Et Landry, revenu de sa folle peur, ne pouvait pas s'empêcher

d'admirer combien, dans toutes ses idées et dans toutes ses prières,

la petite Fadette était bonne chrétienne. Mêmement elle avait une

dévotion plus jolie que celle des autres. Elle aimait Dieu avec tout

le feu de son coeur, car elle avait en toutes choses la tête vive et

le coeur tendre; et quand elle parlait de cet amour-là à Landry, il

se sentait tout étonné d'avoir été enseigné à dire des prières et à

suivre des pratiques qu'il n'avait jamais pensé à comprendre, et où il

se portait respectueusement de sa personne par l'idée de son devoir,

sans que son coeur se fût jamais échauffé d'amour pour son Créateur,

comme celui de la petite Fadette.

XXVI.

Tout en devisant et marchant avec elle, il apprit la propriété des

herbes et toutes les recettes pour la guérison des personnes et des

bêtes. Il essaya bientôt l'effet des dernières sur une vache au père

Caillaud, qui avait pris l'enflure pour avoir mangé trop de vert; et,

comme le vétérinaire l'avait abandonnée, disant qu'elle n'en avait pas

pour une heure, il lui fit boire un breuvage que la petite Fadette lui

avait appris à composer. Il le fit secrètement; et, au matin, comme

les laboureurs, bien contrariés de la perte d'une si belle vache,

venaient la chercher pour la jeter dans un trou, ils la trouvèrent

debout et commençant à flairer la nourriture, ayant bon oeil, et

quasiment toute désenflée. Une autre fois, un poulain fut mordu de la

vipère, et Landry, suivant toujours les enseignements de la petite

Fadette, le sauva bien lestement. Enfin, il put essayer aussi le

remède contre la rage sur un chien de la Priche, qui fut guéri et ne

mordit personne. Comme Landry cachait de son mieux ses accointances

avec la petite Fadette, il ne se vanta pas de sa science, et on

n'attribua la guérison de ses bêtes qu'aux grands soins qu'il leur

avait donnés. Mais le père Caillaud, qui s'y entendait aussi, comme

tout bon fermier ou métayer doit le faire, s'étonna en lui-même, et

dit:

--Le père Barbeau n'a pas de talent pour le bestiau, et mêmement il

n'a point de bonheur; car il en a beaucoup perdu l'an dernier, et ce

n'était pas la première fois. Mais Landry y a la main très-heureuse,

et c'est une chose avec laquelle on vient au monde. On l'a ou on ne

l'a pas; et, quand même on irait étudier dans les écoles comme les

_artistes_, cela ne sert de rien si on n'y est adroit de naissance. Or

je vous dis que Landry est adroit, et que son idée lui fait trouver ce

qui convient. C'est un grand don de la nature qu'il a reçu, et ça lui

vaudra mieux que du capital pour bien conduire une ferme.

Ce que disait le père Caillaud n'était pas d'un homme crédule et sans

raison, seulement il se trompait en attribuant un don de nature à

Landry: Landry n'en avait pas d'autre que celui d'être soigneux et

entendu à appliquer les recettes de son enseignement. Mais le don de

nature n'est point une fable, puisque la petite Fadette l'avait, et

qu'avec si peu de leçons raisonnables que sa grand'mère lui avait

données, elle découvrait et devinait comme qui invente, les vertus que

le bon Dieu a mises dans certaines herbes et dans certaines manières

de les employer. Elle n'était point sorcière pour cela, elle avait

raison de s'en défendre; mais elle avait l'esprit qui observe, qui

fait des comparaisons, des remarques, des essais, et cela c'est un don

de nature, on ne peut pas le nier. Le père Caillaud poussait la chose

un peu plus loin. Il pensait que tel bouvier ou tel laboureur a la

main plus ou moins bonne, et que, par la seule vertu de sa présence

dans l'étable, il fait du bien ou du mal aux animaux. Et pourtant,

comme il y a toujours un peu de vrai dans les plus fausses croyances,

on doit accorder que les bons soins, la propreté, l'ouvrage fait en

conscience, ont une vertu pour amener à bien ce que la négligence ou

la bêtise font empirer.

Comme Landry avait toujours mis son idée et son goût dans ces

choses-là, l'amitié qu'il avait conçue pour la Fadette s'augmenta de

toute la reconnaissance qu'il lui dut pour son instruction et de toute

l'estime qu'il faisait du talent de cette jeune fille. Il lui sut

alors grand gré de l'avoir forcé à se distraire de l'amour dans les

promenades et les entretiens qu'il faisait avec elle, et il reconnut

aussi qu'elle avait pris plus à coeur l'intérêt et l'utilité de son

amoureux, que le plaisir de se laisser courtiser et flatter sans cesse

comme il l'eût souhaité d'abord.

Landry fut bientôt si épris qu'il avait mis tout à fait sous ses pieds

la honte de laisser paraître son amour pour une petite fille réputée

laide, mauvaise et mal élevée. S'il y mettait de la précaution,

c'était à cause de son besson, dont il connaissait la jalousie et qui

avait eu déjà un grand effort à faire pour accepter sans dépit

l'amourette que Landry avait eue pour Madelon, amourette bien petite

et bien tranquille au prix de ce qu'il sentait maintenant pour Fanchon

Fadet.

Mais, si Landry était trop animé dans son amour pour y mettre de la

prudence, en revanche, la petite Fadette, qui avait un esprit porté au

mystère, et qui, d'ailleurs, ne voulait pas mettre Landry trop à

l'épreuve des taquineries du monde, la petite Fadette, qui en fin de

compte l'aimait trop pour consentir à lui causer des peines dans sa

famille, exigea de lui un si grand secret qu'ils passèrent environ un

an avant que la chose se découvrît. Landry avait habitué Sylvinet à

ne plus surveiller tous ses pas et démarches, et le pays, qui n'est

guère peuplé et qui est tout coupé de ravins et tout couvert d'arbres,

est bien propice aux secrètes amours.

Sylvinet, voyant que Landry ne s'occupait plus de la Madelon,

quoiqu'il eût accepté d'abord ce partage de son amitié comme un mal

nécessaire rendu plus doux par la honte de Landry et la prudence de

cette fille, se réjouit bien de penser que Landry n'était pas pressé

de lui retirer son coeur pour le donner à une femme, et, la jalousie

le quittant, il le laissa plus libre de ses occupations et de ses

courses, les jours de fêtes et de repos. Landry ne manquait pas de

prétextes pour aller et venir, et le dimanche soir surtout, il

quittait la Bessonnière de bonne heure et ne rentrait à la Priche que

sur le minuit; ce qui lui était bien commode, parce qu'il s'était fait

donner un petit lit dans le capharnion. Vous me reprendrez peut-être

sur ce mot-là, parce que le maître d'école s'en fâche et veut qu'on

dise _capharnaüm_; mais, s'il connaît le mot, il ne connaît point la

chose, car j'ai été obligé de lui apprendre que c'était l'endroit de

la grange voisin des étables, où l'on serre les jougs, les chaînes,

les ferrages et épelettes de toute espèce qui servent aux bêtes de

labour et aux instruments du travail de la terre. De cette manière,

Landry pouvait rentrer à l'heure qu'il voulait sans réveiller

personne, et il avait toujours son dimanche à lui jusqu'au lundi

matin, pour ce que le père Caillaud et son fils aîné, qui tous deux

étaient des hommes très-sages, n'allant jamais dans les cabarets et ne

faisant point noce de tous les jours fériés, avaient coutume de

prendre sur eux tout le soin et toute la surveillance de la ferme ces

jours-là; afin, disaient-ils, que toute la jeunesse de la maison, qui

travaillait plus qu'eux dans la semaine, pût s'ébattre et se divertir

en liberté, selon l'ordonnance du bon Dieu.

Et durant l'hiver, où les nuits sont si froides qu'on pourrait

difficilement causer d'amour en pleins champs, il y avait pour Landry

et la petite Fadette un bon refuge dans la tour à Jacot, qui est un

ancien colombier de redevance, abandonné des pigeons depuis longues

années, mais qui est bien couvert et bien fermé, et qui dépend de la

ferme au père Caillaud. Mêmement il s'en servait pour y serrer le

surplus de ses denrées, et comme Landry en avait la clef, et qu'il est

situé sur les confins des terres de la Priche, non loin du gué des

Roulettes, et dans le milieu d'une luzernière bien close, le diable

eût été fin s'il eût été surprendre là les entretiens de ces deux

jeunes amoureux. Quand le temps était doux, ils allaient parmi les

tailles, qui sont jeunes bois de coupe, et dont le pays est tout

parsemé. Ce sont encore bonnes retraites pour les voleurs et les

amants, et comme de voleurs il n'en est point dans notre pays, les

amants en profitent, et n'y trouvent pas plus la peur que l'ennui.

XXVII.

Mais, comme il n'est secret qui puisse durer, voilà qu'un beau jour de

dimanche, Sylvinet, passant le long du mur du cimetière, entendit la

voix de son besson qui parlait à deux pas de lui, derrière le retour

que faisait le mur. Landry parlait bien doucement; mais Sylvinet

connaissait si bien sa parole, qu'il l'aurait devinée, quand même il

ne l'aurait pas entendue.

--Pourquoi ne veux-tu pas venir danser? disait-il à une personne que

Sylvinet ne voyait point. Il y a si longtemps qu'on ne t'a point vue

t'arrêter après la messe, qu'on ne trouverait pas mauvais que je te

fasse danser, moi qui suis censé ne plus quasiment te connaître. On ne

dirait pas que c'est par amour, mais par honnêteté, et parce que je

suis curieux de savoir si après tant de temps tu sais encore bien

danser.

--Non, Landry, non,--répondit une voix que Sylvinet ne reconnut point,

parce qu'il y avait longtemps qu'il ne l'avait entendue, la petite

Fadette s'étant tenue à l'écart de tout le monde, et de lui

particulièrement.--Non, disait-elle, il ne faut pas qu'on fasse

attention à moi, ce sera le mieux, et si tu me faisais danser une

fois, tu voudrais recommencer tous les dimanches, et il n'en faudrait

pas tant pour faire causer. Crois ce que je t'ai toujours dit, Landry,

que le jour où l'on saura que tu m'aimes sera le commencement de nos

peines. Laisse-moi m'en aller, et quand tu auras passé une partie du

jour avec ta famille et ton besson, tu viendras me rejoindre où nous

sommes convenus.

--C'est pourtant triste de ne jamais danser! dit Landry; tu aimais

tant la danse, mignonne, et tu dansais si bien! Quel plaisir ça me

serait de te tenir par la main et de te faire tourner dans mes bras,

et de te voir, si légère et si gentille, ne danser qu'avec moi!

--Et c'est justement ce qu'il ne faudrait point reprit-elle. Mais je

vois bien que tu regrettes la danse, mon bon Landry, et je ne sais pas

pourquoi tu y as renoncé. Va donc danser un peu; ça me fera plaisir de

songer que tu t'amuses, et je t'attendrai plus patiemment.

--Oh! tu as trop de patience, toi! dit Landry d'une voix qui n'en

marquait guère, mais moi, j'aimerais mieux me faire couper les deux

jambes que de danser avec des filles que je n'aime point, et que je

n'embrasserais pas pour cent francs.

--Eh bien! si je dansais, reprit la Fadette, il me faudrait danser

avec d'autres qu'avec toi, et me laisser embrasser aussi.

--Va-t'en, va-t'en bien vitement, dit Landry; je ne veux point qu'on

t'embrasse.

Sylvinet n'entendit plus rien que des pas qui s'éloignaient, et, pour

n'être point surpris aux écoutes par son frère, qui revenait vers lui,

il entra vivement dans le cimetière et le laissa passer.

Cette découverte-là fut comme un coup de couteau dans le coeur de

Sylvinet. Il ne chercha point à découvrir quelle était la fille que

Landry aimait si passionnément. Il en avait bien assez de savoir qu'il

y avait une personne pour laquelle Landry le délaissait et qui avait

toutes ses pensées, au point qu'il les cachait à son besson, et que

celui-ci n'en recevait point la confidence.--Il faut qu'il se défie de

moi, pensa-t-il, et que cette fille qu'il aime tant le porte à me

craindre et à me détester. Je ne m'étonne plus de voir qu'il est

toujours si ennuyé à la maison, et si inquiet quand je veux me

promener avec lui. J'y renonçais, croyant voir qu'il avait le goût

d'être seul; mais, à présent, je me garderai bien d'essayer à le

troubler. Je ne lui dirai rien; il m'en voudrait d'avoir surpris ce

qu'il n'a pas voulu me confier. Je souffrirai tout seul, pendant qu'il

se réjouira d'être débarrassé de moi.

Sylvinet fit comme il se promettait, et même il le poussa plus loin

qu'il n'était besoin, car non-seulement il ne chercha plus à retenir

son frère auprès de lui, mais encore, pour ne le point gêner, il

quittait le premier la maison et allait rêvasser tout seul dans son

ouche, ne voulant point aller dans la campagne:--Parce que,

pensait-il, si je venais à y rencontrer Landry, il s'imaginerait que

je l'épie et me ferait bien voir que je le dérange.

Et peu à peu son ancien chagrin, dont il s'était quasiment guéri, lui

revint si lourd et si obstiné qu'on ne tarda pas à le voir sur sa

figure. Sa mère l'en reprit doucement; mais, comme il avait honte, à

dix-huit ans, d'avoir les mêmes faiblesses d'esprit qu'il avait eues à

quinze, il ne voulut jamais confesser ce qui le rongeait.

Ce fut ce qui le sauva de la maladie; car le bon Dieu n'abandonne que

ceux qui s'abandonnent eux-mêmes, et celui qui a le courage de

renfermer sa peine est plus fort contre elle que celui qui s'en

plaint. Le pauvre besson prit comme une habitude d'être triste et

pâle; il eut, de temps en temps, un ou deux accès de fièvre, et, tout

en grandissant toujours un peu, il resta assez délicat et mince de sa

personne. Il n'était pas bien soutenu à l'ouvrage, et ce n'était point

sa faute, car il savait que le travail lui était bon; et c'était bien

assez d'ennuyer son père par sa tristesse, il ne voulait pas le fâcher

et lui faire tort par sa lâcheté. Il se mettait donc à l'ouvrage, et

travaillait de colère contre lui-même. Aussi en prenait-il souvent

plus qu'il ne pouvait en supporter; et le lendemain il était si las

qu'il ne pouvait plus rien faire.

--Ce ne sera jamais un fort ouvrier, disait le père Barbeau; mais il

fait ce qu'il peut, et quand il peut, il ne s'épargne même pas assez.

C'est pourquoi je ne veux point le mettre chez les autres; car, par la

crainte qu'il a des reproches et le peu de force que Dieu lui a donné,

il se tuerait bien vite, et j'aurais à me le reprocher toute ma vie.

La mère Barbeau goûtait fort ces raisons-là et faisait tout son

possible pour égayer Sylvinet. Elle consulta plusieurs médecins sur sa

santé, et ils lui dirent, les uns qu'il fallait le ménager beaucoup,

et ne plus lui faire boire que du lait, parce qu'il était faible; les

autres, qu'il fallait le faire travailler beaucoup et lui donner du

bon vin, parce qu'étant faible, il avait besoin de se fortifier. Et la

mère Barbeau ne savait lequel écouter, ce qui arrive toujours quand on

prend plusieurs avis.

Heureusement que, dans le doute, elle n'en suivit aucun, et que

Sylvinet marcha dans la route que le bon Dieu lui avait ouverte, sans

y rencontrer de quoi le faire verser à droite ou à gauche, et il

traîna son petit mal, sans être trop foulé, jusqu'au moment où les

amours de Landry firent un éclat, et où Sylvinet vit augmenter sa

peine de toute celle qui fut faite à son frère.

XXVIII.

Ce fut la Madelon qui découvrit le pot aux roses; et, si elle le fit

sans malice, encore en tira-t-elle un mauvais parti. Elle s'était bien

consolée de Landry, et, n'ayant pas perdu beaucoup de temps à l'aimer,

elle n'en avait guère demandé pour l'oublier. Cependant il lui était

resté sur le coeur une petite rancune qui n'attendait que l'occasion

pour se faire sentir, tant il est vrai que le dépit chez les femmes

dure plus que le regret.

Voici comment la chose arriva. La belle Madelon, qui était renommée

pour son air sage et pour ses manières fières avec les garçons, était

cependant très-coquette en dessous, et pas moitié si raisonnable ni si

fidèle dans ses amitiés que le pauvre grelet, dont on avait si mal

parlé et si mal auguré. Adonc la Madelon avait déjà eu deux amoureux,

sans compter Landry, et elle se prononçait pour un troisième, qui

était son cousin, le fils cadet au père Caillaud de la Priche. Elle se

prononça si bien qu'étant surveillée par le dernier à qui elle avait

donné de l'espérance, et craignant qu'il ne fît un éclat, ne sachant

où se cacher pour causer à loisir avec le nouveau, elle se laissa

persuader par celui-ci d'aller babiller dans le colombier où justement

Landry avait d'honnêtes rendez-vous avec la petite Fadette.

Cadet Caillaud avait bien cherché la clef de ce colombier, et ne

l'avait point trouvée parce qu'elle était toujours dans la poche de

Landry; et il n'avait osé la demander à personne, parce qu'il n'avait

pas de bonnes raisons pour en expliquer la demande. Si bien que

personne, hormis Landry, ne s'inquiétait de savoir où elle était.

Cadet Caillaud, songeant qu'elle était perdue, ou que son père la

tenait dans son trousseau, ne se gêna point pour enfoncer la porte.

Mais, le jour où il le fit, Landry et Fadette se trouvaient là, et ces

quatre amoureux se trouvèrent bien penauds en se voyant les uns les

autres. C'est ce qui les engagea tous également à se taire et à ne

rien ébruiter.

Mais la Madelon eut comme un retour de jalousie et de colère, en

voyant Landry, qui était devenu un des plus beaux garçons du pays et

des plus estimés, garder, depuis la Saint-Andoche, une si belle

fidélité à la petite Fadette, et elle forma la résolution de s'en

venger. Pour cela, sans en rien confier à Cadet Caillaud, qui était

honnête homme et ne s'y fût point prêté, elle se fit aider d'une ou

deux jeunes fillettes de ses amies lesquelles, un peu dépitées aussi

du mépris que Landry paraissait faire d'elles en ne les priant plus

jamais à danser, se mirent à surveiller si bien la petite Fadette,

qu'il ne leur fallut pas grand temps pour s'assurer de son amitié avec

Landry. Et sitôt qu'elles les eurent épiés et vus une ou deux fois

ensemble, elles en firent grand bruit dans tout le pays, disant à qui

voulait les écouter, et Dieu sait si la médisance manque d'oreilles

pour se faire entendre et de langues pour se faire répéter, que Landry

avait fait une mauvaise connaissance dans la personne de la petite

Fadette.

Alors toute la jeunesse femelle s'en mêla, car lorsqu'un garçon de

belle mine et de bon avoir s'occupe d'une personne, c'est comme une

injure à toutes les autres, et si l'on peut trouver à mordre sur cette

personne-là, on ne s'en fait pas faute. On peut dire aussi que, quand

une méchanceté est exploitée par les femmes, elle va vite et loin.

Aussi, quinze jours après l'aventure de la tour à Jacot, sans qu'il

fût question de la tour, ni de Madelon, qui avait eu bien soin de ne

pas se mettre en avant, et qui feignait même d'apprendre comme une

nouvelle ce qu'elle avait dévoilé la première à la sourdine, tout le

monde savait, petits et grands, vieilles et jeunes, les amours de

Landry le besson avec Fanchon le grelet.

Et le bruit en vint jusqu'aux oreilles de la mère Barbeau, qui s'en

affligea beaucoup et n'en voulut point parler à son homme. Mais le

père Barbeau l'apprit d'autre part, et Sylvain, qui avait bien

discrètement gardé le secret de son frère, eut le chagrin de voir que

tout le monde le savait.

Or, un soir que Landry songeait à quitter la Bessonnière de bonne

heure, comme il avait coutume de faire, son père lui dit, en présence

de sa mère, de sa soeur aînée et de son besson:--Ne sois pas si

hâteux de nous quitter, Landry, car j'ai à te parler; mais j'attends

que ton parrain soit ici, car c'est devant ceux de la famille qui

s'intéressent le plus à ton sort, que je veux te demander une

explication.

Et quand le parrain, qui était l'oncle Landriche, fut arrivé, le père

Barbeau parla en cette manière:

--Ce que j'ai à te dire te donnera un peu de honte, mon Landry; aussi

n'est-ce pas sans un peu de honte moi-même, et sans beaucoup de

regret, que je me vois obligé de te confesser devant ta famille. Mais

j'espère que cette honte te sera salutaire et te guérira d'une

fantaisie qui pourrait te porter préjudice.

Il paraît que tu as fait une connaissance qui date de la dernière

Saint-Andoche, il y aura prochainement un an. On m'en a parlé dès le

premier jour, car c'était une chose imaginante que de te voir danser

tout un jour de fête avec la fille la plus laide, la plus malpropre et

la plus mal famée de notre pays. Je n'ai pas voulu y prêter attention,

pensant que tu en avais fait un amusement, et je n'approuvais pas

précisément la chose, parce que, s'il ne faut pas fréquenter les

mauvaises gens, encore ne faut-il pas augmenter leur humiliation et le

malheur qu'ils ont d'être haïssables à tout le monde. J'avais négligé

de t'en parler, pensant, à te voir triste le lendemain, que tu t'en

faisais reproche à toi-même et que tu n'y retournerais plus. Mais

voilà que, depuis une semaine environ, j'entends dire bien autre

chose, et, encore que ce soit par des personnes dignes de foi, je ne

veux point m'y fier, à moins que tu ne me le confirmes. Si je t'ai

fait tort en te soupçonnant, tu ne l'imputeras qu'à l'intérêt que je

te porte et au devoir que j'ai de surveiller ta conduite: car, si la

chose est une fausseté, tu me feras grand plaisir en me donnant ta

parole et en me faisant connaître qu'on t'a desservi à tort dans mon

opinion.

--Mon père, dit Landry, voulez-vous bien me dire de quoi vous

m'accusez, et je vous répondrai selon la vérité et le respect que je

vous dois.

--On t'accuse, Landry, je crois te l'avoir suffisamment donné à

entendre, d'avoir un commerce malhonnête avec la petite fille de la

mère Fadet, qui est une assez mauvaise femme; sans compter que la

propre mère de cette malheureuse fille a vilainement quitté son mari,

ses enfants et son pays pour suivre les soldats. On t'accuse de te

promener de tous les côtés avec la petite Fadette, ce qui me ferait

craindre de te voir engager par elle dans de mauvaises amours, dont

toute ta vie tu pourrais avoir à te repentir. Entends-tu, à la fin?

--J'entends bien, mon cher père, répondit Landry, et souffrez-moi

encore une question avant que je vous réponde. Est-ce à cause de sa

famille, ou seulement à cause d'elle-même, que vous regardez la

Fanchon Fadette comme une mauvaise connaissance pour moi?

--C'est sans doute à cause de l'une et de l'autre, reprit le père

Barbeau avec un peu plus de sévérité qu'il n'en avait mis au

commencement; car il s'était attendu à trouver Landry bien penaud, et

il le trouvait tranquille et comme résolu à tout. C'est d'abord,

fit-il, qu'une mauvaise parenté est une vilaine tache, et que jamais

une famille estimée et honorée comme est la mienne ne voudrait faire

alliance avec la famille Fadet. C'est ensuite que la petite Fadet, par

elle-même, n'inspire d'estime et de confiance à personne. Nous l'avons

vue s'élever et nous savons tous ce qu'elle vaut. J'ai bien entendu

dire, et je reconnais pour l'avoir vu deux ou trois fois, que depuis

un an elle se tient mieux, ne court plus avec les petits garçons et ne

parle mal à personne. Tu vois que je ne veux pas m'écarter de la

justice; mais cela ne me suffit pas pour croire qu'une enfant qui a

été si mal élevée puisse jamais faire une honnête femme, et

connaissant la grand'mère comme, je l'ai connue, j'ai tout lieu de

craindre qu'il n'y ait là une intrigue montée pour te soutirer des

promesses et te causer de la honte et de l'embarras. On m'a même dit

que la petite était enceinte, ce que je ne veux point croire à la

légère, mais ce qui me peinerait beaucoup, parce que la chose te

serait attribuée et reprochée, et pourrait finir par un procès et du

scandale.

Landry, qui, depuis le premier mot, s'était bien promis d'être prudent

et de s'expliquer avec douceur, perdit patience. Il devint rouge comme

le feu, et se levant:--Mon père, dit-il, ceux qui vous ont dit cela

ont menti comme des chiens. Ils ont fait une telle insulte à Fanchon

Fadet, que si je les tenais là, il faudrait qu'ils eussent à se dédire

ou à se battre avec moi, jusqu'à ce qu'il en restât un de nous par

terre. Dites-leur qu'ils sont des lâches et des païens et qu'ils

viennent donc me le dire en face, ce qu'ils vous ont insinué en

traîtres, et nous en aurons beau jeu!

--Ne te fâche pas comme cela, Landry, dit Sylvinet tout abattu de

chagrin: mon père ne t'accuse point d'avoir fait du tort à cette

fille; mais il craint qu'elle ne se soit mise dans l'embarras avec

d'autres, et qu'elle ne veuille faire croire, en se promenant de jour

et de nuit avec toi, que c'est à toi de lui donner une réparation.

XXIX.

La voix de son besson adoucit un peu Landry; mais les paroles qu'il

disait ne purent passer sans qu'il les relevât.

--Frère, dit-il, tu n'entends rien à tout cela. Tu as toujours été

prévenu contre la petite Fadette, et tu ne la connais point. Je

m'inquiète bien peu de ce qu'on peut dire de moi; mais je ne

souffrirai point ce qu'on dit contre elle, et je veux que mon père et

ma mère sachent de moi, pour se tranquilliser, qu'il n'y a point sur

la terre deux filles aussi honnêtes, aussi sages, aussi bonnes, aussi

désintéressées que cette fille-là. Si elle a le malheur d'être mal

apparentée, elle en a d'autant plus de mérite à être ce qu'elle est,

et je n'aurais jamais cru que des âmes chrétiennes pussent lui

reprocher le malheur de sa naissance.

La petite Fadette · 第 9 / 13 段