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Le lendemain matin, au grand jour, tout le monde se rassembla au
château. Une à une, dans leur ordre, on étala les tentures dans le plus
grand des salons, dont on avait écarté les meubles. C’étaient des scènes
champêtres d’une fraîcheur délicate dans les demi-teintes pour les
personnages, sur un fond de verdure. Les encadrements variaient pour
chaque panneau; parfois des brebis paissantes et des instruments
aratoires, des vases d’où s’épanchaient des fleurs et des fruits; deux
beaux chiens assis, qui semblaient soutenir le reste de la bordure. Des
vers ingénus tissés à même la composition, en illustraient le sens. En
huit tableaux, c’était toute la vie d’un couple d’amants rustiques,
depuis ses premières années--un petit roman, une _Astrée_ réaliste. Des
jeux d’enfants, la chasse aux papillons, le dénichage des oiseaux avec
ce tercet sournoisement gaillard:
_Robin, avant que dénicher
Fais dedans mon giron cacher
Ce bel oiselet au bec rouge..._
Puis, le jeu de boules qui, tout innocent qu’il paraît, est pourtant
bien dangereux. Les vieux seuls y jouent sérieusement, les jeunes gens
s’embrassent, même font mieux ou pire...
_Bergères font tour de souplesse,
En se jouant montrent leurs fesses;
Tels sont les plaisirs de nature!_
Mais les vers, devenus presque illisibles, sont plus gaillards que
l’image, qui demeure aimable et décente. Voici la gaîté du bal
champêtre. Cornemuses, rebecs, hautbois. Une fille rattache son bas. Un
beau garçon bondit vers sa danseuse: «Margot, Margot, plus haut la
jambe!»... Le repas après la danse, et ses galanteries primitives:
_Alizon, c’est plaisant butin
De tenir ton ferme tétin,
Et baiser ta bouche vermeille.
... Ah! Dieu! retire ta main.
Garde que Robin ne s’éveille!_
Pauvres vers naïfs, où sonne pourtant un écho, grec et français, de
Ronsard et d’Anacréon. Et cela finira bien. Après de si grands désirs,
si candidement montrés, Gombaut et Macée se fianceront, se marieront.
Ils seront un jeune ménage de paysans, puis un vieux. Ils auront leur
part de peines, comme de plaisirs--et la Mort viendra, avec sa faux...
Les deux Meyer et tous les Harpagon restèrent longtemps en contemplation
devant leur découverte. A la fin le vieux Meyer soupira. On le
regardait. Il alla s’asseoir, et se tut encore, méditant:
--Je suis un honnête homme... dit-il.
--Oui, monsieur Meyer, oui... confirma M. d’Harpagon, doucement.
--J’ai causé avec mon fils hier soir. Le prix d’une série comme ça, on
ne sait pas... Ça dépend de l’amateur... Et puis, c’est trop gros, trop
important pour moi; je vous volerais, ou je me volerais. Je ne veux être
qu’un intermédiaire. Je la vendrai pour votre compte et je prendrai dix
pour cent... Oui, dix pour cent!... Seulement comme je me chargerai de
la publicité, de l’établissement du marché, pour cette tapisserie, que
j’aurai des frais, nous compterons encore dix pour cent en plus... Vous
voyez, ajouta-t-il en souriant, que les choses n’ont pas changé: c’est
le commerce, ça, c’est le commerce! On fera toujours comme ça!
--Mais enfin, qu’est-ce que vous croyez qu’elle atteindra, cette
tapisserie, interrogea Mme d’Harpagon, les yeux ardents.
--Je vous dis que ça dépend de l’amateur... Les devises sont un peu
gênantes: mais il faut y regarder de près pour les lire. A distance, sur
un mur, on ne les verra pas... Ça peut aller entre huit cent et douze
cent mille...
M. d’Harpagon crut qu’il en allait mourir--et puis qu’il avait mal
entendu! Il se fit répéter la somme. Sa femme se la fit répéter. Élise,
à elle-même, se la répéta. Mais quand M. Joseph Meyer, se précipitant
vers elle, lui voulut prendre la main, elle n’eut point l’air seulement
de le reconnaître. Cependant l’on s’embrassait, on pleurait.
--Oh! fit M. d’Harpagon, qui étouffait. Et dire que nous avons eu cette
fortune sous notre toit, toute notre vie, et nos aïeux avant nous!
--Ils n’en auraient point tiré mille écus, répondit paisiblement M. Léon
Meyer, et c’est bien pour ça qu’elle avait été cédée pour cette somme.
Vous-même, il y a trente ans, n’auriez pas eu le dixième du prix actuel.
Vous l’avez retrouvée au bon moment... Ça arrive... moins souvent que le
contraire, mais ça arrive. Et, au bout de compte, c’est en croyant
rouler l’un de vos aïeux que quelqu’un, qui appartenait presque à ma
profession, a fait cadeau d’un trésor aux arrière-petits-fils... Ça peut
arriver aussi!
* * * * *
M. Léon Meyer partit le jour même. Il emportait les huit panneaux, après
en avoir donné reçu bien en règle, énumératif et circonstancié--mais de
plus ayant signé, avec M. d’Harpagon, un petit contrat fort clair, et
dont les deux parties, du reste, semblaient également satisfaites. On ne
songeait plus à le trouver antipathique et vulgaire: il était l’homme
sur qui reposaient tous les espoirs, il était le chirurgien qui a promis
de sauver le malade, qui le sauvera; l’ogre qui possède la clef de la
chambre aux trésors, mais qui laisse entrer. M. d’Harpagon sut trouver
des termes fort dignes pour lui témoigner sa gratitude, et la conviction
qu’il ne décevrait point la confiance qu’on avait mise en lui.
--Je fais une affaire, répliqua le vieux avec son terrible accent, je
fais une affaire, voilà tout... Et savez-vous ce que ça prouve? Ça
prouve que tout chrétien devrait avoir son juif!
Son fils le suivait partout, comme son ombre, et ne paraissait plus
guère, en effet, qu’une ombre. Nul ne faisait attention à lui. Élise
continua de lui marquer une froideur inconcevable. C’est en vain qu’il
chercha l’occasion de lui parler: elle sut éviter de le voir seule à
seul, jusqu’au moment qu’il partit. Car le vieux Meyer, prétendant avoir
absolument besoin de sa littérature et de son érudition pour cette
affaire, avait exigé qu’il l’accompagnât jusqu’à Paris. Élise, à l’heure
des adieux, accepta seulement, de bonne grâce, mais comme un acte sans
portée, allant de soi, la main qu’il lui tendait avec timidité.
--Je sais, dit-elle avec une aimable condescendance, les obligations que
nous vous avons...
Il balbutiait, cherchant des mots pour exprimer son indignation, et ne
les trouvant point.
--Allons, monte! fit son père déjà installé derrière Perronneau. Il est
temps!
Quand la voiture eut dépassé la sapinière, il dit à son fils:
--Tout ça, de ta part, c’était de l’imagination. Rien que de
l’imagination! Elle t’avait monté le coup, la demoiselle... Je comprends
ça! A sa place, dans sa situation, j’en aurais fait autant. Chacun son
jeu, c’est naturel, c’est permis... Garde-toi, je me garde!... Et tu
étais un beau parti, tu étais le salut, pour elle, il y a trois jours.
Sans ça, penses-tu qu’une chrétienne puisse songer à épouser un juif!
Mais maintenant qu’elle a de l’argent, et qu’elle le sait!... Du reste,
si ça vaut mieux pour elle qu’elle ne t’épouse pas, ça vaut encore mieux
pour toi: le chrétien qui se l’offrira..., je demande à repasser pour
voir ça... En attendant, c’est comme je t’avais dit, Joseph: prends ta
commission, mon garçon, prends ta commission!... Et ne t’occupe plus de
ces bêtises!