I
Devant sa porte, sur le perron, M. d’Harpagon «flairait» le vent. La
plupart des gens de la ville ignorent cet art, de même qu’ils ont perdu
le sens de l’orientation. Il est rare qu’ils sachent où se trouve, à
l’horizon, le midi ou le nord, le couchant ou le levant. Mais les vieux
chasseurs, surtout les chasseurs campagnards, ne s’y trompent jamais,
pas plus que les matelots; M. d’Harpagon est un vieux chasseur
campagnard. Il n’avait pas même besoin de se mouiller un doigt et de le
tenir en l’air: il prenait le vent du bout du nez, si l’on peut dire.
Toutefois, pour être plus sûr, écrasant de ses lourdes bottes de marais
le sable de l’allée, il s’alla placer sur la pelouse, au pied de la
«seringue». C’était un _wellingtonia_ que M. d’Harpagon affublait de ce
nom déshonorant. Comme ses aïeux, il avait de l’affection pour les
termes dont la sonorité évoque des images plutôt choquantes, des parties
du corps qu’on a coutume, en société, de ne mentionner que par allusion.
Toutefois, de mœurs austères, il écartait de son vocabulaire ceux qui
peuvent suggérer des images charnelles. Et ce gros wellingtonia, qui
allait s’effilant en pointe, tout rond de la base au sommet, lui
paraissait ridiculement obscène sans être voluptueux; il l’amusait de le
faire entendre. Mais, tenant les yeux fixés sur sa cime aiguë, il lui
était facile de déterminer la direction des nuages bas, lourds de pluie,
peut-être de neige, d’un automne qui touchait à l’hiver.
«... Nord-ouest, constata M. d’Harpagon. En abordant l’étang par la
rigole de Champromain, j’arriverai contre le vent.»
Ce problème de stratégie cynégétique résolu, abandonnant, avec le
wellingtonia, la façade du château, il entra, par la cour, dans la
chambre aux fusils, afin d’y prendre son _hammerless_ et un «ciré»
contre le mauvais temps qui menaçait.
Le château de M. d’Harpagon n’est qu’une assez modeste gentilhommière,
bien que décente d’aspect sous ses pignons aux pentes précipitées, ses
murailles de briques, chaînées de pierre aux angles, ainsi qu’on garda
coutume de bâtir, en province, jusque vers le milieu du règne de Louis
XIV. La chambre aux fusils, pavée de ces larges dalles plates qu’en
Bourgogne on appelle des «laves», montre, dans une encoignure, un large
four prouvant qu’autrefois elle fut destinée à boulanger le pain des
gens de la maison; et elle touche à la buanderie qui, elle-même, donne
sur la cuisine. Tandis que M. d’Harpagon examinait, ouvrant les
batteries les deux canons de son arme, et glissait des cartouches à même
les poches de son ciré, ses narines, péniblement affectées,
s’offensèrent de la pénétrante et peu agréable odeur qu’exhale dans un
lieu clos le suif qu’on fait fondre au bain-marie. Sans trop s’étonner,
il entra dans la buanderie. L’odeur s’y faisait plus détestable encore,
outrageante. D’une grossière bassine de fonte, elle montait en vapeurs
intolérables vers les solives apparentes d’un plafond roux et noir.
Marie Larchant, la cuisinière, puisait dans cette bassine avec une
louche de fer battu, en versant le contenu, bien doucement, dans un
appareil singulier, de forme allongée, que Mme d’Harpagon lui tendait
par-dessous. Par sa taille et tout son aspect, Mme d’Harpagon fait
contraste avec son mari, qui est mince, petit, assez fluet, bien que
potelé, et tout rose de figure, malgré la soixantaine. Elle est une de
ces femmes que leur forte charpente empêche de paraître maigres, alors
même qu’elles restent décharnées, sèches comme le mur d’un espalier. Sur
sa jupe de cotonnade reteinte en noir, elle portait un tablier; et, par
un reste de coquetterie ou de respect d’elle-même, afin d’éviter, autant
que possible, que ses cheveux, grisonnants, ne fussent imprégnés des
effluves qui, de toutes parts, l’assiégeaient, sa tête était ceinte
d’une serviette.
--Il faudrait, suggéra timidement M. d’Harpagon, il faudrait m’en
réserver un peu pour graisser mes douilles de cartouches.
Mme d’Harpagon tendit, sans trop de bonne grâce, un petit pot, rempli
d’une matière blanchâtre, qui refroidissait sur l’évier.
--Tout ça!... lui reprocha son mari.
Elle ne répondit pas. Soigneuse, pinçant les lèvres, elle maintenait, au
milieu de l’appareil, une sorte de cordonnet qui paraissait le pénétrer
jusque dans sa partie inférieure.
Cette opération étrange ne semblait avoir rien d’inattendu pour M.
d’Harpagon.
--Encore des économies de bouts de chandelles, fit-il. C’est le cas de
le dire! C’est le cas de le dire!
Combien de fois déjà avait-il répété cette plaisanterie! Mais elle
continuait d’amuser son âme puérile. Deux fois par an, depuis qu’ils
sont mariés, Mme d’Harpagon fait fondre tous les bouts de bougies
précieusement conservés par elle durant six mois, pour en refaire, avec
un moule, des espèces de chandelles traversées d’une mèche trempée dans
l’eau boriquée. Cette passion, cette science de l’économie, cette
sublime et médiocre avarice, lui inspirent des mesures plus incroyables;
elle taille, dans les chemises usées de M. d’Harpagon, dans les siennes
et celles de ses deux enfants, des mouchoirs qui peuvent encore faire de
l’usage; et, jusqu’à la fin de leur adolescence, elle avait obligé sa
fille Élise et son fils Cléante à faire leur toilette, non seulement
dans la même cuvette, mais dans la même eau. Élise et Cléante,
successivement, s’y lavaient d’abord le visage, puis les mains. Quand
ils lui faisaient remarquer que l’eau, venant du puits, par conséquent
ne coûtait rien: «C’est que vous ne réfléchissez pas, répliquait-elle:
la fille de chambre peut faire d’autre ouvrage, au lieu d’aller tirer un
second seau... Et puis, il y a la corde du puits: ça l’use!»
... Mme d’Harpagon, après un silence, déclara vertement:
--Des économies de bouts de chandelles? Si tout le monde, dans la
maison, en faisait autant que moi...
Elle n’ajouta rien, à cause de Marie Larchant, la cuisinière, qui
écoutait. Le visage de son mari s’assombrit. Il plia les épaules.
Pourquoi venait-on lui rappeler ses ennuis, ses embarras, lui gâter la
bonne matinée de chasse qu’il se promettait! Il serait bien temps, plus
tard, de penser à ce qui était arrivé, ce qui arriverait sans doute
encore!... Donc, il fit comme font les hommes en pareille circonstance.
Brusquement il tourna le dos, et s’en fut détacher Dora, la chienne.
Dora sauta de joie tout de suite, quand elle vit le maître avec son
fusil. C’était une bête qui ne s’occupait pas de l’avenir, une bête qui
ne possédait rien, comme toutes les bêtes, ne posséderait jamais rien,
ne se souciait point de perdre ce qu’elle n’avait jamais eu. Elle était
bien heureuse! Et elle avait bon caractère, elle n’embêtait pas les
gens... De nouveau M. d’Harpagon évoqua les traits sévères de Mme
d’Harpagon et sa phrase menaçante: «C’est vrai qu’elle est bien de la
famille, elle! se dit-il, songeant à cette lointaine parente qu’il avait
épousée. Elle tient de la première Élise; et moi, sans doute, du premier
Cléante...»
La chienne continuait de bondir autour de lui.
--Derrière, Dora! fit-il, en bougonnant.
Dora obéit. Elle savait son devoir, quand le maître portait le fusil à
la bretelle, avant d’entrer sur le terrain de chasse. M. d’Harpagon
ouvrit l’huissière, à côté de la porte charretière du clos, fit passer
la chienne après lui, referma cette porte, s’engagea dans le petit
chemin qui coupe à travers les vignes, gagna le village, qu’il lui
fallait traverser avant d’arriver au bois Levaut, puis à l’étang des
Vergeais. L’épagneule, qui s’était glissée en contrebande dans les
pampres roux, en ressortit toute ruisselante de la rosée retombée sur
elle, s’ébroua dans la soie de ses longs poils. A son tour, M.
d’Harpagon s’ébroua, moralement. Il ne pouvait garder longtemps une idée
importune. On verrait plus tard, on ne verrait peut-être jamais. En tout
cas, ce n’était pas pour aujourd’hui... Il se sentait les pieds bien
chauds dans ses vieilles bottes imperméables, le fusil était léger à son
épaule, il allait tuer un canard, une sarcelle, peut-être des
bécassines... C’est un vieil enfant, ça l’amusait d’être un vieil
enfant. Il marcha plus vite, scandant son pas au rythme d’une chanson
surannée, sournoisement polissonne, comme il les aimait:
Curé d’chez nous s’en allant à la chasse
Prit son chapeau, son fusil et son chien.
Il rencontra une vieille bécasse
Et la tira dans les environs du...
La même strophe, à partir de la dernière syllabe, peut revenir
indéfiniment. Et cela aussi est excellent pour ne plus penser à rien.
Il passa devant le café de la Mairie, sur la place, d’un air gai. Le
patron, M. Courageod, M. Lécuru, marchand de biens, et M. Joseph Meyer
causaient devant la porte, à demi cachés par la voiture de M. Lécuru, un
petit tapecu désuet, à haute capote de cuir, attelé d’un double poney
rustique, trapu, mais vif, du genre de ceux que prisent, à la campagne
et dans les petites villes, les bouchers, les boulangers, tous ceux
enfin qui ont le goût ou le besoin d’aller vite. M. Joseph Meyer n’est
pas du pays. Professeur de seconde au lycée Danton, à Paris, il s’est
fait mettre en congé afin de préparer, sur place, une thèse de doctorat
sur les classes agricoles en Bourgogne au XVIIe siècle. Ses revenus
personnels, assez considérables pour un universitaire, lui permettent
ces studieux loisirs. M. Lécuru venait de lui proposer de le conduire à
Saulieu, où il avait affaire, et où M. Meyer désirait consulter
certaines archives notariales. Il s’entendait fort bien avec M. Lécuru,
son propre père ayant été marchand de biens en Alsace, après 1870, puis
en Lorraine française avant de s’établir «dans les antiquités» à Paris.
Ainsi, par tradition de famille, il connaît bien le métier. Par
surcroît, de façon désintéressée, il apprécie ce genre d’hommes qui
peuvent fournir des renseignements directs, estimer la valeur d’une
terre, les ressources d’un pays, comme un meunier, de l’œil, le poids
d’un sac de blé, au plus juste.
--Il n’a pas l’air de s’en faire, le vieux, tout de même! fit Courageod.
--C’est un bon homme, répondit Lécuru, évasivement, un bien bon
homme!...
Courageod n’insista pas. Il savait que, depuis quinze ans, Lécuru
tendait tout doucement autour des Harpagon, un filet qu’il allait
ramener d’un seul coup, après-demain, demain peut-être; qu’il avait
hypothèque sur le château, le parc, les vignes, que le bois Levaut,
l’étang des Vergeais, c’est à lui, maintenant, rien qu’à lui, et qu’il
les a eus pour pas cher, oui, pour pas cher! Les bois, les marais, ça
n’intéresse pas les paysans, qui n’en veulent guère qu’aux terres de
culture, aux prairies. On ne lui avait pas fait concurrence. Mais enfin,
puisqu’il ne voulait point parler, M. Lécuru!... Courageod crut devoir
imiter sa réserve; il répéta:
--Un bon homme, un bien bon homme!...
Et comme le marchand de biens rentrait, tournant le dos tout
naturellement, dans le café, il fit comme lui. Il n’y eut que M. Joseph
Meyer, qui, dépassant tout exprès la voiture, se mettant bien en
évidence, salua, d’un coup de chapeau très poli, engageant. M.
d’Harpagon rendit ce salut avec sa courtoisie habituelle, mais sans
s’arrêter. Il n’aime pas les juifs: il les rend responsables de tous les
malheurs de la France, et des siens en particulier, sans trop savoir
pourquoi, n’ayant jamais eu affaire à eux. Ce vieil usurier de Lécuru,
dont il sentait les griffes dans sa chair, toujours plus profondément,
il est chrétien comme lui...
--Dites, monsieur Lécuru, interrogeait quelques minutes plus tard M.
Joseph Meyer, tandis que le petit cheval les emportait tous deux
vivement vers les collines morvandelles, est-ce que c’est vrai, ce qu’on
raconte?
--Ce qu’on raconte?... Quoi? répondit avec méfiance le gros homme, dont
le vent gonflait la blouse noire.
Il n’aime pas qu’on lui vienne parler des combinaisons qu’il a en train.
--... Que ce M. d’Harpagon, c’est un descendant de l’Harpagon de
Molière. Vous savez, l’Avare?
--On raconte ça comme ça dans le pays... Une légende, comme qui
dirait... Mais il n’en a jamais causé, comme de juste!
Avec ce regard de coin, sans rire, qu’ont les campagnards quand ils
croient dire quelque chose de bien malin, ou d’astucieux, le marchand de
biens ajouta:
--Allez le lui demander, pour un coup, si ça vous intéresse!
La légende locale ne mentait pas. Ce n’est point seulement d’après
l’_Aululaire_ de Plaute que Molière, l’agrandissant, en faisant un type
éternel, a créé le personnage de l’Avare. Il le dessina aussi d’après
nature. Il y eut, dans la société de son temps, un homme dont c’était le
portrait, et reconnaissable. Tallemant, dans ses _Historiettes_, nous en
laisse voir quelque chose... Cet homme-là ne s’appelait point Harpagon,
bien entendu, et vous ignorerez le véritable nom de celui qui, de nos
jours, est son héritier direct et infortuné. Ce sera le seul point, dans
ce récit où rien n’est imaginé, sur quoi l’on se sera permis quelque
dissimulation, assez nécessaire, vous en conviendrez.
--Si vous, qui êtes du pays, fils et petit-fils de gens qui ont connu le
père et les aïeux, vous n’osez rien lui demander, comment oserais-je
moi? soupira le professeur.
Sa voix exprimait un regret réel, un intérêt sincère. Combien les
phénomènes d’économie sociale qu’il entendait ressusciter dans sa
thèse--ce retour à la terre qui refit, des bourgeois habitant les villes
de Bourgogne, à la fin du XVIIe siècle, des paysans et des
vignerons--pâlissaient en comparaison de cette merveilleuse aventure! Un
descendant de l’Avare, du véritable et authentique Avare, retrouvé
vivant de nos jours, et, selon toute apparence, actuellement ruiné! Par
suite de quelles circonstances? Qu’était-il arrivé à cette famille
depuis trois siècles; comment avait-elle vécu, de quoi, qu’avait-elle
fait? Trois siècles, neuf générations d’hommes: un temps, pour peu qu’on
y songe, infiniment court. Et il avait suffi pour que, à la place de
l’opulent bourgeois de Paris, thésauriseur et usurier, apparût, dans la
même lignée, ce pauvre hobereau bourguignon, vieilli, usé, léger, à qui
un marchand de biens villageois, usurier campagnard, s’apprêtait
d’arracher tout ce qui restait sans doute de la fortune entassée par le
grand, le célèbre, le terrible aïeul! Et si courtois, si distingué, en
même temps qu’inoffensif! Moins qu’inoffensif: sans défense! M. Joseph
Meyer se sentait véritablement ému, d’une émotion toute désintéressée et
plus que littéraire: patriotique, en quelque sorte. Oui, patriotique! Le
petit professeur juif admirait en ce pauvre M. d’Harpagon le rejeton
d’un homme illustre, non seulement par son vice, mais par la peinture
immortelle qu’un dramaturge immortel en sut faire. Et plus encore! Il
admirait trois siècles de vie française, dans une famille vraiment
française: des goûts, des habitudes, des qualités, des défauts français.
Tout ce qu’il n’avait pas et qu’il ambitionnait naïvement, avec une
sorte de dévotion, de piété! Car si un puissant homme d’affaires juif,
parvenu à la fortune, cherche à s’assimiler à la véritable société
française par l’extérieur, les relations, les titres nobiliaires, la
façade enfin, un universitaire sémite, imprégné de sociologie,
d’histoire, de méthode historique, voit plus loin et plus profond,
jusqu’à l’intérieur. Et ce sont ces profondeurs secrètes, touchantes,
douloureuses, héroïques, ou même ridicules, qu’il découvre avec envie,
avec respect, comme un archéologue artiste, émerveillé devant le
fragment d’antique, brisé mais émouvant, que ses fouilles viennent de
sortir de terre.
--... C’est justement parce que vous n’êtes pas du pays, qu’il pourrait
vouloir causer, M. d’Harpagon, observa sentencieusement Lécuru. Vous
vous en irez dans quinze jours, dans un mois; il ne vous reverra plus,
vous ne raconterez pas ses histoires ici. Et il peut avoir besoin de
faire des confidences, cet homme!
--Vous croyez? fit ardemment M. Meyer.
En lui-même il songeait: «Ce serait trop de chance! En vérité, ce serait
trop de chance! Ça n’arrivera pas, je n’oserais l’espérer!...»
Le petit cheval avait gravi au pas la côte de Sausseaux. Arrivé à ce
que, en Bourgogne, on appelle «la balance», il reprit le trot vers
Saulieu. Pendant ce temps, M. d’Harpagon chassait...
* * * * *
Le petit chemin des cantonniers, qui borde la rigole, s’arrête court
devant l’étang des Vergeais, bloqué par des fagots de ronces affourchés
entre quatre bouts de branches plantées en croix. M. d’Harpagon prit son
fusil qu’il avait jusque-là porté sur l’épaule, à la bretelle, battit
les ronces avec le canon, posa le pied sur l’obstacle, le franchit avec
assez de légèreté pour un homme de son âge. Sa chienne le suivit, d’un
bond. Elle savait son métier, ses devoirs de chasse, les moindres
accidents de ce terrain où elle avait quêté tant de fois déjà; on
n’avait ni à la retenir ni à la lancer. Le long de la rigole, elle avait
marché bien sagement derrière le chasseur, le museau en l’air, sans
paraître remarquer les effluves d’un lièvre parfois tout proche, tapi
dans les broussailles, ou d’un couple de perdrix levées plus haut dans
les éteules, et qui attendaient le moment de regagner, en piétant, leur
première remise. Mais, la barrière passée, elle entra en chasse,
ardemment, avec une application frénétique. La tourbe souilla les taches
oranges et blanches de sa robe soyeuse, par instants on ne voyait plus
que le beau panache de sa queue, qui battait fiévreusement les herbes;
et les menthes froissées donnaient à l’air un peu fade du marais une
odeur assainie et fraîche, comme dans une chambre de malade aspergée
d’aromates. Bientôt elle se dégageait, bondissante, trempée, secouant
une gerbe de vapeur et d’eau pulvérisée, suivant sur la lisière de boue
détrempée, au bord de l’étang, une route inconcevable à l’esprit humain,
et qui changeait sans cesse. Ce sont des minutes que garde la mémoire
jusque dans leurs moindres aspects: une tige de roncier, tremblante, où
chaque goutte de rosée est un prisme, un arc-en-ciel en miniature; une
toile d’araignée humide, translucide, où cet arc-en-ciel s’élargit.
... Une bécassine se leva. Prudemment, M. d’Harpagon l’attendit au
second crochet. Comme détachée subitement des espaces aériens, d’une
chute directe, la tête la première, elle tomba. L’étang, sous les rayons
du soleil dilaté, expirant derrière les arbres de la rive occidentale,
brilla quelques moments de moires dorées, concentriques, barrées de
lignes noires. Puis l’oiseau ne fut plus rien qu’une tache sombre,
immobile, morte, à peine visible sur la placidité rétablie des eaux.
--Apporte, Dora, apporte!
La chienne n’avait pas attendu le commandement. D’une nage libre,
franche, les narines fumantes, tenant le gibier entre ses crocs sans
l’abîmer, déjà elle revenait sur la rive. M. d’Harpagon abattit encore
trois bécassines, en manqua d’autres, prit sa revanche sur une sarcelle.
Il se sentait incroyablement heureux, allègre, dégagé de tout souci, de
tous souvenirs, au-dessus du temps. Il s’élargissait; sa personne, sa
seule personne, emplissait la solitude, s’en emparait. Au-dessus de sa
tête, la grande bande coutumière des canards sauvages tournoyait, vaste
triangle insolent, sublime, hors de portée. Ceux-là ne peuvent être
surpris qu’à la hutte, en plein hiver, au matin; ou le soir à la tombée
de la nuit. Dès qu’un être humain apparaît sur les berges, avant le
premier coup de feu, leur république méfiante, obéissant à des chefs
expérimentés, jette son vol en plein ciel: si nombreux que, malgré la
hauteur où ils se maintenaient, d’un bruit fin, presque imperceptible,
l’air vibrait légèrement sous leurs ailes nerveuses. Un long sifflement
adouci crissait de leurs becs plats, ils communiquaient au paysage une
sorte d’activité farouche dont le cœur de M. d’Harpagon se sentit
étrangement exalté. Puis il songea avec irritation: «Sales bêtes! Elles
se moquent de moi!»
C’était l’enragement du chasseur outragé par la liberté dédaigneuse
d’une proie que ses yeux distinguent, mais qui demeure inaccessible. Il
pensa que, peut-être, un canard était resté dans les herbes de la rive.
C’est une chose qui arrive quelquefois: des jeunes, qui n’ont pas encore
appris les avantages de la discipline, et n’ont pas exécuté les ordres
de leurs chefs; des canes fatiguées ou qui ne peuvent renoncer à quitter
une couvée retardataire. Il entra résolument, confiant en
l’imperméabilité de ses lourdes bottes, dans l’eau noire, écartant les
joncs qui craquaient. Dora se précipita plus loin encore, impétueuse...
Un bruit d’ailes en tumulte, une large et belle ombre noire, suspendue;
l’éclair du fusil... Hourra! C’est un canard qui retombe, cette fois. Il
a l’aile cassée, il fuit à la nage, ses pattes largement palmées tracent
sur l’étang un double sillon, comme les deux palettes d’un petit vapeur,
d’un jouet d’enfant. Inutile de perdre encore sur lui une cartouche; M.
d’Harpagon sait bien que le plomb glisserait sur la trame serrée de ses
plumes, comme sur une cuirasse. Mais Dora suffit! Dora va l’avoir! Elle
a fait un saut magnifique, s’est ébrouée dans l’écume et la fange, et
gagne sur l’oiseau qui garde un silence dur, stoïque, pourtant
désespéré. Ah! c’est beau, ça, c’est beau, on vit!
... Tout à coup M. d’Harpagon s’entend interpeller, de la rive. C’est
Duruty, l’éclusier, son garde quand il était propriétaire de l’étang,
qui sert maintenant de garde à Lécuru, depuis que M. d’Harpagon a vendu
à Lécuru.
--Pardon, excuse, monsieur d’Harpagon, fait Duruty embarrassé...
--Qu’y a-t-il, mon bon? demande le chasseur avec une certaine
condescendance.
Il n’est pas encore parvenu à oublier que, quelques mois auparavant, ce
Duruty était «à lui».
--... Ça me fait peine de dire ça à Monsieur, continue le garde, mais
j’ai des ordres pour ne plus laisser chasser personne sur l’étang.
--Ces ordres ne sont pas pour moi, répond M. d’Harpagon. Quand j’ai cédé
l’étang à M. Lécuru, il m’a promis que j’y pourrais venir chasser, comme
auparavant, avec mon fils, même, en voisin...
--Il n’y a pas d’exception, monsieur d’Harpagon, il n’y a pas
d’exception!... C’est pas pour les canards, vous comprenez: mais M.
Lécuru a fait réempoissonner... Alors ça trouble les alevins, quand on
patauge dans l’eau...
Il y avait de la compassion dans la voix du garde. Il savait bien que ce
n’était pas une bonne raison, une raison raisonnable, une raison à
donner à quelqu’un qui connaît le gibier, et le poisson! M. d’Harpagon
comprit: lui-même il était devenu le poisson, le gibier de Lécuru. Les
mailles du piège se resserraient autour de lui. Lécuru l’avait «acheté»
tout doucement, poliment; il y avait mis des formes, il avait eu l’air
de lui rendre service. Mais à cette heure il sortait ses griffes, il
voulait l’embêter! L’embêter, c’était ça! Le forcer à s’en aller, à
vendre tout ce qui restait de la propriété hypothéquée, en lui ôtant
tout le plaisir qu’il avait à en garder les débris, s’obstinant à y
vivre.
De la poche de dos de son ciré, il retira les trois bécassines, la
sarcelle, les tendit à l’éclusier, poussa vers lui, du pied, le canard
pantelant que Dora venait de déposer à terre.
--Vous pouvez lui donner ma chasse, aussi, à M. Lécuru; j’étais sur ses
terres!
--Oh! non, monsieur d’Harpagon, non! c’est pour l’avenir ce que je vous
en dis, seulement pour l’avenir...
Mais M. d’Harpagon, supplicié, humilié, pourtant hautain, refusa de
reprendre son gibier. Et que cette insulte lui eût été faite par
l’intermédiaire de quelqu’un qui avait été de sa maison, d’un ancien
serviteur, fidèle, déférent jadis, la lui faisait paraître plus odieuse
encore, dégoûtante. Son cœur se gonflait, il avait envie de pleurer, de
crier des injures. Faisant basculer la culasse de son arme, il en retira
les cartouches, siffla sa chienne, s’éloigna à grands pas irrités.
Toujours abandonné, sans contrôle, à la minute présente, il se sentait
aussi désespéré qu’une seconde auparavant insouciant, joyeux, heureux de
vivre. Tel un écolier puni, il se disait: «C’est injuste! c’est injuste!
Pourquoi est-ce à moi, _à moi_, que ces choses arrivent? Je n’ai jamais
fait de mal à personne; et on m’en veut, on me persécute.»
Il songea d’abord à cette injustice, parce qu’il ne concevait point la
vie sans plaisirs, sans qu’il en pût jouir comme il en avait toujours
joui, par des amusements gentils, et, depuis sa maturité, tout à fait
innocents. Ce ne fut qu’un peu plus tard qu’il descendit plus
profondément dans l’horreur de sa situation: «Qu’est-ce que je vais
devenir?... Qu’est-ce que nous allons tous devenir?»
Il avait d’abord pensé à lui, ainsi qu’il est naturel: les hommes sont
les hommes; ils pensent d’abord à eux. Mais il aimait aussi les siens,
comme une partie de lui-même, seulement un peu plus éloignée. Et,
revenant à sa propre personne, à sa propre sensibilité par ce détour
même, pensant aux siens, il se représenta les reproches qu’ils ne
manqueraient pas de lui faire: car c’est ainsi que la plupart des hommes
prennent conscience de leur responsabilité.
A l’époque des lois sur la Séparation, il avait donné sa démission de
procureur au tribunal de Semur, se refusant à instrumenter contre le
clergé dans les inventaires de biens d’église, pour lesquels sa présence
eût été exigible. Ses opinions politiques, ses convictions religieuses,
lui en faisaient un devoir. Mais combien de fois depuis ce geste
héroïque, applaudi de toute la bonne société, Mme d’Harpagon l’en
avait-elle blâmé! C’est une femme qui sait compter et qui compte
toujours. Le traitement du magistrat, si modeste qu’il fût, n’était pas
à dédaigner. Dans les embarras où s’abîmait la famille, lui-même avait
trouvé bien souvent plus d’un motif de le regretter. Quand Mme
d’Harpagon l’accusait là-dessus de don-quichottisme, de niaiserie, il ne
voyait plus grand’chose à répondre. Le jour que l’on devrait quitter les
Vergeais, dont la vente suffirait à peine, ou tout juste, à couvrir les
hypothèques, que leur resterait-il? M. d’Harpagon en tremblait: rien,
moins que rien. Ce traitement, ç’aurait été le pain assuré; le pain sec,
mais du pain. Et, en demandant un poste dans la magistrature coloniale,
par exemple, on aurait pu l’améliorer. Le pauvre homme était assez
enclin à bâtir, dans sa détresse, de grands projets sur ce qu’il eût pu
faire, ne pouvait plus faire; du reste, vraisemblablement, n’eût jamais
fait... Ah! il avait eu tort, grand tort, il le reconnaissait: dans sa
situation ça avait été un luxe inutile, un luxe coupable d’obéir à sa
conscience, et aux suggestions, aux encouragements de ses amis. Ses
amis! Des gens comme lui, des imbéciles qui n’étaient plus à la page.
Son fils Cléante, sa fille même, et Mme d’Harpagon, le lui avaient plus
d’une fois corné aux oreilles!
Rien de plus cruel pour un brave homme, un honnête homme, que
d’envisager qu’il n’aurait point dû, après tout, se conduire selon ce
qu’il avait considéré comme l’honnêteté, le devoir, alors que plus de
circonspection, de prudence, eussent mieux fait l’affaire... Avec un
certificat médical, au moment des inventaires, il eût été si facile de
faire excuser son absence! Et il eût été assuré de la silencieuse
indulgence, de la complicité morale du procureur général, du garde des
sceaux lui-même: ils n’étaient pas si méchants, au bout du compte, ni
animés de sentiments malveillants à son égard; et c’étaient des
«politiques». Ça n’était pas leur intérêt, politiquement, que le nombre
des démissions se multipliât dans la magistrature...
M. d’Harpagon frémit d’évoquer l’avenir de son fils, de sa fille.
Cléante, plus léger, plus insouciant que lui-même, et dissipateur!
Dissipateur comme le fils du premier des Harpagon: singulières
alternances qui, des siècles écoulés, reproduisent des phénomènes si
étrangement semblables, font succéder des prodigues à des avares! Et bon
à rien. Croix de guerre, comme tous ceux qui ont fait la guerre, mais
n’ayant pu parvenir à dépasser le grade, insuffisant pour persévérer
dans la carrière militaire, de sous-officier; à cette heure, employé à
Paris dans une maison d’automobiles: la ressource de tous les jeunes
gens qui n’ont pas su encore se découvrir une vocation, une profession.
... Élise, l’aînée: âpre, dure, économe au fond comme sa mère,
voluptueuse pourtant, voluptueuse comme lui, M. d’Harpagon, l’avait été
jusqu’à sa pleine maturité, jusqu’après son mariage. Une fille à
laquelle il fallait l’amour, à laquelle il fallait un homme! Depuis bien
longtemps le curé des Vergeais, qui la confesse, qui la dirige, le lui
avait fait discrètement, mais clairement comprendre. Et elle avait
vingt-sept ans, vingt-sept ans! Et pas de dot, alors qu’il pressait de
la marier depuis des années! M. d’Harpagon s’applaudit qu’elle ne fût
point aux Vergeais. Il appréhendait son regard noir, excédé ou exaspéré,
la violence muette de ses attitudes, la fureur silencieuse de son corps
de vierge inassouvie. Avait-il été bien sage, toutefois, le mois
dernier, de la laisser partir pour Nice, où l’appelait Mme de Claris,
une amie opulente, trop opulente, et qui fréquente un monde assez
désordonné?... Voyons, voyons, il ne fallait pas s’inquiéter! Il y a une
limite aux embêtements! Élise était trop bien élevée, on pouvait compter
sur sa forte éducation religieuse. Et il y avait aussi son orgueil, ses
ambitions, son désir même de la fortune et du luxe: elles font rarement
fortune, les vierges imprudentes qui ne savent se garder! M. d’Harpagon,
en somme, se félicitait que sa fille ne fût point là, en ce moment
pénible: de plus en plus elle se montrait si nerveuse! Insupportable, en
vérité, insupportable! L’humeur de Mme d’Harpagon suffisait bien à
rendre la vie souvent intenable à son mari...
... Et quand M. d’Harpagon en fut là de ses méditations, il résolut de
ne rien dire à sa femme de l’humiliation qu’il venait de subir. A quoi
bon? Il aurait une scène. Encore une fois ce serait «de sa faute». Et
les scènes qu’il prévoyait pour l’heure de la catastrophe imminente et
finale n’en seraient diminuées ni dans leur nombre, ni dans leur
amertume. Il ne rapportait rien du marais? Eh bien! c’était que la
chasse n’avait pas été heureuse, voilà tout. On ne manquerait pas de lui
dire qu’il était un maladroit. Ceci lui serait désagréable, mais ça
valait encore mieux...
* * * * *
La mauvaise odeur du suif fondu traînait toujours, refroidie, dans la
buanderie, mais cette pièce était vide. Ouvrant la porte de la cuisine,
il demanda à Marie Larchant:
--Madame n’est pas là?
... On demande invariablement si les gens ne sont pas là quand on vient
de constater, de façon certaine, qu’ils n’y sont point. C’est une
manière de dire. M. d’Harpagon éclaircit pourtant sa question:
--Que fait Madame, Marie?
La cuisinière, d’un ton qui révélait quelque chose d’inusité, répondit:
--Madame ne fait rien!
--Vous dites? insista M. d’Harpagon, étonné à son tour.
--Madame avait fait venir Louis, le métayer, pour avoir du son, rapport
au cochon. Mais le courrier de quatre heures est arrivé, elle me l’a
pris des mains, elle n’a pas reçu Louis. C’est moi qui l’ai reçu.
--Il y avait une lettre de Mademoiselle, une lettre de Cléante?
interrogea M. d’Harpagon, angoissé déjà.
--Je ne crois point. Je connais bien l’écriture de Mademoiselle et de M.
Cléante, depuis le temps... Monsieur peut regarder lui-même: Madame a
jeté l’enveloppe dans le bac; elle y est toujours, j’ai rien brûlé.
M. d’Harpagon ramassa l’enveloppe. Elle portait le timbre de Nice. Il
crut reconnaître l’écriture de M. de Claris.
--Madame n’a rien dit?
--Elle a demandé Monsieur, qu’elle savait bien qu’il était parti. Elle a
dit que Monsieur n’est jamais là quand on a besoin de lui, et toujours
dans les jambes quand c’est autrement... Comme d’habitude, quoi. Et
c’est pas la seule qui dirait comme ça: toutes les femmes, de tous les
hommes. C’est pas ça qui doit faire de la peine à Monsieur.
--Mais elle n’a pas dit autre chose?
--Rien. Elle a monté l’escalier comme une folle, elle l’a redescendu,
elle l’a remonté. Tout le temps elle mettait la tête aux fenêtres, pour
voir si Monsieur rentrait. Pour l’heure, elle est dans sa chambre. Elle
doit avoir entendu Monsieur. Monsieur l’entend qui descend...
Mme d’Harpagon parut. Les yeux secs, mais le visage ravagé, impatient,
crispé. On ne savait quoi d’anéanti, de déchiré, d’affaissé dans le port
de sa taille, d’ordinaire impétueux, énergique.
--Tu as des nouvelles d’Élise, interrogea son mari. Elle... elle est
souffrante?
--Venez me parler! répondit-elle brièvement. Elle disait «vous» à M.
d’Harpagon, qui, de son côté, n’avait jamais pu s’accoutumer à lui
rendre cet élégant pluriel. Selon lui, cela faisait trop de manières
pour la campagne.
--Où?
--Dans le salon, n’importe où... Non, pas dans le salon,
corrigea-t-elle, considérant ses bottes fangeuses, vous saliriez tout.
Devant un événement qui l’agitait de manière si cruelle, Mme d’Harpagon
gardait le souci de l’ordre et de la propreté, qui sont aussi une
économie:
--Dans le parc, sous les châtaigniers, fit-elle.
Les cosses des châtaignes, gaulées, couvraient le sol, s’écrasant sous
les pieds lourds de M. d’Harpagon.
--Il est arrivé quelque chose à Élise, répéta-t-il, je vois bien qu’il
est arrivé quelque chose à Élise! Elle est malade... Elle... elle est
morte?
Sa femme eut une espèce de rire furieux.
--Ça vaudrait mieux! Entendez-vous, ça vaudrait mieux! Votre fille se
porte bien, parfaitement bien. On ne peut mieux! Lisez!
--C’est de Mme de Claris?
--Non, de son mari.
--En vérité? fit M. d’Harpagon. Pourquoi donc est-ce lui qui nous écrit,
non pas sa femme?
--Lisez, monsieur, lisez donc!