«Chère cousine et parfaite amie, ma belle-sœur, Mme de Courtry, devant
repartir demain pour Paris, je la charge d’accompagner votre fille.
Élise la quittera en gare de Dijon, d’où elle reprendra le train pour
Mailly, qui est la station la plus proche des Vergeais, si j’ai bonne
mémoire.
«Son séjour à Cannes devait durer plus longtemps. Je sens que ce départ
un peu précipité aura de quoi vous surprendre. Nous-mêmes comptions bien
garder Élise auprès de nous jusqu’à notre propre retour: et c’est moi
pourtant qui viens de la prier, je vous l’avoue, et j’en prends toute la
responsabilité, de retourner le plus tôt possible aux Vergeais.
«Ne croyez pas que sa santé soit en cause. Sentant bien que ce sera là
votre première appréhension, l’idée que vous suggéreront d’abord vos
maternelles inquiétudes, je m’empresse de vous rassurer. Jamais notre
charmante Élise ne s’est mieux portée. Elle nous était arrivée un peu
sombre, non pas déprimée, car son énergie, sa volonté, me paraissaient
être demeurées telles que je les ai toujours appréciées, mais soucieuse,
un peu crispée. L’atmosphère de la maison, qui est fort gaie, a semblé
lui faire du bien. Elle a repris assez vite une belle humeur qui
peut-être était encore, je le soupçonne maintenant, un peu nerveuse.
Vous savez que nous avons aux _Cactus_ des hôtes assez nombreux, toute
une jeunesse que nous aimons amuser, et qui s’amuse. La saison, ici, ne
bat pas encore son plein, mais Cannes, Nice, Monte-Carlo, toute la côte,
sont déjà peuplés d’une société agréable--plus distinguée, à mon sens,
que celle qui viendra dans quelque temps. Élise a paru se plaire tout à
fait dans ce nouveau milieu; il est fort différent de celui des Vergeais
où vous passez toute l’année, ce qui est assez monotone pour une jeune
fille. Mais il se peut que le changement, pour elle, ait été trop
brusque, et qu’elle n’y ait pas été suffisamment préparée...
«C’est Mme de Claris qui devrait vous apprendre tout cela. De femme à
femme on trouve plus aisément, en ces occasions délicates, les termes
qui n’exagèrent pas l’événement, aident à le concevoir, le ramènent à
ses justes proportions. C’est ce que j’ai dit à Mme de Claris. Mais elle
est, depuis avant-hier, bien agitée. Elle n’a pas retrouvé son assiette,
elle est encore toute secouée, véritablement souffrante, et dans
l’impossibilité morale de vous écrire.
«Élise a commis une petite imprudence... Il m’avait semblé d’abord que
je pouvais m’en tenir là, ne pas vous en dire plus long, et vous laisser
le soin d’interroger votre fille. A la réflexion, et bien que cela me
soit pénible, je crois qu’il est préférable que je vous dise la vérité,
sans quoi vous ne pourriez vous expliquer le parti que nous avons dû
prendre de l’éloigner d’ici, et de la prier de vous aller rejoindre plus
tôt que vous ne vous y attendiez. Vous seriez en droit de vous en
trouver étonnée.
«Samedi dernier, il y a deux jours, un de nos hôtes--et un tout jeune
homme, malheureusement, notre cousin La Motterais--qui était allé passer
la soirée à Monte-Carlo, en est revenu vers deux heures du matin en
automobile. Comme il traversait la galerie du second, sans faire de
bruit, pour gagner sa chambre, il a vu l’un de nos invités, dont je
m’abstiens provisoirement tout au moins, de vous dire le nom, sortir de
la chambre d’Élise. Apercevant La Motterais, il eut un mouvement de
contrariété, puis le dépassa sans prononcer un mot, et rentra chez lui.
«La Motterais est un écervelé. S’il avait eu quelques années de plus, et
du plomb dans la tête, il aurait tenu sa langue. D’autre part, la
personne qu’il avait ainsi rencontrée a manqué de sang-froid. Elle
aurait dû l’aborder, le prier, en homme d’honneur, de garder le silence.
Dans son embarras, sans doute, sa confusion, elle n’en a rien fait. Le
lendemain, cet imbécile de La Motterais, qui avait trouvé la chose
seulement amusante, en a fait des gorges chaudes. Les hommes ont ri,
méchamment: cela n’a pas d’importance. Mais Mme Maillaud-Destieux, qui
est chez nous avec ses deux filles et un grand garçon qu’elle croit un
Jean d’Arc, si j’ose le mettre sous l’invocation de cette sainte, s’est
indignée. Elle a été trouver ma femme, elle lui a annoncé son départ
immédiat. Ma femme, qui ne savait rien, pas plus que moi,--les maîtres
de la maison, en pareil cas, sont toujours les derniers informés: c’est
comme les cocus, chère amie,--est tombée des nues. Nous avons convoqué
La Motterais: il a confirmé le récit qu’il avait eu l’imprudence de
faire. Je lui ai lavé sérieusement la tête; c’était toujours une
consolation, bien qu’il fût trop tard. Après quoi j’ai fait venir
l’invité, auteur du scandale. Je lui ai dit qu’il m’avait manqué
gravement, ainsi qu’à ses obligations d’homme bien élevé, reçu chez des
gens honorables, et l’ai prié de déguerpir, séance tenante, ce qu’il a
fait sans barguigner.
«... Tout cela n’a pas empêché Mme Maillaud-Destieux de filer, avec ses
trois rejetons. Nos autres invités potinent et discutent. Les mères de
famille ont mis Élise à l’index et défendent à leurs filles de lui
parler. Elles en ont plus peur encore pour leurs fils. La situation
qu’on lui fait ici est impossible, elle ne peut rester.
«Ma femme a tenté d’avoir une explication avec votre fille; je ne sais
si elle s’y est bien prise, mais Élise n’a pas daigné se défendre. Pour
un peu elle aurait nié qu’il se fût rien passé, ou bien elle se
contentait d’affirmer que cela n’avait aucune importance. Je dois dire
que l’invité que j’ai mis à la porte, à cause d’elle, a eu à peu près,
vis-à-vis de moi, la même attitude. Il n’y a rien eu de grave, a-t-il
juré sur son honneur, ne se reconnaissant que le tort d’avoir entretenu
une conversation avec une jeune fille dans sa chambre, à une heure
indue. Mais qui le croira? Si ce sont les nouvelles mœurs, bien que
j’aime être de mon temps, j’avoue qu’elles sont déplorables.
«Pardonnez-moi, ma chère cousine, la peine que vous apportera cette
lettre. J’ai pensé qu’il fallait vous mettre au courant, dans tous leurs
détails, des faits de la cause, pour que vous puissiez confesser Élise.
Elle sera sans doute plus communicative avec vous qu’avec ma femme, elle
vous éclaircira cette affaire qui, par certains côtés, demeure assez
obscure. Car il se peut qu’il n’y ait eu là, en effet, qu’un
enfantillage, et, je l’ai dit, une imprudence. C’est du reste, après
tout, un bonheur que cela se soit passé à Cannes, à cent cinquante
lieues des Vergeais, dans un monde qui n’a pas de relations communes
avec celui que vous fréquentez, et dans lequel votre chère Élise paraît
destinée à s’établir. La Bourgogne n’en saura rien; et ici, dans huit
jours, on parlera d’autre chose. Ce n’est pas vainement, dans la seule
intention de vous apaiser, que je vous soumets cette considération. Elle
exprime vraiment le fond de ma pensée, dites-le bien à M. d’Harpagon.
«Je vous prie, ma chère cousine...»
* * * * *
--Oh! gémit M. d’Harpagon, c’est épouvantable! C’est épouvantable. Ce
n’est pas possible... Élise!...
En même temps, par un dédoublement naturel à son esprit qui demeurait
aimable et frivole, il ne pouvait s’empêcher de songer: «Claris ne s’est
pas ennuyé en écrivant cette lettre. Et ça se voit... Elle est très
convenable, très délicate, mais ça se voit tout de même... Claris est un
homme qui s’embête, je le connais, il s’embête partout. Alors ça le
distrait, ça l’amuse, quand il arrive des choses, même des malheurs...
Mais Élise!»
Il répéta:
--Ce n’est pas possible! C’est un cauchemar, une insanité! Qu’est-ce que
tu en penses, toi?
--Elle est compromise, dit Mme d’Harpagon. Vous le savez bien! Ne faites
pas de phrases, vous ne savez faire que ça... On la renvoie comme une
bonne qui a fait un enfant clandestin. Voilà...
--Mais l’homme, alors, l’invité, comme dit Claris? Pourquoi Claris ne
nous donne-t-il pas son nom? Ça ne se passera pas comme ça. Jour de
Dieu! ça ne peut pas se passer comme ça!
--Des phrases, toujours. Je vous en prie!... Élise n’est pas une
mineure. Elle était d’âge à savoir ce qu’elle faisait. Voilà ce que
répondra le monsieur. Et qu’est-ce que vous lui répondrez, vous?
Mme d’Harpagon était maintenant beaucoup plus calme, en apparence, que
son mari. Ce n’est pas seulement qu’elle avait appris la nouvelle de la
catastrophe deux heures avant lui, qu’elle avait eu le temps de la
considérer, de la retourner, de la refroidir. Seule avec sa fille, il
lui semblait qu’elle l’eût tuée, tout au moins battue à la laisser pour
morte. Mais en présence d’un homme, elle se retrouvait femme pour
défendre une femme, et la comprendre. Quoi, à la fin, quoi? Il n’est pas
un homme qui n’ait possédé, dans sa vie, toutes les femmes qui ont bien
voulu y consentir. Et, parce qu’une autre femme est leur fille, ils
s’imaginent qu’elle doit être, qu’elle est d’airain contre toutes les
tentations? Elle a pourtant un corps, voyons, un corps!... Il existe des
mères pour se figurer que leur fils, à vingt ans, a gardé toute son
innocence baptismale. Mais pas une n’ignore, connaissant son propre
sexe, que sa fille a des sens, ou en aura demain, aujourd’hui,
peut-être. Et si elle ne le lui dit pas, c’est justement parce qu’elle
en est trop sûre, et qu’il faut le lui cacher, le plus longtemps
possible!
--... Alors, jour de Dieu! fit M. d’Harpagon, alors les couvents n’ont
pas été inventés pour les chiens!
--Voilà une idée, reconnut froidement sa femme. Elle n’est pas mauvaise:
c’est ce qu’Élise peut faire de mieux d’entrer au couvent! Et
savez-vous? C’est ce qu’elle pouvait faire de mieux même avant cette
histoire, parce que... parce que nous ne pouvons pas la marier. Mais
croyez-vous qu’elle y consentira?...
Et tout à coup:
--C’est votre faute, votre faute, cria-t-elle. Le véritable auteur de la
chute de votre fille, c’est vous!
--La chute? protesta M. d’Harpagon, qui ne pouvait supporter longtemps
une vision pessimiste des choses; tu vas trop loin. Claris nous fait
entendre qu’il n’y a eu qu’une imprudence, un enfantillage...
--Quand un homme, jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans, et même au-dessus,
sort à deux heures du matin de la chambre d’une femme, dit brutalement
Mme d’Harpagon, il a passé son temps à enfiler des perles? Des mots, ça,
des mots encore! Toute votre vie, vous vous paierez de mots. Et puis,
voyons! Si ce monsieur n’a pas couché avec elle, qu’est-ce qu’elle y
gagne? Elle y perd.
--Tu dis?... proféra son mari avec horreur.
--Je dis ce qui est. Ça saute aux yeux. On a vu le monsieur sortir de sa
chambre: elle est compromise, vous entendez com-pro-mise, qu’elle se
soit donnée ou non. Mais, si elle ne s’est pas donnée, le monsieur nous
dira: «Fichez-moi la paix, il n’y a pas de casse!»
--Oh! fit M. d’Harpagon, choqué, mais anéanti par ce raisonnement
irréfutable.
--Et c’est votre faute, répéta sa femme avec violence, votre faute.
Puisqu’il n’y a rien à faire, ça me soulage, au moins, de le dire. Votre
faute! Parce que si vous aviez été _comme moi_, même seulement si vous
ne m’aviez pas empêchée d’être moi, si vous m’aviez laissée diriger la
barque, si vous aviez eu le quart de l’esprit d’économie, d’avarice, si
vous voulez, dont vous me raillez comme d’une tare, au nom de je ne sais
quels souvenirs dont vous voulez ridiculiser votre nom; si vous n’aviez
pas placé votre argent en dépit du sens commun; si vous n’aviez pas
donné votre démission comme un niais; si vous n’aviez pas fait bêtise
sur bêtise, nous n’en serions pas où nous en sommes. Et votre fille
aurait une dot. Élise serait mariée. Élise qui, depuis deux ans, crie,
vous l’entendez, crie, pour avoir un homme dans son lit, un homme et ce
qui s’ensuit!
M. d’Harpagon prit la fuite, il s’en alla faire des cartouches dans la
chambre aux fusils. Occupation dérisoire, puisqu’il ne savait plus où
chasser. Mais l’attention méticuleuse qu’imposent le dosage de la poudre
et du plomb dans les éprouvettes, le fonçage des bourres, le sertissage
endormaient d’ordinaire ses plus noirs soucis dans un automatisme
salutaire.
Cette fois, son esprit n’y trouva nul repos. Il se mit à pleurer sur sa
sébile de «pyroxylé», à pleurer comme un pauvre petit perdu dans la
forêt. C’est lui-même qui se fit cette comparaison attendrissante. Et il
murmurait:
--On veut que je sois malheureux! On fait exprès que je sois
malheureux!...