M. Léon Meyer ne répondit pas...

* * * * *

Le lendemain matin, au grand jour, tout le monde se rassembla au

château. Une à une, dans leur ordre, on étala les tentures dans le plus

grand des salons, dont on avait écarté les meubles. C’étaient des scènes

champêtres d’une fraîcheur délicate dans les demi-teintes pour les

personnages, sur un fond de verdure. Les encadrements variaient pour

chaque panneau; parfois des brebis paissantes et des instruments

aratoires, des vases d’où s’épanchaient des fleurs et des fruits; deux

beaux chiens assis, qui semblaient soutenir le reste de la bordure. Des

vers ingénus tissés à même la composition, en illustraient le sens. En

huit tableaux, c’était toute la vie d’un couple d’amants rustiques,

depuis ses premières années--un petit roman, une _Astrée_ réaliste. Des

jeux d’enfants, la chasse aux papillons, le dénichage des oiseaux avec

ce tercet sournoisement gaillard:

_Robin, avant que dénicher

Fais dedans mon giron cacher

Ce bel oiselet au bec rouge..._

Puis, le jeu de boules qui, tout innocent qu’il paraît, est pourtant

bien dangereux. Les vieux seuls y jouent sérieusement, les jeunes gens

s’embrassent, même font mieux ou pire...

_Bergères font tour de souplesse,

En se jouant montrent leurs fesses;

Tels sont les plaisirs de nature!_

Mais les vers, devenus presque illisibles, sont plus gaillards que

l’image, qui demeure aimable et décente. Voici la gaîté du bal

champêtre. Cornemuses, rebecs, hautbois. Une fille rattache son bas. Un

beau garçon bondit vers sa danseuse: «Margot, Margot, plus haut la

jambe!»... Le repas après la danse, et ses galanteries primitives:

_Alizon, c’est plaisant butin

De tenir ton ferme tétin,

Et baiser ta bouche vermeille.

... Ah! Dieu! retire ta main.

Garde que Robin ne s’éveille!_

Pauvres vers naïfs, où sonne pourtant un écho, grec et français, de

Ronsard et d’Anacréon. Et cela finira bien. Après de si grands désirs,

si candidement montrés, Gombaut et Macée se fianceront, se marieront.

Ils seront un jeune ménage de paysans, puis un vieux. Ils auront leur

part de peines, comme de plaisirs--et la Mort viendra, avec sa faux...

Les deux Meyer et tous les Harpagon restèrent longtemps en contemplation

devant leur découverte. A la fin le vieux Meyer soupira. On le

regardait. Il alla s’asseoir, et se tut encore, méditant:

--Je suis un honnête homme... dit-il.

--Oui, monsieur Meyer, oui... confirma M. d’Harpagon, doucement.

--J’ai causé avec mon fils hier soir. Le prix d’une série comme ça, on

ne sait pas... Ça dépend de l’amateur... Et puis, c’est trop gros, trop

important pour moi; je vous volerais, ou je me volerais. Je ne veux être

qu’un intermédiaire. Je la vendrai pour votre compte et je prendrai dix

pour cent... Oui, dix pour cent!... Seulement comme je me chargerai de

la publicité, de l’établissement du marché, pour cette tapisserie, que

j’aurai des frais, nous compterons encore dix pour cent en plus... Vous

voyez, ajouta-t-il en souriant, que les choses n’ont pas changé: c’est

le commerce, ça, c’est le commerce! On fera toujours comme ça!

--Mais enfin, qu’est-ce que vous croyez qu’elle atteindra, cette

tapisserie, interrogea Mme d’Harpagon, les yeux ardents.

--Je vous dis que ça dépend de l’amateur... Les devises sont un peu

gênantes: mais il faut y regarder de près pour les lire. A distance, sur

un mur, on ne les verra pas... Ça peut aller entre huit cent et douze

cent mille...

M. d’Harpagon crut qu’il en allait mourir--et puis qu’il avait mal

entendu! Il se fit répéter la somme. Sa femme se la fit répéter. Élise,

à elle-même, se la répéta. Mais quand M. Joseph Meyer, se précipitant

vers elle, lui voulut prendre la main, elle n’eut point l’air seulement

de le reconnaître. Cependant l’on s’embrassait, on pleurait.

--Oh! fit M. d’Harpagon, qui étouffait. Et dire que nous avons eu cette

fortune sous notre toit, toute notre vie, et nos aïeux avant nous!

--Ils n’en auraient point tiré mille écus, répondit paisiblement M. Léon

Meyer, et c’est bien pour ça qu’elle avait été cédée pour cette somme.

Vous-même, il y a trente ans, n’auriez pas eu le dixième du prix actuel.

Vous l’avez retrouvée au bon moment... Ça arrive... moins souvent que le

contraire, mais ça arrive. Et, au bout de compte, c’est en croyant

rouler l’un de vos aïeux que quelqu’un, qui appartenait presque à ma

profession, a fait cadeau d’un trésor aux arrière-petits-fils... Ça peut

arriver aussi!

* * * * *

M. Léon Meyer partit le jour même. Il emportait les huit panneaux, après

en avoir donné reçu bien en règle, énumératif et circonstancié--mais de

plus ayant signé, avec M. d’Harpagon, un petit contrat fort clair, et

dont les deux parties, du reste, semblaient également satisfaites. On ne

songeait plus à le trouver antipathique et vulgaire: il était l’homme

sur qui reposaient tous les espoirs, il était le chirurgien qui a promis

de sauver le malade, qui le sauvera; l’ogre qui possède la clef de la

chambre aux trésors, mais qui laisse entrer. M. d’Harpagon sut trouver

des termes fort dignes pour lui témoigner sa gratitude, et la conviction

qu’il ne décevrait point la confiance qu’on avait mise en lui.

--Je fais une affaire, répliqua le vieux avec son terrible accent, je

fais une affaire, voilà tout... Et savez-vous ce que ça prouve? Ça

prouve que tout chrétien devrait avoir son juif!

Son fils le suivait partout, comme son ombre, et ne paraissait plus

guère, en effet, qu’une ombre. Nul ne faisait attention à lui. Élise

continua de lui marquer une froideur inconcevable. C’est en vain qu’il

chercha l’occasion de lui parler: elle sut éviter de le voir seule à

seul, jusqu’au moment qu’il partit. Car le vieux Meyer, prétendant avoir

absolument besoin de sa littérature et de son érudition pour cette

affaire, avait exigé qu’il l’accompagnât jusqu’à Paris. Élise, à l’heure

des adieux, accepta seulement, de bonne grâce, mais comme un acte sans

portée, allant de soi, la main qu’il lui tendait avec timidité.

--Je sais, dit-elle avec une aimable condescendance, les obligations que

nous vous avons...

Il balbutiait, cherchant des mots pour exprimer son indignation, et ne

les trouvant point.

--Allons, monte! fit son père déjà installé derrière Perronneau. Il est

temps!

Quand la voiture eut dépassé la sapinière, il dit à son fils:

--Tout ça, de ta part, c’était de l’imagination. Rien que de

l’imagination! Elle t’avait monté le coup, la demoiselle... Je comprends

ça! A sa place, dans sa situation, j’en aurais fait autant. Chacun son

jeu, c’est naturel, c’est permis... Garde-toi, je me garde!... Et tu

étais un beau parti, tu étais le salut, pour elle, il y a trois jours.

Sans ça, penses-tu qu’une chrétienne puisse songer à épouser un juif!

Mais maintenant qu’elle a de l’argent, et qu’elle le sait!... Du reste,

si ça vaut mieux pour elle qu’elle ne t’épouse pas, ça vaut encore mieux

pour toi: le chrétien qui se l’offrira..., je demande à repasser pour

voir ça... En attendant, c’est comme je t’avais dit, Joseph: prends ta

commission, mon garçon, prends ta commission!... Et ne t’occupe plus de

ces bêtises!

La détresse des Harpagon · 第 15 / 22 题