Pendant tout le mois qui avait précédé le mariage de mademoiselle
Carroll, madame Ronald avait poursuivi courageusement son instruction
religieuse. Presque chaque jour, entre deux essayages souvent, elle
était allée chez M. de Rovel. Elle ne se doutait pas combien elle
paraissait étrange dans cet austère cabinet de travail: un cabinet de
travail vert foncé, rempli de livres, sur lequel planait pour ainsi dire
un grand christ d’ivoire. La vue de cette jolie Américaine, d’une
élégance recherchée, le corps moulé par une robe d’une coupe savante,
assise là dans un fauteuil à haut dossier, en face d’un vieux prêtre lui
enseignant le catéchisme, eût ravi un psychologue aussi bien qu’un
artiste.
M. de Rovel était un théologien de premier ordre. Il eût volontiers mis
la cognée dans toutes les petites superstitions, dans les croyances
ridicules qui, comme des végétations parasites, étouffent le grand arbre
du catholicisme et en détruisent les belles lignes. Il les écarta
délibérément pour madame Ronald et s’attacha à faire ressortir la
logique et l’unité du dogme, cette logique et cette unité si bien faites
pour frapper et attirer l’esprit saxon. L’abbé, qui avait instruit
madame de Kéradieu, qui la voyait fréquemment et dans l’intimité
familiale, connaissait déjà quelque chose de l’Américaine. Hélène, plus
moderne, plus développée intellectuellement, fut pour lui un intéressant
sujet d’étude, et bien actuel. Il demeura à la fois ravi et effrayé par
la simplicité, l’indépendance, la hardiesse de cet esprit qu’elle
personnifiait, l’esprit du Nouveau Monde, et il entrevit là pour
l’Église un aide puissant ou un ennemi redoutable, un enfant terrible,
difficile à discipliner. Quand madame Ronald lui annonça qu’elle était
décidée à devenir catholique, elle le fit en des termes qui lui
causèrent une violente secousse.
--J’avais craint, dit-elle, que le catholicisme ne fût trop arriéré. Je
vois, au contraire, qu’il est plutôt trop avancé pour nous! Il contient
des éléments scientifiques et une puissance d’idéalité, qui peuvent
satisfaire l’esprit moderne. Je crois même que personne ne l’a encore
compris: c’est à cela que sont dues les horreurs de l’Inquisition et
tout ce qu’on reproche à votre Église. Le burin, au moyen duquel un
artiste gravera des chefs-d’œuvre, peut devenir une arme meurtrière aux
mains d’un sauvage!
En entendant ces paroles prononcées du ton le plus naturel, M. de Rovel
demeura muet de surprise pour quelques secondes. Il avait souvent
cherché, avec une angoisse filiale, à justifier les cruautés commises
par l’Église, par cette Église dont le premier principe avait été: «Tu
ne tueras point!» Il avait eu secrètement honte de ses bûchers, de ses
crimes; il les avait expiés, à sa manière, par un sacrifice quotidien de
soi, par un redoublement de charité. Et la justification qu’il avait
tant cherchée, cette Américaine, cette mondaine, dans sa claire vision
de la réalité, venait de la découvrir. Elle était dans l’ignorance des
temps. Il regarda madame Ronald avec une expression de reconnaissance,
puis, voulant la pousser jusqu’au bout:
--Les premiers chrétiens n’avaient-ils pas compris? demanda-t-il.
--Pas tout à fait! Ils sont morts, les Barbares ont tué: il faut vivre,
travailler, s’entr’aider... Vous verrez, monsieur l’abbé, que le
catholicisme aura son évolution définitive en Amérique.
Le prêtre ne put s’empêcher de sourire.
--L’Amérique respectera ses dogmes, j’espère?
--Parfaitement! Mais elle en découvrira l’esprit, l’esprit qui vivifie.
Le séjour d’Hélène au couvent, ses visites à Rome, surtout la dernière,
l’avaient déjà familiarisée avec une foule de choses qui, sans cela,
l’eussent effarouchée. Les cérémonies de la religion, le culte, la
liturgie lui plaisaient entièrement. Lorsque le prêtre lui eut expliqué
les sacrements, son visage s’éclaira.
--Je comprends, dit-elle, ce sont de magnifiques symboles.
--Des symboles! se récria M. de Rovel; mais, mon enfant, vous n’avez pas
compris du tout! Ce sont des vérités absolues.
Hélène eut un petit sourire, puis, de ce ton décidé avec lequel
l’Américaine exprime ses idées, fait table rase de tout ce qui
représente les sentimentalités du vieux monde:
--Des vérités absolues pour les simples, pour les enfants; pour vous,
pour moi, des symboles.
Le théologien allait protester, contredire; quelque chose dans la
physionomie de la jeune femme l’en empêcha.
Ce mot de «symbole» fut pour le prêtre un éclair, à la lueur duquel il
put lire dans l’esprit de sa catéchumène. Le dogme du péché originel,
les mystères de la Trinité, de l’Incarnation, de la Rédemption, étaient
pour elle des symboles seulement! C’est ainsi qu’elle les comprenait! M.
de Rovel fut saisi d’horreur, troublé jusqu’au fond de l’âme. Il passa
toute une nuit à délibérer avec sa conscience s’il devait admettre
madame Ronald dans l’Église. Sentant l’impossibilité de lui faire
accepter les dogmes autrement, il se dit que, par la pratique de la
religion, la foi plus complète lui viendrait. La foi seule pouvait la
rendre orthodoxe; elle avait fait bien d’autres miracles! L’abbé avait
deviné, d’ailleurs, que la jeune femme souffrait de quelque peine
secrète, que ce n’étaient pas des émotions nouvelles qu’elle venait
demander au catholicisme, mais une aide morale. Il ne se crut pas le
droit de la lui refuser. Et puis... et puis son exemple pouvait amener
tant d’autres conversions!
Madame Ronald pensait sans cesse à la confession qu’elle aurait à faire.
Par moments, elle croyait ne pouvoir s’y résoudre; d’autres fois,
c’était un besoin irrésistible. Lorsqu’elle entrait dans une église, la
vue du confessionnal lui donnait un petit frisson: il l’attirait,
l’effrayait, la fascinait. Elle connut, du reste, les angoisses, les
regrets, les révoltes que tout converti a éprouvés.
Chaque fois qu’elle était revenue à Paris, elle n’avait pas manqué
d’aller au couvent de l’Assomption. L’année qu’elle avait passée là,
dans l’étude et la retraite, lui avait laissé un souvenir très doux,
comme parfumé d’encens. La supérieure, qui n’avait pas été changée,
l’accueillait toujours avec une affection maternelle. Mère Émilie avait
subi le charme de sa saine et libre jeunesse. De toutes les étrangères
qu’elle avait eues sous sa direction, c’était celle qui lui avait
inspiré le plus de sympathie et d’estime. Lorsque Hélène lui apprit
qu’elle était décidée à se faire catholique, son visage rayonna; elle
lui prit les mains et, les serrant dans les siennes:
--Ah! mon enfant, quel bonheur! s’écria-t-elle; puis, avec sa foi
naïve:--C’est la Sainte Vierge, à qui vous avez offert tant de fleurs,
qui vous a obtenu cette grâce.
Madame Ronald mit le comble à sa joie en lui exprimant le désir de faire
son abjuration dans la chapelle du couvent. Elle voulait être reçue
devant cet autel qu’elle avait en effet souvent décoré de fleurs et qui
lui était comme familier.
En disant à sa femme que cela lui était égal qu’elle se fît catholique,
M. Ronald avait un peu trop présumé de sa propre largeur d’esprit. Après
réflexion, il se rendit compte du scandale que l’événement causerait
dans la société de New-York, dans sa famille, et il regretta l’adhésion
qu’il avait donnée. Hélène l’avait d’abord fidèlement tenu au courant
des progrès de son instruction religieuse, puis, ayant remarqué que ce
sujet amenait sur son visage un air de déplaisir et de froideur, elle
avait cessé de lui en parler. M. et madame de Kéradieu, le comte de
Limeray et la supérieure de l’Assomption furent seuls dans sa
confidence; elle en exclut soigneusement son frère, sa tante et Dora.
Comme elle devait partir pour l’Écosse le 1er août et retourner de là en
Amérique, elle demanda à être reçue le 20 juillet. M. de Rovel y
consentit sans difficulté.
La veille, elle subit la terrible épreuve de la confession. Cet acte,
pour ceux qui ne l’ont pas pratiqué dès l’enfance, ne demande rien moins
que de l’héroïsme. Pendant quelques minutes, Hélène demeura muette, les
tempes et le cœur battants, incapable d’articuler un seul mot. Alors le
prêtre vint à son aide. Il l’encouragea à l’aveu avec une pénétrante
bonté. Le magnétisme spirituel ne tarda pas à agir sur son âme, et,
hypnotisée par ce chuchotement mystérieux, cette voix sortant de
l’ombre, elle ne vit plus M. de Rovel. Les yeux rivés sur le surplis
blanc plaqué contre la grille, elle fit sa confession. A son insu, elle
y apporta l’esprit nouveau. Sans aucune conscience de péché, de faute
personnelle, comme elle eût raconté au médecin ses maux et ses
infirmités physiques pour qu’il l’en guérît, elle mit sous les yeux du
prêtre ses imperfections, sa frivolité, sa vanité, son envie mesquine,
son amour douloureux, afin qu’il l’aidât à s’en débarrasser, à s’élever
moralement. Rarement, M. de Rovel avait dû rencontrer un désir de bien
aussi sincère, une pénitente amoureuse aussi résolue à chasser de son
âme le larron d’honneur. Lorsqu’il eut entendu la jeune femme, il
l’assura qu’elle trouverait dans le catholicisme la force dont elle
avait besoin. Puis il prononça sur elle les paroles de l’absolution et
ajouta doucement:
--Allez en paix.
Hélène sortit du confessionnal comme dans une transe, les jambes
fléchissantes, la vue incertaine. Lorsqu’elle revint à elle, elle
éprouva un allégement délicieux, un contentement intime qu’elle n’avait
jamais connu.
Le lendemain, elle annonça à son mari qu’elle allait à Auteuil pour une
cérémonie religieuse, se réservant de lui dire laquelle à son retour.
Son émotion ne l’empêcha pas de se parer avec coquetterie. Elle avait,
d’ailleurs, combiné très heureusement sa toilette d’abjuration. C’était
une robe en mousseline de soie noire avec application de chantilly, un
collet assorti, une toque pareillement noire, avec des touffes de
violettes de Parme.
La chapelle du couvent était décorée comme pour un jour de grande fête;
les pensionnaires avaient été invitées à la cérémonie. A neuf heures
précises, madame Ronald fit son entrée, accompagnée du baron et de la
baronne de Kéradieu, son parrain et sa marraine. Par permission de
l’archevêque, elle avait été dispensée de la cérémonie un peu barbare
qui arrête le néophyte à la porte de l’église. Elle s’avança donc
librement jusqu’au prie-Dieu qui lui avait été préparé, tandis qu’une
voix très belle et très pure chantait le _Veni Creator_. Alors M. de
Rovel, revêtu de riches ornements, monta à l’autel. La jeune femme reçut
d’abord le baptême sous condition, puis, la main sur l’Évangile, elle
prononça les paroles d’abjuration et le credo de sa nouvelle foi. L’abbé
dit la messe et lui donna la communion; quand elle eut reçu la blanche
hostie, elle n’éprouva pas cette ivresse religieuse dont jouissent les
dévots, mais elle eut la sensation, bien caractéristique de sa
«mentalité», qu’elle communiait avec le divin, avec tout ce qu’il y a de
beau et d’élevé dans la nature. Pendant quelques moments, elle plana
très au-dessus de Dora, de Lelo, de l’amour mesquin, des vanités
puériles. Puis, touchant terre de nouveau, elle songea tout à coup avec
un étonnement mêlé d’effroi à l’étrangeté de ce vouloir providentiel,
qui avait décidé que ce voyage d’Europe se terminât, pour Dora Carroll
et pour elle, au pied d’un autel catholique, par un mariage et par une
conversion.
La messe fut suivie d’un _Te Deum_; Hélène redescendit la chapelle
accompagnée par ce cantique d’actions de grâces.
Mère Emilie offrit à M. de Rovel, à madame Ronald et aux de Kéradieu un
déjeuner exquis. La règle lui défendait d’y prendre part, mais elle y
assista et, tout le temps, s’empressa auprès de son ex-pensionnaire avec
une tendresse maternelle, la couvant du regard et se flattant à part soi
d’avoir préparé sa conversion.
En rentrant à l’hôtel, Hélène alla droit à son mari, et, lui mettant les
bras autour du cou:
--Henri,--fit-elle les yeux brillants de joie,--je viens d’être reçue
dans l’Église catholique.
M. Ronald ne put réprimer un sursaut et une expression de
mécontentement.
--Je finirai, dit-il, par me ranger du parti de ceux qui prétendent que
l’Europe ne vaut rien aux Américaines. Les unes s’y ruinent, y font des
mariages stupides, les autres divorcent ou changent de religion... On
croirait, ma parole d’honneur, que toutes y viennent pour faire quelque
sottise! ajouta-t-il, en dénouant les bras de sa femme.