Par une lettre, faite pour être montrée, d’un français correct, d’une
écriture allongée, pointue, un peu germanique, M. Léon Meyer s’était
hâté d’écrire à son fils qu’il serait trop heureux de se mettre à la
disposition de ses «amis». Cette façon de s’exprimer avait paru à M. et
Mme d’Harpagon impliquer un léger manque de tact, dont ils voulurent au
professeur, ne consentant pas à lui accorder qu’en vérité il n’y était
pour rien. Et ils se disaient aussi: «Voilà où nous en sommes! Quelles
sortes de gens on est forcé d’accueillir!»
Toutefois, comme le négociant «en meubles, tableaux, antiquités»,--ainsi
que le marquait l’en-tête de la lettre,--ajoutait que ces «amis»
seraient traités comme tels, qu’il se ferait un devoir d’agir en expert
désintéressé, non pas comme acheteur, ils prirent le parti de ne point
manifester leurs impressions à cet égard: c’était, en effet, le plus
sage. M. Léon Meyer s’excusait seulement, sur ses occupations, de faire
attendre son arrivée, dont il fixait exactement la date et l’heure.
Ce délai donna le temps à Élise de méditer sur le sentiment d’admiration
fort évident qu’elle avait produit sur le fils. On vient de voir qu’elle
en avait été flattée; elle n’eût point été femme, et elle l’était
excessivement, s’il ne lui en eût paru de la sorte. Puis elle crut s’en
amuser. Enfin, méditant sur toutes choses, et plus particulièrement sur
elle-même, elle en vint à songer: «Pourquoi pas, mon Dieu, pourquoi
pas?» Se voyait-elle dans une situation à décourager un jeune homme qui,
après tout, n’était pas le premier venu--point laid, assuré de posséder
un jour un bel avoir, ce qui le distinguait de ses humbles collègues de
l’Université, intelligent... Ses façons n’étaient point choquantes, ni
sa manière de se vêtir. Il y avait en lui tout ce qu’il fallait, et il
était assez jeune, pour qu’on le pût dresser. N’avait-elle pas envisagé
une décision pire, n’était-elle pas revenue aux Vergeais prête à
tout?... «N’importe qui, n’importe comment»... ainsi qu’elle en avait
menacé; et, dans son esprit, cette menace n’était pas vaine! Il n’était
point agréable de devenir Mme Meyer, la femme d’un juif. Un juif! un
juif! Toute son éducation, ses traditions y répugnaient, ce serait une
déchéance, et on le dirait. Mais quoi! C’était un homme, et un mari, et
le moyen d’entrer dans la vie, de conquérir pour l’avenir la liberté de
son corps, en le donnant. L’aimait-elle, ce Joseph Meyer? Non... Mais il
ne lui répugnait point, et elle savait bien qu’elle le pourrait désirer.
Oui, le désirer! Et cela suffisait! Et lui, qui la prendrait dépourvue
de tout, la considérerait pourtant comme d’une essence, d’une origine
supérieures. Ce qui s’était passé à Cannes, cet enfantillage? Il
l’ignorerait toujours. Et il lui serait reconnaissant de s’être donnée,
il l’aimerait. Si elle ne l’aimait pas, elle en serait aimée. Aimée!
Elle saurait donc ce que c’est que le plaisir dans les bras d’un homme
qui vous aime. Mais pourquoi pas? pourquoi pas? C’était mieux, c’était
_moins mal_ que ce qu’elle avait entrevu, qu’elle avait auparavant
résolu!
Il y avait aussi les souvenirs qu’elle avait rapportés de Cannes. Ils la
réveillaient la nuit, brûlante, et tendant les bras...
Il ne lui fallait pas grand temps pour rendre le jeune Joseph Meyer
amoureux fou; il avait de l’ingénuité, il avait de la littérature, et
des sens, de l’imagination. De l’imagination plus encore que de la
sensibilité, à la différence d’Élise, en sorte qu’elle était toujours,
avec lui, avertie, sur ses gardes, ferme dans son propos, lui jamais. Il
éprouvait en même temps, de la conquête qu’il croyait faire, une idée
avantageuse à l’égard de lui-même qu’elle sut cultiver. Persuadé qu’elle
était mademoiselle de La Môle, il se vit Julien Sorel, et plus heureux,
plus fier que lui d’un bonheur romantique et plus inattendu,--estimant
que sa race, vis-à-vis d’une si orgueilleuse et magnifique personne, le
rendait plus incroyable. Et c’était venu, il le croyait, dans sa fausse
expérience, dans son imagination littéraire, qui l’abusait, de ce que,
tout de même que Julien Sorel mademoiselle de La Môle, il avait insulté,
brutalisé moralement, cette admirable, cette sublime Élise! Jamais il ne
se douta qu’elle l’y avait conduit volontairement par les détours les
plus calculés,--en cette heure à présent inoubliable où, voulant être
outrageant, il n’avait été que ridicule. Car c’était ridicule et vil,
dans les angoisses où se débattaient les siens, de lui avoir dit: «Je le
sais bien, que vous vous servirez de moi et vous en tirerez avec un
grand merci. Je m’y attends! Comme il arrive à toutes les castes
inutiles et condamnées à disparaître, il ne reste plus rien à la vôtre
que de tristes préjugés. Mais que m’importe! Je les vois, je les
connais, ces préjugés dont meurent les vôtres: ils ne m’indignent même
pas. Vous mourez de ne pas comprendre, de ne pas vouloir vous adapter:
c’est un spectacle affreux et pitoyable. Et puis ceux qui vous
remplacent deviendront sans doute pareils aux vôtres, sans acquérir ce
qu’ils avaient encore d’élégance et de dignité morales. Je ne dis pas de
culture, qu’en aviez-vous gardé? En quoi vos soucis intellectuels
diffèrent-ils de ceux de cette classe de paysans enrichis et avides qui
vous remplaceront?» Et il avait discouru sur ce thème longuement,
sottement. Il ne s’était pas contenté d’être violent, grossier, il avait
été bête, ennuyeux! Élise s’était levée. Il avait couru à elle, plein de
remords: «Pardonnez-moi!» «Vous avez peut-être raison, monsieur
Meyer...» Elle s’en allait... Et comme il l’osait arrêter, saisissant
son bras, suppliant, furieux et désolé de sa propre stupidité, elle
avait ployé tout le haut du corps sur son épaule, et dans ses yeux,
ainsi tout près des siens, il avait vu des larmes,--une adorable
faiblesse!
C’était depuis ce moment-là, depuis ce moment-là! Ils n’avaient échangé
aucune promesse, elle n’avait point prononcé un mot qui la pût engager.
Il n’en était pas besoin, il savait. Il se rencontrait rarement avec
elle, on ne l’invitait même pas à la table des Vergeais, ils devaient
s’échapper, courir dans le parc, le vieux parc abandonné, glacé. Mais
comme alors elle le faisait parler de lui! Comme elle s’intéressait à
lui, à ses idées! Et quand elle lui demandait: «Expliquez-moi pourquoi
ce qui a été ne peut plus être?» c’était comme si elle lui disait déjà:
«Puisque cela n’est plus, comment allons-nous faire, nous deux, dans un
monde nouveau?» Élise, d’ailleurs, ne le décevait qu’à moitié, ou pas
même: elle haïssait ce monde en ruines, ce squelette de monde tout
desséché où elle avait vécu jusqu’à ce jour. Elle le haïssait de toute
son âme, elle était prête à s’en aller vers tout autre où elle aurait
une place,--sa place, qu’elle voulait grande et heureuse. Mais elle
s’amusait aussi, elle jouissait de voir combien la vanité, jusqu’au
pédantisme, peut se mêler chez un homme à la passion la plus vraie. Et
c’était quand cet amant impétueux proclamait le plus haut que ce monde
nouveau était celui de la femme affranchie, non plus subordonnée,
inférieure à l’homme, qu’il s’affichait sans le savoir, naïvement, le
plus dominateur--apôtre devenu pontife! Élise décidait: «Il est à moi!
Il sera à moi quand je voudrai, comme je voudrai!» Elle était radieuse.
La joie de connaître leur empire tient aux femmes presque lieu de la
véritable possession; c’est en soi une sorte de possession qui les
garde, jusqu’au moment qu’elle les fait tomber, alanguies et sans
défense, prises déjà, alors qu’elles croyaient avoir pris, sans rien
risquer.
L’entente d’Élise et du professeur était trop manifeste pour n’éclater
pas, même à des yeux aussi mal ouverts que ceux de M. d’Harpagon; et,
s’il ne s’en fût douté, sa femme était là pour l’en éclaircir. Les
femmes reçoivent là-dessus, de fort bonne heure, des lumières que l’âge
ne parvient point à éteindre. Au surplus, Mme d’Harpagon avait été une
jeune fille et une femme amoureuse, bien que fort honnêtement, et ne
l’avait pas oublié. Au point où il en était, son mari ne se souciait
plus de grand’chose. C’était maintenant un pauvre vieil homme qui
s’abandonnait. Toute décision l’épouvantait, les discussions lui
faisaient mal, et il ne les pouvait éviter! Il n’avait pas su dissimuler
à sa femme la criminelle indélicatesse de leur fils. Cléante, pour qui
Pellegrin avait obtenu la promesse d’une situation en Indo-Chine,
faisait des objections, paraissait sur le point de refuser. Il
continuait de vivre à Paris, on ne savait de quelles ressources, avec la
même femme, dangereuse, pour laquelle il avait commis sa faute. «C’est
un homme à l’eau,» concluait Pellegrin, qui communiquait ces
regrettables nouvelles.
Ç’avait été la cause, entre M. et Mme d’Harpagon, de scènes humiliantes
et détestables, Mme d’Harpagon voulant faire revenir Cléante aux
Vergeais, son mari s’y refusant: détermination où la paresse morale, la
répugnance à dire tout haut, devant le coupable, ce qu’il en disait
devant sa mère, tenaient autant de place qu’une indignation légitime.
Brisé, M. d’Harpagon laissait aller les événements, comme joignant les
mains pour demander grâce. Il n’en pouvait plus, il en avait assez,
assez! Parfois il lui arrivait de murmurer, errant, désœuvré, à travers
la maison, dans les communs déserts, dans les allées du parc que nul ne
se souciait plus d’entretenir, cette phrase absurde, qu’il se répétait
indéfiniment: «La paix du cloître! la paix du cloître!» Cela n’avait
aucun sens, même pour lui. Sans doute il avait lu ces mots, longtemps,
bien longtemps auparavant, et ils lui revenaient, peut-être du fond de
ses premières lectures, de ses livres d’enfant... Cela voulait dire
seulement: «Qu’on me laisse tranquille! qu’on me laisse tranquille! Vous
n’avez donc pas de pitié!»
Averti par Mme d’Harpagon de l’intimité qui commençait d’apparaître
entre leur fille et le professeur, le pauvre homme répliqua doucement:
--Tu dis?... Eh bien, c’est encore la moins mauvaise nouvelle que
j’apprends depuis trois mois!
--Avez-vous perdu l’esprit! Élise, votre fille Élise, se laissant
courtiser par ce petit monsieur! Le fils d’un marchand de biens, et qui
a été usurier! Car vous savez ce que c’est qu’un marchand de biens, je
suppose, vous êtes payé pour le savoir! Et juif, par-dessus le marché,
juif!
--Ne penses-tu pas, demanda son mari, que ses intentions sont honnêtes?
J’avais cru comprendre...
--Mais c’est bien le pire! cria-t-elle. J’aimerais mieux, oui,
j’aimerais mieux que ce fût... que ce fût... comme à Cannes, enfin! Mais
ce garçon est trop bête pour ça,--et elle, trop intelligente! Elle sait
où elle le mène!
--Eh bien, s’il l’épouse, n’est-ce pas ce qui peut arriver de mieux?
--Le fils d’un usurier, monsieur, et juif!
--Ma chère amie, soupira M. d’Harpagon, s’il est fils d’un usurier,
comme il vous plaît de qualifier son père, c’est sans doute que notre
sang, notre vieux sang, et la fatalité héréditaire appellent ce
sang-là... Nous n’avons rien à dire!
--On n’en rira que davantage!
--Hélas, laissez rire... Songez à notre situation, songez à tout ce dont
Élise nous a menacés? Si cela arrivait, rirait-on? Peut-être plus
encore, en ayant l’air de nous plaindre: ce serait plus
affreux! S’il vient sauver Élise,--et c’est la sauver, dans ces
circonstances,--bénissons le ciel. Il est juif, c’est vrai... et c’est
ennuyeux. Oui, oui, ça m’ennuie! J’aurais préféré autre chose. C’est
inattendu, c’est désagréable... Mais il ne croit à rien, ce jeune homme,
et il est plein de bonne volonté, ça se voit. On le mariera à l’église,
il fera de petits chrétiens... Et il est si peu juif! En vérité, c’est à
ne pas s’en apercevoir...
--La caque, répondit Mme d’Harpagon, sent toujours le hareng. Vous
verrez, vous verrez!
--Je ne veux pas me mêler de cette affaire, conclut plaintivement son
mari. Ah! qu’on me laisse donc la paix! qu’on me laisse la paix!... Et
vous-même, vous ne vous en mêlerez pas non plus.
--Je ne m’en mêlerai pas!
--Non! fit-il, avec un sursaut d’énergie et presque de malice: parce que
vous avez peur de votre fille,--il reprenait le «vous» avec sa femme
quand il était véritablement excédé--vous avez peur de ce qu’elle vous
dirait, et de ce qu’elle est capable de faire!
Il ne se trompait point. Mme d’Harpagon n’osa intervenir. Elle aussi, à
la fin, semblait domptée par les coups acharnés du sort. Elle se
laissait aller...
* * * * *
Le jour échut, à la fin, que le père de M. Joseph Meyer avait annoncé
pour sa visite. L’heure en fut accueillie par son fils, par tous les
habitants des Vergeais, dans un sentiment d’espoir pareil, quoique les
causes en fussent, pour chacun, différentes. Dans l’esprit débile, mais
droit, de M. d’Harpagon, il ne subsistait plus guère qu’un seul désir
susceptible de le jeter à l’action; il devait quinze mille francs à
Pellegrin, qui s’était généreusement comporté envers lui, avait évité à
Cléante un déshonneur public et irrémissible: et sans doute l’expertise
de M. Léon Meyer allait-elle lui procurer les moyens d’acquitter cette
dette dans un court délai. Son cœur honnête et délicat s’en félicitait.
Il se disait aussi: «Il restera peut-être ensuite quelque chose, un peu
d’argent qui me permettra durant quelques jours ou quelques mois de ne
pas songer au lendemain. Un répit, mon Dieu, un répit! Je n’en demande
pas plus à la Providence. Je suis vieux: après moi le déluge!» Ainsi
l’égoïsme du vieillard se mêlait à la noblesse de son souci. Mme
d’Harpagon, de son côté, s’applaudissait, plus terre à terre, et cédant
à ses anciennes habitudes, d’avoir à posséder, à serrer une somme,
quelle qu’elle fût, mais la plus importante possible. Ses instincts de
fourmi lui prêtaient presque de l’imagination. Elle se sentait renaître,
elle était plus active encore que de coutume, et bousculait Marie
Larchant. Il y eut, sous sa direction, avec sa participation, nettoyage
particulier et général. Il fallait que les choses fussent présentées
dans tout leur mérite, dans l’éclat d’une propreté sans tache. On passa
sur le bois des sièges, et sur tous les meubles, un linge humecté d’eau
de potasse, on épousseta le fond des fauteuils, les coussins une fois
enlevés et battus, on lava les housses, on les remit. Tous les cuivres
furent nettoyés,--même ceux qui eussent dû conserver la dignité de leur
patine! Louis, le métayer fut prié,--Mme d’Harpagon elle-même prit
l’engagement de lui payer ses journées,--«d’écruauder» et de ratisser
les allées du parc, de tailler les buis. Marie Larchant disait: «Si
c’était qu’on va recevoir le roi, on n’en ferait pas davantage!» Élise
contemplait avec détachement ces préparatifs. L’avenir des siens ne la
concernait plus, elle était résolue à les livrer à leur destin et à s’en
séparer. Mais ne doutant point que le professeur n’entreprît M. Léon
Meyer sur les espérances qu’elle lui avait permis de nourrir, et qu’il
avait la joie immense de pouvoir envisager comme ambitieuses jusqu’au
sublime, à l’impossible, elle frémissait d’impatience: ce jour aussi,
pour elle, pouvait être décisif.
Elle ne se trompait pas. M. Joseph Meyer voulait brûler ses vaisseaux.
Il partit à pied, de bonne heure, pour Mailly, afin d’y retenir la
voiture de Perronneau, qui devait ramener son père.
Il avait plu la veille et une partie de la nuit. Mais le vent avait
changé, un aigre vent de nord-est, qui avait durci la terre et glacé les
flaques des ornières. Les innombrables gouttes d’eau suspendues aux
aiguilles des sapins, dans le petit bois, luisaient toutes pâles,
gelées, telles de petites lampes électriques en plein jour; ou bien,
dans la pénombre, plus loin sous les arbres, traversées d’un rayon de
soleil, c’étaient des pierres précieuses, des diamants, des milliers et
des milliers de diamants pour un collier de noces. Les routes étaient
glissantes, verglassées. Joseph Meyer, à chaque embardée où le jetaient
ses pas mal assurés, souriait, parfois levant les bras. «Je danse,
s’affirmait-il, je danse! Je fais le bal à moi tout seul!» Il se
trouvait dans un de ces heureux états d’esprit où tout ce qui vous
arrive est une cause de volupté. A la fin, fatigué, il s’engagea dans
l’herbe rêche, rendue cassante par le gel, pour affermir sa marche. Un
pic vert,--un bocque-bois, comme on dit dans le pays,--qui ne l’avait
pas entendu, lui montra un instant l’éclat diapré, exotique, de son
plumage, et s’envola, tout près de lui. «Sur ma droite, constata le
jeune homme, sur ma droite! C’est bon signe! Et hier, sur le chemin, une
charrette qui rentrait du foin m’a couvert de paillons mouillés, couleur
d’or. Bon signe encore!» Cet incrédule, dans son exaltation, avait en ce
moment besoin de croire aux présages--et son père, juif d’Alsace,
superstitieux comme un Oriental, dans son enfance les lui avait tous
fait connaître.
Ce fut donc dans des dispositions parfaitement heureuses, la conviction
que tout s’allait arranger au mieux de ses désirs, qu’il parvint à la
gare, après s’être arrêté chez Perronneau. Le double poney attelé à la
voiture, qui était découverte--Perronneau ne possédait que celle-ci, qui
servait hiver comme été, par tous les temps--avait l’air de s’amuser
lui-même de ce beau froid, du beau soleil, de toute la gaîté du ciel et
de la terre. Arrêté devant la gare, il frappait de ses quatre sabots,
l’un après l’autre, il avait l’air de dire: «Est-ce qu’on ne va pas
courir un peu? Dépêchez-vous!» Le train, par extraordinaire, arriva
presque à l’heure, et M. Léon Meyer en descendit, sous une vaste pelisse
de fourrure, largement confortable, et tenant un tout petit sac de
voyage qui l’était beaucoup moins, du genre de ceux où les courtiers en
bijoux portent leur précieuse marchandise. Cela fermait avec une serrure
à secret, cela ne pouvait rien contenir, qu’une brosse à dents ou des
diamants. Il baisa son fils sur les deux joues, devant le chef de gare,
devant l’unique facteur et tous les voyageurs, ce qui embarrassa quelque
peu le professeur; mais son père avait accoutumé de se livrer à ces
effusions magnifiques, ostentatoires, avec les personnes de sa famille,
et ses amis même. C’est un usage venu de loin, à travers les siècles, du
fond des plaines de Chanaan ou de Mésopotamie, du plateau aride où
Jérusalem attend sa résurrection. Salomon dut accoler de la sorte ses
trois cents fils, et Hiram, roi de Tyr, sans compter la reine de Saba.
Mais, dès que Perronneau, remonté sur son siège, eut ramassé les guides
avec une indifférence professionnelle, claquant des lèvres et faisant
mine de tirer le fouet de sa glissière, sans le sortir, pour exciter le
petit cheval, M. Léon Meyer aborda les affaires incontinent et sans plus
de cérémonies. Il avait un fort accent alsacien.
--J’ai bien compris tes lettres, dit-il, à son fils, je les ai relues,
elles sont là...
Il allongea un petit coup, du bout des doigts, sur son sac.
--... Ces personnes, ces Harpagon, sont tes amis. Ça me fait plaisir. Il
faut connaître des chrétiens autrement que dans le commerce, c’est une
bonne chose, une très bonne chose. Il faut savoir obliger... Et ça sert
toujours. Dans toutes les provinces, il y a encore des affaires, des tas
d’affaires, dans ces vieilles maisons. Partout. Seulement on ne sait
pas. Il faut avoir l’occasion de visiter, et, pour visiter, il faut être
présenté! On pourra demander ça à tes amis...
Joseph eut un petit mouvement, qui n’était point de plaisir: il n’avait
pas pensé à ce résultat du voyage de son père. Et pourtant, il
connaissait cet homme pratique et entreprenant.
--... Je m’arrangerai, continua M. Léon Meyer. Ne t’occupe pas de ça. Il
faut savoir demander. Ceux qui ne savent pas demander sont des
imbéciles. Ils ne réussissent pas, c’est bien fait... Maintenant, tu me
dis que ces amis sont de vrais amis, que tu t’intéresses à eux. C’est
bien, c’est très bien! Ça prouve que tu as su gagner leur confiance,
c’est une bonne note pour eux et pour toi. J’aime ça. Je leur estimerai
leur mobilier au plus juste prix... Ça doit être comme partout, hein? Tu
sais assez le métier pour t’être rendu compte? Quelques bonnes pièces,
des pièces vendables, au milieu de rien, de rien du tout. Et ils ne
savent pas, ils se font des idées. Des idées fausses! Ils exagèrent la
valeur de certaines choses parce qu’un idiot d’amateur, ou quelqu’un de
trop poli, leur a donné des illusions. Ou bien, c’est à cause du
souvenir de ce qu’ils ont payé une machine qui ne vaut pas un clou. Il
ne faut pas les contredire: ils se figureraient qu’on les vole... Il
faut faire un prix moyen: plus cher, un peu plus cher, pour leurs
saletés, moins cher, pour ce qui a de la valeur. Comme ça, on s’y
retrouve. Honnêtement, je t’assure. Mais oui, honnêtement!
--Papa, répondit Simon, je t’ai demandé de prendre leurs intérêts. C’est
moi qui y ai intérêt, un grand intérêt. Je ne t’ai pas expliqué...
--C’est entendu! C’est entendu!... L’expertise au plus juste prix, et un
droit d’option pour nous si les pièces ne dépassent pas le prix
indiqué... Et je te garderai ta commission!
--Ma commission?... interrogea le fils.
--Bien sûr, bien sûr, ta commission! Tu me fais faire une affaire, tu en
profites. C’est dans l’ordre, c’est légitime. J’en tiendrai compte, de
ta commission, pour évaluer...
--Papa, interrompit Joseph, je ne veux pas de commission! C’est plus
sérieux que ça, je ne t’ai pas dit, mais c’est plus sérieux!...
--Tu refuses ta commission! Mais je serais déshonoré, si je ne la
donnais pas à mon propre fils, si je profitais sur lui!
--Je te dis que c’est plus sérieux, je te dis que tu ne peux pas
comprendre, coupa son fils, impatient, inquiet. Il faut que tu sois
gentil, généreux, désintéressé. C’est pour moi, pour moi...
--Qu’est-ce que tu veux dire, interrogea le père Meyer, choqué. Pour
toi? Je serai obligeant, très obligeant, c’est promis... Mais c’est une
affaire, voyons, c’est quand même une affaire!
--Non, papa, protesta Joseph, ça ne peut pas être une affaire. Je
t’aurais dit que ça ne devait pas être une affaire, même avant!... mais
maintenant!...
Et il avoua--non, il proclama le beau secret, le beau mystère. Son grand
amour, son ravissement, son espoir. Il ne regardait pas la figure du
vieux, de peur qu’elle ne le glaçât, l’empêchât de parler:
--Tu la verras, tu la verras! Alors tu comprendras. Moi, Joseph Meyer,
je puis épouser Mlle d’Harpagon, j’en suis sûr, sûr! Et je la veux! Et
elle le voudra, j’en suis sûr!
M. Léon Meyer laissa passer entre ses lèvres un petit sifflement. Il
introduisit frileusement ses deux mains dans les manches de sa pelisse
parce qu’il avait froid sous ses gants. Le double poney trottait sur la
route plate, et l’air cinglait.
--Tu veux épouser une fille des Goïm... Tu ne l’as pas subornée?...
--Oh! père! protesta Joseph.
--«Si quelqu’un suborne une vierge qui n’était point fiancée, cita le
père Meyer, et couche avec elle, il faudra qu’il paie sa dot, et la
prenne pour femme. Si le père de la fille refuse de la lui donner, il
paiera l’argent qu’on donne pour une vierge»... Est-ce le cas?
--Père!...
--Joseph, continua le vieux, tu prendras une vierge d’entre ton peuple.
Car tu ne dois pas faire offense à ton peuple! Ainsi a parlé l’Éternel,
qui sanctifie. Un juif doit épouser une juive, il ne peut épouser qu’une
juive! Es-tu fou?... Prends ta commission, Joseph, prends ta
commission--et ne me parle plus de ces sottises!
Pour la première fois, M. Joseph Meyer devait s’asseoir à la table des
Harpagon. Aux Vergeais, après avoir envisagé la situation mûrement et
sous toutes ses faces, on n’avait cru pouvoir en agir autrement avec M.
Léon Meyer, qui venait de Paris tout exprès pour dispenser les conseils
de son expérience, et dont on attendait assez pour qu’il fût jugé
nécessaire de le traiter avec courtoisie: si l’on accueillait le père,
on ne pouvait éviter de recevoir le fils avec lui. Élise n’avait point
pris part à ces débats, qui furent assez mystérieux: on se méfiait
d’elle. D’ailleurs elle avait appris la nouvelle de cette décision avec
une froideur apparente. Sa résolution, dès longtemps arrêtée, était de
vivre auprès de ses parents comme si elle n’eût pas été présente; ou du
moins de corps seulement, non point de volonté ni d’intelligence. Elle
n’ouvrait la bouche, ne semblait s’éveiller que si M. Joseph se trouvait
là. Alors son père malgré sa résignation, plus affaissée que stoïque,
d’attendre les événements, quels qu’ils fussent, et de ne pas
intervenir, la considérait avec inquiétude, sa mère avec une irritation
qui paraissait toujours près d’éclater, et n’éclatait point. Puis Mme
d’Harpagon se réfugiait dans le domaine où régnait, sous sa direction
naturelle et légitime, Marie Larchant. Il y avait bien longtemps que les
d’Harpagon n’avaient invité personne à un repas un peu prié. Leurs
embarras, autant que les instincts d’économie de la maîtresse de la
maison, en étaient la cause. Il avait donc fallu tirer des armoires, des
dressoirs, une vaisselle, une argenterie, une verrerie dont on ne se
servait jamais. On les tenait pour infiniment précieuses, et l’on
n’avait point tout à fait tort. Il y a ainsi, dans presque toutes les
maisons campagnardes, de petits trésors qui dorment, auxquels on n’ose
toucher. Il y a aussi des choses médiocres, ou franchement laides,
auxquelles on attache le même prix. Car ce n’est pas le goût qui suscite
ce respect, mais une sorte de tradition, parfois des préjugés, presque
des superstitions, héréditairement transmis. Il en allait de cette sorte
sur la table dressée avec scrupule par Mme d’Harpagon. Des assiettes de
Tournai «à la mouche», de cette espèce qui est le moins estimée,
dominées par deux compotiers de verre fort commun, emplis de
confitures,--abricots et groseilles framboisées,--heurtaient, en
contraste peu fortuné, la belle soupière en vieux Rouen muée en surtout,
garnie de ces affreux «plumets», qui, dans nos provinces, surtout en
hiver, remplacent trop souvent les fleurs absentes. Les assiettes à
dessert en vieux Marseille à dessins jaunes, d’un esprit, d’un fini
presque introuvables, avaient de quoi réjouir l’œil d’un connaisseur.
Enfin, Mme d’Harpagon avait préparé, sur une petite table Louis XIII à
pieds tors, le service à café, en porcelaine de Sèvres Empire: ce beau
Sèvres dur, sonore comme du cristal, de couleur d’or, qui fait pardonner
à Brongniart le crime d’avoir banni de notre manufacture nationale les
grasses pâtes tendres du XVIIIe siècle, dont la couverte s’accommodait
si bien de toutes les fantaisies de la plus riche et harmonieuse
palette.
Comme elle mettait la dernière main à ces apprêts, la voiture qui
amenait l’hôte attendu se fit entendre, s’arrêta devant le perron, et M.
Léon Meyer en descendit le premier, toujours enveloppé de sa somptueuse
pelisse, tenant son petit sac à la main. Ce fut comme si le froid du
dehors entrait avec lui dans le vestibule dallé en pierres de liais,
décoré, depuis soixante ans, de massacres de chasse, têtes de cerfs et
de sangliers, et d’où l’escalier à rampe de chêne s’en allait, tout
droit, jusqu’à la moitié de l’étage. Son fils avait l’air, selon
l’expression qu’employait fréquemment à son sujet M. d’Harpagon «de
quelqu’un comme tout le monde». Il ne détonnait pas, il pouvait demeurer
inaperçu, jusqu’au moment que sa conversation, qui était variée,
adroite, intelligente, le distinguait de façon agréable. A tout prendre,
il pouvait passer pour un Français semblable à tous les Français de
bourgeoisie moyenne et d’un milieu cultivé. Le moins qu’on pût dire de
lui, sans pécher par un excès de sympathie, est qu’il était supportable.
Et, dans un monde soucieux des choses de l’esprit, le jugement eût été
plus favorable... Dépouillé de ses lourdes fourrures, mais gardant
toujours à la main son sac, dont il semblait que, par méfiance ou
habitude, il ne pût se résoudre à se séparer, son père apparaissait fort
correctement vêtu,--mieux que ce jeune homme qui descendait de lui, avec
plus de recherche,--il était propre, décent; et toutefois, il émanait de
lui on ne savait quoi de grossier, d’intolérable--de fétide. Il n’était
pas «appareillable», il n’était pas assimilable, on ne savait qu’en
faire, où le mettre, on ne savait en lui ce qui éloignait, repoussait
davantage, de son audace naïve, étalée, pourtant inconsciente, ou de son
obséquiosité. Il y avait son accent, il y avait ses plaisanteries mêmes,
parfaitement déplaisantes, et où il se complaisait. Il y avait les
caractères physiques de sa race, accusés, éclatants, exagérés--et voici
que, contemplant son fils, on croyait retrouver en lui tout cela, qu’on
n’y avait jamais vu! Élise en fut épouvantée, M. d’Harpagon interdit.
Mme d’Harpagon ricana à son oreille: «Je l’avais bien dit! Je l’avais
bien dit!»
Pour M. Léon Meyer, insoucieux de ce que l’on pouvait penser de lui, il
les avait à son tour pesés tous trois, d’un regard froid et commercial.
Le père? Un brave homme, mais comme il y en a tant. Le néant. Pas de
volonté. Fatigué, ne souhaitant rien que son repos, ne voulant plus se
soucier de rien que son repos. Mme d’Harpagon?... Rien que de petits
calculs, de petites économies. Elle discuterait, mais sur des détails,
et ne saurait se défendre utilement. Surtout son regard s’appesantit sur
Élise, avec un si froid cynisme qu’elle eut l’impression d’en être
déshabillée, violée: «Elle est belle, très belle. Et elle a une tête sur
les épaules. Mais orgueilleuse, sensuelle. Ce n’est pas ça qu’il faut à
Joseph, ni à moi. Surtout à moi! Je ne m’entendrai jamais avec cette
belle-fille-là... Mon fils a perdu le sens!...»
Ce fut, des deux côtés, un moment de gêne presque physique, et qui ne se
dissipa guère. On passa dans un des deux salons les quelques minutes
qu’il fallait pour que le déjeuner fût annoncé. Tout le monde sait avec
quelle impatience, qui ne vient point des exigences de l’estomac, les
gens mal assortis par le hasard ou la nécessité attendent le moment d’un
repas. Car manger, cet acte inévitable et quotidien qui s’appelle
manger, leur donnera une occupation pareille dont,--comme un homme en
train de se noyer prie pour rencontrer une branche, n’importe quel objet
flottant, à quoi se raccrocher,--ils espèrent qu’elle leur inspirera un
esprit commun, et aussi fera couler le temps plus vite. Élise n’osait
regarder le jeune professeur; elle détournait les yeux, ne lui répondait
point. Elle était dans un désordre mental inexprimable et désastreux,
elle voulait se demander: «Est-ce possible? Est-il bien son fils? Et
puisqu’il l’est, pourrai-je?...» Le malheureux ne concevait rien à cette
froideur, à cet éloignement subits. Il était habitué à son père, ne le
voyait plus tel qu’il était; il l’aimait, d’ailleurs, et, pour un
certain ordre de qualités qu’il estimait méritoires, l’admirait. De
plus, ainsi qu’il peut arriver, il était disposé à croire que tous les
pères diffèrent de la sorte de leurs fils, et que cela n’a pas
d’importance.
M. d’Harpagon essayait d’imaginer des sujets de conversation innocents
et généraux. Sa femme, avec une implacable perfidie, découvrait dans
cette scène des motifs d’amusement sans cesse renouvelés; son esprit
pratique, avide, la portait aussi à vouloir qu’on commençât, le plus tôt
qu’il se pouvait, l’expertise qui justifiait la présence de cet hôte
incongru. M. Léon Meyer ne demandait pas mieux. Il ne songeait même qu’à
cela, il inventoriait déjà du regard. C’était bien ce qu’il avait prévu:
un mélange de pièces assez intéressantes et d’objets ridicules ou
misérables. Pour un autre que lui, cela eût été touchant. C’est ce que
nous avons tous vu, c’est dans ce disparate, légué par des siècles de
bon goût, puis d’appauvrissement, d’ignorance, de fausses conceptions du
confortable à bon marché, que tant de Français ont vécu. Pour M. Léon
Meyer, il discernait là seulement ce qui valait quelque chose, et ce qui
ne valait rien.
... Sur la cheminée en brèche rouge et blanche, sculptée largement, dans
le milieu de son manteau, d’une belle et simple coquille, une pendule
Louis XVI charmante, à colonnettes réunies par des chaînes minuscules,
le cadran surplombé par une lyre en argent terni. Et, de chaque côté,
des vases d’albâtre, rapportés d’Italie par un jeune ménage
malencontreux, après un voyage de noces, sous Louis-Philippe ou le
second Empire. Une somptueuse console Louis XIV, dorée, sculptée en
plein bois, humiliée d’un buste de Napoléon Ier en biscuit de Sèvres,
posé sur un socle en peluche rouge, hideux, blessant, entre deux lampes
Carcel hors d’usage, en tôle peinte. Un miroir magnifique, en écaille et
argent, auquel on avait suspendu des photographies de famille, aux
cadres également d’écaille, mais de fausse écaille, et de plus en plus
petits, comme une queue de cerf-volant. De beaux fauteuils, des chaises
tapissées de «verdures» du XVIIIe siècle, dont les dossiers portaient
chacun un antimacassar, au crochet... M. Léon Meyer s’exprima sur tout
cela avec une franchise tranquille et qui, ce qu’il faut remarquer, ne
parut point importune. Son expérience, son autorité lui donnaient à cet
instant l’air d’un général qui passe une revue. Il n’était plus si
pénible à entendre, à voir: un homme qui sait son métier, et le fait,
sous vos yeux, si vulgaire qu’il soit, prend un autre aspect; il devient
acceptable. L’atmosphère, quand on passa dans la salle à manger,
semblait légèrement éclaircie, purifiée. On respirait plus à l’aise.
Les principes d’économie de Mme d’Harpagon ne se pouvaient par bonheur,
au déjeuner, manifester de façon évidente qu’aux yeux d’une femme, et il
n’y en avait point qu’Élise qui était de la famille. Ils se trouvaient
assez proprement dissimulés. Il y avait, pour débuter, un de ces
soufflés au fromage qui ne coûtent guère, et font leur petit effet; un
poulet, assez maigre en vérité, comme toutes les volailles qui ne sont
point artificiellement engraissées, n’ayant connu que le grain que lui
avait chichement distribué Marie Larchant dans la basse-cour, et servi
avec des pommes au beurre; enfin cette éternelle ressource des repas
campagnards: un pâté de lièvre en terrine, et une salade de chicorée. M.
d’Harpagon soupira: le lièvre de cette terrine était un des derniers
qu’il eût tués sur ses terres, qu’il tuerait jamais. Cependant, il sut
dissimuler ce sentiment amer. Le déjeuner se terminait par un riz au
lait, entremets de tout repos, qui se conserve, et que maîtres et
domestiques peuvent «finir» le lendemain. Il y avait les pommes, les
poires du potager, fort honorables; et M. Léon Meyer, qui avait sans
périphrases remis à sa place, autant dire à rien, la faïence de Tournai
«à la mouche», loua généreusement, et sans restrictions, le service à
café en Sèvres, la soupière en Rouen, les assiettes de vieux Marseille.
D’ailleurs cette salle à manger, avec d’autres belles faïences anciennes
de Moustiers de Nancy, suspendues au mur, son vieux mobilier Louis XIII
un peu rustique, restait la pièce la plus harmonieuse de la maison, pour
ce motif qu’elle était celle que les dernières générations des Harpagon
avaient le moins modifiée; persuadés, par chance, qu’une salle à manger
est toujours bien telle qu’elle est, pourvu qu’on y puisse manger! Les
chaises seules, des chaises «Renaissance» achetées quarante ans
auparavant à Dijon, la déparaient; mais, quand on s’y était assis, cela
ne se voyait plus.
M. Léon Meyer avait encore en main son petit verre de marc, brûlé dans
la propriété, et d’une antiquité respectable, que Mme d’Harpagon, à qui
sa passion prêtait de l’intrépidité, lui suggérait de commencer son
estimation. Le vieux, plus lent tout à coup dans ses mouvements, sa voix
moins délibérée, cligna de l’œil. Il fallait d’abord lui laisser voir,
bien voir! Il dirait son opinion après... Mais il tira son calepin, y
inscrivit les Rouens, les Moustiers, les Marseilles, retourna dans le
salon où on l’avait reçu, fit la récapitulation de ce qu’il y avait déjà
remarqué, passa dans les autres pièces, suivi de son fils, de toute la
famille Harpagon, d’Élise elle-même. Et c’était toujours la même
chose... Les inévitables turqueries de bazar, en satin commun, brodées
en faux or, rapportées d’Orient par un parent voyageur comme des choses
sans prix. Mais tout près, sous les pieds, ou sous des tabourets en
tapisserie,--on ne saurait croire combien il y a de tabourets dans les
maisons de province!--des tapis de pied, carrés pour la plupart, pas
bien grands, mais si sûrs de dessin, si frais et riches encore de
teintes!... Contre un papier de muraille peint à la main, de façon
ingénue et rare, comme on en fit sous le Directoire, mais décollé par
l’humidité, tombant en lambeaux, un Harpagon-Cléante, qui aimait les
chevaux, qui avait dépensé une fortune en chevaux, avait par surcroît
planté des clous par douzaines, pour accrocher des lithographies de
chevaux; chevaux de sang en pleine course, chevaux tenus par leur groom,
chevaux attelés, chevaux à l’écurie. Un imposant et pourtant minutieux
cartel de Boule, Louis XIV, couronné d’un héraut soufflant dans une
conque d’or, tout en écaille et cuivres ciselés, entre deux gravures:
_Après l’orage_, et _le Départ du conscrit_. Un beau lit Louis XIII, à
colonnes, mais sans son baldaquin; et, tout près, un paravent décoré de
gravures de modes qu’on avait, les soirs d’hiver, patiemment découpées à
coups de ciseaux. Une table à ouvrage Directoire au pied en forme de
lyre, dont le tiroir abritait comme un trésor le tapis où la mère de M.
d’Harpagon avait coutume de broder la signature des amis et des
visiteurs, avec leurs armes et leurs devises. Des vases en vieux Paris,
ridicules et attendrissants, qui contenaient, jalousement gardés sous
globe, des fleurs et des fruits artificiels. Et partout, dans toutes les
chambres, jusque dans les antichambres, des tables de nuit, chacune d’un
modèle et d’un style différents, à glissière, à vantaux, en manière de
colonnes antiques, d’encoignures, de tables à ouvrage, comme si en
province, durant des siècles, le génie des ébénistes se fût consacré
uniquement à fabriquer des tables de nuit et à en dissimuler, par
pudeur, la destination!
Et la famille d’Harpagon suivait toujours, de pièce en pièce, M. Léon
Meyer qui prenait des notes, insensible, imperturbable; elle-même de
plus en plus glacée par ce long piétinement dans des chambres désertes
et sans feu; le cœur serré, aussi, car elle voyait ce qu’elle n’avait
jamais vu: dans quelle inharmonie, quelles erreurs, elle avait vécu sans
jamais s’en apercevoir, et combien peu de choses, parmi tant de choses,
méritaient qu’on les considérât.
Il y avait aussi, dans une de ces chambres, un tableau représentant un
paysage romantique et fabuleux, avec des cascades, des monts, des
rochers, un monsieur et une dame échangeant leurs serments; tout cela
par un clair de lune--et, à la place de la lune une horloge à poids.
Pour la première fois, M. Léon Meyer se dérida.
--Ça aurait de la valeur, ça... Ça aurait de la valeur, si la peinture
était du douanier Rousseau!
Ils étaient si découragés qu’ils acceptèrent de rire, lâchement.
Par degrés insensibles et rapides leurs sentiments, au cours de cet
examen, avaient changé. Pour tous ces objets, dont un si grand nombre
évoquait pour eux un souvenir, ils n’avaient plus de souvenirs. Ils ne
se souciaient, en ce moment, que de ce qu’ils pourraient en obtenir. Ils
étaient comme le joueur à qui l’on a prêté de l’argent sur un bijou, et
qui le regarde courir, avec la petite bille d’ivoire, sur la roulette
d’une ville d’eaux.
M. Léon Meyer redescendit dans le salon. Sans enlever sa pelisse, qu’il
avait endossée pour affronter la température glacée de l’étage, qui
n’était pas chauffé, il fit un calcul rapide.
--Je vais vous faire bien plaisir, dit-il, je vais vous faire bien
plaisir!...
Avec sa mine basse, son accent de juif alsacien, plus fort que jamais,
il n’était agréable ni à voir, ni à entendre, et cependant on demeura
suspendu à ses lèvres, on lui sourit:
--Votre vaisselle... Toutes ces petites machines, dans la salle à
manger, dans les armoires, sur les murs... Il y a des choses qui ne
valent rien, mais les Marseilles, les Moustiers, les Rouens!... C’est
très joli, très joli!... J’en donnerai bien cinq mille francs!
L’espoir gonfla les poitrines. Si ces petites choses valaient tant
d’argent, tout le reste, alors...
--Oui, oui, les faïences, les porcelaines, c’est de bonne vente, c’est
recherché, on s’en débarrasse facilement... Maintenant, il y a ce meuble
Louis XVI en tapisserie, avec le canapé, les fauteuils. C’est gentil,
c’est gentil... deux mille cinq cents!
La déception, l’angoisse, se glissa dans leur cœur. M. Léon Meyer les
avait amorcés. Il jouait avec eux maintenant comme un vieux chat avec de
pauvres petites souris.
--Il y a aussi les tapis. Trois tapis. Les autres... s’ils étaient de la
Savonnerie... Mais ce sont quand même de bons petits tapis français,
anciens, pas trop abîmés... trois mille!
... Il arrivait à un total de vingt mille cent francs. Vingt mille
francs pour tout le mobilier de cette maison qui avait abrité les
Harpagon, les avait vus naître et mourir depuis trois siècles et demi!
Il ajouta:
--C’est le prix! C’est le prix que je paierais tout ça, à l’Hôtel! A
l’Hôtel je n’irais pas plus loin. Vous pouvez passer par l’Hôtel, y
envoyer ce mobilier, vous êtes libres. Ici, par le notaire faisant
office de commissaire-priseur, ça descendrait plus bas... Mais vous êtes
les amis de mon fils. Je veux qu’il soit content de moi, mon fils,
content!... Vous aussi. Je vais majorer, le plus que je peux: vingt-cinq
mille!
--Vingt-cinq mille francs! cria Mme d’Harpagon, irritée. Mais j’ai vu,
monsieur, un meuble de salon, comme celui où vous êtes assis, vendu huit
mille!
--C’était de l’aubusson, madame, et ces verdures ne sont pas de
l’aubusson... Et on n’achète pas le prix qu’on vend. Je fais mon
commerce, je sais mon commerce. Je paie comptant, je vends quand je
peux, j’ai tous les risques. Je vous fais une offre honnête--et, c’est
entendu, vous n’êtes pas forcés de l’accepter. Elle vaut pour trois
mois: si vous trouvez mieux avant...
--Mais le portrait de Largillière!
--Ça, un Largillière!... Bon petit tableau d’un élève... second choix...
troisième, même...
--Mais le nécessaire de toilette de Napoléon Ier, l’armoire de la
buanderie!
--Le nécessaire? Une curiosité; mais pas de valeur réelle... L’armoire,
vous pouvez vous procurer la même, chez tous mes confrères, pour
quarante francs...
Mme d’Harpagon entraîna son mari dans la salle à manger.
--C’est un voleur! c’est un voleur!
--Tu crois?... répondit le pauvre homme.
--Un voleur! Et sa canaille de fils est son associé, son complice!
--D’autres, répliqua tristement M. d’Harpagon, seraient-ils plus
honnêtes, ou plus généreux?
Il songeait: «J’aurai de quoi payer Pellegrin, et encore dix mille
francs... Et ce sera fini, fini!...»
Le vieux pendant ce temps disait à son fils:
--Ils réfléchissent. Ils accepteront. Ils auront raison... Je ne les ai
pas mal traités. J’ai offert tout de suite ce que j’aurais pu faire
après marchandage, je t’assure.
--Mais tu en tireras le double?
--Eh bien? fit-il, tranquillement. Oui... Et au bout de combien de
temps... Non, c’est bien comme ça. Réellement, c’est bien comme ça!
--Mais, puisque je ne veux pas de commission!