Il songeait: «Et encore, elle ne sait pas tout. Si elle savait!...»

* * * * *

Il était entendu que ce serait Mme d’Harpagon qui tout d’abord

interrogerait Élise. En ces matières délicates une mère seule, en

ménageant l’orgueil et la pudeur de sa fille, peut espérer obtenir une

confession complète; et, du reste, M. d’Harpagon ne se souciait

nullement, bien qu’ancien magistrat, de prendre part à cette désagréable

et obsédante instruction. Il se contenta de réserver à Élise un accueil

distant, sévère et peiné. Il ne l’embrassa point, s’abstint de lui

demander les moindres détails sur son voyage, sur son séjour à Cannes.

Enfin, il fut là d’abord comme s’il n’y était point. Puis il murmura:

«Malheureuse enfant!...» Élise descendit sur lui un regard dédaigneux,

presque insultant, qu’elle détourna ensuite, le plus naturellement du

monde, sur son carton à chapeaux.

C’était une belle personne, longue, mince, grande pour une femme, et

mieux que bien faite: car justement elle violait certaines règles du

classique canon de la beauté féminine par tout ce qui peut susciter

l’intérêt voluptueux des hommes, et le retenir. Un nez un peu fort, dont

les narines palpitaient, une bouche assez large, aux lèvres

qui n’exigeaient nul secours du fard, et dont les dents

solides, courtes--les canines surtout, nettes, accusées,

lumineuses--éblouissaient. Sa gorge montrait un soupçon d’excès dans son

opulence; pareillement ses hanches arrondies et larges comme on les voit

aux femmes dans les miniatures hindoues ou persanes. Quelque chose en

elle d’étrange, et d’étranger: la Sulamite du _Cantique des Cantiques_.

Elle le savait. Son père, en cela semblable à beaucoup de chrétiens

encore de sa génération, qui lisent davantage l’ancien et le nouveau

Testament que les effusions affadies de la contemporaine littérature

catholique, le lui avait dit. Elle avait eu la curiosité de relire

elle-même ce texte effervescent: «... La courbure de tes reins est celle

d’un collier, ton ventre est un monceau de froment doré, parmi des

lis... l’Amant m’a conduite dans la salle du festin, et l’Étendard qu’il

lève devant moi porte: _Amour!_» Elle était brune, sur son front droit

les cheveux noirs, abondants, s’enracinaient assez bas. Sous l’arc des

sourcils, deux yeux bruns, où dansaient des poussières d’or.

Et tout cela, maintenant, faisait peur à M. d’Harpagon...

Élise, d’un air assuré, monta dans sa chambre, accompagnée par sa mère.

--... Maintenant, malheureuse, lui dit Mme d’Harpagon, j’attends tes

explications.

--Quelles explications, fit-elle, des explications sur quoi?

Elle affectait d’ouvrir ses malles, défripant les plis d’une toilette de

soirée.

--Voici la lettre de M. de Claris...

--M. de Claris? Ah! oui, c’est vrai, il vous a écrit, M. de Claris. Il a

dû bien s’amuser en écrivant... Car ça l’amusait, au fond, cette

histoire-là, ça se voyait! Ce qu’il aurait voulu tout savoir, avoir des

détails! mais il a été très gentil, parfait... Ce n’est pas comme sa

femme! Bon Dieu! Ce qu’une femme qui a des amants peut être embêtante

quand elle veut la faire à la vertu!...

--Élise!

--Voyons, maman! Vous le savez, peut-être!... Au fait, non... Ce qu’on

garde encore d’illusions, ici! Il n’y a jamais eu d’adultère dans la

famille, les maris y ont toujours été fidèles à leurs femmes, les femmes

n’ont jamais couché qu’avec leurs maris...

--Élise!!

--Non, laissez-moi rire!...

--Si c’est le langage que tu tenais aux _Cactus_, je ne m’étonne pas de

ce qui est arrivé. Une jeune fille, ma fille, employer de tels mots,

n’avoir plus dans son langage, dans sa tenue, aucune réserve, aucune

pudeur!...

--Enfin, demanda Élise, qu’est-ce que vous croyez qu’il est arrivé,

qu’est-ce qu’elle dit, la lettre Claris?... Moi aussi, ça

m’intéresserait de le savoir.

Mme d’Harpagon lui fit lire la lettre. Puis:

--Dis-moi la vérité. Est-ce vrai, cette chose abominable?

--Que cet imbécile de petit La Motterais a vu Bertrand de Maillac sortir

de ma chambre, et qu’il n’a pas su tenir sa langue? Parfaitement. La

Motterais est incapable de rien inventer!

--Ainsi le... le monsieur s’appelle M. de Maillac?

--Tiens, au fait, vous ne le saviez pas... Eh bien oui, il s’appelle

Maillac. Vous le savez, maintenant. Je ne vois pas que ça change

grand’chose à l’affaire. Joli garçon, Maillac. Bon à rien. Trente ans.

Pas le sou, comme moi. Très gentil, très... très adroit!

Elle eut un sourire ambigu, comme se rappelant certains souvenirs.

--Et tu veux l’épouser?

--L’épouser? Il n’en est pas question... Quelle drôle d’idée!

--Mais il t’a compromise, tu es perdue! C’est effroyable. Et tu es là

qui ricanes, qui te moques de moi, qui n’as pas l’air de concevoir notre

chagrin, notre honte! Que tu aies perdu toute pudeur, c’est déjà

horrible, incompréhensible. Mais tu n’as pas de cœur!

Le visage d’Élise changea.

--C’est vrai, mère, je vous ai fait de la peine, beaucoup de peine. Je

vous demande pardon... Et dire que tout ça est la faute de ce petit

crétin de La Motterais!...

--Mais tu es inconsciente! Il ne s’agit pas seulement qu’il t’ait vue.

Il s’agit de la chose, de cette chose infâme!...

--Quelle chose infâme?...

Mme d’Harpagon perdit patience:

--C’est effrayant! Te voilà qui oses parler de ça comme une prostituée,

comme une fille des rues, comme une de ces traînées qui viennent ici

pour les vendanges, et qui se donnent dans les vignes pour ajouter vingt

sous aux cent sous de leur journée!... Ce n’est pas possible! Tu es ma

fille, tu es croyante, nous t’avons bien élevée, nous ne t’avons rien

laissé savoir de ce que tu devais ignorer. J’aime mieux croire que c’est

ça. Tu ne te rends pas compte, tu ne comprends pas!... Combien de fois

l’as-tu reçu, ce Maillac? Et alors, alors... Pense donc à ce qui peut

arriver, à ce qui est peut-être? Le déshonneur, le déshonneur public!

--Ah! C’est ça?... Mais non, mère, mais non.

Élise sourit encore, autrement.

--Rassurez-vous. Père connaît le _Cantique des Cantiques_: eh bien, vous

pouvez lui faire relire le passage sur la fontaine qui est toujours

scellée!

Mme d’Harpagon la considéra avec stupeur.

--Voyons, mère, voyons! C’est ennuyeux, à la fin! Quand je vous dis que

vous ne devez avoir aucune crainte là-dessus, aucune! Vous devriez

comprendre. On s’est amusé...

--Oh! cria Mme d’Harpagon, terrifiée, alors c’est encore pis que tout ce

que j’imaginais. La corruption! La perversité dans la corruption!

Élise haussa les épaules, et sortit de la chambre. Sa mère ne la suivit

pas. Elle alla rejoindre M. d’Harpagon, qui attendait... A son tour, il

eut beaucoup de peine à comprendre. Cela le dépassait. Enfin il

prononça, écrasé:

--Tu as raison. C’est une fille perdue. Elle est possédée, possédée...

Il faut la faire enfermer...

Car son esprit droit et médiocre ne formait que des conclusions simples

et antiques.

Mais il ne suffisait point d’avoir décrété le couvent pour Élise. Il

fallait le lui faire accepter. Elle en repoussa la suggestion avec

dédain, avec dérision.

--Je suis vivante! dit-elle. Jamais je ne me suis sentie plus vivante. A

l’époque où j’étais morte et enterrée...

--Morte et enterrée?... interrogea M. d’Harpagon, auquel il arrivait

parfois, dans sa rêverie, de prendre au pied de la lettre les métaphores

les plus usées.

--... Morte et enterrée _ici_... à l’époque où je ne connaissais rien

que cette vie des Vergeais qui n’est pas une vie, qui n’en est que la

caricature léthargique, j’eusse pu accueillir, sinon avec joie, du moins

avec une sorte de résignation, presque de satisfaction, faite

d’ignorance, n’importe quel changement. Qu’avais-je vu, en dehors des

Vergeais et du couvent? Mais alors il fallait me laisser au couvent

après mes dix-sept ans, au lieu de m’en faire sortir. Ma naissance, ma

volonté, ce que les mères voulaient bien appeler mon intelligence, m’y

auraient fait une place. On m’y disait: «Vous êtes pieuse. Il vous

manque l’esprit d’obéissance, la docilité. Mais cela s’apprend par la

mortification. Mon enfant, ne craignez pas les mortifications, les

humiliations de la règle. Elles n’auront qu’un temps, car vous êtes née

pour la direction. Vous vous réveillerez un jour première parmi les

nôtres, à la tête de la congrégation...» Mais vous m’avez rappelée. J’ai

oublié ces anciennes impressions. Dix années ont coulé, dix années où

j’ai appris à me connaître, et que j’ai un corps, des organes; où j’ai

appris à savoir que je suis une femme, toute une femme, que j’ai droit

aux joies de la femme, aux joies de la chair, oui, aux joies de la

chair, des sens!

Le pauvre M. d’Harpagon fit un mouvement. Il était choqué. Jamais, de

son temps, une femme n’eût osé parler ainsi avant quarante ans, une

femme de son monde, de sa race, de sa famille... «Impudique! se

criait-il en lui-même. C’est une impudique, et elle est ma fille!»

--... Le droit d’être courtisée, poursuivit Élise, le droit de

solliciter les hommages, d’en jouir, de jouir de ce qui me reste de

jeunesse, de la beauté que j’ai encore, d’orner cette beauté comme elle

doit l’être, d’en tirer tout--tout ce qu’en pourront tirer mon orgueil

et mon plaisir!

Elle les regarda tous deux en face, résolue, insolente, outrageante:

--... Le droit de connaître même ce que j’ai voulu apprendre, ce que

j’ai commencé d’apprendre: l’amour des hommes!

--Tais-toi! fit violemment Mme d’Harpagon.

--Oui... je suis une fille en train de mal tourner. Eh bien, après?

D’abord, c’est fait. Vous n’y changerez rien... Et puis, c’est votre

faute.

--Oh! fit M. d’Harpagon, horrifié.

--J’ai des yeux, lui imposa Élise, et j’ai eu toute ma vie le

pressentiment, la faim même, de ces choses que vous cachiez pour faire

de moi une jeune fille bien élevée. Cela ne vient point par les sens.

C’est ce qui vous a trompés, de croire qu’il suffit de laisser dormir

les sens d’une jeune fille pour en faire l’être chaste, ignorant, inerte

que vous vouliez avoir, dont vous prétendiez vous vanter, vous faire

honneur, qui était le but de votre éducation... Autant faire élever un

clairvoyant par des aveugles! Cela vient par une espèce de

sentimentalité, de sensualité profonde, diffuse dans toute la chair, le

sang, les nerfs... Et alors, alors, _je vous voyais!_

--Tu n’as jamais vu, ici, que de bons exemples!

--De très bons exemples. Soit. Ce que vous appeliez de bons exemples.

Vous avez été des époux modèles, n’est-ce pas, des époux modèles...

--Oui! affirma sincèrement M. d’Harpagon.

--Et vous ne vous êtes pas doutés que c’était pour ça, rien que pour ça

que je deviendrais ce que je suis, que je penserais ce que je pense! On

dit que je suis intelligente. Très jeune, quand j’ai commencé de vous

regarder, depuis si longtemps que je ne m’en souviens plus, je vous ai

vus! Qu’est-ce qui vous attachait l’un à l’autre? Moralement,

intellectuellement, rien! Vous êtes bon, père, vous êtes léger,

insouciant, incapable d’effort, de travail, vous divertissant, vous

détournant de tout ce qui vous ennuie, vous amusant d’un fétu de paille,

d’un rayon de soleil, comme un enfant. Vous, mère, vous êtes dure à

vous-même, aux vôtres, éprise des tâches matérielles, poussant

l’instinct de l’épargne jusqu’à la férocité, jusqu’au ridicule... Je ne

vous le reproche pas, ne protestez pas, je sens que je vous ressemble,

je sens qu’un jour, sans doute, je serai comme vous. Mais rien de pareil

entre vous deux. Et, en vous, tout ce qui pouvait vous désunir. Et vous

ne vous quittez pas, vous ne vous êtes jamais quittés. Vous vous êtes

détestés, peut-être, haïs, méprisés, mais vous ne vous êtes pas quittés.

Pourquoi? pourquoi? C’est qu’un lien plus fort que toutes ces

différences, ces incompréhensions, ces dédains, ces rancunes, vous

rapprochait. Faut-il que je dise lequel?

Élise s’interrompit, épouvantée elle-même de son audace, de sa fureur,

de son odieuse et terrible franchise.

--Ah! tant pis! Je le dirai! Ce lien, c’était le désir, et le plaisir.

Le désir et le plaisir dans le mariage, honorables, honorés, consacrés

par la loi, les mœurs, l’Église, tant que vous voudrez, mais c’était ça.

Vous vous êtes mariés jeunes, et vous vous aimiez. Vous n’avez jamais,

jamais connu la satiété! Ces choses qu’on ne dit pas, dont il ne faut

point parler; ces désirs, ces plaisirs, ils ont fait votre vie, ils vous

ont consolés de tout, de votre ruine, de vos erreurs, dont vous ne vous

êtes même pas doutés, dont vous avez accusé la fatalité, le

gouvernement, le changement des mœurs, que sais-je! Bien plus, elles ont

fait que vous ne vous êtes pas souciés du reste, même de vos enfants...

Mais oui, oui! Si mon frère est un sot, paresseux, bon à rien, et moi

une vierge de vingt-sept ans qui porte sa virginité comme un cilice, qui

en est responsable? Au fond, vous ne vous êtes jamais occupés que de

vous, de vous deux. Et, le jour, vous vous disiez: «Ça va mal!... mais

ce soir!»

«Impudique! impudique! se répétait M. d’Harpagon. Élise est possédée du

démon!»

--Encore une fois, je ne vous reproche rien. Vous avez été heureux dans

votre maison, vos propriétés déchues, dans vos embarras contre lesquels,

mère, vous ne luttiez que par un redoublement dérisoire d’âpreté dans

les petites choses, condamné d’avance, et vous, père, pas du tout. Vous

avez été heureux--personnellement. Et, parmi les gens qui vous

entourent, ces hobereaux, ces propriétaires, ces bourgeois rétrécis et

bien pensants, «ceux qu’on peut voir», enfin, vous avez peut-être été

les seuls. Quand je voyais ici toutes femmes des environs, celles de vos

amis, de vos relations, avec leur mine de religieuses déflorées une

fois, une pauvre petite fois, par hasard et sans amour; et que tout

enfant encore, quand on ne se méfiait pas de moi, qu’on parlait devant

moi comme si je n’eusse pas été présente, j’entendais dire de vous,

mère, avec méchanceté, jalousie, mais envie: «Elle a quelque chose pour

se consoler!» comment voulez-vous que je n’aie pas compris?

--Elle est folle! fit Mme d’Harpagon, outragée, se levant.

--Folle? C’est bien possible. Qui m’a rendue folle? Il fallait me

trouver un mari, un homme, quand il en était encore temps, quand je ne

savais pas tout; que je devinais, que j’attendais seulement! On aurait

peut-être apprivoisé, dompté, endormi la petite bête sauvage, le désir

qui venait me chercher dans mon lit et dans ma solitude. Un mari,

n’importe lequel. Le fils de l’huissier, le receveur des postes de

Mailly. N’importe qui, n’importe quoi. Maintenant, il est trop tard.

Maintenant que je sais, je veux l’amour, l’amour vrai, toutes les

satisfactions sensuelles de l’amour. Et n’importe comment,

entendez-vous, n’importe comment! J’ai fait ce qu’il fallait pour savoir

si ça en valait la peine. Je le sais; ça en vaut la peine. J’irai

jusqu’au bout!

--Va-t’en! cria Mme d’Harpagon. Je n’ose plus te regarder, tu me fais

honte. Va-t’en!

... M. d’Harpagon s’enfuit, sans savoir où il allait, jusqu’aux écuries,

vides depuis si longtemps, sauf pour le porc que Marie Larchant y

engraissait. Du bout de sa canne, inconsciemment, il abattait les toiles

d’araignées. Et il murmurait:

«Je suis comme Job!... L’orage a balayé mes biens; mes bœufs et mes

ânesses ont été passés au fil de l’épée, le feu du ciel a dévoré mes

brebis, mes enfants ne sont plus. Mon fils est un escroc, ma fille une

prostituée. Il n’y a nulle part rien de bon, rien de beau, rien de

juste. Il n’y a pas de bon Dieu. C’est un mensonge: Dieu est terrible et

mauvais, il aime le mal, il n’aime que le mal, il le fait. Il livre la

terre aux mains des méchants, et couvre les yeux de ceux qui les

jugent... Il m’a condamné! Quand je me laverais dans la neige, quand je

me purifierais dans la potasse, il me rejetterait dans la boue du fossé,

et mes vêtements m’auraient en horreur. Voilà ce que dit Job. Je suis

comme Job! Comme Job!»

La détresse des Harpagon · 第 10 / 22 题