Vingt mois se sont écoulés. Ces vingt mois, dans la vie de Dora
Sant’Anna, furent une période d’activité extraordinaire.
Il y eut d’abord son voyage de noces, avec deux étapes délicieuses: la
première, Fontainebleau; la seconde, Saint-Moritz; puis l’arrivée en
Italie, l’installation dans cette villa princière de Frascati où Lelo
était né. La jeune femme trouva une demeure grandiose, une galerie
peinte par Jules Romain, des salles dallées de marbres rares, mais un
défaut de confort qui la glaça. Elle n’avait pas le sens artistique très
développé. Le goût des choses anciennes est-il, comme on l’affirme, un
signe de dégénérescence? Dora en était exempte: elle avait une
préférence décidée pour tout ce qui était moderne. Les gobelins qui
recouvraient les murs, les cabinets précieux, les coffres italiens, la
laissaient froide. Elle eût préféré des chambres confortables, des
salles de bains bien outillées, à tous ces salons dorés; un lit de
cuivre anglais, à cette magnifique couche drapée de vieux brocart,
surmontée d’amours qui tenaient entre leurs mains l’écusson des
Sant’Anna. Elle se mit à l’œuvre, et aussitôt, en quelques jours, au
moyen de meubles épars çà et là, de trouvailles faites dans les combles,
elle s’arrangea un appartement plus habitable, plus chaud d’aspect.
Au mois d’octobre, Lelo la conduisit chez sa mère, à Sora, dans
l’Ombrie. La perspective de cette visite l’avait importunée comme un
cauchemar. Elle arriva bien décidée à être aimable, à essayer de gagner
les sympathies de sa nouvelle famille. Elle se heurta à une hostilité
trop solide pour que sa gentillesse pût la vaincre. L’accueil de la
comtesse Sant’Anna fut poli, mais d’une frigidité décourageante. La
duchesse Avellina, sa belle-sœur, lui témoigna une sorte d’amitié
protectrice qui lui porta sur les nerfs. Dès les premiers moments, la
conscience de déplaire lui causa une dangereuse irritation: par bravade,
elle exagéra sa modernité, montra les plus mauvais côtés de son
caractère et fit si bien qu’en famille on déplora de plus en plus le
choix de Lelo.
Dans l’impossibilité de déloger les locataires qui habitaient le premier
étage du palais Sant’Anna, les jeunes gens louèrent le palais Fardelli,
via Bocca di Leone, un palais de financier plutôt que de prince, mais
admirablement meublé, avec une serre magnifique, unique, qui faisait
l’envie de toutes les maîtresses de maison.
Madame Verga, malgré son air étourdi, possédait un véritable
savoir-faire mondain. Elle connaissait à fond la société romaine et
donna à sa compatriote des conseils qui lui permirent de bien lancer sa
barque. Dora ne tarda pas à se créer un cercle agréable. Pour que
l’Italien fréquente assidûment une maison, il faut qu’il y trouve une
hôtesse sympathique, aimable et peu exigeante; la jeune Américaine avait
toutes ces qualités, et, de plus, elle était amusante, originale, elle
avait des yeux merveilleux, une tournure élégante: tous les amis de Lelo
la portèrent aux nues. Elle eut beaucoup moins de succès auprès des
femmes. Faute de mieux, elles critiquèrent, sans merci, ses manières
brusques, sa voix un peu haute, son sans-façon. De son côté, elle
n’éprouva aucune sympathie pour les Italiennes. Elle ne les comprit pas
du tout. Leur grâce innée, leur coquetterie subtile, l’inquiétaient
vaguement. Elle avait beau se dire qu’elle leur était supérieure par
l’instruction, par l’intelligence de la vie, elle sentait en elles une
puissance occulte qu’elle ne pouvait définir, qui l’irritait secrètement
et lui paraissait redoutable. Obligée de fréquenter chez sa belle-sœur,
elle s’y trouva en contact avec le monde noir. Là, elle rencontra
beaucoup de courtoisie et d’amabilité; on lui témoigna une bienveillance
marquée, on lui fit des avances flatteuses, mais elle en flaira la
raison et se tint sur la défensive.
Bien que Dora s’efforçât de paraître tout à fait à l’aise dans ce milieu
romain, elle y éprouvait une sorte d’oppression, une nostalgie de
liberté, un besoin de «s’étirer», selon son expression pittoresque. Elle
s’estimait très heureuse d’avoir sa mère auprès d’elle: madame Carroll
n’était pas retournée en Amérique; elle avait un appartement à l’Hôtel
du Quirinal. La jeune femme venait la voir chaque jour; cette visite
était le but de sa promenade matinale. L’après-midi même, elle tombait
souvent au milieu de sa réception quotidienne, parmi un tas de vieilles
filles et de vieilles femmes américaines, qui autrefois l’auraient mise
en fuite et qui maintenant la reposaient. Madame Carroll était dans les
meilleurs termes avec son gendre. Il avait toujours pour elle de
charmantes paroles, de jolies attentions, et, par reconnaissance, elle
se plaisait à combler de cadeaux le jeune ménage.
Entre Dora et la comtesse Sant’Anna, les rapports étaient moins
cordiaux. Leur mutuelle hostilité perçait à propos de tout et à propos
de rien. La famille de son mari était, à vrai dire, le seul nuage qu’il
y eût dans la vie de la jeune femme. Elle avait réussi cependant à
faire, comme elle se l’était promis, la conquête du cardinal. Les
combinaisons de la vie humaine ressemblent à celles d’un jeu de
patience: telles cartes attendent longtemps celles qui doivent amener la
réussite. Le père de Dora, qui avait été un grand joueur de billard, lui
avait enseigné cet art aussitôt que ses petites mains avaient pu manier
l’instrument à pousser les billes. Elle y était devenue d’une belle
force. Et ce talent devait contribuer puissamment à lui gagner les
bonnes grâces de Son Éminence. De fait, le cardinal Salvoni aimait
passionnément le billard: il fut surpris et charmé de trouver dans la
jeune Américaine une adversaire digne de lui; la sûreté de son coup
d’œil, son jeu si hardi et si franc, lui donnèrent la meilleure idée de
son caractère. Au cours des nombreuses parties qu’ils firent ensemble,
il apprit à la mieux connaître et à l’apprécier. C’était la première
fois qu’il se trouvait en contact avec l’esprit américain, cet esprit
brillant, clair comme la lumière électrique, et comme elle sans chaleur.
Il l’étudia, avec d’autant plus d’intérêt qu’il le voyait se manifester
maintenant, d’une manière inquiétante, dans les questions religieuses,
et, plus d’une fois, ses paupières baissées dissimulèrent l’étonnement
et le trouble qu’il en ressentait.
Malgré son extérieur froid et hautain, le cardinal était pitoyable aux
souffrances humaines. Don Agostino, le ministre de ses bonnes œuvres,
était un simple prêtre de campagne, avec un cœur de saint Vincent de
Paul. Il habitait un coin du palais Salvoni, passait sa vie à porter des
secours et des consolations, et avait, à toute heure, ses entrées chez
le prélat. Lelo avait raconté cela à sa femme. Un soir, après une partie
chaudement disputée, que le cardinal avait gagnée, Dora se trouva un
moment seule avec lui. Elle se mit à pousser nerveusement les boules sur
le billard, puis, avec un peu de rose aux pommettes:
--Je voudrais vous demander quelque chose, fit-elle.
--Demandez, demandez, ma fille! répondit le cardinal que sa victoire
avait mis de bonne humeur.
--Voilà... je n’ai pas l’habitude de manger toute seule les bonnes
choses qui m’ont été données. Puisque je vis ici, je dois en faire
profiter les pauvres de Rome. Je voudrais que vous m’indiquiez des
familles, des gens que je puisse aider à sortir de la misère, mettre en
état de se suffire à eux-mêmes. Je m’y emploierais avec plaisir, à la
seule condition qu’ils rendront à d’autres ce que j’aurai fait pour eux.
Pas de charité, l’aide mutuelle seulement: c’est mon système.
Cette fois, le cardinal ouvrit largement les yeux et laissa voir tout le
plaisir que cette offre lui causait.
--Eh bien, je vous enverrai Don Agostino, vous lui expliquerez votre
système,--dit-il en souriant.--Il faudra en surveiller l’application,
car il est, à l’endroit des malheureux, d’une faiblesse déplorable.
Puis, posant la main sur l’épaule de sa nièce:
--_Dio vi benedica, figlia mia!_ Dieu vous bénisse, ma
fille!--ajouta-t-il affectueusement.--Je suis content de voir que, sur
ces questions-là au moins, nous serons toujours d’accord.
Et Dora n’avait pas manqué d’expliquer à Don Agostino ses idées en
matière de bienfaisance. Elles lui causèrent, naturellement, une
profonde stupéfaction, puis il finit par reconnaître qu’elles avaient du
bon et entra, corps et âme, dans le système de la jeune Américaine. Il
était ravi de voir l’intérêt qu’elle prenait à ses protégés, il lui
pardonnait d’être hérétique, chantait ses louanges à tout venant et
priait pour elle avec une ferveur naïve et touchante.
Dix mois après son mariage, la comtesse eut la joie de donner un fils à
son mari, un rejeton d’une beauté et d’une vigueur merveilleuses. Elle
en éprouva une satisfaction d’autant plus vive qu’elle avait eu le temps
d’apprendre combien le sentiment de la race et de la paternité est fort
chez l’Italien. La naissance d’un héritier ne détendit pas ses relations
avec sa belle-mère. Se sentant plus forte, de par sa maternité, elle se
montra encore plus cassante. Chaque matin, la nourrice portait le petit
Guido au palais Sant’Anna. La comtesse s’arrangeait toujours de manière
à l’aller revoir l’après-midi au Pincio. L’hygiène anglaise à laquelle
il était soumis la remplissait d’appréhensions: la tête nue, les membres
libres, le grand air, les sorties par tous les temps, et cela, à Rome!
C’était de la folie pure. A la prière de sa mère, Lelo avait essayé
quelques représentations: la jeune femme avait catégoriquement déclaré
qu’elle entendait élever son fils à l’américaine, lui faire des muscles,
une santé propre à la vie active. La crainte perpétuelle que le bébé ne
fût la victime de ces innovations entretenait au cœur de la grand’mère
une colère latente.
En somme, pendant les vingt mois qui venaient de s’écouler, Dora avait
eu beaucoup de bonheur. Un soir, dans les premiers jours d’avril, elle
inaugurait, à sa réception du jeudi, la lumière électrique qu’elle avait
fait mettre à grands frais au palais Fardelli. Ces beaux salons
italiens, aux plafonds peints, aux dorures merveilleuses, en avaient
reçu comme une vie nouvelle. Les fleurs, les verdures, la disposition
des meubles, la serre artistement éclairée, les portes ouvertes sur la
salle de billard, la fumée de quelques cigares et de quelques cigarettes
féminines, faisaient un ensemble sympathique, tiède au regard et bien
moderne. On causait, on discutait, on fleurtait. Il y avait là des
grandes dames italiennes aux physionomies ardentes et mobiles, portant
admirablement des toilettes d’un goût douteux, des bijoux royaux, puis
des Américaines aux visages sereins et froids, mieux habillées et moins
élégantes. C’était un contraste curieux de races et d’éducations
diverses, une illustration vivante du Vieux Monde et du Nouveau. Et
parmi ces femmes apparaissaient de belles têtes d’hommes aux yeux
mélancoliques, des figures masculines dont les lignes sculpturales
prêtaient à l’habit noir quelque chose de noble et de vraiment viril.
Dora, toujours svelte, embellie par le mariage et la maternité, vêtue
d’une robe de dentelle blanche sur fond rose, se promenait de long en
large dans la serre avec le marquis Verga.
--Croyez-vous, demanda celui-ci, que votre mari accepte cette place de
maître des cérémonies qu’on lui a fait offrir officieusement? Je lui en
ai parlé ce matin, il m’a répondu qu’il y penserait.
--Mauvais signe! dit la jeune femme en secouant la tête.--Quand un
Italien vous répond: «_Ci pensero_...», c’est parce qu’il n’a pas le
courage de formuler le refus qu’il a dans la tête. Je ne sais si c’est
faiblesse ou bonté.
--L’un et l’autre! répliqua le marquis avec un sourire.
--Peut-être... Non, voyez-vous, Lelo n’acceptera pas. Il a trop
d’attaches de l’autre côté. Et sa famille a sur lui une influence
occulte. Il ne veut pas en convenir, mais je le sens, il est plutôt
moins «blanc» que lorsque je l’ai connu. C’est un peu humiliant pour
moi. Je me console en me disant que sa chère amie, la princesse Marina,
n’a pas mieux réussi à le convertir! fit-elle avec un petit rire
nerveux.--Du reste, le caractère italien me déconcerte au point de me
faire perdre tous mes moyens. Vous êtes charmants, mais glissants comme
des anguilles. Par exemple, quand je fais un reproche à Lelo, si je lui
donne une minute pour réfléchir, une seule, il me prouvera que c’est moi
qui ai tort et, sur le moment, j’ai la bêtise de le croire!
--C’est cela, c’est cela même! fit le marquis en riant de bon cœur.
Puis, reprenant son sérieux:
--Votre mari fait cependant grand cas de votre jugement; il demande
toujours votre avis.
--Pour ce qui regarde les affaires, la maison... mais, pour le reste, il
m’échappe.
--C’est un grand bonheur que vous ayez eu un fils. Il vous donne une
puissance que vous n’auriez jamais obtenue du vivant de votre
belle-mère.
--Je le sais... Vous autres Italiens, vous n’êtes que des Orientaux,
vous ne savez pas encore ce que c’est que la femme.
--Possible! possible!... Mais, pour en revenir à notre affaire, il faut
que vous tâchiez de décider Lelo à demander cette place.
--J’essayerai... sans espoir de réussir! Il ne voudra pas porter un
autre coup à sa mère. Elle n’est pas encore remise de celui qu’il lui a
donné en épousant une Américaine.
--N’importe, ne vous découragez pas. Voyez, la marquise d’Anguilhon a
obtenu de son mari qu’il se présente à la députation. Et il vient d’être
élu.
--Ah bah!
--Oui. Et, si quelqu’un avait l’air d’être décidé à ne rien faire,
c’était bien lui.
--Mais elle a mis du temps à le convertir!... Les Européens me font
l’effet d’êtres enracinés. Quand on propose quelque chose à un
Américain, il a bientôt répondu oui ou non; vous autres, vous semblez
descendre en vous-mêmes, à des profondeurs effroyables, avant de vous
décider. Je commence à m’y accoutumer, mais ce que cela m’a donné de
grincements de dents!... Savez-vous qu’en vingt mois j’ai fait
merveille, étant donnés les obstacles connus et inconnus, les préjugés
auxquels je me suis heurtée! Quand j’y réfléchis, je ne peux m’empêcher
de ressentir un peu d’admiration pour moi-même. Si j’étais restée en
Amérique, je n’aurais jamais su ce que je valais.
--J’avoue que, connaissant votre caractère et celui de Lelo, j’aurais
cru que votre char conjugal crierait davantage.
--Ah! c’est que je mets de l’huile dans les roues, constamment, de
l’huile de sagesse, qui coûte très cher! fit la comtesse avec une mine
sérieuse.
Puis, comme pour changer le sujet de la conversation:
--A propos, vous savez que les Ronald sont à Paris...
--Vraiment?
--Henri a été envoyé pour représenter les États-Unis au Congrès
international de chimie.
--Viendront-ils à Rome?
--A Rome! oh! sûrement non: mon cher oncle ne m’a pas encore pardonné
mon mariage. Nous ne nous écrivons plus. Les lettres d’Hélène même ne
sont pas très cordiales. J’ai continué la correspondance avec elle pour
ne pas rompre ce lien de famille qui me rattache aussi à mon pays...
C’est curieux, je n’ai jamais tant aimé l’Amérique que depuis que j’en
suis éloignée.
--Quand vous écrirez à madame Ronald, présentez-lui mes hommages.
--Ce sera fait. Je vais justement lui écrire, ce soir même, pour la
prier de me choisir quelques jolies toilettes de printemps... Et puis,
je vous promets de livrer un dernier assaut à mon cher époux au sujet de
cette place. Si j’échoue cette fois, je reviendrai à la charge quand il
y aura une autre vacance. Donnez-moi du temps: vous savez que Lelo est
un enraciné!
Comme la jeune femme disait cela, la soirée tirait à sa fin. Plusieurs
de ses hôtes se levèrent et vinrent prendre congé d’elle: ce fut le
signal du départ; il n’était pas loin de minuit.
--Attends-moi, dit Lelo à un de ses amis, je t’accompagne jusqu’au club.
--Vous sortez, à cette heure-ci? fit Dora d’un air mécontent.
--Oui, j’ai besoin de prendre l’air. (Prendre l’air est le prétexte
favori du mari italien.) Je reviens dans quelques minutes.
Après avoir donné l’ordre de tout éteindre, la comtesse alla faire sa
visite accoutumée au petit Guido. Debout près du berceau, avec une
expression de douceur très rare sur son visage, elle regarda l’adorable
tête couverte d’épaisses boucles brun cuivré, observa le sommeil de
l’enfant; puis, ayant pris d’une tendre pression la température des
petites mains, elle se retira à pas légers.
Malgré la défense répétée de son mari, elle l’attendait presque
toujours. Ses journées étaient si remplies que souvent elle ne trouvait
pas un autre moment pour faire sa correspondance. Ce soir, elle voulait
non seulement écrire à madame Ronald, mais tenir la promesse qu’elle
avait faite au marquis Verga. Elle avait elle-même le plus vif désir de
voir Lelo à la cour. Il l’avait présentée au roi et à la reine. Sur ses
instances réitérées, il l’avait conduite, cet hiver, à deux bals du
Quirinal. Ces démarches avaient en quelque sorte inspiré l’offre
officieuse qui lui était faite, mais Dora sentait bien qu’il ne se
compromettrait pas davantage.
Elle quitta sa toilette de soirée, enfila une merveilleuse robe de
chambre rose pâle, garnie de flots de dentelles et de rubans, puis elle
vint s’asseoir auprès du feu, et, son buvard sur les genoux, sous la
lumière électrique d’une haute lampe, elle se mit à écrire. Elle remplit
huit pages de son écriture mince et grande, une écriture extravagante,
bien caractéristique de son originalité. Sa lettre achevée, elle jeta un
regard sur la pendule: il était une heure, Lelo avait promis de rentrer
tout de suite et, comme d’habitude, il n’avait pas tenu sa parole. Cette
réflexion amena une petite contraction au coin des lèvres de la jeune
Américaine. Au moment où le comte faisait une promesse à sa femme, il
avait bien l’intention de la tenir; mais, habitué à ne jamais remonter
le courant, il se laissait entraîner par un ami, par la tentation d’une
partie de cartes, par un rien. Il avait ensuite des excuses géniales,
comme l’Italien seul sait en trouver, avec des mots tendres, qui
désarmaient Dora. Elle pardonnait, et s’en voulait bientôt de sa
faiblesse.
Pendant qu’elle était là, à attendre, dans le silence de la nuit, elle
se prit à songer à tout ce qui s’était passé depuis vingt mois. Peu à
peu, sa pensée s’engourdit de fatigue, les images devinrent confuses
derrière son front et, renversant la tête en arrière, elle s’endormit
profondément.
Sant’Anna, au lieu d’accompagner son ami jusqu’au club, comme il en
avait d’abord l’intention, était monté. On lui avait proposé cinq
parties d’écarté; il en avait joué dix, quinze, avec une déveine
croissante. La déveine exaspère l’Italien bien plus que la perte
d’argent: lorsque, vers deux heures, Lelo entra dans le petit salon, le
bougeoir à la main, le paletot jeté sur les épaules, le chapeau un peu
de côté, il avait l’air de très mauvaise humeur.
La jeune femme, plongée dans le premier sommeil, ne l’entendit pas.
--Dora! appela-t-il.
Et Dora eut un sursaut, elle ouvrit les yeux et se mit debout.
--Pourquoi n’êtes-vous pas couchée? C’est insupportable de vous trouver
toujours pelotonnée comme un chat à guetter mon retour!
--Vous aviez promis de revenir tout de suite; j’avais une lettre à
écrire, et puis je voulais vous parler à propos de cette place.
Si Dora n’avait pas eu les yeux encore pleins de sommeil, elle aurait
vu, à la physionomie de son mari, que le moment était mal choisi.
--Nous y voilà! fit le comte posant sa lumière sur la cheminée.
--Avez-vous réfléchi, comme vous l’aviez promis à Verga?
--Parfaitement.
--Et qu’allez-vous faire?
--Remercier... et refuser.
--Oh! Lelo, j’avais espéré...
--Vous avez eu tort. Je ne veux pas aliéner ma liberté et m’attirer des
_seccature_, des tracasseries.
--Dites-moi plutôt que vous craignez de déplaire à votre famille.
--C’est cela même. Vous avez deviné.
--Mes désirs ne comptent donc pour rien? Votre mère, votre sœur, vous
sont plus que votre femme?
--Vous voulez me faire une scène? Alors, bonsoir!
Et Lelo reprenant son bougeoir tourna les épaules et quitta le salon.
La jeune femme demeura, pendant quelques secondes, comme pétrifiée par
le saisissement, puis un flot de sang rougit jusqu’à ses oreilles, deux
grands éclairs jaillirent de ses yeux, la colère amincit le bas de son
visage.
--Ah! c’est ainsi! s’écria-t-elle tout haut, eh bien, nous verrons!