Les fiancés arrivèrent à Paris dans la première semaine de juin.
L’entrevue de Dora et de son oncle fut plutôt orageuse. Pour la première
fois, elle ne réussit pas à l’apaiser ni à le désarmer. Il lui reprocha,
en termes très vifs, son manque d’honneur envers Jack Ascott. Il lui
déclara que s’il avait consenti à assister à son mariage, c’était
seulement par considération pour sa mère. Puis, dépassant un peu la
mesure, il lui dit qu’une fois ce dernier devoir de tuteur rempli, il
entendait n’avoir plus aucunes relations, soit d’affaires, soit
d’amitié, avec la comtesse Sant’Anna. Là-dessus, mademoiselle Carroll
s’emporta et répondit que Lelo lui suffirait, qu’avec lui, elle pourrait
se passer du monde entier.
L’accueil que M. Ronald fit à son futur neveu se ressentit de ces
paroles. Il fut strictement poli, et glacial. Les deux hommes
s’examinèrent avec curiosité. Le comte trouva à l’Américain l’air d’un
clergyman, puis, se rappelant les paroles d’Hélène, il se dit en
lui-même: «Une splendide créature, oui... mais faite pour autre chose
que pour l’amour.--Je me suis découragé trop tôt!» ajouta-t-il, avec son
joli cynisme italien.
M. Ronald ne put s’empêcher d’admirer Sant’Anna. Ce spécimen d’une race
ancienne et très belle ne laissa pas que de lui en imposer. Il eut de
lui pourtant une impression peu favorable:
--Un inutile dangereux,--déclara-t-il en entrant chez Hélène,--un de ces
hommes qui prennent, sans scrupule, les femmes et les fiancées des
autres... Une nullité par-dessus le marché; seule une linotte comme Dora
pouvait le préférer à Jack Ascott!
Ces paroles cinglantes comme des coups de fouet, et qui ne la visaient
pas, atteignirent cependant madame Ronald en plein amour-propre, en
plein cœur. Une colère instinctive enfla ses narines, puis, voulant
frapper à son tour:
--Voilà bien les savants! fit-elle d’un ton dédaigneux.--A les entendre,
on pourrait croire que leur connaissance plus approfondie du mystère de
la vie leur donne une résignation supérieure, et, à la moindre
contrariété, ils oublient leurs principes, leurs théories, et n’ont pas
plus de philosophie que le commun des mortels... Vous, par exemple, qui
croyez que nous sommes les créatures de Dieu entièrement, qui proclamez
à chaque instant l’impossibilité du libre arbitre, vous faites un crime
à Dora de son mariage: est-ce logique?
M. Ronald parut décontenancé, troublé pendant quelques secondes, puis,
se ressaisissant, il mit affectueusement la main sur l’épaule de sa
femme.
--Vous avez raison,--dit-il avec ce rare et merveilleux sourire des
hommes de pensée.--Rappelez-moi toujours ainsi à la vérité lorsque, par
habitude séculaire, je m’en écarterai. Il devait probablement y avoir
une infidélité dans la vie de Dora: s’il est injuste de la lui
reprocher, on ne peut s’empêcher de la regretter, surtout lorsque cette
infidélité fait le malheur d’un brave garçon comme Jack Ascott.
Hélène, calmée par ces paroles humbles et loyales, continua d’un ton
plus doux:
--En vérité, tout ce qui est arrivé depuis notre départ d’Amérique, tout
montre bien que nous marchons vers des buts inconnus. Du reste, si les
musiciens d’un orchestre étaient libres de se livrer à leur inspiration
individuelle, ils ne produiraient qu’un horrible assemblage de sons
discordants. Puisque nous sommes ici-bas pour exécuter l’œuvre du Maître
suprême, chacun de nous doit arriver avec sa partie écrite, et, belle ou
laide, gaie ou triste, il est obligé de la jouer telle quelle, jusqu’au
bout. Sans cela, il n’y aurait pas d’harmonie possible.
--Votre comparaison est très juste,--dit M. Ronald avec une expression
de plaisir,--et l’on peut imaginer un univers sans lumière, mais pas
sans harmonie.
--Oh! si cette croyance à l’inéluctable de la vie pouvait s’imposer
définitivement à notre esprit, quel repos! quelle paix! fit Hélène, avec
son regard pathétique.
Et pendant tout le mois qui suivit, ce mois qui fut le plus douloureux
de son existence, elle se cramponna désespérément à l’idée qu’elle
vivait sa destinée. En apprenant que le mariage de Dora se ferait à
Paris, son premier mouvement avait été de fuir; puis elle se souvint
bizarrement d’avoir entendu dire que, pour ôter le feu d’une brûlure, il
faut la représenter aux charbons ardents: elle avait voulu essayer du
procédé. Oui, elle allait souffrir terriblement en assistant à cette
odieuse union; mais, sûrement, cela la guérirait d’une manière radicale.
Il était impossible qu’elle continuât à aimer le mari de Dora. Ce serait
trop fou, trop ridicule!... Nous ne sommes jamais aussi habilement
trompés que par nous-mêmes: ce n’était pas seulement l’espoir de guérir
qui la retenait à Paris, mais le désir secret, inavoué, de revoir Lelo.
L’amour d’Hélène pour Sant’Anna était celui d’une intellectuelle: grâce
à une imagination que le respect de soi avait rendue chaste, grâce aussi
au tempérament américain, il entrait peu de matérialité dans sa
composition. Bien qu’il n’éclatât pas en désirs passionnés, en jalousie
sauvage, il n’en était pas moins douloureux. Chose curieuse, il avait
éveillé chez la jeune femme un besoin de dévouement et de sacrifice.
Elle se rendait compte maintenant qu’elle avait appartenu à son mari,
mais qu’elle ne s’était pas donnée, et, un jour qu’elle était seule, il
lui arriva instinctivement de tendre les bras. Alors, rougissant de
colère et de honte, elle s’écria:
--Je suis folle! folle!
En attribuant au sang latin qu’elle tenait d’un ascendant maternel ce
qu’elle appelait sa faiblesse, elle n’avait pas tout à fait tort.
C’était à lui qu’elle devait ce sentiment de la beauté et de l’harmonie
qui avait donné prise sur elle à Lelo. Et, hypnotisée par ces dons qu’il
possédait, elle le voyait comme un être tout à fait supérieur, dont les
facultés n’avaient pas été développées par une culture suffisante. Elle
croyait, sans se l’avouer, qu’elle aurait pu le conduire à un but plus
élevé que ceux qu’il poursuivait, et tout son être demeurait tourné vers
lui comme si elle eût été réellement créée pour le compléter.
Son amour n’était pas exempt d’alliage. L’amour absolument pur n’existe
pas. C’est l’alliage qui fait souvent la force des sentiments humains,
aussi bien que celle de certains métaux. Hélène enviait à Dora l’orgueil
de porter ce beau nom de Sant’Anna, ce joli titre de comtesse, le
privilège de continuer une race ancienne, et cela encore était un
élément de souffrance. Maintenant qu’elle avait conscience d’aimer Lelo,
sa présence la troublait comme elle n’avait jamais fait. Pendant
quelques minutes, lorsqu’elle le revoyait, sa voix était émue, sa
nervosité manifeste. Lui, s’en apercevait et l’observait malignement. Il
se plaisait, par des regards appuyés, à accélérer les battements de son
cœur. Il usait et abusait sans pitié du pouvoir magnétique qu’il avait
sur elle. Une lueur caressante et perfide brillait dans ses yeux, la
joie de son triomphe d’homme rougissait ses lèvres sensuelles. Hélène,
qui sentait tout cela, ne tardait pas, sa volonté aidant, à reprendre
possession d’elle-même; elle le bravait avec une audace qui excitait son
admiration et parfois lui donnait un désir sauvage de la marquer d’un
baiser.
A la vive satisfaction de madame Ronald, Dora et sa mère, n’ayant pu
avoir un des grands appartements de l’Hôtel Castiglione, s’étaient
logées au Continental. Sans se douter du supplice qu’elle infligeait,
mademoiselle Carroll venait chaque jour mettre sa tante au courant de
ses faits et gestes. Elle la traînait chez les couturières, chez les
bijoutiers, lui répétait les paroles de son fiancé, lui parlait de leurs
beaux projets d’avenir. Quand Hélène se retrouvait seule, elle se
sentait meurtrie comme si on l’eût battue. Elle n’éprouvait pas de haine
contre la jeune fille; seulement, sa présence et celle de la marquise
Verga lui causaient cette impression désagréable que donne la vue d’un
instrument qui vous a blessé grièvement.
Rien n’apportait à madame Ronald autant de réconfort que ses entretiens
quotidiens avec M. de Rovel. Il y a dans le catholicisme une puissance
occulte qui agit sur l’âme comme l’amour agit sur le cœur et à laquelle
on échappe difficilement. La parole convaincue et persuasive du prêtre
ne tarda pas à développer chez madame Ronald ce vague désir de
conversion, né dans son esprit tourmenté: un jour, elle demanda à son
mari s’il lui serait désagréable qu’elle se fît catholique.