M. Ascott retint son bras, et le serrant avec force:

--Laissez-la, dit-il, vous n’avez plus le droit d’y toucher. Je désire

qu’elle soit détruite.

Puis avec une ironie cinglante:

--Voilà bien la femme! elle se précipite pour sauver un bijou de la

destruction, et elle y envoie un homme... Que Dieu vous pardonne; moi,

je ne le peux pas.

Et Jack s’éloigna sans retourner la tête, tandis que Dora, comme

pétrifiée, demeurait, pincettes en mains, le regard sur le foyer ardent,

avec la sensation qu’il se consumait là quelque chose d’elle. Elle se

redressa très pâle, l’instrument de fer s’échappa de ses doigts et,

secouée d’un tremblement nerveux, elle tomba dans un fauteuil en

murmurant:

--C’est horrible!... horrible!

Et alors, de ses yeux brillants et moqueurs, les larmes jaillirent; elle

les essuya rageusement, mais, à son honneur, elles continuèrent de

couler.

Deux minutes après, madame Ronald fit irruption dans le salon.

--Qu’y a-t-il? demanda-t-elle. On vient de me remettre la carte de Jack;

il a écrit dessus: «Je repars, ne veux voir personne.» Vous vous êtes

querellés?

--Nous avons fait mieux, nous avons rompu! répliqua mademoiselle Carroll

en détournant la tête.

Le visage d’Hélène s’altéra comme si elle eût été frappée

personnellement.

--Vous avez repris votre parole, vous? Quelle indignité!

Ce mot suffit à remettre Dora debout moralement et à lui rendre tout

entier son beau pouvoir de défense et d’attaque.

--Une indignité? répéta-t-elle. Je ne vois pas cela. Quand on a

conscience de ne pas aimer un homme suffisamment, il vaut mieux ne pas

l’épouser.

--Et cette conscience vous est venue depuis que vous connaissez M.

Sant’Anna.

--Peut-être... A propos, est-ce vous qui avez écrit à M. Ascott?

--C’est moi.

--Vous n’aviez pas le droit de vous mêler de mes affaires.

--Je vous demande pardon: c’était mon devoir de prévenir Jack et, toute

ma vie, j’aurai le remords de ne pas l’avoir fait à temps... Mais je

n’aurais jamais cru que l’ambition de devenir comtesse eût pu vous

pousser à commettre une si mauvaise action.

--L’ambition de devenir comtesse!... M. Sant’Anna n’a pas besoin d’un

titre pour plaire, vous le savez bien!... Je parie que si vous aviez été

la fiancée d’Henri, au lieu d’être sa femme, vous l’auriez lâché...

Hélène devint toute blanche.

--Vous êtes folle! dit-elle.

--Je serai sûrement très contente d’avoir un titre, continua la jeune

fille, je ne m’en cache pas; mais quant à épouser quelqu’un pour cela,

jamais.

--Alors, vous comptez épouser M. Sant’Anna?

--S’il me demande, oui.

--Il demandera sûrement votre dot!

--Eh bien, je la lui donnerai, je la lui donnerai!

--Vous l’aimez donc?

--Je l’aime... Oui, je l’aime!... Oh! sûrement! fit mademoiselle Carroll

avec une soudaine douceur.

--Quand vous l’aurez accepté, je quitterai Rome. Je ne veux pas être

témoin d’un mariage qui brisera la vie de Jack.

Et sur ces mots, prononcés d’un ton froid et tranchant, mais avec des

lèvres amincies par la colère, madame Ronald quitta le salon.

La jeune fille, qui tenait par les deux bouts son mouchoir encore

mouillé de larmes et le faisait tourner, en accéléra le mouvement et le

réduisit en corde, puis, le nouant rageusement, elle le lança au beau

milieu de la pièce en répétant:

--_I wish I were dead!_

Ève victorieuse · 第 21 / 44 题