Huit jours plus tard, il y avait une grande affiche rouge, signée de
Maître Cottereau-Landais, notaire, de chaque côté des pilastres de la
porte charretière. Il y en avait aussi, au-dessous des panonceaux du
notaire, à Mailly, et les clercs, Maître Cottereau lui-même, quand ils
passaient en voiture dans les villages environnants pour instrumenter,
en colportaient des liasses, les apposant sur les maisons et jusque sur
le crépi des propriétés closes de murs, dans les champs. M. d’Harpagon
n’osait plus regarder que devant lui, ou bien il marchait les yeux à
terre: «_A vendre, une propriété, sise aux Vergeais, canton de Mailly,
dite les Vergeais, telle qu’elle se tient et se comporte,
comprenant..._» Il savait cette affiche par cœur, chaque mot en était
pour lui un coup de fourche, qui le pourchassait. Il ne voulut, il n’osa
plus sortir. Mais alors, on vint visiter!
Ça donnait le droit de visiter, cette mise en vente, n’est-ce pas? Les
gens viennent, ils entrent partout, ils demandent s’il n’y a plus rien à
voir, comme si on voulait leur cacher quelque chose, garder quelque
chose! Ils font des remarques, à haute voix, comme si tout, déjà, était
à eux--pire que si c’était à eux, puisqu’ils ne disent que ce qui est
désagréable, ce qui peut rabaisser, avilir la valeur de la propriété. On
est devant un agonisant qu’on chérit, et ils l’outragent! Et ils
n’essuient même pas leurs souliers, ils ne retirent pas leur chapeau.
Une maison à vendre! Ça n’est plus à son propriétaire, ça n’est à
personne. C’est comme un chien perdu, on se nettoie les pieds sur son
dos, et l’on s’en va... Ce furent des jours atroces. M. et Mme
d’Harpagon, Élise elle-même, si hautaine toujours, avec son air d’être
ailleurs, au-dessus de tout, disaient: «Que ça finisse, que ça finisse!
qu’on vende, et qu’il n’en soit plus question!» Mais, de ce supplice, il
y en avait encore pour des semaines, des mois.
Et puis M. d’Harpagon vit arriver M. Gomot, l’horloger de Mailly. Il
était en rapports avec des antiquaires de Dijon, de Paris. «Vous ne
vendez pas avec les meubles, monsieur d’Harpagon, et sans doute vous ne
les conserverez pas tous. Alors il est préférable de vous débarrasser à
l’amiable de ce que vous ne garderez pas. Vous en aurez meilleur prix
avec moi, c’est dans votre intérêt.» De tous ces intrus, c’était lui le
plus poli; il était familier, mais convenable, déférent. Et on le
connaissait depuis si longtemps! L’horloger d’une petite ville finit par
devenir une espèce d’ami, de condition subalterne; un fournisseur, mais
un homme avec qui on ne dédaigne pas d’échanger quelques mots, dont le
métier est propre, presque élégant, qui vient réparer les pendules, à
qui l’on apporte une montre qui avance ou retarde, les jours de marché,
et qui fait la conversation, tandis que le vieil ouvrier spécialiste, sa
loupe incrustée dans l’orbite, scrute la palpitante agitation des
rouages de cuivre... Il se pourrait pourtant que ce pauvre Gomot ait été
le plus mal reçu, avec la plus visible mauvaise grâce. Nous sommes
restés plus près qu’on ne pense des primitifs, des sauvages. Les objets
qui nous appartiennent en propre, dont nous usons chaque jour, et que,
chaque jour, nous avons sous les yeux, dans les mains, nous paraissent
une propriété plus étroite, plus intime, que la demeure même que nous
habitons, les terres dont nous fûmes les maîtres. Il en faut abandonner
quelqu’un? On sait qu’on s’y doit résigner: mais par quoi commencer le
sacrifice, et jusqu’où l’étendre? Cela crève le cœur. En présence de tel
meuble, tel tableau, d’un lit où l’on est venu embrasser sa fille encore
enfant, d’une pendule qu’on entendit sonner tant d’heures, vides ou
solennelles, les souvenirs se lèvent comme un essaim d’abeilles. On a
envie de crier: «Non, pas ça! pas ça! Encore une petite minute, monsieur
le bourreau! Attendez!»
Et puis, ni M. et Mme d’Harpagon, ni Élise même, ayant toujours vécu
dans ces vieilles choses, n’en avaient jamais acheté ni vendu, n’avaient
aucune notion exacte de leur valeur véritable. Autrefois, ils eussent
été portés à la considérer comme insignifiante; à cette heure, comme il
est devenu fréquent, ils penchaient à l’exagérer. Mme d’Harpagon surtout
avait peur de se laisser «voler». Elle ne se le fût jamais pardonné.
Il y avait le portrait de l’école de Largillière, dont on disait
communément «le Largillière» tout court; et l’on avait fini par attacher
une foi implicite à cette attribution; il y avait le nécessaire de
voyage donné par Napoléon Ier à l’arrière-grand-père de Mme d’Harpagon,
intact, complet dans sa caisse en bois de thuya, avec ses flacons de
cristal taillé, doré, son petit bol en vermeil pour la barbe, jusqu’à la
savonnette en argent, le rasoir au manche d’argent; une pièce unique,
évidemment, unique! Et même cette grande armoire de chêne, aux panneaux
en têtes de diamants sculptés à la doloire, reléguée dans la buanderie,
que M. et Mme d’Harpagon estimaient fort lourde et rustique, mais dont
un ami, qui prétendait s’y connaître, avait dit un jour: «Voilà un beau
meuble! Cela se recherche, maintenant, à Paris!» Et le mobilier de la
salle à manger, des deux salons, le lit rococo, où deux colombes se
becquetaient, au-dessus de guirlandes enlacées. On ne savait pas, on ne
pouvait pas savoir ce que ça valait!
Gomot revint plusieurs fois, inutilement. Comme s’ils se fussent donné
le mot, M. et Mme d’Harpagon s’arrangeaient pour ne jamais se trouver
ensemble, et la demi-promesse qu’il parvenait à obtenir de l’un d’eux
n’était jamais ratifiée par l’autre. Pour Élise, elle montrait devant
ces transactions qui sans cesse avortaient, devant les attendrissements
sentimentaux de son père, les calculs de Mme d’Harpagon, une
indifférence froide, une insensibilité dédaigneuse. Ce fut elle
pourtant, un jour, comme excédée, qui proposa une solution:
--Il y a aux Vergeais, depuis six semaines, ce petit monsieur Meyer. Il
paraît que son père est marchand d’antiquités à Paris...
--Mais, objecta Mme d’Harpagon, c’est un professeur.
--Ça ne peut l’avoir empêché d’avoir appris quelque chose dans la
boutique, il peut donner un conseil... Et même, s’il dit que cela en
vaut la peine, il pourrait faire venir son père.
--Un juif! fit M. d’Harpagon, avec répugnance.
Élise abaissa des sourcils ironiques:
--Si je ne me trompe, votre Lécuru est chrétien... La seule différence
entre un juif et un chrétien, en affaires, c’est que le juif vous
exploite moins, quand il achète, parce qu’il sait mieux revendre... Et
puis, il a l’air bien élevé, ce jeune homme.
--Il me salue toujours quand je le rencontre, reconnut M. d’Harpagon.
Il n’ajouta point, mais il le pensait:
--Il n’a pas l’air de se moquer de moi comme les autres. Ce juif, ce
juif, en ce moment, dans ce pays, est le seul à ne pas me considérer
comme un cadavre, une proie dont il doit emporter un morceau...
Ce fut ainsi que M. Joseph Meyer, dévoré de curiosité, tout plein aussi
de sympathie réelle, presque de dévouement anticipé, conquit ses entrées
dans cet intérieur dont il avait pensé, avec chagrin, qu’il lui
resterait toujours impénétrable. Il faut lui rendre cette justice que
nul esprit de lucre ne se mêlait à son intérêt intellectuel, qui était
passionné: uniquement l’espoir assez vague, mais enthousiaste, qu’un
rare, un précieux document d’histoire littéraire pouvait lui être
dévoilé--de quoi écrire, avec toutes les réserves, toutes les réticences
qu’il y fallait encore, quelques pages dans la _Revue des Sciences
Historiques_, ou tout simplement, car il n’était guère ambitieux,
l’_Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux_. Mais M. d’Harpagon
parlerait-il? S’il voulait parler, avait-il quelque chose à dire,
possédait-il, du grand ancêtre, des lettres, des papiers--seulement un
livre de comptes, ou de «Raison?» Le Livre de Raison du véritable, du
célèbre aïeul, quel beau, quel vénérable et singulier inédit à publier!
Et comme, malgré tout, Joseph Meyer était de sa race, il décidait:
«Quand il faudrait l’acheter! ou bien, sans l’acheter, négocier avec son
propriétaire le droit de l’éditer! Et cela me ferait une seconde thèse.
Une thèse dont tout le monde parlera.» Il voyait déjà imprimés, sur
couverture bleue, ces mots magiques: _Le Livre de Raison d’Harpagon_. Il
en frémissait d’émotion sacrée, disons touchante!
Tandis que Mme d’Harpagon, à son égard, ne se voulut point départir
d’une attitude méfiante et d’une humeur revêche, M. d’Harpagon lui
témoigna une courtoisie parfaite, telle qu’il en avait accoutumé avec
les personnes de naissance et de condition légèrement inférieures ou mal
classées, mais de manières acceptables, que la nécessité lui imposait de
recevoir sous son toit. Pour Élise, elle lui fit un accueil distingué.
Elle s’ennuyait. Un jeune homme pour elle, était toujours un homme,
quelle que fût son origine, pourvu qu’il ne fût point un malotru ou
entièrement disgracié de la nature. Ce M. Meyer lui venait comme une
distraction, et il semblait quelqu’un sur qui elle pouvait exercer le
pouvoir de ses charmes, sans trop déchoir, sans s’humilier à ses propres
yeux. Il n’était point ce qu’on appelle un homme du monde, elle avait
assez d’expérience pour le discerner, mais d’aspect agréable, et
cultivé. Son sang sémite se manifestait davantage à ses lèvres trop
charnues, à la partie inférieure de son visage, légèrement proéminente,
qu’à son nez plutôt camus comme celui des Slaves; et jusqu’à l’excès
d’abondance crépue de ses cheveux châtains, tirant sur le roux, sa barbe
rousse taillée correctement, ne faisaient point crier d’horreur. Il
était supportable. M. le professeur Joseph Meyer, dûment introduit et
présenté, se montra sincèrement d’une modestie candide. Il savait
distinguer les styles, possédait quelques lumières lui permettant de
discerner l’authenticité des objets. Il n’avait sur leur valeur
commerciale que des notions trop imprécises pour qu’elles pussent être
d’une utilité directe; du reste, il n’affecta point de rien déprécier.
Au contraire, s’appliquant à louer ce qu’on lui présentait de façon
délicate, disant seulement quelquefois, avec une franchise qui prêtait
du mérite à ses éloges antérieurs: «Pour ceci, je ne pense pas que cela
puisse avoir de l’intérêt.» Avait-on l’air de le regretter, de
protester, il corrigeait: «Je puis me tromper. Inscrivons aussi cela sur
la liste.»
Car on n’avait pas eu besoin de lui suggérer que la visite de M. Léon
Meyer, son père, pourrait ou devrait succéder à son examen. Lui-même
avait été le premier à en faire la proposition. Il se moquait pas mal,
en ce moment, des intérêts de la maison Léon Meyer. Il ne brûlait, en
vérité, que de la flamme pure de la découverte historique et littéraire.
Il fut donc bien entendu que l’inventaire dressé par le fils aurait pour
unique destination d’éclairer le père, qu’on laisserait entièrement
libre de décider si ce qu’on y apercevait était digne, en quelque
mesure, qu’il se déplaçât. Mais M. Joseph Meyer attacha, à le rédiger,
une conscience extraordinaire, y consacra, dans un secret dessein, plus
de patience qu’il n’en eût mis jamais à corriger un texte difficile en
le séparant des gloses qui l’alourdissent, en choisissant parmi les
variantes. Il était agréable, et de façons réservées. Assez en lui
demeurait de l’héréditaire esprit «courtier» pour qu’il sût se faire
insinuant; et aussi il savait «encaisser». Il découragea par son
équanimité les rebuffades fréquentes de Mme d’Harpagon; sa curiosité
déchaînée lui inspirait l’abnégation des martyrs! Il ne fuyait pas
Élise; et, de son côté, Élise ne le fuyait point. Il n’employait pas,
avec elle, le ton de la galanterie, bien que sachant lui témoigner qu’on
ne pouvait lui rester tout à fait indifférent; elle en était à la fois
flattée et piquée. Quant à M. d’Harpagon, mortellement triste, et ayant,
à son accoutumé, horreur d’un état si contraire à sa nature, privé de sa
principale distraction qui était la chasse, n’osant plus guère sortir de
chez lui, résolu à ne montrer à sa fille qu’un front sévère--en fait
affectant de ne lui plus adresser la parole--désolé, esseulé, trop bon
homme au fond du cœur pour que ses préjugés acquis ne cédassent point
assez vite aux mouvements de sympathie qui l’entraînaient vers tous les
hommes, quels qu’ils fussent, il n’eût osé s’avouer qu’il trouvait un
grand soulagement dans la présence du professeur, toutefois le voyait
venir avec plaisir, ne s’en laissait quitter qu’avec peine. Sans
orgueil, mais rétractile comme tant de malheureux, il n’en était pas à
le prendre pour confident; pourtant il l’interrogeait déjà sur bien des
choses, ce qui, espérait le trépidant Meyer, en pouvait devenir le
chemin. Un jour M. d’Harpagon se risqua à lui demander:
--Votre père, à ce qu’il paraît, est un négociant en antiquités fort
habile?
--Je le pense, répondit M. Joseph Meyer, modestement.
--Et cependant, il n’y a que peu d’années qu’il a entrepris ce commerce.
Il était, d’après ce que vous m’avez fait savoir, acheteur, vendeur,
lotisseur de propriétés. Comment cela se peut-il faire?
--Je ne devrais pas vous le dire, répliqua le professeur en souriant,
mais je veux vous prouver, en vous le disant, que nous ne vous
traiterons pas comme un client ordinaire... Tous les commerces se
ressemblent. Le succès y dépend, d’après mon père, d’un axiome
fondamental: «Il n’y a pas de mauvaises affaires, il n’y a que des
affaires trop chères.» Le secret est d’acheter bon marché, aussi bon
marché qu’on peut, et d’attendre... Que ce soit pour les tableaux, les
terres, les maisons, les meubles, c’est la même chose...