M. Léon Meyer haussa les épaules.

* * * * *

Mme d’Harpagon revenait, avec son mari.

--Monsieur, dit-elle, il y a tout ce dont vous n’avez point parlé!...

--Si je n’en ai point parlé, répondit M. Meyer, c’est que je n’en veux

pas... Oui, oui, ajouta-t-il, d’un air consolant, ça peut avoir une

valeur. Ici. En faisant une vente ici, vous en obtiendrez davantage.

--Et puis, continua Mme d’Harpagon, vous n’avez pas tout vu. Il y a le

grenier. On a mis tant de choses, au grenier, depuis que les Harpagon

habitent cette maison, depuis qu’ils l’ont fait bâtir. Des choses qui

peuvent vous intéresser...

Elle avait décidé: «C’est un moyen de continuer la conversation... Si

l’on pouvait tirer de lui quelque chose de plus!»

Car tel était le caractère de Mme d’Harpagon; celui de beaucoup de

femmes de toutes les classes, encore aujourd’hui, chez nous. Obtenir, en

sus du marché offert, quelques sous, quelques centaines de francs, lui

eût semblé une victoire, et elle eût affirmé: «C’est moi qui ai gagné

cela!...»

M. Meyer acquiesça. Il voyait bien son jeu, ça lui coûterait un peu

plus; pour ne pas marchander, ne point céder quelque chose, il faut s’en

aller tout de suite. Mais il se résigna, voulant montrer à son fils la

meilleure volonté. Il avait aussi l’insatiable curiosité du métier, il

aimait tout voir, il faisait sa part à la chance, au jeu: «Tout est

possible, rien n’arrive jamais!» Mais l’on agit comme si tout pouvait

arriver.

Ce grenier amusa son fils. Avec sa haute charpente en incorruptible

châtaignier, ogivée comme la nef d’une cathédrale, il était tout en

coins et en recoins; et parfois, gravissant une échelle dont il se

fallait méfier, on découvrait d’autres coins, d’autres recoins, des

étages perdus, dissimulés, au-dessus de ce suprême étage. Certaines

parties en semblaient vides, nues, presque trop propres. On y respirait

une odeur vivante, des moineaux, surpris, battaient des ailes contre les

solives. Alors, baissant les yeux, on distinguait sur le plancher balayé

des monceaux d’orge et d’avoine; suspendues aux solives, des guirlandes

d’oignons, des gerbes de fenouil. Il y avait des galetas, où jadis, sur

le foin, avaient couché les moissonneurs, les aoûteux, aux jours de

grande presse, en été. Il y avait enfin ce que Mme d’Harpagon nommait

«le capharnaüm». C’était, à l’aile gauche de cette vieille demeure qui,

sous le chapeau de ses toits abrupts, paraissait immense, un grenier

presque aussi vaste que tous les autres, et fermé, traditionnellement,

sans qu’on sût pourquoi, car nul jamais ne devait avoir envie d’y

entrer, d’une lourde porte fixée à l’un des chambranles en torchis par

un cadenas imposant, mais si rouillé que, sans se soucier d’en demander

la clef, M. d’Harpagon en fit céder la serrure d’une seule pesée de ses

faibles mains. Sifflements furieux de rats qu’on dérangeait.

Chauves-souris réveillées, aveuglées par la lumière des jours pratiqués

dans la toiture. Poussière grise, sur le sol, si épaisse que les pas ne

s’entendaient plus. Et, entassé plus haut que la taille d’un homme, de

tout, de tout!

Une infinité, un encombrement déconcertant, décourageant, de boîtes en

carton. Des cartons à chapeaux, des cartons à toilettes. Et de tout

encore, dans ces cartons. Des guenilles et des vêtements, assez bien

conservés, de toutes les époques; depuis des costumes de chasse en

lambeaux, des jupes dont n’eussent pas voulu les pauvresses d’un asile,

jusqu’à des gilets, des vestes, des coiffures paysannes, discrets et

charmants. Des jouets d’enfants, brisés. Des boutons de redingote, de

pantalon, des agrafes dépareillées, par centaines. Puis des coffres en

bois, en fer-blanc, en peau de vache avec ses poils, emplis de livres,

de papiers mangés aux vers. Des tables de nuit--encore des tables de

nuit. Quelques-unes avec ce qu’on pouvait s’attendre à y trouver, fêlé,

cassé. Des lits de fer, au fond crevé. Des ressorts de sommier. Une

coiffeuse Empire, exquise, une bibliothèque Louis XVI, en bois de rose,

en mauvais état, mais dont M. Léon Meyer dit pensivement: «Il faudra

aussi me la faire descendre!» D’un air d’ennui et de dégoût profonds, M.

d’Harpagon suivait, sans toucher à rien.

Cependant, par désœuvrement, de sa canne, qui ne le quittait jamais, il

frappa il ne savait quoi de grisâtre et d’écailleux qu’il aperçut, jeté

sur ce qui devait avoir été, semblait-il, un fourneau de briques, hors

d’usage.

--Tiens, dit-il, un caïman!

Mme d’Harpagon, dont l’imagination n’est point dévergondée, du regard

mesura la bête.

--Oui, dit-elle, un petit crocodile... ou plutôt un gros lézard

empaillé.

Jusqu’alors, au cours de cette exploration, M. Joseph Meyer s’était

laissé traîner. Il ne prêtait attention à rien, s’égarait dans une

rêverie confuse et fort noire. L’indifférence, la sécheresse de

l’accueil qu’Élise lui avait réservé, depuis l’arrivée de son père,

avait été pour lui une déconvenue mortifiante. La plus qu’exacte rigueur

des évaluations de son père, qu’il attendait plus généreuses, l’avait

achevé. Jugeant qu’il faisait ici mauvaise figure, il aurait voulu fuir,

il ne savait où, mais bien loin, le plus loin possible... A peine,

cependant, Mme d’Harpagon eut-elle prononcé ces paroles très ordinaires

qu’il montra une agitation inattendue:

--Un lézard, cria-t-il, vous dites que c’est un lézard?...

--Un lézard ou un crocodile, répliqua insoucieusement Mme d’Harpagon.

Pour un lézard il est bien grand, pour un crocodile, assez petit...

Elle repoussa du pied cet objet méprisable.

--Oh! attendez, supplia-t-il, attendez! Je voudrais le voir, le

mesurer...

Dressant l’animal à l’envers, sur sa tête, qui s’appuyait mieux au

plancher que la queue trop faible, et qui pliait, il le maintenait

contre sa poitrine.

--Vous allez vous salir! protesta le bon monsieur d’Harpagon.

--Laissez! laissez!... Il me va un peu plus haut que la moitié du

corps... Ça doit faire trois pieds et demi, n’est-ce pas?...

--Oui, accorda M. d’Harpagon; ça doit faire à peu près ça... Mais

qu’est-ce que ça vous fait?

--Rien! rien!... C’est un souvenir... Il est absurde, absurde!... Je

vous demande pardon!

Mais ses yeux fulguraient. Il murmura:

--Et ce fourneau, ce fourneau!

--Oui, dit M. d’Harpagon, il ressemble à ceux dont se servent les

demoiselles qui peignent sur porcelaine... Et, si je ne me trompe, c’est

à cela qu’il a servi dans ma jeunesse. Mais on avait été le chercher

ici... Il y a longtemps qu’il y était--avec des alambics, des cornues,

je crois... Tenez, voilà encore une de ces cornues, dans un coin!

M. Joseph Meyer, qui était myope, s’agenouilla dans la poussière, pour

contempler la cornue. Il semblait hors de lui-même. Pendant ce temps,

son père, ayant dispersé des cartons et des cartons encore,--il y en

avait partout,--disait:

--Ma foi, voilà une belle table! Vous avez bien fait de me conduire

ici... Une bien belle table d’un bon, d’un très bon Louis XIII!

Son fils bondit jusqu’à lui. Et, sans même regarder:

--Elle est en noyer! Elle a douze pieds, en forme de colonnes torses, et

peut se tirer par les deux bouts! N’est-ce pas? N’est-ce pas?

--Oui, reconnut son père, oui... C’est une table à rallonges et à douze

colonnes torses, une belle pièce...

M. Joseph Meyer fonça dans les cartons, les piétina, trébucha dans les

malles en peau de vache, les lits de fer, s’embrouilla les pieds dans un

ressort de sommier, se raccrocha comme il put à une autre malle en peau

de vache, et cria, d’une haleine:

--Cherchez les six escabelles! Cherchez les trois mousquets, le pavillon

à queue! Ils y sont, ils doivent y être. Cherchez tout!

--Il est fou! fit M. Léon Meyer, sérieusement inquiet.

--Écoutez, haleta son fils, écoutez! C’est la scène première de l’acte

deux de _l’Avare_. Cléante, le fils d’Harpagon, a chargé son valet La

Flèche d’emprunter quinze mille livres à un usurier nommé Simon--et La

Flèche revient avec les propositions de ce M. Simon... Cléante paiera un

intérêt de vingt-cinq pour cent...

--Bon! bon! dit son père, on sait ça...

--Oui, mais voilà la suite. Vous la savez aussi, la suite:

«Des quinze mille francs que l’on demande, le prêteur ne pourra compter

en argent que douze mille livres; et, pour le reste, il faudra que

l’emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux, dont s’ensuit le

mémoire--et que le dit prêteur a mis de bonne foi au plus modique prix

qu’il lui a été possible. Savoir: «Une peau de lézard de trois pieds et

demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d’une

chambre.

«Plus, un fourneau de briques avec deux cornues, et trois récipients

fort utiles à ceux qui veulent distiller;

«Plus, une grande table en bois de noyer, à douze colonnes ou piliers

tournés, qui se tire par les deux bouts, garnie par le dessous de ses

six escabelles.

--... C’est celle-ci, constata M. d’Harpagon, il ne saurait y avoir de

doute.

«... Un lit de quatre pieds, à bandes de point de Hongrie appliqué fort

proprement sur un drap de couleur olive...

--... Je parie, dit M. Joseph Meyer, s’interrompant, que c’est celui que

nous avons déjà inventorié, au premier étage. Il y manque le point de

Hongrie, les six chaises, le pavillon à queue... Maintenant que nous

avons retrouvé le reste, il nous les faut!... Cherchons! cria-t-il, avec

une sorte de fureur, cherchons! Tout est ici! Je suis sûr que tout est

ici! Cléante, en y arrivant, avait entassé dans ce grenier ces choses

pour lui sans valeur, et dont le souvenir, la vue, l’importunaient. Nous

devons les retrouver!

Ce fut une chasse acharnée, ardente--heureuse. M. d’Harpagon mit la main

sur le luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s’en faut. Il

l’allait délibérément jeter, négliger...

--Donnez! lui dit M. Simon Meyer d’un air singulier.

Mme d’Harpagon retrouva le trou-madame, le damier, le jeu d’oie

renouvelé des Grecs, et fort propre à passer le temps lorsque l’on n’a

que faire. C’étaient d’aimables objets, dignes de la vitrine d’un

collectionneur tout autant que le fameux nécessaire de Napoléon Ier. Les

trois mousquets garnis de nacre de perle, avec leurs fourchettes

assortissantes, découvertes par M. Léon Meyer, eurent moins bon accueil.

Mais tout à coup, le professeur, dépliant une étoffe guenilleuse qui

semblait servir d’enveloppe à d’autres guenilles, annonça, d’une voix

triomphale:

--La voilà! Je l’attendais, je l’espérais... La _Tapisserie des Amours

de Gombaut et Macée_!

--Tu dis? fit brusquement son père.

--... _Les Amours de Gombaut et Macée_... Un des panneaux, du moins, le

numéro trois. C’est la _Danse_... Car Molière, quand il dit «Tapisserie»

entend l’ensemble de toutes les tentures se rapportant au même sujet: il

y en avait huit.

--Est-ce que, demanda timidement M. d’Harpagon..., est-ce que ça a de la

valeur.

--Le panneau numéro deux, répondit M. Léon Meyer, évasif, se trouve au

musée des Gobelins. Il a été payé deux mille cinq cents francs à l’Hôtel

Drouot.

--Ah!... fit M. d’Harpagon, un peu déçu.

--Mais c’était en 1872! protesta M. Joseph Meyer, enflammé et

scandalisé. Depuis, les prix ont décuplé, vingtuplé! Et ce n’était qu’un

panneau isolé. La série complète n’existe--et elle n’est pas d’une

fabrication excellente; celle-ci, de Tours ou peut-être même des

Gobelins, lui est très supérieure--qu’au musée de Saint-Lô, provenant du

château de Lanne, et on la considère pourtant comme d’une valeur presque

inestimable... Nous devons la trouver dans le grenier, la série! Il n’y

a pas de raison pour qu’elle n’y soit pas, puisque nous avons découvert

ici tout le reste!

Ce fut une recherche, un pourchas passionné. Parfois, on était déçu. On

croyait découvrir une de ces tapisseries, et c’était autre chose. M.

Simon Meyer ne s’en plaignait pas. On lui dénicha la tenture en point de

Hongrie de la chambre à coucher, au moment que nul n’y songeait plus. Il

la mit de côté, avec soin. Parfois aussi quelqu’un disait: «Je crois

qu’en voilà une!» et ne se trompait pas.

--Il nous en faut huit! disait fiévreusement M. Joseph Meyer. Où en

sommes-nous?

Élise s’était distinguée. Elle en avait apporté trois. Longtemps le

cinquième panneau, celui des _Fiançailles_, fit défaut. La nuit tombait.

«Nous continuerons demain,» proposa M. d’Harpagon, fatigué... Mais dans

l’un de ces étranges recoins, où l’on accédait par une échelle, le

professeur finit par mettre la main sur ce panneau: il servait à fermer

l’un des jours du toit, au nord-ouest, où la pluie et le vent

pénétraient. Mais il était dans un état de conservation à peine

inférieur aux autres.

--C’est inusable, disait son père, d’une voix pieuse, inusable! Quand

les vers ne s’y mettent pas, et qu’on ne s’en sert pas comme tapis de

pieds...

La nuit était tout à fait tombée quand ils redescendirent avec leur

butin. Ils étaient harassés, leurs mains étaient noires, leurs visages

maculés, leurs vêtements avaient pris une apparence ignoble. D’un commun

accord, ils résolurent de remettre au lendemain l’examen des

tapisseries.

Les deux Meyer rentrèrent ensemble à l’auberge des Vergeais.

--C’est une trouvaille, tout de même, ne put s’empêcher de dire le

vieux, une trouvaille! Qui aurait pu penser...

--Combien crois-tu que ça peut valoir? demanda son fils.

La détresse des Harpagon · 第 14 / 22 题