En reportant sur mademoiselle Carroll son admiration et ses affections,
le comte Sant’Anna n’avait pas eu d’autre but que d’exciter les regrets
de madame Ronald et de piquer sa vanité. Peu à peu, cependant, une
chaleur de sentiment avait passé dans ses paroles; sans s’en apercevoir,
il avait pris le ton et les manières d’un amoureux.
Il avait été séduit par le visage brun aux yeux clairs de Dora, par sa
ressemblance avec la princesse Marina. Toutes deux étaient sveltes et
fines: Donna Vittoria avait la grâce, l’ondoiement d’un grand félin, et
la jeune Américaine la forte souplesse de l’acier bien trempé. L’homme
n’est pas souvent fidèle à une femme, il l’est presque toujours à un
type. Dora, en outre, avait le don d’amuser et d’intéresser Lelo. Il lui
semblait qu’avant elle il n’avait jamais vu de créature vraiment libre.
Son indépendance d’esprit l’étonnait à chaque instant, elle avait l’air
de marcher dans la vie sans entraves d’aucune sorte. Avec sa volonté et
la fortune dont elle disposait, elle lui faisait l’effet d’une puissance
au petit pied. Et elle avait autant que lui la passion des chevaux. Tous
deux eussent interrompu un duo d’amour pour regarder passer un bel
animal, discuter sa robe ou son allure. La première fois que Lelo vit
mademoiselle Carroll à la chasse au renard, il eut comme un
tressaillement d’amoureux; fasciné par son irréprochable équitation, il
ne la quitta pas un moment et la complimenta en termes qui lui donnèrent
la plus délicieuse sensation de plaisir et de triomphe qu’elle eût
jamais éprouvée.
La marquise Verga, dont le secret désir était de voir l’élément
américain s’augmenter à Rome et qui ne connaissait pas M. Ascott, ne se
faisait aucun scrupule de travailler contre lui. Elle répétait sans
cesse au comte Sant’Anna que mademoiselle Carroll, avec cinq millions de
dot, était la femme qu’il lui fallait. Il commençait à se demander de
quel œil sa mère et sa sœur verraient ce mariage avec une étrangère et
une protestante. Elles le considéreraient sans doute comme le complément
de ce qu’elles appelaient son apostasie. Il était obligé de s’avouer que
cette Américaine ultra-moderne ferait avec les siens un contraste un peu
violent, mais il se disait aussi que l’argent peut adoucir toutes
choses.
Lelo n’ignorait pas que Dora était fiancée. Dans les premiers temps,
elle lui avait souvent parlé de Jack Ascott et de son prochain mariage.
Maintenant elle n’en disait plus rien. Pourrait-il l’amener à rompre cet
engagement? L’aimerait-elle assez pour braver le scandale de la rupture?
Sous sa frivolité, il avait senti une fermeté de caractère qui pouvait
lui réserver un obstacle sérieux. Il remarquait cependant avec une vive
satisfaction qu’elle semblait de plus en plus affectée par sa présence.
A son approche, les longs cils battaient, les coins des lèvres minces se
contractaient légèrement et, pendant les premières minutes, la voix de
la jeune fille était émue, rapide et nerveuse. Avec lui, elle était
infiniment plus douce, et, quand elle marchait à ses côtés, il y avait
dans toute sa personne une inconsciente soumission.
Le changement était encore plus profond que Lelo n’eût osé l’imaginer.
La première fois que, dans une lettre d’Hélène, le nom de Sant’Anna
avait frappé ses yeux, Dora en avait été comme fascinée. Elle s’était
figuré celui qui le portait grand, brun, avec des traits réguliers. Non
seulement elle n’eut point de désillusion, mais, lorsque ses prunelles
claires, hardies et moqueuses rencontrèrent en plein le regard lumineux
de l’Italien, elle éprouva un choc, un trouble subit. A ce moment-là,
si, par impossible, il lui eût demandé sa main, elle l’aurait accordée.
Jamais elle n’eût voulu convenir de cela; c’était pourtant ainsi qu’elle
avait été conquise. Les attentions du comte, de ce beau patricien, la
flattèrent prodigieusement. Elle s’avisa de le comparer à Jack, et la
comparaison ne fut pas à l’avantage de celui-ci. La présence de
Sant’Anna lui apportait une joie qu’elle n’avait jamais ressentie; ses
regards, ses paroles, lui laissaient une impression qui ne s’effaçait
pas. Les objets qui lui appartenaient, les plus vulgaires, semblaient
différents au contact, comme s’ils étaient revêtus d’une sorte
d’électricité. Dora, qui n’avait jamais aimé, s’étonnait de ces
phénomènes; elle considérait l’homme qui les déterminait comme un être
tout à fait supérieur. Et au cours de leurs promenades, de leurs
causeries, le fluide divin allait bien, comme l’avait expliqué Henri
Ronald, «touchant ici une cellule inactive, là une fibre insoupçonnée,
une corde muette», pour produire le grand miracle de l’amour.
Mademoiselle Carroll avait toujours eu une secrète faiblesse pour les
titres. Depuis qu’elle était à Rome, ils lui plaisaient davantage
encore. Elle en arriva à se dire qu’avec sa fortune elle aurait pu se
marier dans l’aristocratie. Le regret de son engagement commença de
poindre dans son esprit; il s’augmenta à mesure que son intimité avec
Sant’Anna devint plus étroite. Elle le repoussa énergiquement d’abord,
puis de plus en plus faiblement, et l’infidélité peu à peu s’élabora
dans son cœur.
Dora voyait bien que dans la société romaine on croyait à son mariage
avec le comte de Sant’Anna. Quand il s’approchait d’elle, on les
regardait, on chuchotait. Pendant qu’il était dans sa loge à l’Opéra,
les lorgnettes demeuraient braquées sur eux avec persistance. Elle avait
peine à dissimuler la joie qu’elle en éprouvait.
Hélène n’avait pas manqué de lui raconter ce qu’elle savait des
relations de Lelo avec Donna Vittoria. Un jour même, elle lui dit en
plaisantant:
--Prenez garde de rendre jalouse cette belle princesse avec votre
fleuretage: elle pourrait vous le faire payer cher, vous poignarder
peut-être.
La jeune fille rougit, haussa les épaules, puis gaiement:
--Je ne crains que le vitriol, répondit-elle, et c’est une arme trop
plébéienne pour une grande dame.
Madame Ronald suivait avec une angoisse croissante ce roman qui se
vivait sous ses yeux. Elle essayait de s’en désintéresser, cela ne lui
était pas possible. Il avait en elle un écho direct et profond, elle s’y
trouvait inéluctablement mêlée. Son âme, jusqu’alors si sereine, si
joyeuse, était troublée par les sentiments les plus extraordinaires. La
vue de l’intimité de Dora et de Sant’Anna lui causait une irritation
qu’elle attribuait à son amitié pour Jack. La pensée qu’ils pourraient
se marier lui était si pénible qu’elle ne s’y arrêtait pas longtemps.
Elle eût donné n’importe quoi pour hâter l’arrivée de M. Ascott. Sans
doute il la débarrasserait de ce poids qui lui était tombé sur le
cœur,--celui de sa responsabilité, croyait-elle.
Lelo comptait sur le carnaval pour avancer ses affaires. Depuis que
l’Église ne prête plus son patronage à cette explosion de folie,
nécessaire comme toutes choses probablement, le carnaval de Rome a perdu
son bel aspect moyen-âge et son originalité, mais il favorise toujours
merveilleusement les amoureux. Masques, déguisements, _confetti_,
_moccoletti_, servent à ébaucher de jolis romans, à produire des effets
tragiques ou comiques, à ménager des rencontres imprévues,--en un mot, à
varier les destinées humaines.
Le bal masqué en Italie, le _veglione_, a un caractère tout à fait
mondain et intime. Rien d’échevelé, rien d’inconvenant. Grandes dames et
bourgeoises y viennent pour intriguer sérieusement leurs amis ou leurs
connaissances, leur jeter dans l’oreille des révélations perfides, des
mots troublants, quelques-unes pour le plaisir spécial de se promener
avec impunité au bras d’un amant. La Romaine pense des mois d’avance au
_veglione_. Elle espère toujours y trouver quelque aventure agréable.
Madame Verga, elle, en était fanatique. Afin d’y avoir plus de liberté,
elle s’y rendait généralement avec des compatriotes, et s’y amusait de
la manière la plus innocente. Elle y arrivait bien renseignée,
habilement déguisée. Ses amis finissaient toujours par la reconnaître,
mais, pour ne pas gâter son plaisir, ils n’en laissaient rien voir.
Cette année, la maladie d’un de ses enfants l’empêcha de prendre part
aux premiers _veglioni_. Se trouvant libre pour le dernier, elle loua
une loge au théâtre Costanzi, invita deux Américains, puis Hélène et
Dora. Elle commanda trois dominos noirs pareils, pas trop laids, mais
déguisant bien la taille et la tournure. Ensuite, elle initia ses amies
à l’esprit du bal masqué, tel qu’il se pratique à Rome, les exerça à la
voix de fausset et leur livra de petits secrets sur les jeunes gens
connus. Le grand soir arrivé, elle les mena au Costanzi. Toutes trois
portaient sur l’épaule gauche une branche des mêmes orchidées. Aussitôt
dans la loge, madame Ronald et mademoiselle Carroll regardèrent avec un
peu d’effroi cette foule étrange et masquée qui grouillait au-dessous
d’elles et semblait de la vie en fusion. Impatiente de s’amuser, la
marquise rendit bientôt la liberté aux deux Américains et emmena ses
deux amies dans la salle. Là, elle leur fit encore quelques
recommandations, entre autres, celle de ne pas se laisser conduire dans
une loge, sous aucun prétexte, et d’échapper vivement aux indiscrets.
Puis elle se faufila dans la mêlée et disparut.
Pendant les huit derniers jours, Hélène et Dora n’avaient pensé qu’à ce
_veglione_. C’était pour elles un plaisir tout nouveau qui avait
singulièrement excité leur imagination. Elles s’étaient promis d’avoir
de l’audace et de l’esprit pour dix. Cependant, lorsqu’elles se
trouvèrent seules au milieu de la salle, elles furent toutes
déconcertées. Elles virent passer des jeunes gens qu’elles s’étaient
proposé d’intriguer, sans avoir le courage de leur adresser la parole.
Il n’est pas si facile qu’on croit, à une femme comme il faut, de sortir
du convenu. L’homme même, lorsqu’il sent une main inconnue se poser sur
son bras, ne peut se défendre d’un certain trouble qui le rend souvent
muet ou lui fait dire quelque sottise. Le masque, au lieu d’enhardir les
deux Américaines, comme elles y comptaient, semblait les paralyser, et
cette voix de fausset, qu’elles croyaient posséder admirablement, ne
voulait pas sortir de leur gosier. Leurs premiers essais furent assez
maladroits. Mais, une fois lancées, elles rentrèrent vite en possession
de leurs moyens et surent bientôt provoquer l’ahurissement et la
curiosité; ce jeu leur parut extrêmement amusant--_great fun!_
Au fond, pour toutes deux, sans qu’elles se l’avouassent, le grand
attrait de ce bal était le comte Sant’Anna. C’était lui surtout qu’elles
désiraient intriguer et étonner. Elles le cherchèrent tout de suite du
regard. Il était bien là. Debout, en pleine lumière, le dos contre le
montant d’une loge, à droite de la porte d’entrée, la boutonnière
fleurie d’un œillet blanc, il paraissait avoir plus de succès qu’aucun
des hommes présents et était entouré de dominos avec qui il échangeait
des propos joyeux. Ainsi assiégé, il fut inabordable pendant la première
partie de la soirée. A la fin, il entra dans la foule et, examinant de
près tous les masques, il eut l’air de chercher quelqu’un. Plusieurs
femmes essayèrent de l’accaparer; il s’en débarrassa lestement. Hélène,
qui ne l’avait pas perdu de vue, le rejoignit et se mit à le suivre, le
cœur battant, presque éblouie par son émotion. Un groupe l’ayant arrêté,
il se trouva tout à coup à ses côtés. C’était le moment ou jamais:
brusquement, elle saisit son bras. Lelo la regarda curieusement et son
visage s’éclaira.
--Est-ce vrai que vous vous mariez? demanda madame Ronald en français et
d’une voix admirablement fausse.
--Encore!... Ah! mais c’est une gageure!... Voici la vingtième fois, au
moins, que l’on me pose cette question.
--Et qu’avez-vous répondu?
--Que j’y étais tout disposé si l’on m’acceptait.
Sous l’impression qu’elle reçut, Hélène, d’un mouvement instinctif,
chercha à dégager son bras. Le comte le retint en le serrant fortement
contre lui, et cette étreinte rendit à la jeune femme l’étrange bonheur
qu’elle avait connu à Ouchy.
--Pourquoi veux-tu me quitter sitôt? dit Sant’Anna doucement.--Mon
mariage te fait donc du chagrin?
--A moi?... Ah! si vous saviez comme vous m’êtes indifférent!
Lelo ne douta plus qu’il n’eût affaire à madame Ronald: une idée
vraiment perfide lui vint à l’esprit.
--Indifférent? répéta-t-il,--je te suis indifférent?... Je n’en crois
rien, car mon amour a toujours attiré l’amour.
--Pas toujours.
--Toujours... tôt ou tard. J’ai résolu de te conquérir, de te faire
oublier Jack Ascott.
Hélène eut un éclat de rire forcé.
--Ah! ah! vous me prenez pour votre Américaine!... Eh bien, pour un
amoureux, vous n’avez guère de flair!
Sant’Anna, feignant d’être surpris et déconfit, s’arrêta net:
--Qui es-tu donc?
--Cherchez!
Sur ce mot, la jeune femme se dégagea, et lui tournant le dos, elle se
perdit dans la foule.
Un sourire moqueur brilla dans les yeux du comte. «La voilà avertie,
pensa-t-il, et furieuse!»
Dora, qui de loin avait vu la scène, lâcha aussitôt le malheureux
qu’elle était en train d’ahurir, et vint rôder autour de Lelo. Deux
fois, elle l’effleura sans oser lui parler, prise d’une timidité
invincible. Lui, l’examina de la tête aux pieds. Une autre branche
d’orchidées! C’était sûrement mademoiselle Carroll.
--Veux-tu accepter mon bras? Ta silhouette me plaît.
La jeune fille posa une main émue sur le bras qui lui était offert.
--Sortons de cette fournaise. Allons dans les couloirs, il y fait
meilleur.
Puis, voyant que son domino n’ouvrait pas la bouche:
--Tu n’es pas muette, j’espère!
Dora enfin avait retrouvé son bel aplomb.
--Non, non. Dieu merci! se hâta-t-elle de répondre d’une voix
méconnaissable,--et je suis même très bien documentée sur vous.
--Vraiment?
--Oui, vous êtes léger, inconstant comme Don Juan, incapable d’un
sentiment sérieux, tout en ayant l’art de persuader aux femmes que vous
êtes amoureux d’elles.
--Tes documents sont faux, archifaux! Je puis te le prouver... Tiens,
entrons dans cette loge.
Mademoiselle Carroll, se souvenant de la recommandation de madame Verga,
voulut s’échapper. Lelo mit vivement sa main sur la sienne.
--Je ne te lâche pas avant que tu m’aies entendu. Un accusé a le droit
de se défendre.
Et, avec une autorité qui agit comme un charme sur la jeune Américaine,
il la conduisit dans la loge du rez-de-chaussée qui lui appartenait, lui
offrit une chaise et se plaça vis-à-vis d’elle, le dos tourné à la
salle.
--On vous a donc dit que je suis incapable d’un sentiment sérieux?
demanda-t-il en abandonnant le tutoiement du bal masqué.
Dora fit un signe affirmatif.
--Eh bien, on vous a trompée, car je suis sincèrement épris d’une jeune
fille.
--Ah bah!
--C’est la vérité pure.
--Une jeune fille blonde?
--Non, elle est brune.
--Jolie?
--Pour moi, oui.
--Cela veut dire qu’elle est laide pour les autres?
--Jamais de la vie!... Elle a les plus beaux yeux du monde, et elle est
intelligente, originale, délicieuse. Je l’aime comme je n’ai jamais
aimé! C’est si vrai que, pour la première fois, je songe au mariage...
Voulez-vous que je vous dise son nom? demanda Lelo en baissant la voix.
--Non, non, je ne suis pas curieuse.
--Parce que vous le connaissez, ce nom, parce que vous savez que c’est
le vôtre.
Mademoiselle Carroll se leva, en proie à une émotion visible malgré son
masque et son domino.
--Quelle folie! fit-elle brusquement.
Lelo se leva à son tour, et, prenant les deux mains de la jeune fille,
il les tint fermement entre les siennes.
--Une folie! pourquoi? Je n’aurais pas dû vous faire une déclaration
dans un lieu comme celui-ci, mais vos paroles m’y ont poussé. Dites-moi
que vous croyez à mon amour?
--A quoi bon? Je ne suis plus libre, vous le savez bien.
--Oui, et la vue de cette bague que vous portez m’est devenue odieuse.
Je ne serai heureux que quand vous l’aurez rendue à celui qui vous l’a
donnée.
--Rompre mon engagement! Oh! c’est impossible!... impossible!... M.
Ascott ne mérite pas un tel affront. Ce serait briser sa vie. Il m’aime
uniquement.
--Mais, vous ne l’aimez pas, vous! fit hardiment le comte. Et si vous
osez regarder tout au fond de votre cœur, ou je me trompe fort, ou vous
sentirez que vous ne pouvez plus épouser M. Ascott.
Dora dégagea violemment ses mains: un ami de Lelo, croyant la loge vide,
y faisait irruption avec deux dominos. Il y eut une bousculade de
chaises et, avant que les indiscrets eussent pu se retirer, la jeune
Américaine s’était enfuie.
Quand mademoiselle Carroll rentra à l’hôtel, vers trois heures du matin,
Giovanni, le courrier, lui remit un télégramme arrivé dans la soirée.
Elle devina instantanément de qui il était et pâlit un peu.
--Jack arrive jeudi, dit-elle après avoir lu.
--Ce n’est pas trop tôt! fit sèchement madame Ronald.
--Non, c’est plutôt trop tard! répondit Dora en déchirant la dépêche
avec de petits mouvements durs qui révélaient une résolution prise.