lui donna vitement à manger, dont il profita avec un peu d'appétit.
Et, comme il y avait six jours que cette fièvre ne l'avait point
lâché, et qu'il n'avait rien voulu prendre, on s'extasia beaucoup sur
le savoir de la petite Fadette, qui, sans l'éveiller, sans lui rien
faire boire, et par la seule vertu de ses conjurations, à ce que l'on
pensait, l'avait déjà mis en si bon chemin.
Le soir venu, la fièvre recommença, et bien fort. Sylvinet
s'assoupissait, battait la campagne en rêvassant, et, quand il
s'éveillait, avait peur des gens qui étaient autour de lui.
La Fadette revint, et, comme le matin, resta seule avec lui pendant
une petite heure, ne faisant d'autre magie que de lui tenir les mains
et la tête bien doucement, et de respirer fraîchement auprès de sa
figure en feu.
Et, comme le matin, elle lui ôta le délire et la fièvre; et quand elle
se retira, recommandant toujours qu'on ne parlât point à Sylvinet de
son assistance, on le trouva dormant d'un sommeil paisible, n'ayant
plus la figure rouge et ne paraissant plus malade.
Je ne sais où la Fadette avait pris cette idée-là. Elle lui était
venue par hasard et par expérience, auprès de son petit frère Jeanet,
qu'elle avait plus de dix fois ramené de l'article de la mort en ne
lui faisant pas d'autre remède que de le rafraîchir avec ses mains et
son haleine, ou le réchauffer de la même manière quand la grand'fièvre
le prenait en froid. Elle s'imaginait que l'amitié et la volonté d'une
personne en bonne santé, et l'attouchement d'une main pure et bien
vivante, peuvent écarter le mal, quand cette personne est douée d'un
certain esprit et d'une grande confiance dans la bonté de Dieu. Aussi,
tout le temps qu'elle imposait les mains, disait-elle en son âme de
belles prières au bon Dieu. Et ce qu'elle avait fait pour son petit
frère, ce qu'elle faisait maintenant pour le frère de Landry, elle
n'eût voulu l'essayer sur aucune autre personne qui lui eût été moins
chère, et à qui elle n'eût point porté un si grand intérêt: car elle
pensait que la première vertu de ce remède-là, c'était la forte amitié
que l'on offrait dans son coeur au malade, sans laquelle Dieu ne
vous donnait aucun pouvoir sur son mal.
Et lorsque la petite Fadette charmait ainsi la fièvre de Sylvinet,
elle disait à Dieu, dans sa prière, ce qu'elle lui avait dit
lorsqu'elle charmait la fièvre de son frère:--Mon bon Dieu, faites que
ma santé passe de mon corps dans ce corps souffrant, et, comme le doux
Jésus vous a offert sa vie pour racheter l'âme de tous les humains, si
telle est votre volonté de m'ôter ma vie pour la donner à ce malade,
prenez-la; je vous la rends de bon coeur en échange de sa guérison
que je vous demande.
La petite Fadette avait bien songé à essayer la vertu de cette prière
auprès du lit de mort de sa grand'mère; mais elle ne l'avait osé,
parce qu'il lui avait semblé que la vie de l'âme et du corps
s'éteignaient dans cette vieille femme, par l'effet de l'âge et de la
loi de la nature qui est la propre volonté de Dieu. Et la petite
Fadette, qui mettait, comme on le voit, plus de religion que de
diablerie dans ses charmes, eût craint de lui déplaire en lui
demandant une chose qu'il n'avait point coutume d'accorder sans
miracle aux autres chrétiens.
Que le remède fût inutile ou souverain de lui-même, il est bien sûr,
qu'en trois jours, elle débarrassa Sylvinet de sa fièvre, et qu'il
n'eût jamais su comment, si en s'éveillant un peu vite, la dernière
fois qu'elle vint, il ne l'eût vue penchée sur lui et lui retirant
tout doucement ses mains.
D'abord il crut que c'était une apparition, et il referma les yeux
pour ne la point voir; mais, ayant demandé ensuite à sa mère si la
Fadette ne l'avait point tâté à la tête et au pouls, ou si c'était un
rêve qu'il avait fait, la mère Barbeau, à qui son mari avait touché
enfin quelque chose de ses projets et qui souhaitait voir Sylvinet
revenir de son déplaisir envers elle, lui répondit qu'elle était venue
en effet, trois jours durant, matin et soir, et qu'elle lui avait
merveilleusement coupé sa fièvre en le soignant en secret.
Sylvinet parut n'en rien croire; il dit que sa fièvre s'en était
allée d'elle-même, et que les paroles et secrets de la Fadette
n'étaient que vanités et folies; il resta bien tranquille et bien
portant pendant quelques jours, et le père Barbeau crut devoir en
profiter pour lui dire quelque chose de la possibilité du mariage de
son frère, sans toutefois nommer la personne qu'il avait en vue.
--Vous n'avez pas besoin de me cacher le nom de la future que vous lui
destinez, répondit Sylvinet. Je sais bien, moi, que c'est cette
Fadette qui vous a tous charmés.
En effet, l'enquête secrète du père Barbeau avait été si favorable à
la petite Fadette, qu'il n'avait plus d'hésitation et qu'il souhaitait
grandement pouvoir rappeler Landry. Il ne craignait plus que la
jalousie du besson, et il s'efforçait à le guérir de ce travers, en
lui disant que son frère ne serait jamais heureux sans la petite
Fadette. Sur quoi Sylvinet répondait:
--Faites donc, car il faut que mon frère soit heureux.
Mais on n'osait pas encore, parce que Sylvinet retombait dans sa
fièvre aussitôt qu'il paraissait avoir agréé la chose.
XXXVI.
Cependant le père Barbeau avait peur que la petite Fadette ne lui
gardât rancune de ses injustices passées, et que, s'étant consolée de
l'absence de Landry, elle ne songeât à quelque autre. Lorsqu'elle
était venue à la Bessonnière pour soigner Sylvinet, il avait essayé de
lui parler de Landry; mais elle avait fait semblant de ne pas
entendre, et il se voyait bien embarrassé.
Enfin, un matin, il prit sa résolution et alla trouver la petite
Fadette.
--Fanchon Fadet, lui dit-il, je viens vous faire une question à
laquelle je vous prie de me donner réponse en tout honneur et vérité.
Avant le décès de votre grand'mère, aviez-vous idée des grands biens
qu'elle devait vous laisser?
--Oui, père Barbeau, répondit la petite Fadette, j'en avais quelque
idée, parce que je l'avais vue souvent compter de l'or et de l'argent,
et que je n'avais jamais vu sortir de la maison que des gros sous; et
aussi parce qu'elle m'avait dit souvent, quand les autres jeunesses se
moquaient de mes guenilles:--Ne t'inquiète pas de ça, petite. Tu
seras plus riche qu'elles toutes, et un jour arrivera où tu pourras
être habillée de soie depuis les pieds jusqu'à la tête, si tel est ton
bon plaisir.
--Et alors, reprit le père Barbeau, aviez-vous fait savoir la chose à
Landry, et ne serait-ce point à cause de votre argent que mon fils
faisait semblant d'être épris de vous?
--Pour cela, père Barbeau, répondit la petite Fadette, ayant toujours
eu l'idée d'être aimée pour mes beaux yeux, qui sont la seule chose
qu'on ne m'ait jamais refusée, je n'étais pas assez sotte pour aller
dire à Landry que mes beaux yeux étaient dans des sacs de peau
d'anguille; et pourtant, j'aurais pu le lui dire sans danger pour moi;
car Landry m'aimait si honnêtement, et d'un si si grand coeur, que
jamais il ne s'est inquiété de savoir si j'étais riche ou misérable.
--Et depuis que votre mère-grand est décédée, ma chère Fanchon, reprit
le père Barbeau, pouvez-vous me donner votre parole d'honneur que
Landry n'a point été informé par vous, ou par quelque autre, de ce qui
en est?
--Je vous la donne, dit la Fadette. Aussi vrai que j'aime Dieu, vous
êtes, après moi, la seule personne au monde qui ait connaissance de
cette chose-là.
--Et, pour ce qui est de l'amour de Landry, pensez-vous, Fanchon,
qu'il vous l'ait conservé? et avez-vous reçu, depuis le décès de votre
grand'mère, quelque marque qu'il ne vous ait point été infidèle?
--J'ai reçu la meilleure marque là-dessus, répondit-elle; car je vous
confesse qu'il est venu me voir trois jours après le décès, qu'il m'a
juré qu'il mourrait de chagrin, ou qu'il m'aurait pour sa femme.
--Et vous, Fadette, que lui répondiez-vous?
--Cela, père Barbeau, je ne serais pas obligée de vous le dire; mais
je le ferai pour vous contenter. Je lui répondais que nous avions
encore le temps de songer au mariage, et que je ne me déciderais pas
volontiers pour un garçon qui me ferait la cour contre le gré de ses
parents.
Et comme la petite Fadette disait cela d'un ton assez fier et dégagé,
le père Barbeau en fut inquiet.--Je n'ai pas le droit de vous
interroger Fanchon Fadet, dit-il, et je ne sais point si vous avez
l'intention de rendre mon fils heureux ou malheureux pour toute sa
vie; mais je sais qu'il vous aime terriblement, et si j'étais en
votre lieu, avec l'idée que vous avez d'être aimée pour vous-même, je
me dirais: Landry Barbeau m'a aimée quand je portais des guenilles,
quand tout le monde me repoussait, et quand ses parents eux-mêmes
avaient le tort de lui en faire un grand péché. Il m'a trouvée belle
quand tout le monde me déniait l'espérance de le devenir; il m'a aimée
en dépit des peines que cet amour-là lui suscitait; il m'a aimée
absente comme présente: enfin, il m'a si bien aimée que je ne peux pas
me méfier de lui, et que je n'en veux jamais avoir d'autre pour mari.
--Il y a longtemps que je me suis dit tout cela, père Barbeau,
répondit la petite Fadette; mais, je vous le répète, j'aurais la plus
grande répugnance à entrer dans une famille qui rougirait de moi et ne
céderait que par faiblesse et compassion.
--Si ce n'est que cela qui vous retient, décidez-vous, Fanchon, reprit
le père Barbeau; car la famille de Landry vous estime et vous désire.
Ne croyez point qu'elle a changé parce que vous êtes riche. Ce n'est
point la pauvreté qui nous répugnait de vous, mais les mauvais propos
tenus sur votre compte. S'ils avaient été bien fondés, jamais, mon
Landry eût-il dû en mourir, je n'aurais consenti à vous appeler ma
bru; mais j'ai voulu avoir raison de tous ces propos-là; j'ai été à
Château-Meillant tout exprès; je me suis enquis de la moindre chose
dans ce pays-là et dans le nôtre, et maintenant je reconnais qu'on
m'avait menti et que vous êtes une personne sage et honnête, ainsi que
Landry l'affirmait avec tant de feu. Par ainsi, Fanchon Fadet, je
viens vous demander d'épouser mon fils, et si vous dites _oui_, il
sera ici dans huit jours.
Cette ouverture, qu'elle avait bien prévue, rendit la petite Fadette
bien contente; mais ne voulant pas trop le laisser voir, parce qu'elle
voulait à tout jamais être respectée de sa future famille, elle n'y
répondit qu'avec ménagement. Et alors le père Barbeau lui dit:
--Je vois, ma fille, qu'il vous reste quelque chose sur le coeur
contre moi et contre les miens. N'exigez pas qu'un homme d'âge vous
fasse des excuses; contentez-vous d'une bonne parole, et, quand je
vous dis que vous serez aimée et estimée chez nous, rapportez-vous-en
au père Barbeau, qui n'a encore trompé personne. Allons, voulez-vous
donner le baiser de paix au tuteur que vous vous étiez choisi, ou au
père qui veut vous adopter?
La petite Fadette ne put se défendre plus longtemps; elle jeta ses
deux bras au cou du père Barbeau; et son vieux coeur en fut tout
réjoui.
XXXVII.
Leurs conventions furent bientôt faites. Le mariage aurait lieu sitôt
la fin du deuil de Fanchon; il ne s'agissait plus que de faire revenir
Landry; mais quand la mère Barbeau vint voir Fanchon le soir même,
pour l'embrasser et lui donner sa bénédiction, elle objecta qu'à la
nouvelle du prochain mariage de son frère, Sylvinet était retombé
malade, et elle demandait qu'on attendît encore quelques jours pour le
guérir ou le consoler.
--Vous avez fait une faute, mère Barbeau, dit la petite Fadette, en
confirmant à Sylvinet qu'il n'avait point rêvé en me voyant à son côté
au sortir de sa fièvre. A présent, son idée contrariera la mienne, et
je n'aurai plus la même vertu pour le guérir pendant son sommeil. Il
se peut même qu'il me repousse et que ma présence empire son mal.
--Je ne le pense point, répondit la mère Barbeau; car tantôt, se
sentant mal, il s'est couché en disant: «Où est donc cette Fadette?
M'est avis qu'elle m'avait soulagé. Est-ce qu'elle ne reviendra plus?»
Et je lui ai dit que je venais vous chercher, dont il a paru content
et même impatient.
--J'y vais, répondit la Fadette; seulement, cette fois, il faudra que
je m'y prenne autrement, car, je vous le dis, ce qui me réussissait
avec lui lorsqu'il ne me savait point là, n'opérera plus.
--Et ne prenez-vous donc avec vous ni drogues ni remèdes? dit la mère
Barbeau.
--Non, dit la Fadette: son corps n'est pas bien malade, c'est à son
esprit que j'ai affaire; je vas essayer d'y faire entrer le mien, mais
je ne vous promets point de réussir. Ce que je puis vous promettre,
c'est d'attendre patiemment le retour de Landry et de ne pas vous
demander de l'avertir avant que nous n'ayons tout fait pour ramener
son frère à la santé. Landry me l'a si fortement recommandé que je
sais qu'il m'approuvera d'avoir retardé son retour et son
contentement.
Quand Sylvinet vit la petite Fadette auprès de son lit, il parut
mécontent et ne lui voulut point répondre comment il se trouvait. Elle
voulait lui toucher le pouls, mais il retira sa main, et tourna sa
figure du côté de la ruelle du lit. Alors la Fadette fit signe qu'on
la laissât seule avec lui, et quand tout le monde fut sorti, elle
éteignit la lampe et ne laissa entrer dans la chambre que la clarté de
la lune, qui était toute pleine dans ce moment-là. Et puis elle revint
auprès de Sylvinet et lui dit d'un ton de commandement auquel il obéit
comme un enfant:
--Sylvinet, donnez-moi vos deux mains dans les miennes, et
répondez-moi selon la vérité; car je ne me suis pas dérangée pour de
l'argent, et si j'ai pris la peine de venir vous soigner, ce n'est pas
pour être mal reçue et mal remerciée de vous. Faites donc attention à
ce que je vas vous demander et à ce que vous allez me dire, car il ne
vous serait pas possible de me tromper.
--Demandez-moi ce que vous jugerez à propos, Fadette, répondit le
besson, tout essoti de s'entendre parler si sévèrement par cette
moqueuse de petite Fadette, à laquelle, au temps passé, il avait si
souvent répondu à coups de pierres.
--Sylvain Barbeau, reprit-elle, il paraît que vous souhaitez mourir.
Sylvain trébucha un peu dans son esprit avant de répondre, et comme la
Fadette lui serrait la main un peu fort et lui faisait sentir sa
grande volonté, il dit avec beaucoup de confusion:
--Ne serait-ce pas ce qui pourrait m'arriver de plus heureux, de
mourir, lorsque je vois bien que je suis une peine et un embarras à ma
famille par ma mauvaise santé et par...
--Dites tout, Sylvain, il ne me faut rien celer.
--Et par mon esprit soucieux que je ne puis changer, reprit le besson
tout accablé.
--Et aussi par votre mauvais coeur, dit la Fadette d'un ton si dur
qu'il en eut de la colère et de la peur encore plus.
XXXVIII.
--Pourquoi m'accusez-vous d'avoir un mauvais coeur? dit-il; vous me
dites des injures, quand vous voyez que je n'ai pas la force de me
défendre.
--Je vous dis vos vérités, Sylvain, reprit la Fadette, et je vais vous
en dire bien d'autres. Je n'ai aucune pitié de votre maladie, parce
que je m'y connais assez pour voir qu'elle n'est pas bien sérieuse, et
que, s'il y a un danger pour vous, c'est celui de devenir fou, à quoi
vous tentez de votre mieux, sans savoir où vous mènent votre malice et
votre faiblesse d'esprit.
--Reprochez-moi ma faiblesse d'esprit, dit Sylvinet; mais quant à ma
malice, c'est un reproche que je ne crois point mériter.
--N'essayez pas de vous défendre, répondit la petite Fadette; je vous
connais un peu mieux que vous ne vous connaissez vous-même, Sylvain,
et je vous dis que la faiblesse engendre la fausseté; et c'est pour
cela que vous êtes égoïste et ingrat.
--Si vous pensez si mal de moi, Fanchon Fadet, c'est sans doute que
mon frère Landry m'a bien maltraité dans ses paroles, et qu'il vous a
fait voir le peu d'amitié qu'il me portait, car, si vous me connaissez
ou croyez me connaître, ce ne peut être que par lui.
--Voilà où je vous attendais, Sylvain. Je savais bien que vous ne
diriez pas trois paroles sans vous plaindre de votre besson et sans
l'accuser; car l'amitié que vous avez pour lui, pour être trop folle
et désordonnée, tend à se changer en dépit et en rancune. A cela je
connais que vous êtes à moitié fou, et que vous n'êtes point bon. Eh
bien! je vous dis, moi, que Landry vous aime dix mille fois plus que
vous ne l'aimez, à preuve qu'il ne vous reproche jamais rien, quelque
chose que vous lui fassiez souffrir, tandis que vous lui reprochez
toutes choses, alors qu'il ne fait que vous céder et vous servir.
Comment voulez-vous que je ne voie pas la différence entre lui et
vous? Aussi, plus Landry m'a dit de bien de vous, plus de mal j'en ai
pensé, parce que j'ai considéré qu'un frère si bon ne pouvait être
méconnu que par une âme injuste.
--Aussi, vous me haïssez, Fadette? je ne m'étais point abusé
là-dessus, et je savais bien que vous m'ôtiez l'amour de mon frère en
lui disant du mal de moi.
--Je vous attendais encore là, maître Sylvain, et je suis contente que
vous me preniez enfin à partie. Eh bien! je vas vous répondre que vous
êtes un méchant coeur et un enfant du mensonge, puisque vous
méconnaissez et insultez une personne qui vous a toujours servi et
défendu dans son coeur, connaissant pourtant bien que vous lui étiez
contraire; une personne qui s'est cent fois privée du plus grand et du
seul plaisir qu'elle eût au monde, le plaisir de voir Landry et de
rester avec lui, pour envoyer Landry auprès de vous et pour vous
donner le bonheur qu'elle se retirait. Je ne vous devais pourtant
rien. Vous avez toujours été mon ennemi, et, du plus loin que je me
souvienne, je n'ai jamais rencontré un enfant si dur et si hautain que
vous l'étiez avec moi. J'aurais pu souhaiter d'en tirer vengeance et
l'occasion ne m'a pas manqué. Si je ne l'ai point fait et si je vous
ai rendu à votre insu le bien pour le mal, c'est que j'ai une grande
idée de ce qu'une âme chrétienne doit pardonner à son prochain pour
plaire à Dieu. Mais, quand je vous parle de Dieu, sans doute vous ne
m'entendez guère, car vous êtes son ennemi et celui de votre salut.
--Je me laisse dire par vous bien des choses, Fadette; mais celle-ci
est trop forte, et vous m'accusez d'être un païen.
--Est-ce que vous ne m'avez pas dit tout à l'heure que vous souhaitiez
la mort? Et croyez-vous que ce soit là une idée chrétienne?
--Je n'ai pas dit cela, Fadette, j'ai dit que... Et Sylvinet s'arrêta
tout effrayé en songeant à ce qu'il avait dit, et qui lui paraissait
impie devant les remontrances de la Fadette.
Mais elle ne le laissa point tranquille, et, continuant à le tancer:
--Il se peut, dit-elle, que votre parole fût plus mauvaise que votre
idée, car j'ai bien dans la mienne que vous ne souhaitez point tant la
mort qu'il vous plaît de le laisser croire afin de rester maître dans
votre famille, de tourmenter votre pauvre mère qui s'en désole, et
votre besson qui est assez simple pour croire que vous voulez mettre
fin à vos jours. Moi, je ne suis pas votre dupe, Sylvain. Je crois que
vous craignez la mort autant et même plus qu'un autre, et que vous
vous faites un jeu de la peur que vous donnez à ceux qui vous
chérissent. Cela vous plaît de voir que les résolutions les plus sages
et les plus nécessaires cèdent toujours devant la menace que vous
faites de quitter la vie; et, en effet, c'est fort commode et fort
doux de n'avoir qu'un mot à dire pour faire tout plier autour de soi.
De cette manière, vous êtes le maître à tous ici. Mais, comme cela est
contre nature, et que vous y arrivez par des moyens que Dieu réprouve,
Dieu vous châtie, vous rendant encore plus malheureux que vous ne le
seriez en obéissant au lieu de commander. Et voilà que vous vous
ennuyez d'une vie qu'on vous a faite trop douce. Je vais vous dire ce
qui vous a manqué pour être un bon et sage garçon, Sylvain. C'est
d'avoir eu des parents bien rudes, beaucoup de misère, pas de pain
tous les jours et des coups bien souvent. Si vous aviez été élevé à la
même école que moi et mon frère Jeanet, au lieu d'être ingrat, vous
seriez reconnaissant de la moindre chose. Tenez, Sylvain, ne vous
retranchez pas sur votre bessonnerie. Je sais qu'on a beaucoup trop
dit autour de vous que cette amitié bessonnière était une loi de
nature qui devait vous faire mourir si on la contrariait, et vous avez
cru obéir à votre sort en portant cette amitié à l'excès; mais Dieu
n'est pas si injuste que de nous marquer pour un mauvais sort dans le
ventre de nos mères. Il n'est pas si méchant que de nous donner des
idées que nous ne pourrions jamais surmonter, et vous lui faites
injure, comme un superstitieux que vous êtes, en croyant qu'il y a
dans le sang de votre corps plus de force et de mauvaise destinée
qu'il n'y a dans votre esprit de résistance et de raison. Jamais, à
moins que vous ne soyez fou, je ne croirai que vous ne pourriez pas
combattre votre jalousie, si vous le vouliez. Mais vous ne le voulez
pas, parce qu'on a trop caressé le vice de votre âme, et que vous
estimez moins votre devoir que votre fantaisie.
Sylvinet ne répondit rien et laissa la Fadette le réprimander bien
longtemps encore sans lui faire grâce d'aucun blâme. Il sentait
qu'elle avait raison au fond, et qu'elle ne manquait d'indulgence que
sur un point: c'est qu'elle avait l'air de croire qu'il n'avait jamais
combattu son mal et qu'il s'était bien rendu compte de son égoïsme;
tandis qu'il avait été égoïste sans le vouloir et sans le savoir. Cela
le peinait et l'humiliait beaucoup, et il eût souhaité lui donner une
meilleure idée de sa conscience. Quant à elle, elle savait bien
qu'elle exagérait, et elle le faisait à dessein de lui tarabuster
beaucoup l'esprit avant de le prendre par la douceur et la
consolation. Elle se forçait donc pour lui parler durement et pour lui
paraître en colère, tandis que, dans son coeur, elle sentait tant de
pitié et d'amitié pour lui, qu'elle était malade de sa feinte, et
qu'elle le quitta plus fatiguée qu'elle ne le laissait.
XXXIX.
La vérité est que Sylvinet n'était pas moitié si malade qu'il le
paraissait et qu'il se plaisait à le croire. La petite Fadette, en lui
touchant le pouls, avait reconnu d'abord que la fièvre n'était pas
forte, et que s'il avait un peu de délire, c'est que son esprit était
plus malade et plus affaibli que son corps. Elle crut donc devoir le
prendre par l'esprit en lui donnant d'elle une grande crainte, et dès
le jour elle retourna auprès de lui. Il n'avait guère dormi, mais il
était tranquille et comme abattu. Sitôt qu'il la vit, il lui tendit sa
main, au lieu de la lui retirer comme il avait fait la veille.
--Pourquoi m'offrez-vous votre main, Sylvain? lui dit-elle; est-ce
pour que j'examine votre fièvre? Je vois bien à votre figure que vous
ne l'avez plus.
Sylvinet, honteux d'avoir à retirer sa main qu'elle n'avait point
voulu toucher, lui dit:
--C'était pour vous dire bonjour, Fadette, et pour vous remercier de
tant de peine que vous prenez pour moi.
--En ce cas, j'accepte votre bonjour, dit-elle en lui prenant la main
et en la gardant dans la sienne; car jamais je ne repousse une
honnêteté, et je ne vous crois point assez faux pour me marquer de
l'intérêt si vous n'en sentiez pas un peu pour moi.
Sylvain ressentit un grand bien, quoique tout éveillé, d'avoir sa main
dans celle de la Fadette, et il lui dit d'un ton très-doux:
--Vous m'avez pourtant bien malmené hier au soir, Fanchon, et je ne
sais comment il se fait que je ne vous en veux point. Je vous trouve
même bien bonne de venir me voir, après tout ce que vous avez à me
reprocher.
La Fadette s'assit auprès de son lit et lui parla tout autrement
qu'elle n'avait fait la veille; elle y mit tant de bonté, tant de
douceur et de tendresse, que Sylvain en éprouva un soulagement et un
plaisir d'autant plus grands qu'il l'avait jugée plus courroucée
contre lui. Il pleura beaucoup, se confessa de tous ses torts, et lui
demanda même son pardon et son amitié avec tant d'esprit et
d'honnêteté, qu'elle reconnut bien qu'il avait le coeur meilleur que
la tête. Elle le laissa s'épancher, le grondant encore quelquefois,
et, quand elle voulait quitter sa main, il la retenait, parce qu'il
lui semblait que cette main le guérissait de sa maladie et de son
chagrin en même temps.
Quand elle le vit au point où elle le voulait, elle lui dit: