Le lendemain même, le comte Sant’Anna se rendit à l’Hôtel du Quirinal.
Il trouva madame Ronald seule. Elle le reçut avec un joli air de
dignité.
--J’avais hâte de vous présenter mes hommages et de solliciter mon
pardon,--dit Lelo après l’échange d’une cordiale mais brève poignée de
main.--J’ai eu un accès de folie qui m’a fait beaucoup souffrir et que
je regrette, parce qu’il vous a offensée. Nous autres Italiens, nous
croyons difficilement à l’honnêteté féminine; mais quand nous la
rencontrons sincère, nous saluons très bas... c’est ce que je fais... Je
craignais que vous ne m’eussiez gardé rancune.
--Je n’en avais pas le droit,--confessa madame Ronald avec sa droiture
habituelle,--puisque ma manière d’agir vous avait permis de me mal
juger... J’ai fleurté toute ma vie, et je n’avais jamais eu l’occasion
de m’en repentir.
--Vous avez fleurté avec des hommes en chair et en os?
--Mais... je le crois! dit-elle.
--Il faudra qu’un de ces jours j’aille demander aux Américains le secret
de leur stoïcisme! dit Lelo avec un faux sérieux.--Cette fois-ci, votre
coquetterie m’a trouvé sans défense. C’est là toute mon excuse; mais,
comme je vous sais très juste, j’espère que vous voudrez bien l’accepter
et me pardonner.
--Oui, oui, c’est entendu, je vous pardonne! fit Hélène avec un petit
rire nerveux.
A ce moment, Dora entra, le chapeau sur la tête, fort élégante. Et son
visage, à la vue du jeune homme, eut une expression de plaisir.
--J’ai souvent entendu parler de vous cet été, mademoiselle,--ajouta le
comte après l’échange de quelques lieux communs;--j’avais le plus grand
désir de faire votre connaissance.
--On vous a donc dit bien du mal de moi?
--Du mal? répéta Lelo, un peu interloqué.--Avez-vous si mauvaise opinion
des Italiens?
--Des Italiens en particulier, non, mais des Européens en général.
--Ah! vous en avez beaucoup connu?
--Pas un! répondit-elle franchement;--et, à dire vrai, ceux que j’ai
rencontrés à Paris, chez la marquise d’Anguilhon, m’ont paru charmants;
seulement à New-York, ils ne sont pas en odeur de sainteté.
--Eh bien, vous verrez que nous valons mieux que notre réputation. Quand
vous aurez passé quelque temps parmi nous, vous nous rendrez justice.
--En attendant, je suis ravie et surprise de l’aspect de Rome. Elle
m’avait laissé le souvenir d’une ville-église, où l’on osait à peine
parler haut. Ce matin, je l’ai parcourue un peu et elle m’a semblé
vraiment gaie et tout à fait modernisée.
--Oui, on l’a rajeunie, mais sans art: l’effet, pour moi, est plutôt
pénible. Quand je traverse les quartiers neufs, j’éprouve un
indéfinissable malaise, je cligne des yeux comme s’il y avait trop de
lumière. Je me sens blessé, offusqué par quelque chose... C’est
étrange...
--Non, dit Hélène, puisque nous continuons nos ascendants: ce sont vos
ancêtres qui souffrent dans la Rome ouverte d’aujourd’hui.
Une rougeur légère monta au visage du jeune homme; il regarda
l’Américaine avec un air d’émerveillement:
--C’est possible, dit-il. Voilà une explication que je n’aurais pas
trouvée!... Si les Sant’Anna d’autrefois se mêlent aussi de protester
contre l’état de choses présent, il n’est pas étonnant que je sois
nerveux.
--Vous êtes pourtant de la société blanche? demanda mademoiselle
Carroll.
--Oui, j’y ai mes meilleurs amis, je la fréquente de préférence et mes
sympathies sont de ce côté; mais je n’ai pas rompu complètement avec le
monde noir, auquel appartient ma famille... Cela me permettra de vous
obtenir toutes les permissions que vous pourrez désirer du Vatican.
--Prenez garde! fit madame Ronald; nous allons vous demander des choses
extraordinaires!
--Demandez, je suis entièrement à votre disposition! répondit le jeune
homme en se levant.
Les deux femmes remercièrent et le visiteur prit congé.
La marquise Verga était toujours ravie d’avoir quelque compatriote
intéressante à présenter: cela lui donnait de l’importance, et les
jeunes gens se montraient plus assidus à ses réceptions, ce qui lui
causait un plaisir extrême. Madame Ronald était une très jolie femme,
éminemment décorative; Dora, une riche héritière, d’un type original et
attrayant: avec elles deux, sa saison ne pouvait manquer d’être
agréable. Elles les exhiba dans sa voiture, à l’Opéra, les introduisit
dans son cercle intime, dans les salons de la société blanche. Partout
elles furent accueillies avec cette amabilité simple, cette courtoisie
gracieuse qui caractérisent l’aristocratie italienne. Elles se sentirent
tout de suite à l’aise dans ce monde romain où l’on parle indifféremment
anglais et français, qui devient de plus en plus cosmopolite, dont
l’Américaine a forcé les portes et qu’elle est peut-être appelée à
renouveler.
Hélène et mademoiselle Carroll eurent bientôt plus d’invitations
qu’elles n’en pouvaient accepter. Elles allèrent partout, correctement
chaperonnées par mademoiselle Beauchamp et les Verga. Il ne se passait
guère de jour qu’elles ne rencontrassent Lelo. Poursuivant la douce
vengeance qu’il avait entrevue, il témoignait à madame Ronald une amitié
respectueuse, tandis qu’il avait pour Dora des empressements
d’admirateur. Dès le premier moment, un courant de sympathie s’était
déclaré entre lui et elle; il n’avait pas eu de peine à donner un air de
fleuretage à leurs relations. Il ne manquait aucune occasion de se
trouver avec les deux Américaines. Il sollicita même, un jour, la
permission de les accompagner dans leur «_sight seeing_», dans leurs
pèlerinages artistiques et historiques.
--Non pas en qualité de cicerone, car je ne connais pas Rome! avait-il
ajouté avec une belle candeur. J’ai toujours attendu de trouver une
jolie femme qui voulût bien me l’enseigner... Puisque la Providence m’en
envoie deux, il faut que je profite d’une gracieuseté qu’elle ne
renouvellera peut-être pas.
La requête fut accueillie: on put voir Lelo parcourir les galeries du
Vatican, visiter les basiliques, se promener à travers le forum et le
palais des Césars. Madame Ronald et Dora s’aperçurent vite de son
ignorance réelle, de son impuissance à traduire une inscription latine.
Elles le taquinèrent sans merci, et il ne s’en offensa pas. L’Italien
n’a jamais honte de ne pas savoir, il aurait plutôt honte de ne pas
sentir. Il possède un don d’intuition qui lui fait mépriser la science
acquise, et cette intuition le sert constamment et suffisamment.
Avec son sans-gêne habituel, Dora mit le Baedeker entre les mains de
Sant’Anna et l’obligea de le lui lire. Il fit cela d’abord comme une
corvée, puis ces informations quelque peu succinctes lui donnèrent le
désir d’en apprendre davantage sur certains sujets. Il se plongea même
dans la lecture de Suétone. Un membre du Club de la Chasse lisant
Suétone! C’était un vrai phénomène. Par un mystère d’atavisme, Lelo
entrait plus vite et plus profondément en communication avec les êtres
et les choses de Rome que ne le pouvaient faire ses compagnes. Souvent,
devant quelque relique du moyen âge, des reflets d’émotion traversaient
son visage, la mélancolie de son regard s’aggravait, sa tête se courbait
légèrement comme si, pour quelques secondes, le passé l’eût repris.
Au cours de ces promenades, c’était Dora qu’il suivait. Elle l’amusait,
avec son franc parler et ses idées originales. D’un accord tacite, tous
deux ne tardaient pas à s’isoler en restant près d’une statue ou d’un
tableau. Cette manœuvre causait à Hélène une sorte d’exaspération. Elle
pressait le pas comme pour fuir quelque chose de douloureux: tante
Sophie, qui était toujours de la partie, avait peine à la suivre. Quand
les jeunes gens la rejoignaient, il y avait sur son visage une
inquiétude nerveuse qui faisait briller de malice et de satisfaction les
yeux de Sant’Anna.
Un après-midi que la marquise Verga avait emmené Dora et sa mère,
mademoiselle Beauchamp et madame Ronald sortirent seules en voiture.
Hélène donna l’ordre au cocher de les conduire hors de la Porte
Saint-Sébastien. Le désir lui était venu, subit comme une inspiration,
d’aller sur la voie Appienne. Et cela se trouvait un de ces jours qui
sont les grands jours de la campagne romaine, où, soit par un effet de
lumière, soit par des causes plus difficiles à démêler, elle est d’une
tristesse infinie, presque surnaturelle. Hélène en fut saisie.
--On dirait un coin de planète morte! fit-elle en promenant les yeux
autour d’elle.
--Pas tout à fait, répondit mademoiselle Beauchamp; car voici là-bas la
voiture de madame Verga et, si je ne me trompe, en avant, à pied, le
comte Sant’Anna et Dora.
Madame Ronald, à son tour, distingua parmi les tombes qui bordent la
voie antique, les silhouettes des deux jeunes gens: son cœur se
contracta. Elle vit mademoiselle Carroll se baisser pour déchiffrer une
inscription, se redresser, puis, la tête tournée vers son compagnon,
reprendre la marche lente qui indique une causerie intime.
--Oui, c’est eux; ils font de l’archéologie! dit-elle d’un ton
sarcastique.
--Où donc ont-elles trouvé le comte? fit mademoiselle Beauchamp.
--Au Corso, probablement: ces Romains sont toujours dans la rue.
--Ce n’est pas étonnant que l’on dise partout que Dora l’épouse.
--Ah! on dit cela partout?
--Oui, plusieurs personnes en ont parlé à Mary. Elle a paru plus flattée
que mécontente de la supposition. Je crois vraiment qu’elle ne serait
pas fâchée de voir sa fille devenir comtesse.
--Comtesse! elle, Dody, avec son sans-gêne et ses manières! Jolie
comtesse, en vérité!... J’espère qu’elle aura assez de bon sens pour ne
pas s’engouer d’un titre et assez d’honneur pour ne pas rompre son
engagement... Jack, qui la connaît, ne devrait pas la laisser seule ici
avec tous ces étrangers. Il est stupide.
--Mais, ma chère, vous oubliez que son associé est à San-Francisco et
qu’il n’est pas libre. Elle l’a voulu dans les affaires: il y est.
--Eh bien, moi, je vais lui écrire aujourd’hui même. Il m’a
particulièrement recommandé Dora: je veux mettre ma responsabilité à
couvert.
--Vous avez raison.
--Rentrons, il fait lugubre! dit Hélène en frissonnant.
Et sans attendre l’assentiment de mademoiselle Beauchamp, elle donna
l’ordre au cocher de retourner. Pendant tout le reste du chemin, elle
demeura silencieuse. Arrivée à l’hôtel, sans prendre le temps d’ôter son
chapeau, elle écrivit à M. Ascott. Elle n’aurait pu tarder d’une minute,
possédée de cette fièvre qui, dans certains moments, vous ferait
chauffer une locomotive, gonfler un ballon, pour que votre lettre arrive
plus vite,--une lettre qu’ensuite on donnerait sa vie pour n’avoir pas
écrite!... Sans nommer personne, elle prévint Jack que l’on faisait la
cour à Dora, que l’on convoitait sa fortune, que son bonheur, à lui,
était en danger. Elle savait que le jeune homme, aussitôt averti,
rappellerait son associé et s’embarquerait pour l’Europe.
--Voilà qui est fait! dit-elle à mademoiselle Beauchamp, après avoir
hâtivement écrit l’adresse.
Puis, tout en séchant à grands coups de main sur le buvard l’écriture
humide, elle ajouta, avec une sorte de colère:
--Nos hommes américains sont par trop stupides! Il faut que nous soyons
joliment honnêtes pour qu’il ne leur arrive pas de pires mésaventures!