--Je comprends, fit-il en riant, je comprends... Mais vous, monsieur
Meyer, qui m’expliquez si bien ce mystère, pourquoi n’êtes-vous pas
resté dans le commerce? Vous y eussiez, je n’en doute pas, réussi.
--Quelques-uns de mes coreligionnaires, répondit le professeur, parmi
lesquels M. Salomon Reinach dans son manuel d’archéologie, _in fine_,
nous contestent le génie de l’invention. Nous ne serions, si vous
voulez, que des exécutants, non des compositeurs... Pourtant, nous avons
eu Spinoza, nous avons Einstein. Cependant, si incroyable que ceci vous
puisse paraître, nous placerons toujours, dans notre estime, les choses
de l’esprit au-dessus de celles de la matière, et partant du
négoce--avec une tendance trop fréquente pourtant, je le reconnais, à
commercialiser celles de l’esprit. En Pologne, en Hongrie, en Russie, où
les nôtres vivent encore comme on vivait au moyen âge, ce culte de
l’esprit se concentre sur la théologie; et après tout, Spinoza ne fut
qu’un sublime théologien qui a mal tourné. Le rêve de mon père, qui a
conservé les vieilles mœurs et m’acquit de quoi vivre, était que je
fusse rabbin, ou tout au moins ne m’occupasse que de l’exégèse du
Talmud. Mais j’ai mal tourné, comme Spinoza et la plupart des juifs
d’Occident qui renoncent au commerce: je suis agrégé ès lettres. Il se
peut d’ailleurs que je reste attaché, dans cette carrière toute
désintéressée, aux habitudes des théologiens, surtout des théologiens
juifs, qui aiment couper les cheveux en quatre... Il n’en est pas moins
vrai que, m’adonnant à des travaux purement intellectuels, et qui ne
peuvent rien rapporter, je me tiens pour supérieur à tous les juifs qui
font de l’argent, à M. de Rothschild lui-même. Et je ne serais pas
étonné que M. de Rothschild eût la même opinion de lui, et de moi. En
tout cas, je n’ai plus qu’un souci, où je mets, je vous l’avoue,
l’opiniâtreté de ma race: celui de savoir,--savoir pour
savoir,--entasser les faits et les connaissances comme mes autres
coreligionnaires entassent des pièces d’or, des bijoux, au de vieux
pantalons. Je me le reproche: ma nature me porte davantage à accumuler
qu’à classer, à généraliser. Mais je me dis que je fais là une besogne
utile, et que d’autres ne feraient point. Voilà ma confession.
Or, à mesure qu’il parlait, décorant, embellissant un peu son
personnage, mais sincère, il se révélait davantage à lui-même, et son
besoin de savoir devenait irrésistible:
--Tenez, monsieur d’Harpagon, je suis entièrement à votre service, j’y
mettrai mon père, je vous le jure. Je le surveillerai, je le
contrôlerai, s’il en est besoin. Vous n’aurez pas à vous plaindre de
moi... Mais dites-moi, en retour, dites-moi...
--Quoi? fit M. d’Harpagon, étonné.
--Ce qu’on dit... le bruit qui court... Que vous _en descendez_... Oh!
pardonnez-moi! Soyez assuré qu’il n’y a rien de malveillant dans ma
curiosité, encore qu’elle vous puisse sembler impertinente. Elle ne
l’est pas. Au contraire! Si c’est vrai... si c’est vrai, il n’est pas de
noblesse, d’illustration comparable à la vôtre. Être issu de l’homme
unique dont le plus grand des dramaturges a fait un type éternel, mais
c’est plus qu’un honneur, c’est la gloire! Car les points de vue
changent avec le temps. On l’a dit bien souvent: que nous importe la
réputation, la vertu de nos grand’mères, si elles ont écrit de belles
lettres d’amour, ou en ont reçu! Leurs petits-fils les publient... Et je
pourrais vous citer au moins une famille qui se vante de compter Gilles
de Retz--Barbe-Bleue!--au nombre de ses ancêtres.
--Vous êtes éloquent, monsieur Meyer, répliqua M. d’Harpagon, et je sens
que vous pensez ce que vous dites. Et puis, vous êtes au courant des
souvenirs qui sont restés dans ce pays... Je vais le quitter, je vais
quitter cette maison qu’avait acquise l’homme unique, immortel, comme
vous dites, dont vous venez de parler; où son fils Cléante est mort, et
qui fut tenue près de quatre siècles par les miens. Cela me paraît
infiniment mélancolique: dans quelles circonstances, hélas!... Il est
des choses qui doivent demeurer ensevelies en moi... Mais sur ce point,
ma tristesse même me porte aux confidences.
Il frappa de sa canne un des vieux châtaigniers de l’allée où ils se
promenaient. Le vieil arbre sonnait creux. Trois hommes n’eussent pu
l’entourer de leurs bras. Il était noueux, rugueux, énorme et paternel.
Il jetait de toutes parts de grosses racines qui boursouflaient la
terre; vingt ménages de freux y vivaient, dans leurs nids qu’ils
retrouvaient chaque année.
--C’est le premier des Harpagon, ce même Harpagon que Molière prit pour
modèle, qui l’a planté. Et tous les Harpagon issus de Cléante, son fils,
goûtèrent le frais en été sous son ombre, l’hiver ont mangé ses
châtaignes, arrosées du vin blanc de cette vigne, en bas... Car Cléante,
suivant la coutume, avait reçu en héritage tous les biens-fonds. Élise,
sa fille, avait eu sa part en argent, en créances sur l’État et les
particuliers, en bons de caisse sur des traitants. Et, par un hasard
singulier, peut-être un vœu du destin, moi, le dernier des descendants
de Cléante, j’ai épousé la dernière descendante d’Élise. Les deux
branches, écartées depuis si longtemps, se sont réunies en une seule. Et
dire que ces derniers des Harpagon, les suprêmes héritiers du grand
Avare, sont ruinés!
--Oui, fit Joseph Meyer, timidement, c’est cela qui est inattendu,
incroyable!... Si triste--et merveilleux!
--Je vais vous étonner bien plus encore, monsieur Meyer: _ils l’ont
toujours été!_
--Ruinés? Les d’Harpagon?
--Non pas ruinés, mais ils ne sont jamais sortis--qu’aujourd’hui, hélas,
pour sombrer dans la misère--de la médiocrité. C’est une étrange
aventure, dont les particularités rendent l’histoire de ma famille plus
remarquable encore que vous ne le pourriez imaginer, fabuleuse, et, dans
un certain sens, édifiante. Toutefois, pour peu qu’on y réfléchisse, ces
particularités ne sont pas inexplicables. Vous n’ignorez pas le
proverbe: à père avare, fils prodigue. Vous vous souvenez que le premier
Cléante ne l’avait pas fait mentir. Élise, au contraire, passé son
amoureux délire, montra qu’elle tenait de son père; il put reconnaître
son sang; il la tint en affection distinguée, l’avantagea le plus qu’il
lui fut possible. Mais voici le phénomène qui s’est produit, si l’on
considère l’ensemble des générations, dans chaque branche, avec quelques
irrégularités de détail, bien entendu; je n’entends établir ici que la
vérité générale:
«Il y a eu des alternances de prodigues et d’avares, d’avares et de
prodigues. Et ce n’est pas seulement que les prodigues dilapidassent le
bien de leurs ascendants avares! Ce qui s’est passé est plus compliqué.
Nombre de fois les avares de la famille--ceux que nous appelons entre
nous les Harpagon-Harpagon--ont vu de leurs yeux, de leur vivant,
s’évanouir la fortune qu’ils avaient accumulée, tandis que les
Harpagon-Cléante, les prodigues, ne se trouvaient pas, à la fin, dans
une situation pire qu’au début de leurs folies.
--Je ne conçois pas bien... avoua M. Simon Meyer.
--C’est pourtant toute l’histoire de la bourgeoisie française dont, sous
nos derniers monarques, une petite noblesse, parfois une grande, est
sortie--le premier des Harpagon fut anobli je vous dirai tout à l’heure
comment--que je vous résume à cette heure. Les Harpagon-Harpagon
plaçaient leur argent. Fort ordinairement, ils l’ont perdu. Ils l’ont
perdu au début du XVIIIe siècle dans les spéculations sur le Mississipi.
Ils l’ont perdu lors de la chute du premier Empire parce qu’ils n’ont
pas prévu--c’était ceux de la branche féminine--la fin du blocus
continental, et qu’ils continuèrent de spéculer à la hausse sur les
cotons et les sucres. Ils l’ont perdu sous Louis-Philippe en plaçant
leur fortune dans les premières compagnies de chemins de fer et de
charbonnages, dont la faillite fut désastreuse. Ils l’ont perdu vers
1880 dans l’Union Générale. Il est assez rare qu’un Harpagon-Harpagon
ait pu conserver jusqu’à sa mort ce qu’il avait amassé. Vous pourriez
croire alors que le Harpagon-Cléante qui lui succédait presque toujours
achevait la ruine? Il n’en a rien été, car, jusqu’à ces derniers temps,
la bourgeoisie n’abandonnait jamais les siens, ni l’État, dont elle
était pratiquement maîtresse. Il en fut de même sous l’ancienne
monarchie à l’égard de la petite noblesse, qui, du reste, depuis la
Révolution, s’est confondue, avec quelques préjugés en plus, pour ses
mœurs et sa manière de vivre, avec la bourgeoisie. Il y avait les
mariages, et il y avait les places--l’administration.
«Je ne veux vous citer qu’un exemple, celui du premier Cléante. Dans les
premières années du XVIIe siècle, la Bourgogne avait été presque
entièrement abandonnée par sa population rurale...»
--Je sais cela, interrompit le professeur, c’est le sujet de ma thèse.
Le roi engagea fort les bourgeois des villes à se rendre acquéreurs des
biens incultes. Il anoblit ceux qui s’y décidèrent tout d’abord.
--Il en fut ainsi du grand Harpagon. Mais Cléante, après ses
dissipations, ne possédait plus guère que cette terre des Vergeais, où
il se retira. Cependant, comme il avait servi le roi dans ses armées,
non sans mérite, Sa Majesté, qui le savait obéré, lui accorda une de ces
charges financières, auprès de l’intendant de la province, que ne
rougissaient pas de remplir les personnes dont la noblesse était toute
fraîche; et, percevant une petite part des impôts, il en garda
naturellement quelque chose. Cela lui permit de se rétablir par un
mariage qui ne fut point trop désavantageux. Il en fut de même après la
Révolution. Les Harpagon en difficultés devinrent sous-préfets,
percepteurs, trésoriers-payeurs, magistrats. La société était faite pour
eux. Se trouvaient-ils dans l’embarras, elle intervenait. Moi-même,
n’est-ce pas mon histoire?... Mais j’ai été abandonné en route. Cette
société tutélaire que j’ai connue, disparaît. De nouvelles classes sont
survenues, qui détiennent le pouvoir, et après m’avoir chassé de ma
place m’expulsent maintenant du dernier morceau de terre que je
possédais. C’est la fin des Harpagon, c’est un monde où je ne serai plus
jamais rien, où je n’obtiendrai rien, rien par privilège, ni moi ni mes
enfants. Nos prodigalités nous perdent définitivement; notre épargne
même ne nous sauve plus. Nous disparaissons, et je m’en vais.
«Telle est, en quelques mots, l’histoire de ma famille. Je pourrai
d’ailleurs vous confier, monsieur Meyer, quelques vieux papiers qui vous
éclairciront ce que je viens de vous en dire, et j’imagine que vous
goûterez tout particulièrement les _Mémoires_ qu’a laissés mon aïeul
Harpagon-Chézilles, le beau Chézilles, comme on disait sous Louis XVI.
Ils sont demeurés inédits; et, si vous les vouliez publier, il y
faudrait de larges coupures, encore que le prince de Ligne, auquel il
les avait montrés, lui eût écrit: «Pour le style, il n’y a qu’à admirer.
Pour le fond, que j’ai médité avec tant de plaisir, il est fait pour
tous les temps, pour tous les pays, pour le philosophe et l’homme de la
société.» Il est à croire que le philosophe et l’homme de la société
d’aujourd’hui,--si tant est que nous ayons une société, de quoi je
doute,--ne ressemblent point à ceux d’alors: car ces mémoires sont fort
scandaleux. On ne craignait pas de dire à cette époque, avec une
élégance qui n’excluait pas l’impudeur, tout ce que l’on faisait, et
qu’on a, monsieur, tort de faire. Ce fut un enseignement après la
Révolution pour ce qui restait de la noblesse, et cette bourgeoisie où,
pratiquement, ma famille est retombée. En apparence du moins on apprit à
respecter les convenances sociales. Pour conserver le droit de diriger
la communauté, il faut avoir l’air de le mériter, et savoir,
extérieurement, garder quelque décence. Mais, comme les causes
produisent ordinairement les mêmes effets, l’habitude du pouvoir, et des
privilèges qui en résultent, a fait perdre à la bourgeoisie de nos jours
cette hypocrisie nécessaire. Elle étale dangereusement son luxe et ses
vices, en même temps qu’elle perd les qualités profondes qui
justifiaient sa prépondérance... Je ne vous parle pas de moi, qui n’ai
jamais rien été; toutefois il me semble que, considérés en masse, nous
ne valons plus grand’chose.
«Mais ce qui doit retenir, au point de vue de l’histoire singulière de
ma famille, l’attention sur ce beau Chézilles, c’est qu’il réunit
successivement en sa personne les deux tempéraments opposés qui la
caractérisent. Harpagon-Cléante, Harpagon-Harpagon se succédèrent en
lui. Il fut, au début de sa carrière, et jusqu’à sa maturité, un
prodigue et, par surcroît, un homme sans mœurs. Je rougis d’avouer qu’il
brilla dans ces soupers où la mode était de parler «anglais»,--un
anglais qui n’avait rien de commun avec l’idiome anglo-saxon. Cela
voulait dire qu’on y prenait le droit de tenir les propos les plus
choquants, nommant les choses du sexe par leurs termes propres, au lieu
de les voiler sous les périphrases qui sont d’usage dans la bonne
société. Et, le plus souvent, on ne se quittait point sans un tribut de
complaisances mutuelles, entre hommes et femmes, qui parfois allaient
fort loin... Il gaspilla ainsi un avoir déjà diminué par les affaires
d’un père à la fois économe et aventureux. Il s’en vantait: «Ayant fait,
en deux ans, deux cent mille livres de dettes, dit-il quelque part, je
n’en étais pas moins sans argent.» Cela n’empêcha point le beau
Chézilles de faire un assez brillant mariage. Il l’annonça de la sorte
au prince de Ligne: «J’ai le plaisir de vous mander mes fiançailles avec
une fort honnête personne, dont le bien se peut élever à cinq cent mille
livres. _Avec ce que j’ai_, cela fera au ménage dans les cent cinquante
mille.»--Entendant par là qu’il devait le reste et comptait sur la
fortune de sa future pour s’acquitter. Je ne saurais non plus dissimuler
qu’il était grand joueur, et ne montrait pas au jeu une délicatesse sur
laquelle on n’avait pas tout à fait coutume à cette époque de raffiner.
«Eh bien, cet Harpagon-Cléante trouva, pour devenir Harpagon-Harpagon,
son chemin de Damas sur les routes de l’émigration, qui furent si
cruelles à la plupart des gentilshommes de son temps. Ayant perdu sa
femme, qu’il avait rendue fort malheureuse, passé d’Angleterre aux
États-Unis, il séduisit fort cyniquement la fille trop innocente d’un
opulent banquier de Philadelphie, l’enleva, la conduisit en Europe où il
l’épousa; puis, moyennant une somme considérable, traita avec le père
pour laisser déclarer la nullité de son mariage. A compter du moment
qu’il fut réellement riche, chose étrange, son avarice devint aussi
sordide que sa dissipation avait été sans bornes. Il ne fut rien moins
qu’un usurier de haut vol, d’une rapacité, d’une férocité incroyables.
Il vivait misérablement, se privait de tout... Croyez-vous qu’il ait
laissé un héritage important à ses collatéraux?--il n’avait pas
d’enfants.--Il est mort ruiné, absolument ruiné, par la grande
entreprise de constructions immobilières qui voulut, sous la
Restauration, transformer la plaine de Grenelle, en faire le quartier à
la mode que sont devenus depuis les Champs-Élysées, Marbœuf, et où il
avait engagé tous ses capitaux. Il avait vécu sans scrupules, il est
mort sans un sou. Je n’ai pas craint de vous faire de lui ce portrait
sans fard. Vous êtes trop averti pour ne point savoir qu’il peut exister
dans toutes les familles de ces brebis noires qui en accusent les tares
sans en avoir les vertus.
«C’est ainsi que, par des alternances de générations inutilement
épargnantes et de prodigues à peu près tirés d’affaire par l’appui que
leur prêtait un milieu social qui ne les abandonnait point, on arrive à
la génération contemporaine, à moi, à ma chère femme, qui peut avoir
quelques travers, mais témoigne d’une énergie, d’un courage, d’une
résignation que j’admire, et par quoi elle m’est bien supérieure. Il
semble qu’en nous les défauts et les qualités que nous tenons de notre
terrible sang se soient atténués. Mon père avait laissé dans
l’écroulement de l’Union Générale à peu près tout ce qu’il possédait,
sauf cette terre que j’ai dû hypothéquer. Pour moi, je n’ai pas été un
bien coupable prodigue,--plutôt un insouciant, un imprudent, quelquefois
un étourdi trop généreux,--et de la fureur entassante, de l’amour de
l’or du grand ancêtre et de la première Élise, Mme d’Harpagon n’a gardé
que des manies innocentes, peut-être un peu risibles, mais excusables.
Pourtant, c’est nous qui semblons porter aujourd’hui tout le sinistre
poids de cette hérédité. Nous marquons la fin de la dynastie des
Harpagon; et, je le crois, comme je vous l’ai dit, d’un monde: car mon
fils et ma fille vont sombrer au-dessous de leur classe; il n’y aura
plus pour eux possibilité d’avarice ou de prodigalité, puisque,
vraisemblablement, ils n’auront jamais rien: et c’est, à l’âge où nous
sommes, ma femme et moi, notre grande et légitime inquiétude.
«Telle est l’histoire de notre famille, cher monsieur. J’éprouvais le
besoin mélancolique de me la rappeler à moi-même, de la rassembler dans
tous ses aspects bizarres et fatals, avant de quitter cette demeure où
je suis né, où je pensais mourir. Je vous l’ai confiée par gratitude
envers votre bienveillance et votre sympathie, qui m’ont été bien
sensibles. Dirai-je aussi que ce fut dans l’espoir de les accroître? Car
j’ai besoin de vos services, de ceux de votre père: ce serait pour moi
un apaisement que de découvrir, dans les quelques objets qui sont ici,
de quoi acquitter une dette d’honneur dont je vous demande la permission
de ne vous rien dire; c’est un secret qui n’est pas seulement à moi...»
Telles furent les confidences de M. d’Harpagon. Elles firent plus que
d’intéresser M. Joseph Meyer. Il était naturellement bon. Il éprouvait
aussi ce désir passionné de beaucoup de ses coreligionnaires, surtout
ceux d’Alsace, de se fondre dans la vie française, de comprendre et de
sentir les choses comme un véritable Français; il y faisait des efforts
persistants. Tout au plus se risqua-t-il à interroger encore M.
d’Harpagon sur ces comptes, ce Livre de Raison de l’aïeul, qui lui
tenaient tant à cœur.
--Là-dessus, lui répondit le malheureux homme, je ne puis satisfaire
votre curiosité. Le premier Cléante avait honte de l’avarice paternelle;
ces souvenirs lui faisaient tort dans le milieu où il avait pénétré; je
suppose qu’il s’est appliqué à en détruire les traces. Il n’en reste
rien, à ma connaissance.
M. Joseph Meyer affirma fort sincèrement que cela importait peu. Et, en
effet, son intérêt n’avait plus pour cause un simple mobile d’érudition,
de gloriole universitaire. Il se sentait réellement attaché à ces
pauvres gens, prêt à tous les efforts, sinon pour les tirer d’affaire,
du moins pour adoucir, autant qu’il le pourrait, le destin funeste, et,
semblait-il, inévitable, qui les attendait.
Bientôt, du reste, ce ne fut point pour ce qu’on s’en promettait
d’immédiatement profitable que sa présence fut bien accueillis aux
Vergeais; on lui sut gré de venir interrompre des silences aussi
pénibles que les débats intestins qui leur succédaient. Il fallait bien
se taire en sa présence; et, sans qu’il s’en rendît entièrement compte,
il en profitait avec une adresse qui venait davantage de son
intelligence et de sa sensibilité naturelles que de son habitude du
monde. Mme d’Harpagon, demeurée dans la maison la personne qui lui était
le moins favorable, disait de lui: «Il n’est pas bien élevé, mais il a
de la conversation,» ne discernant point d’ailleurs clairement qu’en
cela, étant tout juste le contraire des gens qu’elle avait eus jusqu’à
ce jour l’occasion de fréquenter, consistaient son agrément,
l’explication de la petite influence qu’il exerçait. De plus, ainsi que
la plupart des gens de sa race, qui a traversé tant de siècles parmi
tant de misères, d’humiliations, de persécutions, et a su vivre, il
était forcément optimiste: le roseau qui plie sans rompre ne connaît pas
le découragement. Il réchauffait donc, par une égalité d’humeur qu’il
n’affectait pas, le cœur de ces trois désespérés qui, sans lui, eussent
éclaté en récriminations les uns contre les autres, contre la vie,
contre l’injustice du sort. Enfin, M. d’Harpagon, depuis qu’il s’était
ouvert à lui des origines de sa famille, y ayant trouvé une diversion à
ses chagrins actuels ressentait le besoin de revenir sur ce sujet. Il
s’aventura de l’aborder, même en présence de sa femme et de sa fille. Et
Mme d’Harpagon, prise à témoin ou sollicitée de donner une précision sur
tel fait, tel personnage, finit, bien que marquant quelque mauvaise
grâce, par évoquer ses propres réminiscences. Élise, au commencement,
n’écouta qu’avec impatience. Elle détestait, par principe, tout ce qui
la rattachait aux siens, elle croyait qu’il faut oublier et mépriser ce
qui se rapporte au passé pour s’en libérer: c’est le travers fréquent
des jeunes âmes en révolte. Elle changea pourtant peu à peu d’attitude,
quand son père se laissa aller à lire à haute voix quelques passages des
mémoires inédits du beau Chézilles, choisis parmi ceux qui
n’outrageaient point trop la décence. D’ailleurs, chose curieuse, ce
roué, cet aventurier fort douteux, mais spirituel, était resté aussi
sympathique à ces trois personnes que le souvenir du premier Harpagon
leur était importun. S’il était «la brebis noire», il était aussi
l’enfant gâté, l’enfant terrible. On lui pardonnait beaucoup. En outre,
ce n’était qu’un grand’oncle, mort sans postérité: on est moins
responsable de ses collatéraux que de ses ascendants directs, on
s’exprime, à leur sujet, plus librement. Et les yeux d’Élise, aussi
fière que brûlante, marquaient un âpre plaisir quand son père lisait,
dans les mémoires de Chézilles, une anecdote telle que celle-ci:
«Ce qu’on ne connaîtra plus après l’abominable bouleversement qu’a subi
la France, c’est l’égalité qui régnait à la cour, et jusque sous les
armes, entre tous les gentilshommes... Un jour que M. le prince d’Hénin
fut traité, à son jugement, de façon un peu légère par M. le comte
d’Artois, dont il était capitaine des gardes, il lui dit: «Monseigneur,
veuillez vous ressouvenir que si j’ai l’honneur de vous servir, vous
avez celui de l’être par moi!»
--... Chézilles exagère un peu, corrigea bonnement M. d’Harpagon.
D’Hénin osait parler de la sorte à Monsieur, parce qu’il était prince,
issu d’une tige commune aux Habsbourg et à lui. Mais Chézilles ne s’y
serait sans doute point risqué: il était de trop fraîche noblesse, ce
qu’on appelait alors _un noble à simple tonsure_, et pas même...
Élise lui jeta un regard d’orgueil humilié, puis sourit, mécontente de
ce premier sentiment, s’en blâmant elle-même. Rien ne devait plus
compter pour elle, que d’assurer sa propre existence au moyen de ses
armes de femme, de s’assurer l’amour, l’apaisement de ses sens, à
n’importe quel prix. Elle y était décidée. Sa naissance? Et quelle
naissance, après tout! Et c’était au nom de ça qu’on lui avait dénié son
bonheur de femme!... M. Joseph Meyer la jugea bien belle, en cet
instant, sans qu’il pût savoir exactement pourquoi. Élise s’en aperçut
et n’en eut point déplaisir...