tous ils lui sont chers,

Et le Dieu porte ainsi tout l’avenir du monde

Dans son cœur maternel qui refait l’univers.

XXVIII

LES COMMÉRAGES

Il revint au pays, et, devant ses discours,

Les gens de Nazareth même et des alentours,

Étonnés, se disaient:--«Il parle comme un ange,

Et cependant il est d’ici! c’est bien étrange!

Son père n’est-il pas Joseph le charpentier

Dont, tout jeune, il apprit assez mal le métier?

... Bon Joseph, faible en tout, même en charpenterie!

Et sa mère...

--Allons donc?

--Mon Dieu, oui, c’est Marie!

--Quoi! celle que Joseph refusa tout d’abord?

--Oui.

--Ah! je me souviens! Certe! il n’avait pas tort.

--Jacques, Joseph, Simon et Jude...

--Oui, des drôles!...

--... Sont ses frères...

--Tu dis?

--Je hausse les épaules!

Ces gaillards font les fiers! Leur Jésus n’est qu’un fou...

--Ses sœurs ont un orgueil!...

--Et ça n’a pas le sou...

Et Celui qui marchait vers la croix triomphale

Était dans son village un sujet de scandale.

XXIX

LA FEMME

Cherchez l’éternel, même en l’amour éphémère;

Prenez garde à la femme, aux chaînes de ses mains

Ses lourds cheveux sont des liens; elle est amère

Comme la mort. Veillez, ô faibles cœurs humains.

Certains hommes sont nés sans la puissance d’homme;

D’autres sont mutilés en arrivant au jour;

D’autres, cherchant la loi de Celui que tout nomme,

Oublîront les amours pour mieux trouver l’amour.

Amis, la chair est faible; elle est aisément lâche

Quand la femme l’appelle et lui dit: «Reste là!»

Samson était marqué pour une grande tâche:

Prenez garde aux ciseaux des sœurs de Dalila!

Vous abandonnerez cependant mère et père,

O chastes épousés, pour ne faire qu’un seul,

Puis de vous sortira l’avenir qu’on espère,

Puis Dieu vous roulera dans le même linceul.

XXX

LA SAMARITAINE

LA SAMARITAINE.

Étranger, que fais-tu près de cette fontaine,

Assis et tout poudreux sur le bord du chemin?

JÉSUS.

Fais-moi boire.

LA SAMARITAINE.

Seigneur, je suis Samaritaine...

Et tu veux de cette eau que va puiser ma main!

Les Juifs n’ont pas commerce avec ceux de ma race.

JÉSUS.

Si tu savais quel don j’apporte, qui je suis,

Qui te parle, c’est toi peut-être qui, par grâce,

Demanderais un peu d’eau vive de mon puits.

LA SAMARITAINE.

Comment puiserais-tu? la fontaine est profonde;

Tu n’as rien pour puiser; tu te tiens en repos...

Es-tu plus que Jacob?... Il a bu de cette onde

Où ses enfants et lui conduisaient leurs troupeaux.

JÉSUS.

On aura soif encor, douce Samaritaine,

Quand on boit de cette eau, calme comme le ciel:

Mais celui qui, lassé, s’abreuve à ma fontaine,

Il garde en lui la source et le calme éternel.

XXXI

MARIE-MAGDELEINE

Quand Magdeleine apprit qu’un jeune homme à l’œil clair,

Simple et beau, soumettait le peuple à sa parole,

Ayant rêvé longtemps de lui, la vierge folle

Désira le soumettre à ses charmes d’enfer.

L’orgueil seul, son orgueil naïf de fille d’Ève,

L’inspirait,--et, voulant se mesurer au Dieu,

Elle partit, le cœur brûlant, la joue en feu,

Elle vint à celui qu’elle admirait en rêve.

Jésus(#69031) · 第 1 / 4 段