M. Ronald, un peu saisi, regarda sa femme avec surprise.

--Désagréable? pas du tout, mais quelle drôle d’idée! Les religions ne

sont que des forces spirituelles diverses. La vôtre ne vous suffit-elle

pas?

--Non, répondit Hélène en détournant la tête.

--Alors, ma chérie, faites-vous catholique si cela vous amuse! dit-il,

souriant comme il eût fait à un caprice d’enfant.

La société de M. de Limeray fut encore pour Hélène une précieuse

distraction. Après le premier contentement de la voir ainsi terrassée

par l’amour qu’elle avait bravé, le comte, qui la savait foncièrement

honnête, ressentit pour elle une pitié affectueuse. Pourtant l’artiste

qui était en lui, jouissait de la voir mise au point si

merveilleusement. Sa beauté s’était adoucie, comme veloutée. Son présent

état d’âme avait donné à sa physionomie un jeu nouveau, ses lèvres

avaient de petits frémissements nerveux, ses narines étaient plus

mobiles. Elle avait été une de ces femmes aux yeux brillants et ouverts;

maintenant, sans s’en apercevoir, par un instinctif besoin de garder son

secret, de cacher ses pensées, de dérober son émotion, elle abaissait

ses paupières aux long cils. Ce mouvement, qui voilait tout à coup les

larges prunelles brunes, était si joli que M. de Limeray se plaisait un

peu cruellement à le provoquer, soit par l’insistance du regard, soit

par quelque parole intentionnellement maladroite.

Pour la distraire, il lui avait offert de lui montrer le vieux Paris,

qu’il connaissait bien. Il lui fit visiter les anciens hôtels de l’île

Saint-Louis, du Marais, lui racontant leur histoire, heureux de pouvoir,

pendant quelques moments, l’arracher à elle-même. Bien que sa culture

fût un peu superficielle, il avait beaucoup lu et beaucoup retenu. Il

sentait la musique et la peinture et parlait de l’amour d’une manière

exquise, en homme qui a aimé souvent, plus que profondément, et qui a

gardé un joli culte de reconnaissance pour la femme. La causerie

française, menée par un vrai gentilhomme, est exquise comme la cuisine

française mangée dans de la porcelaine de Sèvres. Les paroles éloquentes

et spirituelles ne suffisent point à créer ce qu’on appelle la causerie:

il faut s’extérioriser pour ainsi dire, entrer en communication

magnétique avec son auditeur. Le Saxon, Anglais ou Américain, a trop de

réserve ou d’égoïsme pour cela: il parle, et ne cause jamais. Hélène ne

se lassait pas d’entendre M. de Limeray; sa conversation, traversée par

un courant de sympathie et de sensibilité, était pour elle un plaisir

nouveau. Il n’eût pas demandé mieux que de devenir son confident. Une

Française n’eût peut-être pas résisté à la tentation de se confesser à

ce vieux gentilhomme chevaleresque et tendre, mais madame Ronald avait

le caractère trop ferme pour se laisser aller à ouvrir ainsi son cœur:

par loyalisme envers son mari, par respect pour lui, elle ne se fût

jamais accordé cette douceur; elle sentait qu’à un prêtre seul il lui

serait permis de confier son amour.

Quelque bonne volonté que les fiancés eussent mis à hâter les

préparatifs de leur mariage, il ne put se faire aussi vite qu’ils

espéraient et fut fixé au 11 juillet. Soit que, pour quelque raison

inavouée, M. Beauchamp ne voulût pas y assister, soit que ses affaires

le rappelassent en Amérique, il annonça qu’il était obligé de repartir

et résista à toutes les prières de Dora. Tante Sophie, qui avait assez

de l’Europe, voulut l’accompagner, et tous deux quittèrent Paris dans la

dernière semaine de juin.

Charley avait annoncé à sa sœur qu’elle recevrait de sa part un tableau

de Willie Grey,--«un chef-d’œuvre», avait-il ajouté, refusant toutefois

de lui en dire le sujet. Huit jours après son départ, on l’apporta à

madame Ronald dans une caisse non clouée, qu’elle ouvrit avec une vive

curiosité. Elle se trouvait seule, heureusement, car, en le voyant, elle

devint toute pâle: son frère avait deviné son secret.

Le tableau représentait la folie de Titania, cette reine des fées, qui,

sous l’influence d’un philtre, tombe amoureuse d’un monstre, d’un être

humain à tête d’âne. Dans un coin de forêt, auquel les premières lueurs

de l’aube prêtaient un jour mystérieux, Titania, une femme à la lourde

tresse blonde, d’une beauté noble, vêtue d’une robe blanche bordée d’or,

était à demi couchée sur un banc de mousse et de fleurs. Un peu

au-dessus d’elle on voyait la tête d’un âne, dont le corps disparaissait

dans la broussaille: au cou de cet âne elle avait jeté une guirlande de

roses, sa parure sans doute, et ses doigts fuselés en retenaient les

extrémités. L’animal la regardait d’un air étonné, stupide. Ses yeux, à

elle, étaient pleins d’une muette adoration, sa bouche entr’ouverte

avait un sourire d’extase, son visage était éclairé par tous les rayons

de la transfiguration. A droite et à gauche, parmi le feuillage, on

distinguait des figures humaines, savamment effacées, qui épiaient le

délire de la pauvre amoureuse et exprimaient le dédain, la moquerie, la

pitié.

C’était une œuvre de peintre et de poète, une merveille de couleur et de

sentiment. Madame Ronald regarda longuement la toile, ses yeux devinrent

humides, puis s’emplirent de larmes, et, tout en replaçant le couvercle

sur la caisse, elle murmura:

--La folie d’Hélène! la folie d’Hélène!...

Ève victorieuse · 第 30 / 44 题