Le lendemain, on attendait Élise par le train de trois heures. Elle en
avait averti, de Paris, par un télégramme de quelques mots,
insignifiant, indifférent, un télégramme comme tous les télégrammes. Le
vieux break des Harpagon devait l’aller chercher à Mailly, attelé d’un
des chevaux de Louis, le métayer: il y avait plusieurs années que le
ménage Harpagon avait renoncé au luxe dispendieux d’une écurie
personnelle; et c’était dans la stalle de Philis, la vieille jument
depuis longtemps vendue, que Mme d’Harpagon et Marie Larchant élevaient
le cochon. Il n’y avait plus de femme de chambre ni de valet: Marie
toute seule et une fille de cuisine, la souillon qui «faisait» aussi les
chambres et balayait les escaliers, sous la surveillance de sa
maîtresse, demeuraient du nombreux domestique dont, un demi-siècle
auparavant, on eût cru ne pouvoir se passer.
Pour la première fois de son existence,--non, il se souvenait aussi des
nuits où il avait eu des rages de dents,--M. d’Harpagon n’avait pas
fermé l’œil. Le «déshonneur» d’Élise, les desseins de Lécuru longtemps
dissimulés, et dont l’incident de la veille, au marais, prouvait qu’ils
touchaient à la victoire finale, tout lui montrait l’abîme. Il y
sombrerait, il n’y avait pas de remède. Les années précédentes, il avait
pu acquitter l’intérêt des hypothèques parce que, depuis la guerre, le
vin s’était bien vendu. Cette année, c’était la baisse enfin survenue
parce que le consommateur restreint ses dépenses, mais dont l’acheteur
en gros profite dans une bien plus large mesure pour commencer. On ne
pouvait plus éviter la mise en vente publique de ce qui restait de la
propriété: le château, le parc, la métairie, le petit vignoble.
De cette vente, on ne retirerait rien! Les droits des créanciers
absorberaient tout... Dès qu’il fut levé, et il se leva, dans son
angoisse, plus tôt que de coutume, M. d’Harpagon s’enferma dans son
cabinet. Malgré son horreur pour tout ce qui lui est importun, son
habitude d’écarter les préoccupations, de remettre perpétuellement au
lendemain toute décision difficile ou pénible, il entreprit d’établir,
une bonne fois, son actuelle situation de fortune. Combien, en ces
circonstances, cette expression impliquait d’ironie! Son portefeuille!
«ses placements!» On eût dit que, depuis le Panama, dont il avait été
l’un des premiers et des plus enthousiastes souscripteurs, un démon
pervers s’était complu à égarer ses choix... Il avait des mines d’or,
achetées au plus haut, à l’époque où les banques anglaises, utilisant la
publicité de nos journaux «bien pensants», en avaient inondé le marché
français, et qui toujours, depuis, avaient mis une incroyable
obstination à dégringoler,--sans compter des titres du Klondyke, qui ne
valaient plus que le poids du papier. Et sa dernière spéculation sur la
_Royal Dutch_! C’est elle qui avait entraîné l’aliénation du bois Levaut
et de l’étang des Vergeais; le pétrole ne lui avait pas été plus
favorable que l’or. «J’ai eu tort de chercher le gros revenu, voilà!»
songeait-il, mélancoliquement. Certes: car à mesure que l’intérêt de la
terre baissait, il s’était obstiné à obtenir davantage de sa fortune
mobilière: c’est ce qu’a fait la plus grande partie de notre bourgeoisie
et de la petite aristocratie foncière de nos provinces, depuis un
demi-siècle, et c’est ainsi qu’elles se sont ruinées... En somme, s’il
liquidait ce portefeuille aventuré, il en retirerait une centaine de
mille francs. C’était tout! Tout ce que la Providence laissait aux
d’Harpagon! Un revenu qui ne ferait pas la moitié de ce que son salaire
quotidien rapporte aujourd’hui à un ouvrier français!
M. d’Harpagon rejeta, d’un geste écœuré, tout ce paquet de titres et
d’agendas au fond d’un tiroir. Il sortit. Dans le parc, sous l’allée des
châtaigniers, il considéra ces vieux arbres, ces patriarches végétaux
insensibles, inconscients. Il les considéra d’un air désolé, rancuneux:
bientôt, ils ne seraient plus à lui! Il franchit la porte charretière,
s’engagea dans la vigne, puis dans le petit bois qui lui appartenait
encore,--quelques ares de sapins, mêlés de petits chênes. Mais le
château, à cette distance et sous cette perspective, avec ses
poivrières, sa façade d’un rose atténué, délicat, était si aimable à
contempler, attendrissant! Il soupirait: «Il faudra donc quitter tout
cela? Pourquoi pas la vie, en même temps? Ça vaudrait mieux!»
... Tournant à angle droit sur la grand’route, voici qu’une voiture
s’engageait sur le petit chemin qui traverse la sapinière et conduit au
château. M. d’Harpagon la reconnut. C’était celle du loueur de Mailly,
Perronneau. Élise aurait-elle avancé l’heure de son départ de Paris,
pris le train du matin, le premier? Il en éprouva un nouvel ennui.
Durant quelques heures encore, il aurait tant voulu, tant voulu,
demeurer seul sans être tracassé, harcelé, sans discussions, sans avoir
à faire le père de famille, le juge, à imposer sa décision. Car il
faudrait «juger» Élise; imaginer, appliquer contre elle une sanction.
Laquelle?... On ne pouvait donc le laisser tranquille une minute?
La voiture de Perronneau se rapprochait. Perronneau, qui conduisait, le
salua de loin, du fouet. M. d’Harpagon entra sous les arbres pour la
laisser passer: le chemin est étroit. Il s’attendait à reconnaître
Élise, sous la capote. Il distingua un chapeau mou masculin, un vaste
ulster beige, à grosses côtes, une barbe grise.
--Bonjour, Harpagon! cria la barbe grise.
C’était Pellegrin, son ami Pellegrin, avec lequel il avait été chez les
jésuites, rue des Postes, le frère de Mgr Pellegrin, évêque de Riez. Ils
avaient fait leur droit ensemble, suivi la même carrière, et Pellegrin
avait démissionné en même temps que lui, lors de la dénonciation du
Concordat. Leurs souvenirs de collège, leur profession, leurs communes
opinions avaient entretenu entre eux une affection assez étroite, bien
qu’ils se vissent rarement. Pellegrin habitait Paris, ne connaissait pas
les soucis d’Harpagon, vivait à son aise... Mais c’était la première
fois qu’il venait au Vergeais. Et sans être invité, à cette époque de
l’année, froide et triste, pour trouver une maison désorganisée, ruinée,
en proie à un drame intérieur qui s’allait déchaîner le jour même? La
première pensée de M. d’Harpagon fut: «Il n’arrêtera donc jamais de me
tomber des tuiles sur la tête!»
Mais il était trop bien élevé pour ne point dissimuler ce sentiment. Il
prononça:
--Pellegrin! quel bon vent t’amène?
Pellegrin ne répondit pas tout de suite. M. d’Harpagon eut l’hypocrite
courage d’ajouter:
--Tu vas nous rester longtemps!
--Je repartirai par le train de trois heures, répondit l’ancien
magistrat. J’avais à te parler.
Les pauvres gens se raccrochent si naturellement à tous les espoirs, à
des espoirs si vains, des espoirs si fous, que M. d’Harpagon espéra:
«Pellegrin, depuis qu’il a démissionné, est à Paris dans des tas de
«contentieux»: un ancien magistrat! Il a trouvé ça tout de suite, comme
il a voulu, par ses relations. Il vient m’offrir une situation comme la
sienne. C’est la chance, c’est la chance qui revient!»
... Mme d’Harpagon accueillit Pellegrin sans excès de bonne grâce. Il ne
s’en affecta point, la connaissant: il comptait bien déjeuner à la
fortune du pot, c’était même pour ne pas leur imposer l’obligation de se
mettre en frais qu’il n’avait pas averti de son arrivée: «Vous auriez
mis les petits plats dans les grands.» S’il y mettait de l’ironie, elle
était assez courtoise pour demeurer imperceptible.
Cependant Mme d’Harpagon s’excusa de le quitter pour des préparatifs
indispensables. Il s’inclina. Elle l’eût volontiers envoyé au diable: il
s’en apercevait. M. d’Harpagon lui fit les honneurs de la maison. Une
fois dans son cabinet, Pellegrin n’alla pas plus loin. Il s’assit.
--Écoute, dit-il, mon vieil ami. Je t’ai dit que j’avais à te parler...
Le cœur de M. d’Harpagon battait. L’espoir, n’est-ce pas, l’espoir! La
chance, enfin, qui revenait!
... M. Pellegrin, ouvrant son porte-cartes, en tira un petit papier plié
en deux, qu’il défripa, méticuleux, et le posa sur le bureau.
--Qu’est-ce que c’est? demanda M. d’Harpagon, surpris.
--Un billet à ordre, un effet de commerce. Tu vois bien...
... M. d’Harpagon, ancien substitut, ancien procureur de la République,
et qui lui-même avait signé de ces choses-là, plus qu’il n’aurait voulu,
éprouve toujours quelque peine à reconnaître ce genre de littérature. Il
n’a pas le genre, qu’il faut, d’imagination réaliste... «A l’ordre de...
etc...»: ça ne lui disait rien. Ce n’était pas tiré sur lui: c’était
tout ce qu’il y distinguait.
--Eh bien?... fit-il, stupide.
--Voyons, regarde! C’est un effet de quinze mille francs--14.720 et des
centimes exactement--à trois mois. Il est signé de ton fils, endossé par
Jean Pellegrin. Jean Pellegrin, c’est moi... Il m’a été présenté... ma
signature est fausse.
--Quoi?... Je ne comprends pas! Je t’assure que je ne comprends pas...
Qu’est-ce que tu veux dire?
--Allons, allons! fit Pellegrin, excédé. C’est facile à comprendre. Je
te dis que ma signature a été imitée, qu’elle n’est pas de moi, que je
n’ai jamais vu cet effet avant samedi dernier. Ma signature est fausse,
fausse...
--Un faux? De qui?... interrogea M. d’Harpagon, éperdu, broyé, le
cerveau dissous, et ne voulant plus avoir de cerveau, se refusant à
saisir.
Pellegrin haussa les épaules.
--J’ai payé, mon vieil ami, j’ai payé, je te dis: 14.720 francs et des
centimes. Un d’Harpagon en correctionnelle, ton fils, ça ne se pouvait
pas...