M. d’Harpagon eut la force de répondre:

--Je te remercie!

... Et sur le moment, il l’aurait aussi bien tué: le seul homme qui

savait la honte de son fils, qui la lui apprenait!

Il murmura:

--Oh! c’est trop affreux, c’est abominable. Tu ne peux pas savoir,

Pellegrin, à quel point c’est abominable! Tu ne peux pas savoir où j’en

suis, où on en est ici!... Écoute! je ne puis te rembourser

maintenant... maintenant, ça veut dire aujourd’hui, comprends-tu? Et

pour moi c’est encore un crève-cœur de ne pouvoir te dire: «Tiens, voilà

tes quinze mille francs, et ça n’acquitte pas encore le quart du service

que tu m’as rendu. Tu as sauvé l’honneur à mon fils!» Mais tu seras

payé, je te le jure: bientôt, dans quelques jours!

Il songeait à cette liquidation qu’il allait faire de son malencontreux

portefeuille, et dont il se désespérait tout à l’heure qu’elle dût lui

laisser si peu, si peu pour vivre...

--Mon pauvre vieux, j’en suis sûr! Tu ne crois pas, n’est-ce pas, que je

suis venu pour ça... Je suis venu seulement te prévenir qu’il ne faut

pas que ton fils reste à Paris. L’air y est mauvais pour lui, il n’a pas

l’épine dorsale morale assez forte... Ça arrive... Mon cher, cher ami!

Mon pauvre cher ami! Ne te frappe pas, ne t’exagère pas les choses. Nous

sommes tous les deux de vieux justiciards, hein? Combien de fois déjà

n’avons-nous pas vu ça? Les hommes ignorent la valeur de l’argent,

l’honnêteté qu’exigent les affaires d’argent, tant qu’ils n’ont pas une

famille, ou un métier. Ton fils m’a «emprunté» cette somme. Mais oui,

mais oui! Il a cru me l’emprunter seulement, il a cru qu’il restituerait

avant l’échéance. C’est l’éternelle histoire: la combinaison sûre, le

tuyau certain à la Bourse ou aux courses: de l’imagination, et pas de

cervelle... La combinaison rate, et le jeune homme léger devient...

--Ne dis pas, cria M. d’Harpagon, ne dis pas ce qu’il est devenu. Oh! ce

mot, ce mot! Je ne puis pas revoir Cléante; ce mot-là, je le lui

jetterais à la figure. Mais ce ne serait rien, il le mérite! Je

m’imaginerais toujours qu’on le lit dans ses yeux, sur son front.

--Oui, naturellement. C’est pour ça que je suis venu. Je te répète qu’il

ne doit pas rester à Paris, ni revenir ici. Qu’il s’engage, ou qu’il

parte pour une colonie: commis des affaires indigènes, ou employé dans

une factorerie. Ça lui fera du bien de débiter de la cotonnade et du

gruyère pendant quelques années. J’arrangerai ça pour lui, je te le

promets. On se débrouillera. Et il se laissera faire parce qu’il sait

que je sais... Ne pleure pas, ou bien pleure maintenant, tiens, vide-toi

de tes larmes, tout de suite. Il faudra que tu aies les yeux secs devant

ta femme. Ça ferait des scènes inutiles, je n’aime pas les scènes... Tu

peux bien me rendre ce service-là.

Regardant un portrait, un assez bon portrait de famille, peut-être un

Largillière, il eut envie de dire, pour changer de conversation: «Mais

c’est joli, ça! Ça a de la valeur!» Il s’abstint: «Il pourrait vouloir

me le donner!»

M. d’Harpagon voulut lui écrire une reconnaissance de la somme. Il

haussa les épaules:

--Mais non! Pour les dettes d’honneur est-ce qu’on fait un papier?...

Allons, du courage! Parlons d’autre chose. Viens me montrer tes bois,

tes fleurs, s’il y en a encore, ton verger et tes lapins.

La détresse des Harpagon · 第 8 / 22 题