Rue Boccador, 4!... Pendant toute la soirée, cette adresse du brahmine
se répéta dans le cerveau d’Hélène, et, tout à coup, lui vint une idée
bizarre. Cetteradji avait certainement un pouvoir psychique supérieur:
elle l’avait senti; en l’écoutant, elle avait éprouvé quelque chose de
pareil à cette chaleur spirituelle que la parole du Christ produisait
dans le cœur des disciples. Pourquoi n’irait-elle pas lui demander son
aide comme l’avait conseillé Jules Bois? Au moyen de la suggestion, il
saurait peut-être effacer cette figure de Sant’Anna qui s’était si
profondément imprimée dans son âme et qui, à chaque instant, malgré sa
volonté, reparaissait triomphante. L’hésitation n’est jamais longue chez
l’Américaine: oui, elle essayerait de la suggestion; c’était une
expérience à faire.
Le lendemain, madame Ronald, avec une petite fièvre d’émotion, se rendit
rue Boccador. Elle y fut avant deux heures, avec l’espoir de passer la
première. Deux messieurs l’avaient précédée: l’un était un clergyman,
l’autre un homme du monde d’un certain âge. Celui-ci l’examina avec une
curiosité qui la fit légèrement rougir. Afin d’engager la conversation,
il offrit de lui céder son tour. Elle accepta, mais d’un air distant qui
l’obligea d’en rester là. En attendant, elle essaya de préparer son
entrée en matière. Qu’allait-elle dire? Elle n’en savait rien. Grand
Dieu! ce serait plus terrible encore que la confession!... Quelle idée
folle et ridicule elle avait eue! Elle fut tentée de s’enfuir; la
présence seule de ses compagnons la retint.
A deux heures précises, la porte de droite fut ouverte par un Hindou en
robe et en turban de couleur sombre. Hélène se leva, plus morte que
vive. D’un geste, le serviteur l’invita à le suivre. Il lui fit
traverser une seconde pièce et l’introduisit dans un grand salon, au
moment même où Cetteradji y entrait. Après une sorte de prosternement
devant son maître, il se retira, de son pas silencieux d’Oriental. Le
brahmine, ayant salué sa visiteuse d’une inclination de tête un peu
raide, un peu hautaine, lui indiqua un siège et s’assit dans un fauteuil
à haut dossier, près d’une table couverte de papiers, au milieu desquels
on distinguait des parchemins roulés et jaunis.
Un roi n’eût pas impressionné Hélène autant que cette blanche figure
hiératique du prêtre hindou. Il lui parut encore plus imposant ici que
sur la scène de la Bodinière, et tellement au-dessus des autres hommes,
des passions humaines, qu’en présence d’un pareil personnage son amour
douloureux lui sembla tout à coup puéril et ridicule. Elle n’oserait
jamais lui en parler. Il fallait dire quelque chose, pourtant! Son
habitude du monde lui vint en aide.
--J’ai assisté hier à votre conférence, commença-t-elle d’une voix
troublée par les battements de son cœur.--Elle m’a vivement
intéressée... Je suis Américaine; à New-York, nous nous occupons
beaucoup des phénomènes psychiques... Malheureusement, ils prêtent à
l’imposture. Nous avons souvent été dupés par d’habiles
prestidigitateurs... Je voudrais savoir si le magnétisme, la suggestion,
l’hypnotisme, sont des forces naturelles ou surnaturelles.
Hélène avait pris, à la manière des femmes, un long détour pour arriver
au sujet brûlant.
--Ce sont des forces naturelles,--répliqua le brahmine sans hésiter,--et
les plus nobles de l’homme, mais dont le développement n’est pas facile.
Pour devenir un vrai magnétiseur, il faut mener une vie très pure, avoir
une santé parfaite et entraîner constamment sa volonté. Tous les prêtres
ont plus ou moins, sans s’en douter, le pouvoir de la suggestion: c’est
même là le secret de leur influence. Les saints, eux, l’ont possédé à un
très haut degré, et c’est au moyen de cette force qu’ils ont guéri l’âme
et le corps, fait des miracles.
--Oui, oui, ce doit être cela! dit vivement madame Ronald.--Hier, en
vous écoutant, j’étais comme soulevée intérieurement et prise d’un désir
de bien.
Il y eut un rayonnement de joie dans les yeux du prêtre.
--Je suis heureux que ma parole ait eu cet effet sur vous!
--J’ai senti que vous aviez un pouvoir de maître et, comme l’a conseillé
M. Jules Bois, je suis venue vous prier de m’aider...
--En quoi?
Hélène rougit; ses yeux exprimèrent la détresse; ses lèvres se
contractèrent. Oh! si elle avait pu fuir...
--Parlez! fit le brahmine avec une douceur impérieuse.
--Eh bien... voici... Je voudrais guérir d’un amour qui gâte ma vie, qui
me rend mauvaise, qui est très douloureux enfin,--acheva madame Ronald
avec une brusquerie nerveuse qui trahissait sa souffrance.--J’ai pensé
que vous pourriez m’aider. Cela vous paraît étrange, peut-être...
Puis, regardant anxieusement le brahmine:
--J’espère que vous ne me croyez pas folle?
--Je vous crois très sage, au contraire! répondit gravement Cetteradji.
--Ah! tant mieux! fit la jeune femme avec un soupir de
soulagement.--Voyez-vous, je sais que l’amour n’est pas autre chose
qu’un fluide comme la lumière, une sorte d’éther.
--Vous savez cela, vous! s’écria le prêtre, avec un sursaut d’étonnement
qui rompit l’impassibilité de sa figure de bronze.
--Un savant me l’avait dit et j’en avais ri. Maintenant, je suis
convaincue que c’est la vérité.
--C’est la vérité, affirma l’Hindou. Les savants sont inspirés. Ils sont
les vrais médiums de Dieu. Les découvertes arrivent au moment voulu,
mais ils les pressentent souvent. L’heure n’est pas éloignée où l’on
étudiera scientifiquement l’amour. C’est un des grands fluides de la
nature, celui qui va travaillant l’humanité, portant la vie, la joie, la
douleur.
--Oui, oui, et j’ai pensé que la force psychique devait être supérieure
à cet agent aveugle.
--Il n’y a pas de forces aveugles,--déclara le brahmine,--il n’y a que
des hommes aveugles.
--Peut-être... Enfin, hier, après vous avoir entendu, je me suis dit que
vous pourriez donner une autre direction à mes pensées, effacer certains
souvenirs, me délivrer de cette obsession sous laquelle je me débats en
vain, car c’est une obsession,--répéta Hélène avec une sorte de
colère.--Puisqu’il vous est possible d’établir la communication entre
les individus, il doit vous être facile de la couper aussi!
ajouta-t-elle, comme si elle eût parlé d’un courant électrique.
Le prêtre ne sourit pas.
--Je le puis, répondit-il avec assurance.
--Alors, délivrez-moi! répondit madame Ronald d’une voix suppliante.
--A quelle religion appartenez-vous?
--A la religion catholique. Je m’y suis convertie.
--Tant mieux. C’est un grand pas que vous avez fait vers la
spiritualité. Avez-vous le désir sincère, la volonté ferme de recouvrer
la paix?
--Si je l’ai!... Oh! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir, vous,
fit étourdiment Hélène, combien c’est douloureux, un amour sans espoir.
C’est pire qu’un mal physique.
Une étrange expression, une onde légère d’émotion passa sur le visage du
brahmine. Ce fut comme un reflet d’humanité. Sa physionomie redevint
aussitôt impassible. Il appuya sur la jeune femme un regard qui ne
voyait ni ses cheveux couleur d’hyacinthe, ni sa beauté, ni son
élégance, mais qui semblait vouloir pénétrer derrière son front et lire
son âme.
--L’épreuve que vous avez subie a été bonne pour vous,--prononça
lentement Cetteradji:--elle a développé vos facultés supérieures,
diminué votre vanité, votre frivolité. Puisque vous êtes venue à moi,
c’est qu’elle a suffisamment duré. Je puis y mettre fin. Je puis tourner
définitivement votre pensée vers le bien, vers les malheureux, vers les
petits, et vous donner le sentiment de la fraternité qui fait de la
charité une joie divine. Le voulez-vous?
--De tout mon cœur!
A ce mot, Cetteradji se leva et, les doigts repliés à la façon de
Bouddha, il vint appuyer son index et son médius sur le front de
l’Américaine. Sa taille sembla grandir, sa physionomie prit un air
d’énergie, de vouloir extraordinaire. Ses yeux devinrent des yeux de
lumière et de force, ses lèvres remuèrent légèrement. Sous la pression
de ses doigts chargés de fluide, il y eut chez Hélène une palpitation
d’âme, un émoi violent, une résistance même, puis un calme subit.
--Allez en paix, maintenant! ordonna le brahmine.
Et son bras, comme brisé par un effort surhumain, retomba le long de son
corps.
Madame Ronald se leva. L’ébranlement que venait de subir son cerveau lui
avait donné une sorte d’étourdissement, d’ivresse. Elle eut cette
aspiration particulière, ce soupir d’allégement qui termine les crises.
--Je me sens bien, murmura-t-elle.
--Ma pensée, ma volonté resteront sur vous tant que cela sera
nécessaire, jusqu’à ce que vous soyez guérie.
--Comment le saurez-vous?
--Je le sentirai, dit simplement Cetteradji.
Madame Ronald était trop américaine pour ne pas comprendre que le prêtre
doit vivre, aussi bien que le médecin, de son pouvoir et de sa science.
Pour la première fois, cependant, elle éprouvait de l’embarras à donner
de l’argent. Durant quelques secondes, elle pétrit nerveusement son
porte-cartes, puis elle en tira une enveloppe où elle avait mis un
billet de cinq cents francs, et, la posant sur la table:
--Pour faire du bien, ajouta-t-elle gentiment.
--Il en sera fait,--répondit le brahmine avec une légère inclination de
tête.
Puis il toucha un timbre, et le serviteur hindou parut pour reconduire
la visiteuse. Cetteradji éleva de nouveau les deux doigts:
--La paix soit avec vous, maintenant et toujours!