L’amour avait donné à la vie de madame Ronald, aussi bien qu’à celle de
Dora, une autre direction, et les vingt mois écoulés furent également
pour elle une période de grande activité.
Son changement de religion avait mis en émoi toute la société de
New-York. La présidente des _Colonial Dames_ abandonnant cette élégante
Église épiscopale d’Amérique pour se faire catholique romaine! C’était
outrageant. On fut assez libéral pour ne pas lui retirer ses honneurs,
mais sa conversion choquait d’autant plus qu’aux États-Unis le
catholicisme est généralement considéré comme la religion des Irlandais
et des pauvres. La vanité lui est un obstacle formidable. Le jour où
quelques converties de première classe le mettront à la mode, il sera
bien près d’avoir gagné la bataille. En attendant, il semble faire
d’assez rapides progrès. Prendra-t-il définitivement racine? Les
croyances sont comme les germes: le sol où elles tombent les nourrit ou
les tue. Si le catholicisme vit aux États-Unis, il y aura son évolution,
il s’y développera comme il s’était développé dans l’âme de madame
Ronald. Le cerveau américain sera le creuset d’où il sortira purifié de
ses scories. Il deviendra plus viril et plus sain, moins sensuel et
moins mystique. Il acceptera les découvertes de la science comme des
révélations, reconnaîtra les forces psychiques et naturelles qui font
les miracles. Il pratiquera, non plus la charité qui humilie, mais la
fraternité qui relève. Il enseignera décidément à l’homme sa vraie
mission, son rôle d’artiste et d’ouvrier dans l’œuvre universelle. Il
deviendra cela, ou il demeurera l’apanage des Irlandais, des petits et
des ignorants. Du reste, le catholicisme, intangible dans son essence, a
autant de caractères qu’il y a de peuples et de races. En Angleterre, il
est rigide, simple et mâle; en Espagne, sensuel, sauvage et fanatique;
en Italie, faible et superstitieux; en France, sentimental et
idéaliste... On peut dire qu’il a son corps dans la race saxonne, son
âme dans la race latine et qu’il aura probablement son esprit en
Amérique.
Dès son retour, Hélène fut interviewée, assaillie de questions. Elle eut
de furieux assauts à soutenir. Ses amies s’étonnèrent qu’elle eût
embrassé une religion faite de superstitions grossières. Elle leur
répondit, de son ton le plus absolu, qu’elles parlaient de ce qu’elles
ne connaissaient pas, qu’il y a un catholicisme inférieur et un
catholicisme supérieur,--où avait-elle pris cela, bon Dieu!--et que ce
dernier, le sien, était une religion très avancée, la religion de
l’avenir. Elle montra triomphalement la logique, l’enchaînement des
dogmes symboliques, sortant de la légende de l’Éden, et la poésie, la
spiritualité du culte. Elle déclara, enfin, qu’elle aimait mieux
appartenir à une Église ayant un chef visible, attendu qu’un corps avec
une tête, même imparfaite, est préférable à un corps sans tête. Dans sa
bizarre apologie, elle mit cette ardeur caractéristique que l’Américaine
emploie à propager une idée. Elle ne se douta pas un instant qu’elle
nageait en pleine hérésie. L’abbé de Rovel eût été à la fois émerveillé
et horrifié de voir comment la lettre du catéchisme s’était développée
dans ce cerveau de Transatlantique.
Mademoiselle Beauchamp éprouva un très grand chagrin de ce qu’elle
appelait la folie de sa nièce. Elle en accusait le séjour au couvent de
l’Assomption. Elle ne fit jamais aucun reproche, pas même la plus légère
allusion; cette réserve seule montrait combien le sujet lui était
pénible. Hélène, s’étant invitée à déjeuner chez elle un vendredi, on
lui servit des aliments maigres. La jeune femme ne put s’empêcher
d’admirer le sentiment du devoir dont témoignait cette attention.
--Un bon point pour vous, tante Sophie!... dit-elle en souriant. Vous
mériteriez de devenir catholique.
--Merci! répondit la vieille fille en se redressant de toute sa hauteur
physique et morale.--La religion de mes parents me suffit; elle a fait
plusieurs générations d’honnêtes gens.
Madame Ronald trouva dans sa foi nouvelle, non pas la paix complète
qu’elle avait espérée, mais des joies très douces et une croissante
satisfaction intérieure: son âme s’affina, se nuança d’une façon
merveilleuse; elle resta incapable, cependant, de ces grands coups
d’ailes qui rompent à jamais les liens terrestres. Hélène eut le bonheur
de rencontrer parmi les prêtres de Saint-Patrick, sa paroisse, un
Américain d’origine irlandaise sur qui semblait être tombé le manteau du
cardinal Manning, un homme qui aimait l’humanité pour elle-même. Le père
O’Neill sut tourner le cœur et l’esprit de la nouvelle convertie vers
les malheureux. Sous son inspiration, madame Ronald mit en pratique le
principe de cette assistance mutuelle qui est la forme élevée de la
charité. Elle se livra à un véritable sauvetage matériel et moral
d’êtres humains; elle y trouva un intérêt--_an excitement_--de plus en
plus vif, et des jouissances qui lui firent mépriser toutes les autres.
Au lieu de cette fameuse ligue contre le luxe qu’elle avait rêvé un jour
de créer, elle fonda une ligue contre le vice, la saleté, la laideur, la
maladie. Elle enrôla comme apôtres des jeunes filles, des jeunes gens,
des millionnaires, demandant aux uns de l’argent, aux autres leur
concours actif. Personne n’eut jamais le courage de lui rien refuser. Sa
beauté, son charme, ne lui valurent plus seulement d’inutiles
admirations, mais des dons magnifiques, qui vinrent alimenter des œuvres
humanitaires. En vingt mois, elle fit un bien considérable. Elle acquit
un pouvoir tel que plusieurs de ses bonnes amies l’accusèrent de mettre
la charité au service de la coquetterie.
Cette vie nouvelle l’arracha forcément aux souvenirs dangereux, sans la
guérir de l’amour qu’elle avait rapporté d’Europe. Il semblait
inexpugnable: les forces réunies de la religion et de la charité avaient
été impuissantes à le chasser de son cœur. Quand elle recevait une
lettre de Rome, elle demeurait troublée pendant des semaines entières.
Dora, naguère, avait l’habitude de lui tout raconter: elle continuait,
sans y être encouragée, pourtant. Le nom de Lelo revenait à chaque page,
et ce nom n’avait pas perdu son pouvoir occulte sur madame Ronald. Lelo!
deux syllabes! quatre menus caractères, noirs sur blanc! A les voir, les
mouvements de son cœur s’accéléraient, son visage se colorait, les coins
de ses lèvres frémissaient. Comme un fer chaud sur l’encre sympathique,
ce petit mot ravivait en sa mémoire les traits du comte Sant’Anna, le
son de sa voix, et la rejetait toute vive dans ce joli rêve de Lucerne
et d’Ouchy qui avait gardé la séduction de l’irréel. Elle s’apercevait,
alors, avec colère, qu’elle n’avait point recouvré sa liberté. Elle
redoutait et désirait l’arrivée de ces lettres. Elle les parcourait
d’abord hâtivement, comme si elles l’eussent brûlée, puis les relisait.
Toutes contenaient quelque message de Lelo, des paroles aimables,
affectueuses, qui parfois lui semblaient ironiques et perfides, et lui
donnaient une envie folle de se venger. Quand Dora laissait deviner
quelques-unes de ses désillusions, elle éprouvait un mesquin plaisir
qui, en lui montrant son infériorité, la rendait honteuse d’elle-même.
Pendant ces crises, qui étaient autant de rechutes douloureuses, sa vie
si brillante, si bien remplie, lui paraissait morne et vide. Un immense
découragement s’emparait d’elle. «A quoi bon? à quoi bon?» Ce cri de
lassitude lui venait sans cesse aux lèvres. Elle ne sentait plus même la
répercussion de la joie qu’elle créait, sa pensée se détournait des
malheureux et, comme d’eux-mêmes, ses yeux allaient au tableau de Willie
Grey, _la Folie de Titania_, qu’elle avait placé dans son cabinet de
toilette. Et ce n’était pas la piètre figure de l’âne qu’elle regardait,
mais le visage transfiguré de la pauvre amoureuse. Elle aurait voulu
aimer ainsi, avec ivresse, avec aveuglement. Ces défaillances
d’honnêteté n’avaient chez elle que la durée d’un désir instinctif; elle
se ressaisissait aussitôt et remerciait sincèrement la Providence, qui
n’avait pas permis qu’elle succombât à cette horrible tentation d’Ouchy.
Pendant ces heures mauvaises, Hélène se pressait désespérément contre
son mari. Et c’était sa bonté, sa supériorité morale, sa beauté physique
qui l’aidaient le plus efficacement à chasser l’image de Sant’Anna. Elle
se rappelait avec orgueil la petite scène de Monte-Carlo, la manière
virile dont il avait châtié l’insolence de son admirateur. Elle revoyait
sa haute taille, ses yeux fulgurants. Ah! c’était bien un homme,
celui-là! Elle aimait à se rappeler la sensation de sécurité qu’elle
avait eue, en reprenant son bras, après tant de mois de séparation. La
pensée qu’elle n’était pas la femme impeccable qu’il croyait la rendait
plus humble. Elle se montrait moins exigeante, moins tyrannique avec lui
et respectait mieux son travail. Quand il venait, suivant son habitude,
s’asseoir à côté de sa merveilleuse table de toilette et causer avec
elle avant le dîner, l’esprit d’Hélène ne s’égarait plus comme autrefois
sur des riens, elle le suivait d’aussi près que possible.
D’intéressantes discussions s’engageaient entre eux. Elle ne manquait
aucune occasion de lui prouver que son catholicisme supérieur,--celui
dont elle pouvait revendiquer la découverte,--était d’accord avec la
science. Elle le faisait d’une manière triomphante, ingénieuse, qui
amusait infiniment M. Ronald. Et, à chaque instant, elle ramenait son
mari sur le sujet de l’amour. Elle se plaisait à l’entendre affirmer
qu’il est une des forces de la nature, qu’il agit sur les êtres à la
façon de la lumière. Alors elle interrompait sa toilette, demeurait
immobile, le peigne ou la houppe à la main, ses beaux yeux bruns fixés
sur lui, et, avec une attention passionnée, elle l’écoutait développer
sa conception de la vie, de l’univers, sa philosophie scientifique, la
seule capable d’arriver à la vérité, et, en l’entendant, la conscience
qu’elle n’était qu’un acte vivant d’une volonté divine, lui venait plus
nette, et cette conscience lui communiquait une paix que rien ne pouvait
lui donner.
Quant à M. Ronald, il éprouvait pour sa femme cette tendresse éperdue
que l’on a pour ceux qui ont failli vous être enlevés. Sans s’expliquer
pourquoi, par une sorte d’intuition rétrospective sans doute, il
s’étonnait souvent de la voir là à ses côtés, et frissonnait à la pensée
qu’elle aurait pu ne plus y être. Il attribuait son changement, un
changement qui le ravissait, à sa nouvelle religion, et, par
reconnaissance, il l’accompagnait, de temps à autre, à Saint-Patrick ou
à Saint-Léon. La Providence amène souvent certains résultats avec des
éléments contraires, comme si elle avait un plaisir d’artiste à créer et
à vaincre les difficultés. Et ainsi, tout ce qui semblait devoir séparer
Hélène et son mari avait rendu leur union plus étroite et plus profonde.
Cependant, comme l’avait dit Dora au marquis Verga, M. Ronald avait été
envoyé à Paris pour représenter les États-Unis au Congrès international
de chimie. Sa femme l’avait accompagné; tous deux se trouvaient de
nouveau installés à l’Hôtel Castiglione.
Le climat et l’air peuvent réveiller d’anciens germes de fièvre; la vue
des lieux associés à un amour ou à un chagrin peut raviver cruellement
l’un ou l’autre. Et madame Ronald s’en aperçut bien vite. La première
fois qu’elle se retrouva dans la rue de Rivoli, au point précis où le
comte Sant’Anna était survenu derrière elle, une vague d’émotion
soudaine colora son visage, précipita les battements de son cœur. Par un
phénomène psychologique entièrement subjectif, elle crut sentir la
présence de Lelo et, comme poussée par une force irrésistible, elle
refit le même chemin, s’aventura dans cette avenue Gabriel de dangereuse
mémoire. A un certain endroit, elle eut l’illusion que le jeune homme
était là tout près, tout près. Alors, elle redressa la tête, elle serra
ses lèvres, avec un instinctif mouvement de dignité et de révolte. Elle
marcha dans la curieuse atmosphère créée par son imagination, elle se
revit telle qu’elle était en ce jour qui devait marquer sa vie d’une
marque indélébile: elle avait un chapeau garni de roses pâles, un
costume beige clair; il faisait un temps splendide, il y avait dans
l’air un parfum délicieux de fleurs et de verdure; elle cheminait
gaiement, le cœur léger, sans souci, sans pressentiment... «Non, pas
plus que n’en a cette pauvre araignée de Madagascar, dont l’homme va
s’approprier la substance et la liberté!» se dit-elle avec amertume,
tirant sa comparaison imprévue d’un article de magazine qu’elle venait
de lire.--Cette promenade à pied, qui avait pour but apparent une visite
à madame Revins, devait, en réalité, amener le mariage de Dora, le
malheur de Jack Ascott, son épreuve douloureuse à elle, sa conversion au
catholicisme... Sa conversion! Ce souvenir fut comme un trait de lumière
dans son âme troublée; sa figure se détendit subitement, puis le désir
lui vint de revoir le couvent de l’Assomption. Un coupé de remise
descendait à vide les Champs-Elysées: elle l’arrêta, se fit conduire
chez Lachaume, acheta des azalées, une énorme brassée de roses, et, une
heure plus tard, elle arrivait au pensionnat avec sa riche offrande de
fleurs.
La supérieure, agréablement surprise, la reçut, les bras et le cœur
aussi largement ouverts que le permettait son austérité. Après une assez
longue causerie, la jeune femme exprima le désir de parer elle-même la
chapelle, comme autrefois. Mère Émilie y consentit volontiers et lui
donna une sœur pour l’aider.
Hélène éprouva une vive émotion en pénétrant dans ce sanctuaire où elle
était devenue catholique romaine. Et comme elle était changée! Tout en
allant et venant autour de l’autel à pas assourdis, elle se rappela son
irrévérence de protestante. Cette petite porte d’or du tabernacle,
qu’elle eût jadis ouverte hardiment, lui inspirait maintenant une
vénération mêlée de crainte; pour rien au monde, elle n’eût osé y
toucher. Et tout en effleurant la nappe de lin, en maniant les vases et
les chandeliers, elle sentit au bout de ses doigts de croyante une sorte
de fluide, qui semblait la mettre en communication avec l’âme de ces
choses bénites et lui en rendre le contact pénétrant et doux. Son
travail terminé, elle s’agenouilla au pied de l’autel qu’elle venait
d’orner comme pour un jour de fête. Avec sa lucidité d’intellectuelle,
elle se rendit compte de la transformation qui s’était accomplie en
elle, de sa vision intérieure agrandie, de la spiritualité qu’elle avait
acquise: elle s’en félicita. Comme à la majorité de ses compatriotes, le
progrès, le développement des facultés, lui paraissaient des choses
désirables entre toutes. Avec une conviction profonde, une confiance
touchante, elle murmura:
--_In the end all will be well!_
«A la fin, tout sera bien!...» Cet acte de foi, le plus simple et le
plus haut qui puisse sortir de l’esprit de l’homme, qui vient
naturellement aux lèvres de l’Américain, se formula de nouveau, avec
plus de netteté encore, dans la pensée de madame Ronald:
--_In the end all will be well!_ répéta-t-elle d’une voix ferme en se
relevant.