--Vous avez l'air vous-même de me faire un reproche, Landry, dit le

père Barbeau en se levant aussi, pour lui montrer qu'il ne

souffrirait pas que la chose allât plus loin entre eux. Je vois à

votre dépit, que vous en tenez pour cette Fadette plus que je n'aurais

souhaité. Puisque vous n'en avez ni honte ni regret, nous n'en

parlerons plus. J'aviserai à ce que je dois faire pour vous prévenir

d'une étourderie de jeunesse. A cette heure, vous devez retourner chez

vos maîtres.

--Vous ne vous quitterez pas comme ça, dit Sylvinet en retenant son

frère, qui commençait à s'en aller. Mon père, voilà Landry qui a tant

de chagrin de vous avoir déplu qu'il ne peut rien dire. Donnez-lui son

pardon et l'embrassez, car il va pleurer à nuitée, et il serait trop

puni par votre mécontentement.

Sylvinet pleurait, la mère Barbeau pleurait aussi, et aussi la soeur

aînée, et l'oncle Landriche. Il n'y avait que le père Barbeau et

Landry qui eussent les yeux secs; mais ils avaient le coeur bien

gros, et on les fit s'embrasser. Le père n'exigea aucune promesse,

sachant bien que, dans les cas d'amour, ces promesses-là sont

chanceuses, et ne voulant point compromettre son autorité; mais il fit

comprendre à Landry que ce n'était point fini et qu'il y reviendrait.

Landry s'en alla courroucé et désolé. Sylvinet eût bien voulu le

suivre; mais il n'osa, à cause qu'il présumait bien qu'il allait faire

part de son chagrin à la Fadette, et il se coucha si triste que, de

toute la nuit, il ne fit que soupirer et rêver de malheur dans la

famille.

Landry s'en alla frapper à la porte de la petite Fadette. La mère

Fadet était devenue si sourde qu'une fois endormie rien ne

l'éveillait, et depuis quelque temps Landry, se voyant découvert, ne

pouvait causer avec Fanchon que le soir dans la chambre où dormaient

la vieille et le petit Jeanet; et là encore, il risquait gros, car la

vieille sorcière ne pouvait pas le souffrir et l'eût fait sortir avec

des coups de balai bien plutôt qu'avec des compliments. Landry raconta

sa peine à la petite Fadette, et la trouva grandement soumise et

courageuse. D'abord elle essaya de lui persuader qu'il ferait bien,

dans son intérêt à lui, de reprendre son amitié et de ne plus penser à

elle. Mais quand elle vit qu'il s'affligeait et se révoltait de plus

en plus, elle l'engagea à l'obéissance en lui donnant à espérer du

temps à venir.

--Écoute, Landry, lui dit-elle, j'avais toujours eu prévoyance de ce

qui nous arrive, et j'ai souvent songé à ce que nous ferions, le cas

échéant. Ton père n'a point de tort, et je ne lui en veux pas; car

c'est par grande amitié pour toi qu'il craint de te voir épris d'une

personne aussi peu méritante que je le suis. Je lui pardonne donc un

peu de fierté et d'injustice à mon endroit; car nous ne pouvons pas

disconvenir que ma première petite jeunesse a été folle, et toi-même

me l'as reproché le jour où tu as commencé à m'aimer. Si, depuis un

an, je me suis corrigée de mes défauts, ce n'est pas assez de temps

pour qu'il y prenne confiance, comme il te l'a dit aujourd'hui. Il

faut donc que le temps passe encore là-dessus, et, peu à peu, les

préventions qu'on avait contre moi s'en iront, les vilains mensonges

qu'on fait à présent tomberont d'eux-mêmes. Ton père et ta mère

verront bien que je suis sage et que je ne veux pas te débaucher ni te

tirer de l'argent. Ils rendront justice à l'honnêteté de mon amitié,

et nous pourrons nous voir et nous parler sans nous cacher de

personne; mais en attendant, il faut que tu obéisses à ton père, qui,

j'en suis certaine, va te défendre de me fréquenter.

--Jamais je n'aurai ce courage-là, dit Landry, j'aimerais mieux me

jeter dans la rivière.

--Eh bien! si tu ne l'as pas, je l'aurai pour toi, dit la petite

Fadette; je m'en irai, moi, je quitterai le pays pour un peu de temps.

Il y a déjà deux mois qu'on m'offre une bonne place en ville. Voilà ma

grand'mère si sourde et si âgée, qu'elle ne s'occupe presque plus de

faire et de vendre ses drogues, et qu'elle ne peut plus donner ses

consultations. Elle a une parente très-bonne, qui lui offre de venir

demeurer avec elle, et qui la soignera bien, ainsi que mon pauvre

sauteriot...

La petite Fadette eut la voix coupée, un moment, par l'idée de quitter

cet enfant, qui était, avec Landry, ce qu'elle aimait le plus au

monde; mais elle reprit courage et dit:

--A présent, il est assez fort pour se passer de moi. Il va faire sa

première communion, et l'amusement d'aller au catéchisme avec les

autres enfants le distraira du chagrin de mon départ. Tu dois avoir

observé qu'il est devenu assez raisonnable, et que les autres

garçonnets ne le font plus guère enrager. Enfin, il le faut, vois-tu,

Landry; il faut qu'on m'oublie un peu, car il y a, à cette heure, une

grande colère et une grande jalousie contre moi dans le pays. Quand

j'aurai passé un an ou deux au loin, et que je reviendrai avec de

bons témoignages et une bonne renommée, laquelle j'acquerrai plus

aisément ailleurs qu'ici, on ne nous tourmentera plus, et nous serons

meilleurs amis que jamais.

Landry ne voulut pas écouter cette proposition-là; il ne fit que se

désespérer, et s'en retourna à la Priche dans un état qui aurait fait

pitié au plus mauvais coeur.

Deux jours après, comme il menait la cuve pour la vendange, Cadet

Caillaud lui dit:

--Je vois, Landry, que tu m'en veux, et que, depuis quelque temps, tu

ne me parles pas. Tu crois sans doute que c'est moi qui ai ébruité tes

amours avec la petite Fadette, et je suis fâché que tu puisses croire

une pareille vilenie de ma part. Aussi vrai que Dieu est au ciel,

jamais je n'en ai soufflé un mot, et mêmement c'est un chagrin pour

moi qu'on t'ait causé ces ennuis-là; car j'ai toujours fait grand cas

de toi, et jamais je n'ai fait injure à la petite Fadette. Je puis

même dire que j'ai de l'estime pour cette fille depuis ce qui nous est

arrivé au colombier, dont elle aurait pu bavarder pour sa part, et

dont jamais personne n'a rien su, tant elle a été discrète. Elle

aurait pu s'en servir pourtant, à seules fins de tirer vengeance de

la Madelon, qu'elle sait bien être l'auteur de tous ces caquets; mais

elle ne l'a point fait, et je vois, Landry, qu'il ne faut point se

fier aux apparences et aux réputations. La Fadette, qui passait pour

méchante, a été bonne; la Madelon, qui passait pour bonne, a été bien

traître, non-seulement envers la Fadette et envers toi, mais encore

avec moi, qui, pour l'heure, ai grandement à me plaindre de sa

fidélité.

Landry accepta de bon coeur les explications de Cadet Caillaud, et

celui-ci le consola de son mieux de son chagrin.

--On t'a fait bien des peines, mon pauvre Landry, lui dit-il en

finissant; mais tu dois t'en consoler par la bonne conduite de la

petite Fadette. C'est bien, à elle, de s'en aller, pour faire finir le

tourment de ta famille, et je viens de le lui dire à elle-même, en lui

faisant mes adieux au passage.

--Qu'est-ce que tu me dis là, Cadet? s'exclama Landry; elle s'en va?

elle est partie?

--Ne le savais-tu pas? dit Cadet. Je pensais que c'était chose

convenue entre vous, et que tu ne la conduisais point pour n'être pas

blâmé. Mais elle s'en va, pour sûr; elle a passé au droit de chez

nous il n'y a pas plus d'un quart d'heure, et elle avait son petit

paquet sous le bras. Elle allait à Château-Meillant, et, à cette

heure, elle n'est pas plus loin que Vieille-Ville, ou bien la côte

d'Urmont.

Landry laissa son aiguillon accoté au frontal de ses boeufs, prit sa

course et ne s'arrêta que quand il eut rejoint la petite Fadette, dans

le chemin de sable qui descend des vignes d'Urmont à la Fremelaine.

Là, tout épuisé par le chagrin et la grande hâte de sa course, il

tomba en travers du chemin, sans pouvoir lui parler, mais en lui

faisant connaître par signes qu'elle aurait à marcher sur son corps

avant de le quitter.

Quand il se fut un peu remis, la Fadette lui dit:

--Je voulais t'épargner cette peine, mon cher Landry, et voilà que tu

fais tout ce que tu peux pour m'ôter le courage. Sois donc un homme,

et ne m'empêche pas d'avoir du coeur; il m'en faut plus que tu ne

penses, et quand je songe que mon pauvre petit Jeanet me cherche et

crie après moi, à cette heure, je me sens si faible que, pour un rien,

je me casserais la tête sur ces pierres. Ah! je t'en prie, Landry,

aide-moi au lieu de me détourner de mon devoir; car, si je ne m'en vas

pas aujourd'hui, je ne m'en irai jamais, et nous serons perdus.

--Fanchon, Fanchon, tu n'as pas besoin d'un grand courage, répondit

Landry. Tu ne regrettes qu'un enfant qui se consolera bientôt, parce

qu'il est enfant. Tu ne te soucies pas de mon désespoir; tu ne connais

pas ce que c'est que l'amour; tu n'en as point pour moi, et tu vas

m'oublier vite, ce qui fait que tu ne reviendras peut-être jamais.

--Je reviendrai, Landry; je prends Dieu à témoin que je reviendrai

dans un an au plus tôt, dans deux ans au plus tard, et que je

t'oublierai si peu que je n'aurai jamais d'autre ami ni d'autre

amoureux que toi.

--D'autre ami, c'est possible, Fanchon, parce que tu n'en retrouveras

jamais un qui te soit soumis comme je le suis; mais d'autre amoureux,

je n'en sais rien: qui peut m'en répondre?

--C'est moi qui t'en réponds!

--Tu n'en sais rien toi-même, Fadette, tu n'as jamais aimé, et quand

l'amour te viendra, tu ne te souviendras guère de ton pauvre Landry.

Ah! si tu m'avais aimé de la manière dont je t'aime, tu ne me

quitterais pas comme ça.

--Tu crois, Landry? dit la petite Fadette en le regardant d'un air

triste et bien sérieux. Peut-être bien que tu ne sais ce que tu dis.

Moi, je crois que l'amour me commanderait encore plus ce que l'amitié

me fait faire.

--Eh bien, si c'était l'amour qui te commande, je n'aurais pas tant de

chagrin. Oh! oui, Fanchon, si c'était l'amour, je crois quasiment que

je serais heureux dans mon malheur. J'aurais de la confiance dans ta

parole et de l'espérance dans l'avenir; j'aurais le courage que tu as,

vrai!... Mais ce n'est pas de l'amour, tu me l'as dit bien des fois,

et je l'ai vu à ta grande tranquillité à côté de moi.

--Ainsi tu crois que ce n'est pas l'amour; dit la petite Fadette; tu

en es bien assuré?

Et, le regardant toujours, ses yeux se remplirent de larmes qui

tombèrent sur ses joues, tandis qu'elle souriait d'une manière bien

étrange.

--Ah! mon Dieu! mon bon Dieu! s'écria Landry en la prenant dans ses

bras, si je pouvais m'être trompé!

--Moi, je crois bien que tu t'es trompé, en effet, répondit la petite

Fadette, toujours souriant et pleurant; je crois bien que, depuis

l'âge de treize ans, le pauvre Grelet a remarqué Landry et n'en a

jamais remarqué d'autre. Je crois bien que, quand elle le suivait par

les champs et par les chemins, en lui disant des folies et des

taquineries pour le forcer à s'occuper d'elle, elle ne savait point

encore ce qu'elle faisait, ni ce qui la poussait vers lui. Je crois

bien que, quand elle s'est mise un jour à la recherche de Sylvinet,

sachant que Landry était dans la peine, et qu'elle l'a trouvé au bord

de la rivière, tout pensif, avec un petit agneau sur ses genoux, elle

a fait un peu la sorcière avec Landry, afin que Landry fût forcé à lui

en avoir de la reconnaissance. Je crois bien que, quand elle l'a

injurié au gué des Roulettes, c'est parce qu'elle avait du dépit et du

chagrin de ce qu'il ne lui avait jamais parlé depuis. Je crois bien

que, quand elle a voulu danser avec lui, c'est parce qu'elle était

folle de lui et qu'elle espérait lui plaire par sa jolie danse. Je

crois bien que, quand elle pleurait dans la carrière du Chaumois,

c'était pour le repentir et la peine de lui avoir déplu. Je crois bien

aussi que, quand il voulait l'embrasser et qu'elle s'y refusait, quand

il lui parlait d'amour et qu'elle lui répondait en paroles d'amitié,

c'était par la crainte qu'elle avait de perdre cet amour-là en le

contentant trop vite. Enfin je crois que, si elle s'en va en se

déchirant le coeur, c'est par l'espérance qu'elle a de revenir digne

de lui dans l'esprit de tout le monde, et de pouvoir être sa femme,

sans désoler et sans humilier sa famille.

Cette fois Landry crut qu'il deviendrait tout à fait fou. Il riait, il

criait et il pleurait; et il embrassait Fanchon sur ses mains, sur sa

robe; et il l'eût embrassée sur ses pieds, si elle avait voulu le

souffrir; mais elle le releva et lui donna un vrai baiser d'amour dont

il faillit mourir; car c'était le premier qu'il eût jamais reçu

d'elle, ni d'aucune autre, et, du temps qu'il en tombait comme pâmé

sur le bord du chemin, elle ramassa son paquet, toute rouge et confuse

qu'elle était, et se sauva en lui défendant de la suivre et en lui

jurant qu'elle reviendrait.

XXX.

Landry se soumit et revint à la vendange, bien surpris de ne pas se

trouver malheureux comme il s'y était attendu, tant c'est une grande

douceur de se savoir aimé, et tant la foi est grande quand on aime

grandement. Il était si étonné et si aise qu'il ne put se défendre

d'en parler à Cadet Caillaud, lequel s'étonna aussi, et admira la

petite Fadette pour avoir si bien su se défendre de toute faiblesse et

de toute imprudence, depuis le temps qu'elle aimait Landry et qu'elle

en était aimée.

--Je suis content de voir, lui dit-il, que cette fille-là a tant de

qualités, car, pour mon compte, je ne l'ai jamais mal jugée, et je

peux même dire que si elle avait fait attention à moi, elle ne

m'aurait point déplu. A cause des yeux qu'elle a, elle m'a toujours

semblé plutôt belle que laide, et, depuis un certain temps, tout le

monde aurait bien pu voir, si elle avait voulu plaire, qu'elle

devenait chaque jour plus agréable. Mais elle t'aimait uniquement,

Landry, et se contentait de ne point déplaire aux autres; elle ne

cherchait d'autre approbation que la tienne, et je te réponds qu'une

femme de ce caractère-là m'aurait bien convenu. D'ailleurs, si petite

et si enfant que je l'ai connue, j'ai toujours considéré qu'elle avait

un grand coeur, et si l'on allait demander à chacun de dire en

conscience et en vérité ce qu'il en pense et ce qu'il en sait, chacun

serait obligé de témoigner pour elle; mais le monde est fait comme

cela que quand deux ou trois personnes se mettent après une autre,

toutes s'en mêlent, lui jettent la pierre et lui font une mauvaise

réputation sans trop savoir pourquoi; et comme si c'était pour le

plaisir d'écraser qui ne peut se défendre.

Landry trouvait un grand soulagement à entendre raisonner Cadet

Caillaud de la sorte, et, depuis ce jour-là, il fit une grande amitié

avec lui, et se consola un peu de ses ennuis en les lui confiant. Et

mêmement, il lui dit un jour:

--Ne pense plus à cette Madelon, qui ne vaut rien et qui nous a fait

des peines à tous deux, mon brave Cadet. Tu es de même âge et rien ne

te presse de te marier. Or, moi, j'ai une petite soeur, Nanette, qui

est jolie comme un coeur, qui est bien élevée, douce, mignonne, et

qui prend seize ans. Viens nous voir un peu plus souvent; mon père

t'estime beaucoup, et quand tu connaîtras bien notre Nanette, tu

verras que tu n'auras pas de meilleure idée que celle de devenir mon

beau-frère.

--Ma foi, je ne dis pas non, répondit Cadet, et si la fille n'est

point accordée par ailleurs, j'irai chez toi tous les dimanches.

Le soir du départ de Fanchon Fadet, Landry voulut aller voir son père

pour lui apprendre l'honnête conduite de cette fille qu'il avait mal

jugée, et, en même temps, pour lui faire, sous toutes réserves quant à

l'avenir, ses soumissions quant au présent. Il eut le coeur bien

gros en passant devant la maison de la mère Fadet; mais il s'arma d'un

grand courage, en se disant que, sans le départ de Fanchon, il

n'aurait peut-être pas su de longtemps le bonheur qu'il avait d'être

aimé d'elle. Et il vit la mère Fanchette, qui était la parente et la

marraine à Fanchon, laquelle était venue pour soigner la vieille et le

petit à sa place. Elle était assise devant la porte, avec le sauteriot

sur ses genoux. Le pauvre Jeanet pleurait et ne voulait point aller au

lit, parce que sa Fanchon n'était point encore rentrée, disait-il, et

que c'était à elle à lui faire dire ses prières et à le coucher. La

mère Fanchette le réconfortait de son mieux, et Landry entendit avec

plaisir qu'elle lui parlait avec beaucoup de douceur et d'amitié. Mais

sitôt que le sauteriot vit passer Landry, il s'échappa des mains de la

Fanchette, au risque d'y laisser une de ses pattes, et courut se

jeter dans les jambes du besson, l'embrassant et le questionnant, et

le conjurant de lui ramener sa Fanchon. Landry le prit dans ses bras,

et, tout en pleurant, le consola comme il put. Il voulut lui donner

une grappe de beaux raisins qu'il portait dans un petit panier, de la

part de la mère Caillaud, à la mère Barbeau; mais Jeanet, qui était

d'habitude assez gourmand, ne voulut rien sinon que Landry lui

promettait d'aller quérir sa Fanchon, et il fallut que Landry le lui

promît en soupirant, sans quoi il ne se fût point soumis à la

Fanchette.

Le père Barbeau ne s'attendait guère à la grande résolution de la

petite Fadette. Il en fut content; mais il eut comme du regret de ce

qu'elle avait fait, tant il était homme juste et de bon coeur.--Je

suis fâché, Landry, dit-il, que tu n'aies pas eu le courage de

renoncer à la fréquenter. Si tu avais agi selon ton devoir, tu

n'aurais pas été la cause de son départ. Dieu veuille que cette enfant

n'ait pas à souffrir dans sa nouvelle condition, et que son absence ne

fasse pas de tort à sa grand'mère et à son petit frère; car s'il y a

beaucoup de gens qui disent du mal d'elle, il y en a aussi

quelques-uns qui la défendent et qui m'ont assuré qu'elle était

très-bonne et très-serviable pour sa famille. Si ce qu'on m'a dit

qu'elle est enceinte est une fausseté, nous le saurons bien, et nous

la défendrons comme il faut; si, par malheur, c'est vrai, et que tu en

sois coupable, Landry, nous l'assisterons et ne la laisserons pas

tomber dans la misère. Que tu ne l'épouses jamais, Landry, voilà tout

ce que j'exige de toi.

--Mon père, dit Landry, nous jugeons la chose différemment vous et

moi. Si j'étais coupable de ce que vous pensez, je vous demanderais,

au contraire, votre permission pour l'épouser. Mais comme la petite

Fadette est aussi innocente que ma soeur Nanette, je ne vous demande

rien encore que de me pardonner le chagrin que je vous ai causé. Nous

parlerons d'elle plus tard, ainsi que vous me l'avez promis.

Il fallut bien que le père Barbeau en passât par cette condition de ne

pas insister davantage. Il était trop prudent pour brusquer les choses

et se devait tenir pour content de ce qu'il avait obtenu.

Depuis ce moment-là il ne fut plus question de la petite Fadette à la

Bessonnière. On évita même de la nommer, car Landry devenait rouge, et

tout aussitôt pâle, quand son nom échappait à quelqu'un devant lui,

et il était bien aisé de voir qu'il ne l'avait pas plus oubliée qu'au

premier jour.

XXXI.

D'abord Sylvinet eut comme un contentement d'égoïste en apprenant le

départ de la Fadette, et il se flatta que dorénavant son besson

n'aimerait que lui et ne le quitterait plus pour personne. Mais il

n'en fut point ainsi. Sylvinet était bien ce que Landry aimait le

mieux au monde après la petite Fadette; mais il ne pouvait se plaire

longtemps dans sa société, parce que Sylvinet ne voulut point se

départir de son aversion pour Fanchon. Aussitôt que Landry essayait de

lui en parler et de le mettre dans ses intérêts, Sylvinet

s'affligeait, lui faisait reproche de s'obstiner dans une idée si

répugnante à leurs parents et si chagrinante pour lui-même. Landry,

dès lors, ne lui en parla plus; mais, comme il ne pouvait pas vivre

sans en parler, il partageait son temps entre Cadet Caillaud et le

petit Jeanet, qu'il emmenait promener avec lui, à qui il faisait

répéter son catéchisme et qu'il instruisait et consolait de son mieux.

Et quand on le rencontrait avec cet enfant, on se fût moqué de lui,

si l'on eût osé. Mais, outre que Landry ne se laissait jamais bafouer

en quoi que ce soit, il était plutôt fier que honteux de montrer son

amitié pour le frère de Fanchon Fadet, et c'est par là qu'il

protestait contre le dire de ceux qui prétendaient que le père

Barbeau, dans sa sagesse, avait bien vite eu raison de cet amour-là.

Sylvinet, voyant que son frère ne revenait pas autant à lui qu'il

l'aurait souhaité, et se trouvant réduit à porter sa jalousie sur le

petit Jeanet et sur Cadet Caillaud; voyant, d'un autre côté, que sa

soeur Nanette, laquelle, jusqu'alors, l'avait toujours consolé et

réjoui par des soins très-doux et des attentions mignardes, commençait

à se plaire beaucoup dans la société de ce même Cadet Caillaud, dont

les deux familles approuvaient fort l'inclination; le pauvre Sylvinet,

dont la fantaisie était de posséder à lui tout seul l'amitié de ceux

qu'il aimait, tomba dans un ennui mortel, dans une langueur

singulière, et son esprit se rembrunit si fort qu'on ne savait par où

le prendre pour le contenter. Il ne riait plus jamais; il ne prenait

goût à rien, il ne pouvait plus guère travailler, tant il se consumait

et s'affaiblissait. Enfin on craignit pour sa vie, car la fièvre ne le

quittait presque plus, et, quand il l'avait un peu plus que

d'habitude, il disait des choses qui n'avaient pas grand'raison et qui

étaient cruelles pour le coeur de ses parents. Il prétendait n'être

aimé de personne, lui qu'on avait toujours choyé et gâté plus que tous

les autres dans la famille. Il souhaitait la mort, disant qu'il

n'était bon à rien; qu'on l'épargnait par compassion de son état, mais

qu'il était une charge pour ses parents, et que la plus grande grâce

que le bon Dieu pût leur faire, ce serait de les débarrasser de lui.

Quelquefois le père Barbeau, entendant ces paroles peu chrétiennes,

l'en blâmait avec sévérité. Cela n'amenait rien de bon. D'autres fois,

le père Barbeau le conjurait, en pleurant, de mieux reconnaître son

amitié. C'était encore pire: Sylvinet pleurait, se repentait,

demandait pardon à son père, à sa mère, à son besson, à toute sa

famille; et la fièvre revenait plus forte, après qu'il avait donné

cours à la trop grande tendresse de son coeur malade.

On consulta les médecins à nouveau. Ils ne conseillèrent pas

grand'chose. On vit, à leur mine, qu'ils jugeaient que tout le mal

venait de cette bessonnerie, qui devait tuer l'un ou l'autre, le plus

faible des deux conséquemment. On consulta aussi la baigneuse de

Clavières, la femme la plus savante du canton après la Sagette, qui

était morte, et la mère Fadet, qui commençait à tomber en enfance.

Cette femme habile répondit à la mère Barbeau:

--Il n'y aurait qu'une chose pour sauver votre enfant, c'est qu'il

aimât les femmes.

--Et justement il ne les peut souffrir, dit la mère Barbeau: jamais on

n'a vu un garçon si fier et si sage, et, depuis le moment où son

besson s'est mis l'amour en tête, il n'a fait que dire du mal de

toutes les filles que nous connaissons. Il les blâme toutes de ce

qu'une d'entre elles (et malheureusement ce n'est pas la meilleure)

lui a enlevé, comme il prétend, le coeur de son besson.

--Eh bien, dit la baigneuse, qui avait un grand jugement sur toutes

les maladies du corps et de l'esprit, votre fils Sylvinet, le jour où

il aimera une femme, l'aimera encore plus follement qu'il n'aime son

frère. Je vous prédis cela. Il a une surabondance d'amitié dans le

coeur, et, pour l'avoir toujours portée sur son besson, il a oublié

quasiment son sexe, et, en cela, il a manqué à la loi du bon Dieu,

qui veut que l'homme chérisse une femme plus que père et mère, plus

que frères et soeurs. Consolez-vous, pourtant; il n'est pas possible

que la nature ne lui parle pas bientôt, quelque retardé qu'il soit

dans cette idée-là: et la femme qu'il aimera, qu'elle soit pauvre, ou

laide, ou méchante, n'hésitez point à la lui donner en mariage; car,

selon toute apparence, il n'en aimera pas deux en sa vie. Son coeur

a trop d'attache pour cela, et, s'il faut un grand miracle de nature

pour qu'il se sépare un peu de son besson, il en faudrait un encore

plus grand pour qu'il se séparât de la personne qu'il viendrait à lui

préférer.

L'avis de la baigneuse parut fort sage au père Barbeau, et il essaya

d'envoyer Sylvinet dans les maisons où il y avait de belles et bonnes

filles à marier. Mais, quoique Sylvinet fût joli garçon et bien élevé,

son air indifférent et triste ne réjouissait point le coeur des

filles. Elles ne lui faisaient aucune avance, et lui, qui était si

timide, il s'imaginait, à force de les craindre, qu'il les détestait.

La petite Fadette · 第 10 / 13 段