la fièvre, et il ne faut pas rester à vous dorloter, tandis que votre
mère se fatigue à vous servir et perd son temps à vous tenir
compagnie. Vous mangerez ensuite ce que votre mère vous présentera de
ma part. C'est de la viande, et je sais que vous vous en dites
dégoûté, et que vous ne vivez plus que de mauvais herbages. Mais il
n'importe, vous vous forcerez, et, quand même vous y auriez de la
répugnance, vous n'en ferez rien paraître. Cela fera plaisir à votre
mère de vous voir manger du solide; et quant à vous, la répugnance que
vous aurez surmontée et cachée sera moindre la prochaine fois, et
nulle la troisième. Vous verrez si je me trompe. Adieu donc, et qu'on
ne me fasse pas revenir de si tôt pour vous, car je sais que vous ne
serez plus malade si vous ne voulez plus l'être.
--Vous ne reviendrez donc pas ce soir? dit Sylvinet. J'aurais cru que
vous reviendriez.
--Je ne suis pas médecin pour de l'argent, Sylvain, et j'ai autre
chose à faire que de vous soigner quand vous n'êtes pas malade.
--Vous avez raison, Fadette; mais le désir de vous voir, vous croyez
que c'était encore de l'égoïsme: c'était autre chose, j'avais du
soulagement à causer avec vous.
--Eh bien, vous n'êtes pas impotent, et vous connaissez ma demeurance.
Vous n'ignorez pas que je vais être votre soeur par le mariage, comme
je le suis déjà par l'amitié; vous pouvez donc bien venir causer avec
moi, sans qu'il y ait à cela rien de répréhensible.
--J'irai, puisque vous l'agréez, dit Sylvinet. A revoir donc, Fadette;
je vas me lever, quoique j'aie un grand mal de tête, pour n'avoir
point dormi et m'être bien désolé toute la nuit.
--Je veux bien vous ôter encore ce mal de tête, dit-elle; mais songez
que ce sera le dernier, et que je vous commande de bien dormir la
prochaine nuit.
Elle lui imposa la main sur le front, et, au bout de cinq minutes, il
se trouva si rafraîchi et si consolé qu'il ne sentait plus aucun mal.
--Je vois bien, lui dit-il, que j'avais tort de m'y refuser, Fadette;
car vous êtes grande remégeuse, et vous savez charmer la maladie. Tous
les autres m'ont fait du mal par leurs drogues, et vous, rien que de
me toucher, vous me guérissez; je pense que si je pouvais toujours
être auprès de vous, vous m'empêcheriez d'être jamais malade ou
fautif. Mais, dites-moi, Fadette, n'êtes-vous plus fâchée contre moi?
et voulez-vous compter sur la parole que je vous ai donnée de me
soumettre à vous entièrement?
--J'y compte, dit-elle, et, à moins que vous ne changiez d'idée, je
vous aimerai comme si vous étiez mon besson.
--Si vous pensiez ce que vous me dites là, Fanchon, vous me diriez tu
et non pas vous; car ce n'est pas la coutume des bessons de se parler
avec tant de cérémonie.
--Allons, Sylvain, lève-toi, mange, cause, promène-toi et dors,
dit-elle en se levant. Voilà mon commandement pour aujourd'hui. Demain
tu travailleras.
--Et j'irai te voir, dit Sylvinet.
--Soit, dit-elle; et elle s'en alla en le regardant d'un air d'amitié
et de pardon, qui lui donna soudainement la force et l'envie de
quitter son lit de misère et de fainéantise.
XL
La mère Barbeau ne pouvait assez s'émerveiller de l'habileté de la
petite Fadette, et, le soir, elle disait à son homme:--Voilà Sylvinet
qui se porte mieux qu'il n'a fait depuis six mois; il a mangé de tout
ce qu'on lui a présenté aujourd'hui, sans faire ses grimaces
accoutumées, et ce qu'il y a de plus imaginant, c'est qu'il parle de
la petite Fadette comme du bon Dieu. Il n'y a pas de bien qu'il ne
m'en ait dit, et il souhaite grandement le retour et le mariage de son
frère. C'est comme un miracle, et je ne sais pas si je dors ou si je
veille.
--Miracle ou non, dit le père Barbeau, cette fille-là a un grand
esprit, et je crois bien que ça doit porter bonheur de l'avoir dans
une famille.
Sylvinet partit trois jours après pour aller quérir son frère à
Arthon. Il avait demandé à son père et à la Fadette, comme une grande
récompense, de pouvoir être le premier à lui annoncer son bonheur.
--Tous les bonheurs me viennent donc à la fois, dit Landry en se
pâmant de joie dans ses bras, puisque c'est toi qui viens me chercher,
et que tu parais aussi content que moi-même.
Ils revinrent ensemble sans s'amuser en chemin, comme on peut croire,
et il n'y eut pas de gens plus heureux que les gens de la Bessonnière
quand ils se virent tous attablés pour souper avec la petite Fadette
et le petit Jeanet au milieu d'eux.
La vie leur fut bien douce à tretous pendant une demi-année; car la
jeune Nanette fut accordée à Cadet Caillaud, qui était le meilleur ami
de Landry après ceux de sa famille. Et il fut arrêté que les deux
noces se feraient en même temps. Sylvinet avait pris pour la Fadette
une amitié si grande qu'il ne faisait rien sans la consulter, et elle
avait sur lui tant d'empire qu'il semblait la regarder comme sa soeur.
Il n'était plus malade, et de jalousie il n'en était plus question. Si
quelquefois encore il paraissait triste et en train de rêvasser, la
Fadette le réprimandait, et tout aussitôt il devenait souriant et
communicatif.
Les deux mariages eurent lieu le même jour et à la même messe, et,
comme le moyen ne manquait pas, on fit de si belles noces que le père
Caillaud, qui, de sa vie, n'avait perdu son sang-froid, fit mine
d'être un peu gris le troisième jour. Rien ne corrompit la joie de
Landry et de toute la famille, et mêmement on pourrait dire de tout le
pays; car les deux familles, qui étaient riches, et la petite Fadette,
qui l'était autant que les Barbeau et les Caillaud tout ensemble,
firent à tout le monde de grandes honnêtetés et de grandes charités.
Fanchon avait le coeur trop bon pour ne pas souhaiter de rendre le
bien pour le mal à tous ceux qui l'avaient mal jugée. Mêmement par la
suite, quand Landry eut acheté un beau bien qu'il gouvernait on ne
peut mieux par son savoir et celui de sa femme, elle y fit bâtir une
jolie maison, à l'effet d'y recueillir tous les enfants malheureux de
la commune durant quatre heures par chaque jour de la semaine, et elle
prenait elle-même la peine, avec son frère Jeanet, de les instruire,
de leur enseigner la vraie religion, et même d'assister les plus
nécessiteux dans leur misère. Elle se souvenait d'avoir été une enfant
malheureuse et délaissée, et les beaux enfants qu'elle mit au monde
furent stylés de bonne heure à être affables et compatissants pour
ceux qui n'étaient ni riches ni choyés.
Mais qu'advint-il de Sylvinet au milieu du bonheur de sa famille? une
chose que personne ne put comprendre et qui donna grandement à songer
au père Barbeau. Un mois environ après le mariage de son frère et de
sa soeur, comme son père l'engageait aussi à chercher et à prendre
femme, il répondit qu'il ne se sentait aucun goût pour le mariage,
mais qu'il avait depuis quelque temps une idée qu'il voulait
contenter, laquelle était d'être soldat et de s'engager.
Comme les mâles ne sont pas trop nombreux dans les familles de chez
nous, et que la terre n'a pas plus de bras qu'il n'en faut, on ne voit
quasiment jamais d'engagement volontaire. Aussi chacun s'étonna
grandement de cette résolution, de laquelle Sylvinet ne pouvait donner
aucune autre raison, sinon sa fantaisie et un goût militaire que
personne ne lui avait jamais connu. Tout ce que surent dire ses père
et mère, frères et soeurs, et Landry lui-même, ne put l'en détourner,
et on fut forcé d'en aviser Fanchon, qui était la meilleure tête et le
meilleur conseil de la famille.
Elle causa deux grandes heures avec Sylvinet, et quand on les vit se
quitter, Sylvinet avait pleuré, sa belle-soeur aussi; mais ils avaient
l'air si tranquilles et si résolus, qu'il n'y eut plus d'objections à
soulever lorsque Sylvinet dit qu'il persistait, et Fanchon, qu'elle
approuvait sa résolution et en augurait pour lui un grand bien dans la
suite des temps.
Comme on ne pouvait pas être bien sûr qu'elle n'eût pas là-dessus des
connaissances plus grandes encore que celles qu'elle avouait, on n'osa
point résister davantage, et la mère Barbeau elle-même se rendit, non
sans verser beaucoup de larmes. Landry était désespéré; mais sa femme
lui dit:--C'est la volonté de Dieu et notre devoir à tous de laisser
partir Sylvain. Crois que je sais bien ce que je te dis, et ne m'en
demande pas davantage.
Landry fit la conduite à son frère le plus loin qu'il put, et quand il
lui rendit son paquet, qu'il avait voulu tenir jusque-là sur son
épaule, il lui sembla qu'il lui donnait son propre coeur à emporter.
Il revint trouver sa chère femme, qui eut à le soigner; car pendant un
grand mois le chagrin le rendit véritablement malade.
Quant à Sylvain, il ne le fut point, et continua sa route jusqu'à la
frontière; car c'était le temps des grandes belles guerres de
l'empereur Napoléon. Et, quoiqu'il n'eût jamais eu le moindre goût
pour l'état militaire, il commanda si bien à son vouloir, qu'il fut
bientôt remarqué comme bon soldat, brave à la bataille comme un homme
qui ne cherche que l'occasion de se faire tuer, et pourtant doux et
soumis à la discipline comme un enfant, en même temps qu'il était dur
à son propre corps comme les plus anciens. Comme il avait reçu assez
d'éducation pour avoir de l'avancement, il en eut bientôt, et, en dix
années de temps, de fatigues, de courage et de belle conduite, il
devint capitaine, et encore avec la croix par-dessus le marché.
--Ah! s'il pouvait enfin revenir! dit la mère Barbeau à son mari, le
soir après le jour où ils avaient reçu de lui une jolie lettre pleine
d'amitiés pour eux, pour Landry, pour Fanchon, et enfin pour tous les
jeunes et vieux de la famille: le voilà quasiment général, et il
serait bien temps pour lui de se reposer!
--Le grade qu'il a est assez joli sans l'augmenter, dit le père
Barbeau, et cela ne fait pas moins un grand honneur à une famille de
paysans!
--Cette Fadette avait bien prédit que la chose arriverait, reprit la
mère Barbeau. Oui-da qu'elle l'avait annoncé!
--C'est égal, dit le père, je ne m'expliquerai jamais comment son idée
a tourné tout à coup de ce côté-là, et comment il s'est fait un pareil
changement dans son humeur, lui qui était si tranquille et si ami de
ses petites aises.
--Mon vieux, dit la mère, notre bru en sait là-dessus plus long
qu'elle n'en veut dire; mais on n'attrape pas une mère comme moi, et
je crois bien que j'en sais aussi long que notre Fadette.
--Il serait bien temps de me le dire, à moi! reprit le père Barbeau.
--Eh bien, répliqua la mère Barbeau, notre Fanchon est trop grande
charmeuse, et tellement qu'elle avait charmé Sylvinet plus qu'elle ne
l'aurait souhaité. Quand elle vit que le charme opérait si fort, elle
eût voulu le retenir ou l'amoindrir; mais elle ne le put, et notre
Sylvain, voyant qu'il pensait trop à la femme de son frère, est parti
par grand honneur et grande vertu, en quoi la Fanchon l'a soutenu et
approuvé.
--Si c'est ainsi, dit le père Barbeau en se grattant l'oreille, j'ai
bien peur qu'il ne se marie jamais, car la baigneuse de Clavières a
dit, dans les temps, que lorsqu'il serait épris d'une femme, il ne
serait plus si affolé de son frère; mais qu'il n'en aimerait jamais
qu'une en sa vie, parce qu'il avait le coeur trop sensible et trop
passionné.
FIN.
* * * * *
Liste des modifications:
page 13: l'aure remplacé par l'autre (sacrifier l'un à l'autre.)
page 48: celle par celles (mais regarde donc celles d'ici!)
page 50: ente par pente (une branche morte sur une pente)
page 75: fiance par confiance (qu'il n'y a pas de confiance)
page 78: enmêlés par emmêlés (les cheveux tout emmêlés)
page 85: inqniétude par inquiétude (d'un air d'inquiétude)
page 120: téait par était (du sauteriot, qui... était plus rageur)
page 153: crus par cru (et tu as cru que)
page 178: sou par soûl (je n'ai mangé ni dormi mon soûl)
page 188: Nais par Mais (Mais la petite Fadette)
page 211: Il remplacé par Ils (Ils ont fait une telle insulte)
page 216: qne par que (et que les autres garçonnets)
page 226: ajouté le (Mais sitôt que le sauteriot vit passer)
page 241: bonhenr remplacé par bonheur (L'amour et le bonheur)
page 258: ajouté la (et de la loi de la nature)