II

Le lendemain, on attendait Élise par le train de trois heures. Elle en

avait averti, de Paris, par un télégramme de quelques mots,

insignifiant, indifférent, un télégramme comme tous les télégrammes. Le

vieux break des Harpagon devait l’aller chercher à Mailly, attelé d’un

des chevaux de Louis, le métayer: il y avait plusieurs années que le

ménage Harpagon avait renoncé au luxe dispendieux d’une écurie

personnelle; et c’était dans la stalle de Philis, la vieille jument

depuis longtemps vendue, que Mme d’Harpagon et Marie Larchant élevaient

le cochon. Il n’y avait plus de femme de chambre ni de valet: Marie

toute seule et une fille de cuisine, la souillon qui «faisait» aussi les

chambres et balayait les escaliers, sous la surveillance de sa

maîtresse, demeuraient du nombreux domestique dont, un demi-siècle

auparavant, on eût cru ne pouvoir se passer.

Pour la première fois de son existence,--non, il se souvenait aussi des

nuits où il avait eu des rages de dents,--M. d’Harpagon n’avait pas

fermé l’œil. Le «déshonneur» d’Élise, les desseins de Lécuru longtemps

dissimulés, et dont l’incident de la veille, au marais, prouvait qu’ils

touchaient à la victoire finale, tout lui montrait l’abîme. Il y

sombrerait, il n’y avait pas de remède. Les années précédentes, il avait

pu acquitter l’intérêt des hypothèques parce que, depuis la guerre, le

vin s’était bien vendu. Cette année, c’était la baisse enfin survenue

parce que le consommateur restreint ses dépenses, mais dont l’acheteur

en gros profite dans une bien plus large mesure pour commencer. On ne

pouvait plus éviter la mise en vente publique de ce qui restait de la

propriété: le château, le parc, la métairie, le petit vignoble.

De cette vente, on ne retirerait rien! Les droits des créanciers

absorberaient tout... Dès qu’il fut levé, et il se leva, dans son

angoisse, plus tôt que de coutume, M. d’Harpagon s’enferma dans son

cabinet. Malgré son horreur pour tout ce qui lui est importun, son

habitude d’écarter les préoccupations, de remettre perpétuellement au

lendemain toute décision difficile ou pénible, il entreprit d’établir,

une bonne fois, son actuelle situation de fortune. Combien, en ces

circonstances, cette expression impliquait d’ironie! Son portefeuille!

«ses placements!» On eût dit que, depuis le Panama, dont il avait été

l’un des premiers et des plus enthousiastes souscripteurs, un démon

pervers s’était complu à égarer ses choix... Il avait des mines d’or,

achetées au plus haut, à l’époque où les banques anglaises, utilisant la

publicité de nos journaux «bien pensants», en avaient inondé le marché

français, et qui toujours, depuis, avaient mis une incroyable

obstination à dégringoler,--sans compter des titres du Klondyke, qui ne

valaient plus que le poids du papier. Et sa dernière spéculation sur la

_Royal Dutch_! C’est elle qui avait entraîné l’aliénation du bois Levaut

et de l’étang des Vergeais; le pétrole ne lui avait pas été plus

favorable que l’or. «J’ai eu tort de chercher le gros revenu, voilà!»

songeait-il, mélancoliquement. Certes: car à mesure que l’intérêt de la

terre baissait, il s’était obstiné à obtenir davantage de sa fortune

mobilière: c’est ce qu’a fait la plus grande partie de notre bourgeoisie

et de la petite aristocratie foncière de nos provinces, depuis un

demi-siècle, et c’est ainsi qu’elles se sont ruinées... En somme, s’il

liquidait ce portefeuille aventuré, il en retirerait une centaine de

mille francs. C’était tout! Tout ce que la Providence laissait aux

d’Harpagon! Un revenu qui ne ferait pas la moitié de ce que son salaire

quotidien rapporte aujourd’hui à un ouvrier français!

M. d’Harpagon rejeta, d’un geste écœuré, tout ce paquet de titres et

d’agendas au fond d’un tiroir. Il sortit. Dans le parc, sous l’allée des

châtaigniers, il considéra ces vieux arbres, ces patriarches végétaux

insensibles, inconscients. Il les considéra d’un air désolé, rancuneux:

bientôt, ils ne seraient plus à lui! Il franchit la porte charretière,

s’engagea dans la vigne, puis dans le petit bois qui lui appartenait

encore,--quelques ares de sapins, mêlés de petits chênes. Mais le

château, à cette distance et sous cette perspective, avec ses

poivrières, sa façade d’un rose atténué, délicat, était si aimable à

contempler, attendrissant! Il soupirait: «Il faudra donc quitter tout

cela? Pourquoi pas la vie, en même temps? Ça vaudrait mieux!»

... Tournant à angle droit sur la grand’route, voici qu’une voiture

s’engageait sur le petit chemin qui traverse la sapinière et conduit au

château. M. d’Harpagon la reconnut. C’était celle du loueur de Mailly,

Perronneau. Élise aurait-elle avancé l’heure de son départ de Paris,

pris le train du matin, le premier? Il en éprouva un nouvel ennui.

Durant quelques heures encore, il aurait tant voulu, tant voulu,

demeurer seul sans être tracassé, harcelé, sans discussions, sans avoir

à faire le père de famille, le juge, à imposer sa décision. Car il

faudrait «juger» Élise; imaginer, appliquer contre elle une sanction.

Laquelle?... On ne pouvait donc le laisser tranquille une minute?

La voiture de Perronneau se rapprochait. Perronneau, qui conduisait, le

salua de loin, du fouet. M. d’Harpagon entra sous les arbres pour la

laisser passer: le chemin est étroit. Il s’attendait à reconnaître

Élise, sous la capote. Il distingua un chapeau mou masculin, un vaste

ulster beige, à grosses côtes, une barbe grise.

--Bonjour, Harpagon! cria la barbe grise.

C’était Pellegrin, son ami Pellegrin, avec lequel il avait été chez les

jésuites, rue des Postes, le frère de Mgr Pellegrin, évêque de Riez. Ils

avaient fait leur droit ensemble, suivi la même carrière, et Pellegrin

avait démissionné en même temps que lui, lors de la dénonciation du

Concordat. Leurs souvenirs de collège, leur profession, leurs communes

opinions avaient entretenu entre eux une affection assez étroite, bien

qu’ils se vissent rarement. Pellegrin habitait Paris, ne connaissait pas

les soucis d’Harpagon, vivait à son aise... Mais c’était la première

fois qu’il venait au Vergeais. Et sans être invité, à cette époque de

l’année, froide et triste, pour trouver une maison désorganisée, ruinée,

en proie à un drame intérieur qui s’allait déchaîner le jour même? La

première pensée de M. d’Harpagon fut: «Il n’arrêtera donc jamais de me

tomber des tuiles sur la tête!»

Mais il était trop bien élevé pour ne point dissimuler ce sentiment. Il

prononça:

--Pellegrin! quel bon vent t’amène?

Pellegrin ne répondit pas tout de suite. M. d’Harpagon eut l’hypocrite

courage d’ajouter:

--Tu vas nous rester longtemps!

--Je repartirai par le train de trois heures, répondit l’ancien

magistrat. J’avais à te parler.

Les pauvres gens se raccrochent si naturellement à tous les espoirs, à

des espoirs si vains, des espoirs si fous, que M. d’Harpagon espéra:

«Pellegrin, depuis qu’il a démissionné, est à Paris dans des tas de

«contentieux»: un ancien magistrat! Il a trouvé ça tout de suite, comme

il a voulu, par ses relations. Il vient m’offrir une situation comme la

sienne. C’est la chance, c’est la chance qui revient!»

... Mme d’Harpagon accueillit Pellegrin sans excès de bonne grâce. Il ne

s’en affecta point, la connaissant: il comptait bien déjeuner à la

fortune du pot, c’était même pour ne pas leur imposer l’obligation de se

mettre en frais qu’il n’avait pas averti de son arrivée: «Vous auriez

mis les petits plats dans les grands.» S’il y mettait de l’ironie, elle

était assez courtoise pour demeurer imperceptible.

Cependant Mme d’Harpagon s’excusa de le quitter pour des préparatifs

indispensables. Il s’inclina. Elle l’eût volontiers envoyé au diable: il

s’en apercevait. M. d’Harpagon lui fit les honneurs de la maison. Une

fois dans son cabinet, Pellegrin n’alla pas plus loin. Il s’assit.

--Écoute, dit-il, mon vieil ami. Je t’ai dit que j’avais à te parler...

Le cœur de M. d’Harpagon battait. L’espoir, n’est-ce pas, l’espoir! La

chance, enfin, qui revenait!

... M. Pellegrin, ouvrant son porte-cartes, en tira un petit papier plié

en deux, qu’il défripa, méticuleux, et le posa sur le bureau.

--Qu’est-ce que c’est? demanda M. d’Harpagon, surpris.

--Un billet à ordre, un effet de commerce. Tu vois bien...

... M. d’Harpagon, ancien substitut, ancien procureur de la République,

et qui lui-même avait signé de ces choses-là, plus qu’il n’aurait voulu,

éprouve toujours quelque peine à reconnaître ce genre de littérature. Il

n’a pas le genre, qu’il faut, d’imagination réaliste... «A l’ordre de...

etc...»: ça ne lui disait rien. Ce n’était pas tiré sur lui: c’était

tout ce qu’il y distinguait.

--Eh bien?... fit-il, stupide.

--Voyons, regarde! C’est un effet de quinze mille francs--14.720 et des

centimes exactement--à trois mois. Il est signé de ton fils, endossé par

Jean Pellegrin. Jean Pellegrin, c’est moi... Il m’a été présenté... ma

signature est fausse.

--Quoi?... Je ne comprends pas! Je t’assure que je ne comprends pas...

Qu’est-ce que tu veux dire?

--Allons, allons! fit Pellegrin, excédé. C’est facile à comprendre. Je

te dis que ma signature a été imitée, qu’elle n’est pas de moi, que je

n’ai jamais vu cet effet avant samedi dernier. Ma signature est fausse,

fausse...

--Un faux? De qui?... interrogea M. d’Harpagon, éperdu, broyé, le

cerveau dissous, et ne voulant plus avoir de cerveau, se refusant à

saisir.

Pellegrin haussa les épaules.

--J’ai payé, mon vieil ami, j’ai payé, je te dis: 14.720 francs et des

centimes. Un d’Harpagon en correctionnelle, ton fils, ça ne se pouvait

pas...

La détresse des Harpagon · 第 7 / 22 题