de la famille, ouvrit alors un autre avis:
--Je vous ai toujours dit, fit-il, que l'absence était le meilleur
remède. Voyez Landry! il devenait insensé pour la petite Fadette, et
pourtant, la petite Fadette partie, il n'a perdu ni la raison ni la
santé, il est même moins triste qu'il ne l'était souvent, car nous
avions observé cela et nous n'en savions point la cause. A présent il
paraît tout à fait raisonnable et soumis. Il en serait de même de
Sylvinet si, pendant cinq ou six mois, il ne voyait point du tout son
frère. Je vas vous dire le moyen de les séparer tout doucement. Ma
ferme de la Priche va bien; mais, en revanche, mon propre bien, qui
est du côté d'Arton, va au plus mal, à cause que, depuis environ un
an, mon colon est malade et ne peut se remettre. Je ne veux point le
mettre dehors, parce qu'il est un véritable homme de bien. Mais si je
pouvais lui envoyer un bon ouvrier pour l'aider, il se remettrait, vu
qu'il n'est malade que de fatigue et de trop grand courage. Si vous y
consentez, j'enverrai donc Landry passer dans mon bien le reste de la
saison. Nous le ferons partir sans dire à Sylvinet que c'est pour
longtemps. Nous lui dirons, au contraire, que c'est pour huit jours.
Et puis, les huit jours passés, on lui parlera de huit autres jours,
et toujours ainsi jusqu'à ce qu'il y soit accoutumé; suivez mon
conseil, au lieu de flatter toujours la fantaisie d'un enfant que vous
avez trop épargné et rendu trop maître chez vous.
Le père Barbeau inclinait à suivre ce conseil, mais la mère Barbeau
s'en effraya. Elle craignait que ce ne fût pour Sylvinet le coup de la
mort. Il fallut transiger avec elle, elle demandait qu'on fit d'abord
l'essai de garder Landry quinze jours à la maison, pour savoir si son
frère, le voyant à toute heure, ne se guérirait point. S'il empirait,
au contraire, elle se rendrait à l'avis du père Caillaud.
Ainsi fut fait. Landry vint de bon coeur passer le temps requis à la
Bessonnière, et on l'y fit venir sous le prétexte que son père avait
besoin d'aide pour battre le reste de son blé, Sylvinet ne pouvant
plus travailler. Landry mit tous ses soins et toute sa bonté à rendre
son frère content de lui. Il le voyait à toute heure, il couchait dans
le même lit, il le soignait comme s'il eût été un petit enfant. Le
premier jour, Sylvinet fut bien joyeux; mais, le second, il prétendit
que Landry s'ennuyait avec lui, et Landry ne put lui ôter cette idée.
Le troisième jour, Sylvinet fut en colère, parce que le sauteriot vint
voir Landry, et que Landry n'eut point le courage de le renvoyer.
Enfin, au bout de la semaine, il y fallut renoncer, car Sylvinet
devenait de plus en plus injuste, exigeant et jaloux de son ombre.
Alors on pensa à mettre à exécution l'idée du père Caillaud, et encore
que Landry n'eût guère d'envie d'aller à Arton parmi des étrangers,
lui qui aimait tant son endroit, son ouvrage, sa famille et ses
maîtres, il se soumit à tout ce qu'on lui conseilla de faire dans
l'intérêt de son frère.
XXXII.
Cette fois, Sylvinet manqua mourir le premier jour; mais le second, il
fut plus tranquille, et le troisième, la fièvre le quitta. Il prit de
la résignation d'abord et de la résolution ensuite; et, au bout de la
première semaine, on reconnut que l'absence de son frère lui valait
mieux que sa présence. Il trouvait, dans le raisonnement que sa
jalousie lui faisait en secret, un motif pour être quasi satisfait du
départ de Landry. Au moins, se disait-il, dans l'endroit où il va, et
où il ne connaît personne, il ne fera pas tout de suite de nouvelles
amitiés. Il s'ennuiera un peu, il pensera à moi et me regrettera. Et
quand il reviendra, il m'aimera davantage.
Il y avait déjà trois mois que Landry était absent, et environ un an
que la petite Fadette avait quitté le pays, lorsqu'elle y revint tout
d'un coup, parce que sa grand'mère était tombée en paralysie. Elle la
soigna d'un grand coeur et d'un grand zèle; mais l'âge est la pire
des maladies; et, au bout de quinze jours, la mère Fadet rendit l'âme
sans y songer. Trois jours après, ayant conduit au cimetière le corps
de la pauvre vieille, ayant rangé la maison, déshabillé et couché son
frère, et embrassé sa bonne marraine qui s'était retirée pour dormir
dans l'autre chambre, la petite Fadette était assise bien tristement
devant son petit feu, qui n'envoyait guère de clarté, et elle écoutait
chanter le grelet de sa cheminée, qui semblait lui dire:
Grelet, grelet, petit grelet,
Toute Fadette a son Fadet.
La pluie tombait et grésillait sur le vitrage, et Fanchon pensait à
son amoureux, lorsqu'on frappa à la porte, et une voix lui dit:
--Fanchon Fadet, êtes-vous là, et me reconnaissez-vous?
Elle ne fut point engourdie pour aller ouvrir, et grande fut sa joie
en se laissant serrer sur le coeur de son ami Landry. Landry avait
eu connaissance de la maladie de la grand'mère et du retour de
Fanchon. Il n'avait pu résister à l'envie de la voir, et il venait à
la nuit pour s'en aller avec le jour. Ils passèrent donc toute la nuit
à causer au coin du feu, bien sérieusement et bien sagement, car la
petite Fadette rappelait à Landry que le lit où sa grand'mère avait
rendu l'âme était à peine refroidi, et que ce n'était l'heure ni
l'endroit pour s'oublier dans le bonheur. Mais, malgré leurs bonnes
résolutions, ils se sentirent bien heureux d'être ensemble et de voir
qu'ils s'aimaient plus qu'ils ne s'étaient jamais aimés.
Comme le jour approchait, Landry commença pourtant à perdre courage,
et il priait Fanchon de le cacher dans son grenier pour qu'il pût
encore la voir la nuit suivante. Mais, comme toujours, elle le ramena
à la raison. Elle lui fit entendre qu'ils n'étaient plus séparés pour
longtemps, car elle était résolue à rester au pays.
--J'ai pour cela, lui dit-elle, des raisons que je te ferai connaître
plus tard et qui ne nuiront pas à l'espérance que j'ai de notre
mariage. Va achever le travail que ton maître t'a confié, puisque,
selon ce que ma marraine m'a conté, il est utile à la guérison de ton
frère qu'il ne te voie pas encore de quelque temps.
--Il n'y a que cette raison-là qui puisse me décider à te quitter,
répondit Landry; car mon pauvre besson m'a causé bien des peines, et
je crains qu'il ne m'en cause encore. Toi, qui es si savante,
Fanchonnette, tu devrais bien trouver un moyen de le guérir.
--Je n'en connais pas d'autre que le raisonnement, répondit-elle: car
c'est son esprit qui rend son corps malade, et qui pourrait guérir
l'un guérirait l'autre. Mais il a tant d'aversion pour moi, que je
n'aurai jamais l'occasion de lui parler et de lui donner des
consolations.
--Et pourtant tu as tant d'esprit, Fadette, tu parles si bien, tu as
un don si particulier pour persuader ce que tu veux, quand tu en
prends la peine, que si tu lui parlais seulement une heure, il en
ressentirait l'effet. Essaie-le, je te le demande. Ne te rebute pas de
sa fierté et de sa mauvaise humeur. Oblige-le à t'écouter. Fais cet
effort-là pour moi, ma Fanchon, et pour la réussite de nos amours
aussi, car l'opposition de mon frère ne sera pas le plus petit de nos
empêchements.
Fanchon promit, et ils se quittèrent après s'être répété plus de deux
cents fois qu'ils s'aimaient et s'aimeraient toujours.
XXXIII.
Personne ne sut dans le pays que Landry y était venu. Quelqu'un qui
l'aurait pu dire à Sylvinet l'aurait fait retomber dans son mal, il
n'eût point pardonné à son frère d'être venu voir la Fadette et non
pas lui.
A deux jours de là, la petite Fadette s'habilla très-proprement, car
elle n'était plus sans sou ni maille, et son deuil était de belle
sergette fine. Elle traversa le bourg de la Cosse, et, comme elle
avait beaucoup grandi, ceux qui la virent passer ne la reconnurent pas
tout d'abord. Elle avait considérablement embelli à la ville; étant
mieux nourrie et mieux abritée, elle avait pris du teint et de la
chair autant qu'il convenait à son âge, et l'on ne pouvait plus la
prendre pour un garçon déguisé, tant elle avait la taille belle et
agréable à voir. L'amour et le bonheur avaient mis aussi sur sa figure
et sur sa personne ce je ne sais quoi qui se voit et ne s'explique
point. Enfin elle était non pas la plus jolie fille du monde, comme
Landry se l'imaginait, mais la plus avenante, la mieux faite, la plus
fraîche et peut-être la plus désirable qu'il y eût dans le pays.
Elle portait un grand panier passé à son bras, et entra à la
Bessonnière, où elle demanda à parler au père Barbeau. Ce fut Sylvinet
qui la vit le premier, et il se détourna d'elle, tant il avait de
déplaisir à la rencontrer. Mais elle lui demanda où était son père
avec tant d'honnêteté, qu'il fut obligé de lui répondre et de la
conduire à la grange, où le père Barbeau était occupé à chapuser. La
petite Fadette ayant prié alors le père Barbeau de la conduire en un
lieu où elle pût lui parler secrètement, il ferma la porte de la
grange et lui dit qu'elle pouvait lui dire tout ce qu'elle voudrait.
La petite Fadette ne se laissa pas essotir par l'air froid du père
Barbeau. Elle s'assit sur une botte de paille, lui sur une autre, et
elle lui parla de la sorte:
--Père Barbeau, encore que ma défunte grand'mère eût du dépit contre
vous, et vous du dépit contre moi, il n'en est pas moins vrai que je
vous connais pour l'homme le plus juste et le plus sûr de tout notre
pays. Il n'y a qu'un cri là-dessus, et ma grand'mère elle-même, tout
en vous blâmant d'être fier, vous rendait la même justice. De plus,
j'ai fait, comme vous savez, une amitié très-longue avec votre fils
Landry. Il m'a souventes fois parlé de vous, et je sais par lui,
encore mieux que par tout autre, ce que vous êtes et ce que vous
valez. C'est pourquoi je viens vous demander un service, et vous
donner ma confiance.
--Parlez, Fadette, répondit le père Barbeau; je n'ai jamais refusé mon
assistance à personne, et si c'est quelque chose que ma conscience ne
me défende pas, vous pouvez vous fier à moi.
--Voici ce que c'est, dit la petite Fadette en soulevant son panier et
en le plaçant entre les jambes du père Barbeau. Ma défunte grand'mère
avait gagné dans sa vie, à donner des consultations et à vendre des
remèdes, plus d'argent, qu'on ne pensait: comme elle ne dépensait
quasi rien et ne plaçait rien, on ne pouvait savoir ce qu'elle avait
dans un vieux trou de son cellier, qu'elle m'avait souvent montré en
me disant: Quand je n'y serai plus, c'est là que tu trouveras ce que
j'aurai laissé: c'est ton bien et ton avoir, ainsi que celui de ton
frère; et si je vous prive un peu à présent, c'est pour que vous en
trouviez davantage un jour. Mais ne laisse pas les gens de loi toucher
à cela, ils te le feraient manger en frais. Garde-le quand tu le
tiendras, cache-le toute ta vie, pour t'en servir sur tes vieux jours,
et ne jamais manquer.
Quand ma pauvre grand'mère a été ensevelie, j'ai donc obéi à son
commandement; j'ai pris la clef du cellier, et j'ai défait les briques
du mur, à l'endroit qu'elle m'avait montré. J'y ai trouvé ce que je
vous apporte dans ce panier, père Barbeau, en vous priant de m'en
faire le placement comme vous l'entendrez, après avoir satisfait à la
loi que je ne connais guère, et m'avoir préservée des gros frais que
je redoute.
--Je vous suis obligé de votre confiance, Fadette, dit le père Barbeau
sans ouvrir le panier, quoiqu'il en fût un peu curieux, mais je n'ai
pas le droit de recevoir votre argent ni de surveiller vos affaires.
Je ne suis point votre tuteur. Sans doute votre grand'mère a fait un
testament?
--Elle n'a point fait de testament, et la tutrice que la loi me donne
c'est ma mère. Or, vous savez que je n'ai point de ses nouvelles
depuis longtemps, et que je ne sais si elle est morte ou vivante, la
pauvre âme! Après elle, je n'ai d'autre parenté que celle de ma
marraine Fanchette, qui est une brave et honnête femme, mais tout à
fait incapable de gérer mon bien et même de le conserver et de le
tenir serré. Elle ne pourrait se défendre d'en parler et de le montrer
à tout le monde, et je craindrais, ou qu'elle n'en fît un mauvais
placement, ou qu'à force de le laisser manier par les curieux, elle ne
le fît diminuer sans y prendre garde; car la pauvre chère marraine,
elle n'est point dans le cas d'en savoir faire le compte.
--C'est donc une chose de conséquence? dit le père Barbeau, dont les
yeux s'attachaient en dépit de lui-même sur le couvercle du panier; et
il le prit par l'anse pour le soupeser. Mais il le trouva si lourd
qu'il s'en étonna, et dit:
--Si c'est de la ferraille, il n'en faut pas beaucoup pour charger un
cheval.
La petite Fadette, qui avait un esprit du diable, s'amusa en elle-même
de l'envie qu'il avait de voir le panier. Elle fit mine de l'ouvrir;
mais le père Barbeau aurait cru manquer à sa dignité en la laissant
faire.
--Cela ne me regarde point, dit-il, et puisque je ne puis le prendre
en dépôt, je ne dois point connaître vos affaires.
--Il faut pourtant bien, père Barbeau, dit la Fadette, que vous me
rendiez au moins ce petit service-là. Je ne suis pas beaucoup plus
savante que ma marraine pour compter au-dessus de cent. Ensuite je ne
sais pas la valeur de toutes les monnaies anciennes et nouvelles, et
je ne puis me fier qu'à vous pour me dire si je suis riche ou pauvre,
et pour savoir au juste le compte de mon avoir.
--Voyons donc, dit le père Barbeau qui n'y tenait plus: ce n'est pas
un grand service que vous me demandez là, et je ne dois point vous le
refuser.
Alors la petite Fadette releva lestement les deux couvercles du
panier, et en tira deux gros sacs, chacun de la contenance de deux
mille francs écus.
--Eh bien! c'est assez gentil, lui dit le père Barbeau, et voilà une
petite dot qui vous fera rechercher par plusieurs.
--Ce n'est pas le tout, dit la petite Fadette; il y a encore là, au
fond du panier, quelque petite chose que je ne connais guère.
Et elle tira une bourse de peau d'anguille, qu'elle versa dans le
chapeau du père Barbeau. Il y avait cent louis d'or frappés à l'ancien
coin, qui firent arrondir les yeux au brave homme; et, quand il les
eut comptés et remis dans la peau d'anguille, elle en tira une seconde
de la même contenance, et puis une troisième, et puis une quatrième,
et finalement, tant en or qu'en argent et menue monnaie, il n'y avait,
dans le panier, pas beaucoup moins de quarante mille francs.
C'était environ le tiers en plus de tout l'avoir que le père Barbeau
possédait en bâtiments, et, comme les gens de campagne ne réalisent
guère en espèces sonnantes, jamais il n'avait vu tant d'argent à la
fois.
Si honnête homme et si peu intéressé que soit un paysan, on ne peut
pas dire que la vue de l'argent lui fasse de la peine; aussi le père
Barbeau en eut, pour un moment, la sueur au front. Quand il eut tout
compté:
--Il ne te manque, pour avoir quarante fois mille francs, dit-il, que
vingt-deux écus, et autant dire que tu hérites pour ta part de deux
mille belles pistoles sonnantes; ce qui fait que tu es le plus beau
parti du pays, petite Fadette, et que ton frère, le sauteriot, peut
bien être chétif et boiteux toute sa vie: il pourra aller visiter ses
biens en carriole. Réjouis-toi donc, tu peux te dire riche et le faire
assavoir, si tu désires trouver vite un beau mari.
--Je n'en suis point pressée, dit la petite Fadette, et je vous
demande, au contraire, de me garder le secret sur cette richesse-là,
père Barbeau. J'ai la fantaisie, laide comme je suis, de ne point être
épousée pour mon argent, mais pour mon bon coeur et ma bonne
renommée; et comme j'en ai une mauvaise dans ce pays-ci, je désire y
passer quelque temps pour qu'on s'aperçoive que je ne la mérite point.
--Quant à votre laideur, Fadette, dit le père Barbeau en relevant ses
yeux qui n'avaient point encore lâché de couver le panier, je puis
vous dire, en conscience, que vous en avez diantrement rappelé, et que
vous vous êtes si bien refaite à la ville que vous pouvez passer à
cette heure pour une très-gente fille. Et quant à votre mauvaise
renommée, si, comme j'aime à le croire, vous ne la méritez point,
j'approuve votre idée de tarder un peu et de cacher votre richesse,
car il ne manque point de gens qu'elle éblouirait jusqu'à vouloir vous
épouser, sans avoir pour vous, au préalable, l'estime qu'une femme
doit désirer de son mari.
Maintenant, quant au dépôt que vous voulez faire entre mes mains, ce
serait contre la loi et pourrait m'exposer plus tard à des soupçons et
à des incriminations, car il ne manque point de mauvaises langues; et,
d'ailleurs, à supposer que vous ayez le droit de disposer de ce qui
est à vous, vous n'avez point celui de placer à la légère ce qui est à
votre frère mineur. Tout ce que je pourrai faire, ce sera de demander
une consultation pour vous, sans vous nommer. Je vous ferai savoir
alors la manière de mettre en sûreté et en bon rapport l'héritage de
votre mère et le vôtre, sans passer par les mains des hommes de
chicane, qui ne sont pas tous bien fidèles. Remportez donc tout ça, et
cachez-le encore jusqu'à ce que je vous aie fait réponse. Je m'offre à
vous dans l'occasion, pour porter témoignage devant les mandataires de
votre cohéritier, du chiffre de la somme que nous avons comptée, et
que je vais écrire dans un coin de ma grange pour ne pas l'oublier.
C'était tout ce que voulait la petite Fadette, que le père Barbeau sût
à quoi s'en tenir là-dessus. Si elle se sentait un peu fière devant
lui d'être riche, c'est parce qu'il ne pouvait plus l'accuser de
vouloir exploiter Landry.
XXXIV.
Le père Barbeau, la voyant si prudente, et comprenant combien elle
était fine, se pressa moins de lui faire faire son dépôt et son
placement, que de s'enquérir de la réputation qu'elle s'était acquise
à Château-Meillant, où elle avait passé l'année. Car, si cette belle
dot le tentait et lui faisait passer par-dessus la mauvaise parenté,
il n'en était pas de même quand il s'agissait de l'honneur de la fille
qu'il souhaitait avoir pour bru. Il alla donc lui-même à
Château-Meillant, et prit ses informations en conscience. Il lui fut
dit que non-seulement la petite Fadette n'y était point venue enceinte
et n'y avait point fait d'enfant, mais encore qu'elle s'y était si
bien comportée qu'il n'y avait point le plus petit blâme à lui donner.
Elle avait servi une vieille religieuse noble, laquelle avait pris
plaisir à en faire sa société plus que sa domestique, tant elle
l'avait trouvée de bonne conduite, de bonnes moeurs et de bon
raisonnement. Elle la regrettait beaucoup, et disait que c'était une
parfaite chrétienne, courageuse, économe, propre, soigneuse, et d'un
si aimable caractère, qu'elle n'en retrouverait jamais une pareille.
Et comme cette vieille dame était assez riche, elle faisait de grandes
charités, en quoi la petite Fadette la secondait merveilleusement pour
soigner les malades, préparer les médicaments, et s'instruire de
plusieurs beaux secrets que sa maîtresse avait appris dans son
couvent, avant la révolution.
Le père Barbeau fut bien content, et il revint à la Cosse, décidé à
éclaircir la chose jusqu'au bout. Il assembla sa famille et chargea
ses enfants aînés, ses frères et toutes ses parentes, de procéder
prudemment à une enquête sur la conduite que la petite Fadette avait
tenue depuis qu'elle était en âge de raison, afin que, si tout le mal
qu'on avait dit d'elle n'avait pour cause que des enfantillages, on
pût s'en moquer; au lieu que si quelqu'un pouvait affirmer l'avoir vue
commettre une mauvaise action ou faire une chose indécente, il eût à
maintenir contre elle la défense qu'il avait faite à Landry de la
fréquenter. L'enquête fut faite avec la prudence qu'il souhaitait, et
sans que la question de dot fût ébruitée, car il n'en avait dit mot,
même à sa femme.
Pendant ce temps-là, la petite Fadette vivait très-retirée dans sa
petite maison, où elle ne voulut rien changer, sinon de la tenir si
propre qu'on se fût miré dans ses pauvres meubles. Elle fit habiller
proprement son petit sauteriot, et, sans le faire paraître, elle le
mit, ainsi qu'elle-même et sa marraine, à une bonne nourriture, qui
fit vitement son effet sur l'enfant; il se refit du mieux qu'il était
possible, et sa santé fut bientôt aussi bonne qu'on pouvait le
souhaiter. Le bonheur amenda vite aussi son tempérament; et, n'étant
plus menacé et tancé par sa grand'mère, ne rencontrant plus que des
caresses, des paroles douces et de bons traitements, il devint un gars
fort mignon, tout plein de petites idées drôles et aimables, et ne
pouvant plus déplaire à personne, malgré sa boiterie et son petit nez
camard.
Et, d'autre part, il y avait un si grand changement dans la personne
et dans les habitudes de Fanchon Fadet, que les méchants propos
furent oubliés, et que plus d'un garçon, en la voyant marcher si
légère et de si belle grâce, eût souhaité qu'elle fût à la fin de son
deuil, afin de pouvoir la courtiser et la faire danser.
Il n'y avait que Sylvinet Barbeau qui n'en voulût point revenir sur
son compte. Il voyait bien qu'on manigançait quelque chose à propos
d'elle dans sa famille, car le père ne pouvait se tenir d'en parler
souvent, et quand il avait reçu rétractation de quelque ancien
mensonge fait sur le compte de Fanchon, il s'en applaudissait dans
l'intérêt de Landry, disant qu'il ne pouvait souffrir qu'on eût accusé
son fils d'avoir mis à mal une jeunesse innocente.
Et l'on parlait aussi du prochain retour de Landry, et le père Barbeau
paraissait souhaiter que la chose fût agréée du père Caillaud. Enfin
Sylvinet voyait bien qu'on ne serait plus si contraire aux amours de
Landry, et le chagrin lui revint. L'opinion, qui vire à tout vent,
était depuis peu en faveur de la Fadette; on ne la croyait pas riche,
mais elle plaisait, et, pour cela, elle déplaisait d'autant plus à
Sylvinet, qui voyait en elle la rivale de son amour pour Landry.
De temps en temps le père Barbeau laissait échapper devant lui le mot
de mariage, et disait que ses bessons ne tarderaient pas à être en âge
d'y penser. Le mariage de Landry avait toujours été une idée désolante
à Sylvinet, et comme le dernier mot de leur séparation. Il reprit les
fièvres, et la mère consulta encore les médecins.
Un jour, elle rencontra la marraine Fanchette, qui, l'entendant se
lamenter dans son inquiétude, lui demanda pourquoi elle allait
consulter si loin et dépenser tant d'argent, quand elle avait sous la
main une remégeuse plus habile que toutes celles du pays, et qui ne
voulait point exercer pour de l'argent, comme l'avait fait sa
grand'mère, mais pour le seul amour du bon Dieu et du prochain. Et
elle nomma la petite Fadette.
La mère Barbeau en parla à son mari, qui n'y fut point contraire. Il
lui dit qu'à Château-Meillant la Fadette était tenue en réputation de
grand savoir, et que de tous les côtés on venait la consulter aussi
bien que sa dame.
La mère Barbeau pria donc la Fadette de venir voir Sylvinet, qui
gardait le lit, et de lui donner son assistance.
Fanchon avait cherché plus d'une fois l'occasion de lui parler, ainsi
qu'elle l'avait promis à Landry, et jamais il ne s'y était prêté.
Elle ne se fit donc pas semondre et courut voir le pauvre besson. Elle
le trouva endormi dans la fièvre, et pria la famille de la laisser
seule avec lui. Comme c'est la coutume des remégeuses d'agir en
secret, personne ne la contraria et ne resta dans la chambre.
D'abord, la Fadette posa sa main sur celle du besson, qui pendait sur
le bord du lit; mais elle le fit si doucement, qu'il ne s'en aperçut
pas, encore qu'il eût le sommeil si léger qu'une mouche, en volant,
l'éveillait. La main de Sylvinet était chaude comme du feu, et elle
devint plus chaude encore dans celle de la petite Fadette. Il montra
de l'agitation, mais sans essayer de retirer sa main. Alors, la
Fadette lui mit son autre main sur le front, aussi doucement que la
première fois, et il s'agita encore plus. Mais, peu à peu, il se
calma, et elle sentit que la tête et la main de son malade se
rafraîchissaient de minute en minute et que son sommeil devenait aussi
calme que celui d'un petit enfant. Elle resta ainsi auprès de lui
jusqu'à ce qu'elle le vit disposé à s'éveiller; et alors elle se
retira derrière son rideau, et sortit de la chambre et de la maison,
en disant à la mère Barbeau:--Allez voir votre garçon et donnez-lui
quelque chose à manger, car il n'a plus la fièvre; et ne lui parlez
point de moi surtout, si vous voulez que je le guérisse. Je reviendrai
ce soir, à l'heure où vous m'avez dit que son mal empirait, et je
tâcherai de couper encore cette mauvaise fièvre.
XXXV.