Le retour de madame Ronald à Paris causa un très vif plaisir à M. de
Limeray. Pendant les vingt mois qu’avait duré son absence, une
correspondance suivie avait donné à leurs relations un charmant
caractère d’intimité. Le «Prince» chercha tout de suite à deviner l’état
de cœur de son amie américaine. Il ne croyait pas à la durée d’un amour
malheureux chez une jolie femme, pas plus qu’à la durée des regrets chez
une femme aimant beaucoup la toilette. Il prétendait que les admirations
et les chiffons ont vite raison d’une passion ou d’un chagrin.
Cependant, à la première question qu’il fit sur le comte et la comtesse
Sant’Anna, le retrait du regard d’Hélène, la dureté de son accent, lui
prouvèrent qu’elle n’avait point recouvré sa belle indifférence
d’autrefois. Bien que cela bouleversât ses petites théories, il fut
charmé de voir qu’elle était capable d’un sentiment profond. Il eut
mille occasions de constater que l’oubli n’était pas encore venu pour
elle. De fait, le séjour d’Europe semblait être mauvais à madame Ronald.
Était-ce la distance moindre entre elle et Lelo, étaient-ce les lettres
dont Dora la persécutait? Quoi qu’elle fit, quoi qu’elle dît, sa pensée
demeurait tournée vers Rome.
Un soir, en revenant du théâtre, elle trouva sur sa toilette un grand
pli jaune portant le timbre d’Italie. Elle le prit, le palpa, et,
devinant ce qu’il contenait, elle l’ouvrit avec des doigts nerveux.
C’était bien cela!... Deux photographies! celles du comte et de la
comtesse Sant’Anna! Elle les rejeta vivement, et elles allèrent s’étaler
sur ses brosses. Mais le mal était fait, le choc reçu: son regard avait
rencontré la figure de Lelo, et elle en avait été touchée au cœur. Comme
subitement gênée par la présence de sa femme de chambre, elle l’envoya
se coucher. Restée seule, elle reprit le portrait de Dora, l’examina
avec une fiévreuse curiosité. La jeune femme, en grand appareil de
soirée, paraissait tout à fait jolie. Ses traits étaient moins aigus,
son expression plus douce.
--Elle est bien capable d’avoir embelli! dit madame Ronald à haute
voix.--Elle est capable de tout! ajouta-t-elle avec une colère presque
comique, en lançant la photographie loin d’elle.
Hélène se mit ensuite à tourner dans sa chambre. Elle commença sa
toilette de nuit, revint s’asseoir devant son miroir, brossa
indéfiniment ses cheveux, les releva coquettement sur le sommet de la
tête, résistant au désir de jeter un second coup d’œil sur l’autre
portrait qui était là. A la fin, n’y tenant plus, elle le saisit
brusquement, et, les lèvres serrées, la physionomie dure, elle le
regarda un instant.
--Flatté! retouché! fit-elle avec une inflexion de dédain.
La photographie n’est pas artistique, mais elle est scientifiquement
brutale et vraie. La lumière est implacable. Elle saisit les traits et
l’âme de l’individu. Elle peut révéler la pensée criminelle, aussi bien
que la maladie cachée. Nous ne savons pas encore lire ses révélations.
Sur ce morceau de carton que tenait Hélène, la belle tête italienne de
Sant’Anna se détachait avec une extrême vigueur. Il était vivant; il la
regardait comme il l’avait souvent regardée à Lucerne, à Ouchy: sous le
magnétisme de sa caresse, le visage de la jeune femme se radoucit,
revêtit un air de tendresse qu’il n’avait jamais eu.
Par une de ces ironies qui semblent voulues et donnent quelquefois à nos
destinées un caractère de comédie, il se trouva que, le matin même, M.
Ronald avait acheté une loupe, assurant qu’à Paris elles sont plus
parfaites qu’ailleurs. Il était venu la montrer à sa femme et l’avait
oubliée sur la toilette; elle y était encore. Hélène, curieusement
inspirée, la prit pour examiner la photographie de Lelo. Alors son cœur
se mit à battre violemment. Elle les voyait tout proches, les yeux
merveilleusement enchâssés, le nez finement modelé, les lèvres d’un
dessin si pur. Et, dans les prunelles, il y avait cette chaude lumière
qui est le reflet même de l’âme latine; sur la bouche sensuelle flottait
un sourire, quelque chose de tendre, un désir peut-être. L’illusion de
la vie lui vint si foudroyante qu’elle laissa échapper la loupe. Elle se
leva toute pâle, tremblant de la tête aux pieds, et, sous l’impulsion
d’un remords, d’une souffrance aiguë, elle jeta le portrait dans la
cheminée où pétillait une flambée de bois. Il tomba tout droit, la face
vers elle. Le feu ne le saisit que lentement, comme à regret; sous
l’action combinée des acides et de la chaleur, le visage fixé sur le
papier parut s’animer; du milieu des flammes, les yeux la regardaient,
la bouche lui souriait. Hélène en demeura glacée d’horreur. Elle suivit,
avec des prunelles dilatées par l’angoisse, les progrès de son
auto-da-fé. Quand l’image de Sant’Anna ne fut plus qu’une légère cendre
grise, elle passa son mouchoir sur son front, humide d’une sueur de
cauchemar.
--C’est affreux, affreux! dit-elle tout haut.
En elle-même elle ajouta:
«Il y a peut-être bien quelques parcelles de vie humaine dans une
photographie...»
Ce petit incident troubla l’âme d’Hélène plus profondément que rien
n’avait pu le faire depuis vingt mois. Elle fut tout à coup reprise de
cette nostalgie des choses irréalisables qui donne le dégoût des
plaisirs, des affections simples, de la vie même, et qui est plus
difficile à supporter qu’une douleur franche.
Et puis le comte et la comtesse Sant’Anna la pressaient de venir à Rome.
De là-bas une force attirante semblait agir sur toutes les fibres de son
cœur. Le désir insidieux de voir Dora dans son rôle de grande dame, et
de la réconcilier avec son oncle, s’était emparé d’Hélène et menaçait
d’avoir raison de sa volonté.
Le bonheur et la guérison arrivent souvent de manière aussi imprévue que
le malheur et la maladie. Un matin, en lisant le _New York Herald_, les
yeux d’Hélène tombèrent sur l’annonce d’une conférence qui serait
donnée, l’après-midi même, à la Bodinière, par le brahmine Cetteradji,
sur «l’influence des Maîtres disparus». L’Hindou devait être présenté
par Jules Bois, le grand-prêtre français de l’occultisme, dont le nom
est bien connu aux États-Unis. La curiosité de la femme américaine peut
être considérée comme une véritable force: son esprit, avide de lumière,
d’espace, de savoir, cherche sans cesse du nouveau. Nulle part peut-être
autant qu’en Amérique on ne s’occupe des sciences psychiques; madame
Ronald s’y intéressait avec passion. De plus, à New-York, à
Philadelphie, à Boston, le bouddhisme est en grande faveur. Çakya-Mouni
a des adoratrices; Bouddha, symbole de paix et de repos, se rencontre
aujourd’hui, par un contraste piquant, et comme une leçon peut-être,
chez les femmes les plus actives, les plus remuantes de l’univers.
Une conférence d’un brahmine! Cette friandise intellectuelle ne pouvait
que tenter Hélène. Elle envoya immédiatement un mot à une de ses amies
pour l’inviter à y venir avec elle. Celle-ci ayant accepté, les deux
Américaines se rendirent à la Bodinière et furent assez heureuses pour
trouver des fauteuils que l’on venait de rapporter au bureau. La petite
salle se remplit d’un public très spécial, pas brillant, pas élégant,
mais très intéressant. Il y avait là des hommes graves à crânes pointus,
des prêtres, des pasteurs protestants, des femmes ayant dépassé la
trentaine, vêtues à faire crier, avec des visages de névrosées, des yeux
inquiets, des physionomies ardentes. Dans ce milieu de cérébrales, se
distinguaient les visages paisibles et froids d’une demi-douzaine
d’Américaines, jolies et bien habillées.
Et, sur la petite scène où se sont succédé tant de spectacles divers,
parut le prêtre de Brahma, une figure jeune et majestueuse, encadrée par
Jules Bois et un interprète. Cetteradji portait une robe de fine soie
blanche, avec une espèce d’étole posée en travers, nouée à gauche, dont
ses doigts bruns tenaient les bouts. Le gracieux turban de l’Inde,
croisé au-dessus du front, était placé comme une mitre sur ses cheveux
noirs un peu longs. Son teint avait la chaude coloration de
l’Extrême-Orient. Son visage aux larges pommettes, aux traits lourds,
eût semblé commun, s’il n’eût été transfiguré par des yeux pleins de feu
mystique. Toute sa personne donnait une impression de force, de pureté,
de douceur. Il promena, un moment, son regard lumineux sur l’auditoire,
comme s’il eût voulu en prendre possession. Ce regard fit courir un
léger frémissement chez les spectateurs, plus marqué chez les
spectatrices. Puis, la communication psychique établie, Cetteradji, dans
un anglais que l’accent hindou rendait singulièrement harmonieux, parla
des «Maîtres disparus», de Platon, d’Aristote, de Bouddha, du Christ. Il
affirma qu’ils n’avaient point quitté notre planète, qu’ils étaient
autour de nous, dans l’éther où vivent les esprits, les grands
invisibles, qu’ils avaient une action constante sur notre progrès, sur
notre civilisation. Il assura, de plus, qu’il avait eu des preuves
tangibles de leur présence et qu’il existait entre eux et nous des
moyens de communication. A ces mots, tous les yeux suspendus à ses
lèvres prirent une expression de religieuse attente. Le silence devint
sensible. On espérait apprendre les paroles magiques qui ouvrent les
portes de l’au-delà. Hélas! le brahmine se déroba comme tous les autres,
mais il le fit avec une habileté particulière. Il déclara que, pour
entrer en communication avec les Maîtres, il fallait avoir atteint, par
des incarnations successives, un haut degré de spiritualité. Alors
s’éleva de l’assemblée ce soupir pathétique qui sort de la poitrine de
l’humanité après chacune de ses espérances trompées. Afin d’adoucir la
déception, Cetteradji ajouta que, par une vie très pure, une aspiration
perpétuelle vers le bien, on pouvait cependant attirer vers soi les
esprits supérieurs.
Bien que la traduction en français de chacune des phrases anglaises eût
un peu gâté cette conférence pour madame Ronald, elle fut affectée très
fortement par ce magnétisme d’apôtre que possédait le brahmine. Il ne
lui avait rien appris de nouveau: mais, soit par un effet de son
imagination, soit par une véritable action psychique, sa parole lui
avait fait un bien extraordinaire. Son discours terminé, Cetteradji
annonça qu’il recevrait chez lui, 4, rue Boccador, les personnes qui
auraient des questions à lui poser.
Alors Jules Bois, se levant, ajouta quelques mots, de cette voix
onctueuse qu’il s’est faite. Il dit que nous avions besoin des forces
psychiques pour réagir contre le mal envahissant, contre les ténèbres du
matérialisme: il espérait qu’un grand nombre de personnes iraient
demander au brahmine le secours de ses prières, de sa volonté
supérieure, et recevoir de lui l’impulsion nécessaire pour marcher sans
défaillance vers la lumière.
Tout cela fut très joliment débité, sur le mode mineur, avec un air
suffisamment mystique. Mais, après la parole ardente, convaincue, du
prêtre hindou, la parole laïque de Jules Bois parut décolorée, sans
relief. De plus, l’apôtre français de l’occultisme, avec ses vêtements
étriqués d’Européen, faisait assez pauvre figure à côté du blanc
brahmine à la robe de soie.
Madame Ronald aperçut tout de suite la cause de cette infériorité:
--Décidément, dit-elle à son amie, on ne peut pas parler de ces choses
avec une barbe de mondain et une redingote. Il faudrait avoir la figure
rasée, une robe, un vêtement qui drape... des ailes, même!
--Oh! je l’ai toujours dit, répliqua madame Carrington, qui adorait la
toilette, le costume est la moitié de l’individu.
--Tout, quelquefois! déclara Hélène, avec son joli ton de philosophe.