Le mariage civil de mademoiselle Carroll et du comte Sant’Anna fut
célébré le 10 juillet. En sortant du consulat d’Italie, Lelo mit la
jeune fille en voiture avec sa mère et M. et madame Ronald. Il lui baisa
la main, puis la saluant de son titre, selon l’usage italien:
--Au revoir, comtesse! dit-il avec un sourire ému.
Dora rougit de plaisir et de surprise.
--Vous ne voulez pas dire que je suis mariée! s’écria-t-elle avec un
effarement comique.
--Absolument!... Si je le voulais, je pourrais vous emmener chez moi, au
Grand Hôtel. La loi m’y autorise.
--Mariée! Ah! c’est trop fort!... Et je n’ai pas écouté ce qu’on nous a
lu! Qu’est-ce que je vous ai promis?
--Soumission aveugle, obéissance parfaite.
--Mais c’est effrayant!
--N’ayez crainte, je me charge de vous rendre la soumission et
l’obéissance très douces, fit le comte audacieusement.
Comme le landau se mettait en mouvement, les yeux de Lelo rencontrèrent
le visage d’Hélène, un visage pâle et contracté, mais où se lisait un
défi hautain. Leurs regards se croisèrent comme deux épées, puis un
sentiment de vengeance satisfaite ramena aux lèvres du jeune homme ce
sourire cruel des Sant’Anna, qu’un des plus grands peintres italiens a
fixé sur la toile.
Le mariage religieux fut célébré le lendemain, à la nonciature, par
monseigneur Clari. Le marquis et la marquise d’Anguilhon, les de
Kéradieu, les Verga, le vicomte de Nozay, le comte de Limeray et
quelques Romains y assistèrent seuls. Dans la chapelle toute décorée de
fleurs, la cérémonie fut intime et charmante. Dora, merveilleusement
habillée, était gracieuse et élégante. Jamais son visage n’avait eu une
expression aussi sérieuse et aussi élevée. On déjeuna ensuite à l’Hôtel
Continental. Pendant le repas, les époux reçurent un télégramme qui leur
apportait la bénédiction de Léon XIII, obtenue, sans doute, par le
cardinal Salvoni.
Avec le fardeau vient la force: Hélène eut, tout le temps, comme il
arrive dans les grandes journées de la vie, l’impression du rêve, de
l’irréel. A la réception qui suivit le déjeuner, elle joua brillamment
son rôle de parente. Elle causa gaiement avec l’un et avec l’autre. Ses
joues avaient bien un peu trop de roses aux pommettes, sa voix détonnait
par moments, son rire était nerveux, mais M. de Limeray fut le seul à le
remarquer.
Les époux, qui allaient passer les premiers jours de leur lune de miel à
Fontainebleau, partirent de bonne heure. Madame Ronald embrassa Dora,
échangea une poignée de main avec Lelo. Cette petite cérémonie des
adieux accomplie, elle s’approcha de M. de Limeray, qui la regardait
avec admiration.
--Croyez-vous, lui demanda-t-elle abruptement, croyez-vous que l’amour
soit un des grands fluides de la nature?
Le comte regarda la jeune femme avec une certaine anxiété, comme s’il
eût craint que sa raison n’eût été ébranlée subitement. Sa physionomie
le rassura.
--L’amour, un fluide! répéta-t-il, un peu surpris, comme
naguère Sant’Anna.--Je ne sais pas, je ne l’ai jamais étudié
scientifiquement,--ajouta-t-il avec un sourire.--Cela se peut, au
fait!...
--Cela est, dit Hélène d’un ton positif. Quand mon mari a émis cette
théorie devant moi, je me suis moquée de lui et de la science.
Maintenant, je suis sûre qu’ils sont dans le vrai.
--Qu’est-ce qui vous le fait croire?
--Le mariage de Dora.
Puis, comme elle craignait de céder au besoin d’ouvrir son cœur gonflé
de regrets inavoués, de douleur et de colère, elle tendit brusquement sa
main au comte. Le vieux gentilhomme s’inclina et la baisa un peu plus
longuement que de coutume.
--Je livre l’idée et le fait à vos méditations de philosophe! dit madame
Ronald avec une ébauche de sourire.--Au revoir.
--Ces Américaines sont étonnantes, étonnantes! murmura M. de Limeray en
s’éloignant.