Les paroles de Sant’Anna avaient d’abord effrayé et bouleversé
mademoiselle Carroll; mais, lorsqu’elle fut seule, elle éprouva en se
les rappelant une allégresse nouvelle, un sentiment d’orgueil, un
trouble délicieux. Il l’aimait! Il le lui avait dit avec ses lèvres,
avec ses yeux, avec toute sa physionomie, et il ne tenait plus qu’à elle
de devenir sa femme. Elle, Dora, la femme de ce grand seigneur romain!
Cette idée l’éblouit au point qu’elle n’osa pas tout de suite la
regarder en face. Le comte s’était permis de lui dire qu’elle ne pouvait
plus épouser Jack! Il croyait donc qu’elle l’aimait? Une vive rougeur
monta au visage de la jeune fille. Elle essaya de protester, de
s’indigner, de se moquer, mais sa révolte finit pitoyablement par un
petit rire ému. Non, elle ne pouvait pas le nier: Lelo, par sa présence,
lui apportait une joie extraordinaire; près de lui, elle perdait la
notion du temps, le souvenir du passé. L’amour seul pouvait produire ces
phénomènes. Pourquoi Jack n’avait-il pas su l’éveiller en elle? C’était
sa faute après tout!... Sa faute! Elle avait enfin trouvé un grief
contre le pauvre garçon. Il était bon, loyal, dévoué, mais il
ressemblait à tous les autres jeunes gens. Son regard n’avait jamais eu
cette flamme qui fait baisser les yeux et battre le cœur. Elle le
connaissait trop. Quand il la quittait, elle éprouvait une sorte de
soulagement. Avec le comte Sant’Anna la vie lui semblerait trop courte,
et avec Jack trop longue! Non, elle ne pourrait jamais le rendre
heureux. Elle comprenait cela, maintenant. Donc, c’était son devoir de
rompre. Oui, son devoir. Elle demeura sur cette idée, pour se cacher à
elle-même l’odieux et la cruauté de l’action qu’elle allait commettre.
Et tout le monde la blâmerait! Personne n’apprécierait la loyauté qui
avait dicté sa conduite. Comment s’y prendrait-elle pour dégager sa
parole? En se posant cette question, elle tournait, par un mouvement
réflexe, son anneau de fiançailles autour de son doigt. Tout à coup, ses
yeux tombèrent sur l’admirable perle rose qui en faisait un joyau rare;
cette vue réveilla une foule de souvenirs et un remords soudain éclata
dans son âme.
--Pauvre Jack! fit-elle tout haut; puis, avec des yeux voilés de larmes,
elle ajouta: _I wish I were dead!_--Je voudrais être morte!...--un
souhait qui n’a pas l’ombre de sincérité, mais au moyen duquel
l’Américaine a l’habitude de soulager sa conscience.
Le combat qui se livra dans l’âme de mademoiselle Carroll, pendant une
partie de la nuit et toute la journée du lendemain, prouvait chez elle
une profondeur de pensée et de sentiment que personne n’eût soupçonnée.
Si elle eût été la jeune fille frivole et égoïste qu’elle s’efforçait de
paraître, elle eût jeté lestement par-dessus bord son fiancé, mais elle
valait mieux qu’elle ne le croyait elle-même. Au premier moment, elle
n’avait senti que la joie d’être aimée de Lelo et la satisfaction de
pouvoir devenir comtesse; maintenant elle éprouvait le regret de la
douleur qu’elle allait causer. L’idée de manquer à sa parole lui était
insupportable, la rendait honteuse d’elle-même. Elle se détesta, se dit
des sottises, se traita plus sévèrement que personne n’eût osé le faire.
Elle eût donné beaucoup pour rompre son engagement par lettre, mais
c’était matériellement impossible. Elle était condamnée à affronter le
chagrin de Jack, à subir ses reproches. S’il pouvait au moins se laisser
emporter par la colère, se mettre dans son tort! Une bonne querelle
pourrait seule faciliter l’inévitable rupture. Plus l’heure de
l’entrevue approchait, plus sincèrement mademoiselle Carroll répétait:
«_I wish I were dead!_...» Mais aucun signe de fin prématurée ne se
déclarait chez la jeune fille et M. Ascott arrivait à toute vapeur.
Comme l’avait supposé madame Ronald, il avait rappelé son associé au
plus vite et s’était embarqué sur le premier transatlantique en
partance. Pendant toute la durée de son voyage, il avait subi des
alternatives de foi et de doute, et ces vibrations diverses avaient
provoqué en lui cette espèce de mal de mer moral plus intolérable qu’une
douleur déterminée.
Lorsque, le jeudi matin, vers onze heures et demie, on remit à Dora la
carte de M. Ascott, le cœur lui battit. En arrangeant ses cheveux, en
refaisant le nœud de sa cravate, ses doigts tremblaient visiblement,
puis, subjuguée par l’inéluctable et toute pensée annihilée, elle se
rendit au salon.
--_Hallo_, Jack! fit-elle, saluant son fiancé, comme si elle l’eût
quitté la veille, de ce mot amical et familier, bien américain, qui lui
était habituel.
Les regards des deux jeunes gens se rencontrèrent en même temps que
leurs yeux, et tout à coup ils se sentirent étrangers l’un à l’autre. Il
y eut entre eux un moment d’embarras, un silence ému. Ce fut
mademoiselle Carroll qui se remit la première.
--C’est comme cela que vous tombez sur les gens sans crier gare!
dit-elle en essayant de plaisanter.--Votre associé est donc revenu plus
tôt que vous ne comptiez?
--Non, je ne l’ai pas attendu. J’ai laissé la maison et les affaires
entre les mains de mon premier commis.
--Aviez-vous une telle hâte de me revoir? demanda Dora avec son
incurable coquetterie.
--Cela vous étonne? Le chagrin de notre séparation vous a sans doute été
léger. Mais le fait n’est pas là. J’ai reçu une lettre où l’on me
prévient qu’un certain comte italien vous fait la cour, et où l’on
m’avertit que le bruit de votre mariage avec lui se répand de plus en
plus. Je n’aurais jamais pu attendre que le courrier m’apportât votre
dénégation, je suis venu la chercher.
Il y avait dans le ton du jeune homme une autorité qui imposa à
mademoiselle Carroll. Elle essaya pourtant de parer à la manière des
femmes.
--Et quelle est la personne qui vous a rendu ce joli service?
--Peu importe... Dody, au nom du ciel,--fit Jack en prenant les mains de
sa fiancée,--mettez fin au supplice que j’endure; il est intolérable.
Dites-moi que ce fleuretage ne signifie rien et que vous êtes toujours
mienne.
Mademoiselle Carroll, paralysée par la honte, par la conscience de son
indignité, demeura silencieuse, ses lèvres s’agitèrent plusieurs fois
sans émettre un son, puis, avec un accent de véritable détresse:
--Je le voudrais, Jack, je le voudrais... mais je ne le puis pas.
M. Ascott lâcha brusquement les mains qu’il tenait et recula de quelques
pas, très pâle, la moustache frémissante.
--Alors, ce mariage dont on parle est vrai?... demanda-t-il d’une voix
rauque.
--Non, non, il n’est pas question de mariage. Personne ne m’a demandée;
seulement... seulement... je ne peux plus devenir votre femme.
--Parce que vous en aimez un autre?
La jeune fille rougit violemment.
--Parce que je crois que nous nous rendrions mutuellement malheureux. La
vie d’Europe me plaît; maintenant que j’en ai goûté, je ne serais plus
satisfaite de la nôtre. Une femme mécontente est la créature la plus
incommode (_uncomfortable_) qui existe.
--Ah! je comprends, je comprends!... vous avez fréquenté des grandes
dames, et il vous faut un titre! Si ce n’est que cela, je puis en
acheter un. Moyennant une cinquantaine de mille francs... ou moins... le
pape fera de moi un baron, le premier baron américain! Ce sera très
ridicule, mais immensément chic!... La baronne Ascott... Qu’en
dites-vous?
Jack eut le trait malheureux en ce qu’il était un peu injuste, et cette
injustice donna à mademoiselle Carroll le courage de tailler dans le
vif.
--Eh bien, vous vous trompez, dit-elle sèchement; fussiez-vous prince,
je ne vous épouserais pas davantage.
--C’est donc ma personne qui vous est devenue antipathique?... par
comparaison, sans doute?
Les meilleures fibres de Dora furent de nouveau touchées.
--Votre personne antipathique! s’écria-t-elle, oh! n’en croyez rien!
J’ai pour vous une affection réelle. Je comprends tout ce que vous
valez, et cela me fait une peine atroce de devoir reprendre ma parole et
de vous causer un tel chagrin. Je voudrais être morte!...
L’accent sincère de la jeune fille détendit la colère qui soutenait M.
Ascott; le cœur défaillant, les jambes cassées, il se laissa tomber dans
un fauteuil, passa et repassa la main sur son front, puis d’une voix
angoissée:
--Dody, Dody, fit-il, est-ce que ce n’est pas un cauchemar? une de vos
plaisanteries habituelles?... n’allez-vous pas me dire, comme vous
l’avez fait tant de fois: «Je suis sage maintenant...»
Mademoiselle Carroll, très émue, secoua la tête.
--Je le voudrais, mais c’est impossible; ne le désirez pas. Mieux vaut
une rupture maintenant qu’un divorce à Dakota plus tard (_a Dakota
divorce_), et nous en arriverions là... Les mariages sont écrits, on a
bien raison de le croire; le nôtre ne l’était pas, probablement.--Et,
Jack... après tout, je ne vaux pas tant de regrets! ajouta mademoiselle
Carroll avec une humilité assez extraordinaire chez elle. Il y a des
jeunes filles plus belles, meilleures que moi. J’en connais vingt pour
une qui seraient fières de devenir votre femme, et qui pourraient vous
rendre heureux.
--C’est possible, mais elles n’existent pas pour moi.
--Vous oublierez; les hommes oublient toujours.
--Vous croyez?
--Oui, ils ont mille occasions, mille moyens.
--En effet, le jeu... la boisson... le suicide.
--Oh! Jack, taisez-vous!... Promettez-moi, jurez-moi que vous n’aurez
recours à aucune de ces choses affreuses, dégradantes.
--Je n’ai rien à vous promettre,--répondit M. Ascott en serrant avec des
doigts crispés les bras de son fauteuil.--Je ne me connais pas. Je peux
valoir mieux, je peux valoir moins que je ne l’imagine. La fin le
montrera. C’est ma faute, ma très grande faute: je n’aurais pas dû vous
laisser venir seule en Europe; mais j’avais une telle confiance en vous!
Je croyais que vous m’aimiez.
--Je le croyais aussi, puisque je vous avais accepté. Je sais maintenant
que le sentiment que j’avais pour vous, que j’ai encore, n’est pas de
l’amour.
--Vous savez cela? demanda Jack, tous les muscles du visage étirés par
la douleur.
Dora fit un signe affirmatif.
--Alors, vraiment, il est trop tard? dit M. Ascott en se levant.
La jeune fille l’imita.
--Oui... il est trop tard... Il faut que je vous rende ceci.
Et, toute pâle d’émotion, elle retira sa bague de fiançailles, cette
bague qu’elle avait portée deux ans, et la tendit à Jack.
Lui la prit et, sous une irrésistible impulsion de douleur et de colère,
il la lança dans la cheminée où brûlait un grand feu.
Mademoiselle Carroll jeta un cri et, instinctivement, saisit les
pincettes pour l’arracher aux flammes.