Toute la semaine se passa sans que Landry pût rencontrer la Fadette,

de quoi il était bien étonné et bien soucieux.--Elle va croire encore

que je suis ingrat, pensait-il, et pourtant, si je ne la vois point,

ce n'est pas faute de l'attendre et de la chercher. Il faut que je lui

aie fait de la peine en l'embrassant quasi malgré elle dans la

carrière, et pourtant ce n'était pas à mauvaise intention, ni dans

l'idée de l'offenser.

Et il songea durant cette semaine plus qu'il n'avait songé dans toute

sa vie; il ne voyait pas clairement dans sa propre cervelle, mais il

était pensif et agité, et il était obligé de se forcer pour

travailler, car, ni les grands boeufs, ni la charrue reluisante, ni

la belle terre rouge, humide de la fine pluie d'automne, ne

suffisaient plus à ses contemplations et à ses rêvasseries.

Il alla voir son besson le jeudi soir, et il le trouva soucieux comme

lui. Sylvinet était un caractère différent du sien, mais pareil

quelquefois par le contre-coup. On aurait dit qu'il devinait que

quelque chose avait troublé la tranquillité de son frère, et pourtant

il était loin de se douter de ce que ce pouvait être. Il lui demanda

s'il avait fait la paix avec Madelon, et, pour la première fois, en

lui disant que oui, Landry lui fit volontairement un mensonge. Le fait

est que Landry n'avait pas dit un mot à Madelon, et qu'il pensait

avoir le temps de le lui dire; rien ne le pressait.

Enfin vint le dimanche, et Landry arriva des premiers à la messe. Il

entra avant qu'elle fût sonnée, sachant que la petite Fadette avait

coutume d'y venir dans ce moment-là, parce qu'elle faisait toujours de

longues prières, dont un chacun se moquait. Il vit une petite,

agenouillée dans la chapelle de la sainte Vierge, et qui, tournant le

dos, cachait sa figure dans ses mains pour prier avec recueillement.

C'était bien la posture de la petite Fadette, mais ce n'était ni son

coiffage, ni sa tournure, et Landry ressortit pour voir s'il ne la

trouverait point sous le porche, qu'on appelle chez nous une

guenillière, à cause que les gredots peilleroux, qui sont mendiants

loqueteux, s'y tiennent pendant les offices.

Les guenilles de la Fadette furent les seules qu'il n'y vit point; il

entendit la messe sans l'apercevoir, et ce ne fut qu'à la préface que,

regardant encore cette fille qui priait si dévotement dans la

chapelle, il lui vit lever la tête et reconnut son grelet, dans un

habillement et un air tout nouveaux pour lui. C'était bien toujours

son pauvre dressage, son jupon de droguet, son devanteau rouge et sa

coiffe de linge sans dentelle; mais elle avait reblanchi, recoupé et

recousu tout cela dans le courant de la semaine. Sa robe était plus

longue et tombait plus convenablement sur ses bas, qui étaient bien

blancs, ainsi que sa coiffe, laquelle avait pris la forme nouvelle et

s'attachait gentillement sur ses cheveux noirs bien lissés; son fichu

était neuf et d'une jolie couleur jaune doux qui faisait valoir sa

peau brune. Elle avait aussi rallongé son corsage, et, au lieu d'avoir

l'air d'une pièce de bois habillée, elle avait la taille fine et

ployante comme le corps d'une belle mouche à miel. De plus, je ne sais

pas avec quelle mixture de fleurs ou d'herbes elle avait lavé pendant

huit jours son visage et ses mains, mais sa figure pâle et ses mains

mignonnes avaient l'air aussi net et aussi doux que la blanche épine

du printemps.

Landry, la voyant si changée, laissa tomber son livre d'heures, et, au

bruit qu'il fit, la petite Fadette se retourna tout à fait et le

regarda, tout en même temps qu'il la regardait. Et elle devint un peu

rouge, pas plus que la petite rose des buissons; mais cela la fit

paraître quasi belle, d'autant plus que ses yeux noirs, auxquels

jamais personne n'avait pu trouver à redire, laissèrent échapper un

feu si clair qu'elle en parut transfigurée. Et Landry pensa encore:

Elle est sorcière; elle a voulu devenir belle de laide qu'elle était,

et la voilà belle par miracle. Il en fut comme transi de peur, et sa

peur ne l'empêchait pourtant point d'avoir une telle envie de

s'approcher d'elle et de lui parler, que, jusqu'à la fin de la messe,

le coeur lui en sauta d'impatience.

Mais elle ne le regarda plus, et, au lieu de se mettre à courir et à

folâtrer avec les enfants après sa prière, elle s'en alla si

discrètement qu'on eut à peine le temps de la voir si changée et si

amendée. Landry n'osa point la suivre, d'autant que Sylvinet ne le

quittait point des yeux; mais, au bout d'une heure, il réussit à

s'échapper, et, cette fois, le coeur le poussant et le dirigeant, il

trouva la petite Fadette qui gardait sagement ses bêtes dans le petit

chemin creux qu'on appelle la _Traîne-au-Gendarme_, parce qu'un

gendarme du roi y a été tué par les gens de la Cosse, dans les anciens

temps, lorsqu'on voulait forcer le pauvre monde à payer la taille et à

faire la corvée, contrairement aux termes de la loi, qui était déjà

bien assez dure, telle qu'on l'avait donnée.

XXIII.

Comme c'était dimanche, la petite Fadette ne cousait ni ne filait en

gardant ses ouailles. Elle s'occupait à un amusement tranquille que

les enfants de chez nous prennent quelquefois bien sérieusement. Elle

cherchait le trèfle à quatre feuilles, qui se trouve bien rarement et

qui porte bonheur à ceux qui peuvent mettre la main dessus.

--L'as-tu trouvé, Fanchon? lui dit Landry aussitôt qu'il fut à côté

d'elle.

--Je l'ai trouvé souvent, répondit-elle; mais cela ne porte point

bonheur comme on croit, et rien ne me sert d'en avoir trois brins dans

mon livre.

Landry s'assit auprès d'elle, comme s'il allait se mettre à causer.

Mais voilà que tout d'un coup il se sentit plus honteux qu'il ne

l'avait jamais été auprès de Madelon, et que, pour avoir eu intention

de dire bien des choses, il ne put trouver un mot.

La petite Fadette prit honte aussi, car si le besson ne lui disait

rien, du moins il la regardait avec des yeux étranges. Enfin, elle lui

demanda pourquoi il paraissait étonné en la regardant.

--A moins, dit-elle, que ce ne soit à cause que j'ai arrangé mon

coiffage. En cela j'ai suivi ton conseil, et j'ai pensé que, pour

avoir l'air raisonnable, il fallait commencer par m'habiller

raisonnablement. Aussi, je n'ose pas me montrer, car j'ai peur qu'on

ne m'en fasse encore reproche, et qu'on ne dise que j'ai voulu me

rendre moins laide sans y réussir.

--On dira ce qu'on voudra, dit Landry, mais je ne sais pas ce que tu

as fait pour devenir jolie; la vérité est que tu l'es aujourd'hui, et

qu'il faudrait se crever les yeux pour ne point le voir.

--Ne te moque pas, Landry, reprit la petite Fadette. On dit que la

beauté tourne la tête aux belles, et que la laideur fait la désolation

des laides. Je m'étais habituée à faire peur, et je ne voudrais pas

devenir sotte en croyant faire plaisir. Mais ce n'est pas de cela que

tu venais me parler, et j'attends que tu me dises si la Madelon t'a

pardonné.

--Je ne viens pas pour te parler de la Madelon. Si elle m'a pardonné

je n'en sais rien et ne m'en informe point. Seulement, je sais que tu

lui as parlé, et si bien parlé que je t'en dois grand remerciement.

--Comment sais-tu que je lui ai parlé? Elle te l'a donc dit? En ce

cas, vous avez fait la paix?

--Nous n'avons point fait la paix; nous ne nous aimons pas assez, elle

et moi, pour être en guerre. Je sais que tu lui as parlé, parce

qu'elle l'a dit à quelqu'un qui me l'a rapporté.

La petite Fadette rougit beaucoup, ce qui l'embellit encore, car

jamais jusqu'à ce jour-là elle n'avait eu sur les joues cette honnête

couleur de crainte et de plaisir qui enjolive les plus laides; mais,

en même temps elle s'inquiéta en songeant que la Madelon avait dû

répéter ses paroles, et la donner en risée pour l'amour dont elle

s'était confessée au sujet de Landry.

--Qu'est-ce que Madelon a donc dit de moi? demanda-t-elle.

--Elle a dit que j'étais un grand sot, qui ne plaisait à aucune fille,

pas même à la petite Fadette; que la petite Fadette me méprisait, me

fuyait, s'était cachée toute la semaine pour ne me point voir,

quoique, toute la semaine, j'eusse cherché et couru de tous côtés pour

rencontrer la petite Fadette. C'est donc moi qui suis la risée du

monde, Fanchon, parce que l'on sait que je t'aime et que tu ne m'aimes

point.

--Voilà de méchants propos, répondit la Fadette tout étonnée, car elle

n'était pas assez sorcière pour deviner que dans ce moment-là Landry

était plus fin qu'elle; je ne croyais pas la Madelon si menteuse et si

perfide. Mais il faut lui pardonner cela, Landry, car c'est le dépit

qui la fait parler, et le dépit c'est l'amour.

--Peut-être bien, dit Landry, c'est pourquoi tu n'as point de dépit

contre moi, Fanchon. Tu me pardonnes tout, parce que, de moi, tu

méprises tout.

--Je n'ai point mérité que tu me dises cela, Landry; non vrai, je ne

l'ai pas mérité. Je n'ai jamais été assez folle pour dire la menterie

qu'on me prête. J'ai parlé autrement à Madelon. Ce que je lui ai dit

n'était que pour elle, mais ne pouvait te nuire, et aurait dû, bien au

contraire, lui prouver l'estime que je faisais de toi.

--Écoute, Fanchon, dit Landry, ne disputons pas sur ce que tu as dit,

ou sur ce que tu n'as point dit. Je veux te consulter, toi qui es

savante. Dimanche dernier, dans la carrière, j'ai pris pour toi, sans

savoir comment cela m'est venu, une amitié si forte que de toute la

semaine je n'ai mangé ni dormi mon soûl. Je ne veux rien te cacher,

parce qu'avec une fille aussi fine que toi, ça serait peine perdue.

J'avoue donc que j'ai eu honte de mon amitié le lundi matin, et

j'aurais voulu m'en aller bien loin pour ne plus retomber dans cette

folleté. Mais lundi soir, j'y étais déjà retombé si bien, que j'ai

passé le gué à la nuit sans m'inquiéter du follet, qui aurait voulu

m'empêcher de te chercher, car il était encore là, et quand il m'a

fait sa méchante risée, je la lui ai rendue. Depuis lundi, tous les

matins, je suis comme imbécile, parce que l'on me plaisante sur mon

goût pour toi; et, tous les soirs, je suis comme fou, parce que je

sens mon goût plus fort que la mauvaise honte. Et voilà qu'aujourd'hui

je te vois gentille et de si sage apparence que tout le monde va s'en

étonner aussi, et qu'avant quinze jours, si tu continues comme cela,

non-seulement on me pardonnera d'être amoureux de toi, mais encore il

y en aura d'autres qui le seront bien fort. Je n'aurai donc pas de

mérite à t'aimer; tu ne me devras guère de préférence. Pourtant, si tu

te souviens de dimanche dernier, jour de la Saint-Andoche, tu te

souviendras aussi que je t'ai demandé, dans la carrière, la permission

de t'embrasser, et que je l'ai fait avec autant de coeur que si tu

n'avais pas été réputée laide et haïssable. Voilà tout mon droit,

Fadette. Dis-moi si cela peut compter, et si la chose te fâche au lieu

de te persuader.

La petite Fadette avait mis sa figure dans ses deux mains, et elle ne

répondit point. Landry croyait par ce qu'il avait entendu de son

discours à la Madelon, qu'il était aimé d'elle, et il faut dire que

cet amour-là lui avait fait tant d'effet qu'il avait commandé tout

d'un coup le sien. Mais, en voyant la pose honteuse et triste de cette

petite, il commença à craindre qu'elle n'eût fait un conte à la

Madelon, pour, par bonne intention, faire réussir le raccommodement

qu'elle négociait. Cela le rendit encore plus amoureux, et il en prit

du chagrin. Il lui ôta ses mains du visage, et la vit si pâle qu'on

eût dit qu'elle allait mourir; et, comme il lui reprochait vivement de

ne pas répondre à l'affolement qu'il se sentait pour elle, elle se

laissa aller sur la terre, joignant ses mains et soupirant, car elle

était suffoquée et tombait en faiblesse.

XXIV.

Landry eut bien peur, et lui frappa dans les mains pour la faire

revenir. Ses mains étaient froides comme des glaces et raides comme du

bois. Il les échauffa et les frotta bien longtemps dans les siennes,

et quand elle put retrouver la parole, elle lui dit:

--Je crois que tu te fais un jeu de moi, Landry. Il y a des choses

dont il ne faut pourtant point plaisanter. Je te prie donc de me

laisser tranquille et de ne me parler jamais, à moins que tu n'aies

quelque chose à me demander, auquel cas je serai toujours à ton

service.

--Fadette, Fadette, dit Landry, ce que vous dites là n'est point bon.

C'est vous qui vous êtes jouée de moi. Vous me détestez, et pourtant

vous m'avez fait croire autre chose.

--Moi! dit-elle tout affligée. Qu'est-ce que je vous ai donc fait

accroire? Je vous ai offert et donné une bonne amitié comme celle que

votre besson a pour vous, et peut-être meilleure; car, moi, je n'avais

pas de jalousie, et, au lieu de vous traverser dans vos amours, je

vous y ai servi.

--C'est la vérité, dit Landry. Tu as été bonne comme le bon Dieu, et

c'est moi qui ai tort de te faire des reproches. Pardonne-moi,

Fanchon, et laisse-moi t'aimer comme je pourrai. Ce ne sera peut-être

pas aussi tranquillement que j'aime mon besson ou ma soeur Nanette,

mais je te promets de ne plus chercher à t'embrasser si cela te

répugne.

Et, faisant retour sur lui-même, Landry s'imagina qu'en effet la

petite Fadette n'avait pour lui que de l'amitié bien tranquille; et,

parce qu'il n'était ni vain ni fanfaron, il se trouva aussi craintif

et aussi peu avancé auprès d'elle que s'il n'eût point entendu de ses

deux oreilles ce qu'elle avait dit de lui à la belle Madelon.

Quant à la petite Fadette, elle était assez fine pour connaître enfin

que Landry était bel et bien amoureux comme un fou, et c'est pour le

trop grand plaisir qu'elle en avait qu'elle s'était trouvée comme en

pâmoison pendant un moment. Mais elle craignait de perdre trop vite un

bonheur si vite gagné; à cause de cette crainte, elle voulait donner à

Landry le temps de souhoiter vivement son amour.

Il resta auprès d'elle jusqu'à la nuit, car, encore qu'il n'osât plus

lui conter fleurette, il en était si épris et il prenait tant de

plaisir à la voir et à l'écouter parler, qu'il ne pouvait se décider à

la quitter un moment. Il joua avec le sauteriot, qui n'était jamais

loin de sa soeur, et qui vint bientôt les rejoindre. Il se montra

bon pour lui, et s'aperçut bientôt que ce pauvre petit, si maltraité

par tout le monde, n'était ni sot ni méchant avec qui le traitait

bien; mêmement, au bout d'une heure, il était si bien apprivoisé et si

reconnaissant qu'il embrassait les mains du besson et l'appelait mon

Landry, comme il appelait sa soeur ma Fanchon; et Landry était

compassionné et attendri pour lui, trouvant tout le monde et lui-même

dans le passé bien coupables envers les deux pauvres enfants de la

mère Fadet, lesquels n'avaient besoin, pour être les meilleurs de

tous, que d'être un peu aimés comme les autres.

Le lendemain et les jours suivants, Landry réussit à voir la petite

Fadette, tantôt le soir, et alors il pouvait causer un peu avec elle,

tantôt le jour, en la rencontrant dans la campagne: et encore qu'elle

ne pût s'arrêter longtemps, ne voulant point et ne sachant point

manquer à son devoir, il était content de lui avoir dit quatre ou cinq

mots de tout son coeur et de l'avoir regardée de tous ses yeux. Et

elle continuait à être gentille dans son parler, dans son habillement

et dans ses manières avec tout le monde; ce qui fit que tout le monde

y prit garde, et que bientôt on changea de ton et de manières avec

elle. Comme elle ne faisait plus rien qui ne fût à propos, on ne

l'injuria plus, et, comme elle ne s'entendit plus injurier, elle n'eut

plus tentation d'invectiver, ni de chagriner personne.

Mais, comme l'opinion des gens ne tourne pas aussi vite que nos

résolutions, il devait encore s'écouler du temps avant qu'on passât

pour elle du mépris à l'estime et de l'aversion au bon vouloir. On

vous dira plus tard comment se fit ce changement; quant à présent,

vous pouvez bien vous imaginer vous-mêmes qu'on ne donna pas grosse

part d'attention au rangement de la petite Fadette. Quatre ou cinq

bons vieux et bonnes vieilles, de ceux qui regardent s'élever la

jeunesse avec indulgence, et qui sont, dans un endroit, comme les

pères et mères à tout le monde, devisaient quelquefois entre eux sous

les noyers de la Cosse, en regardant tout ce petit ou jeune monde

grouillant autour d'eux, ceux-ci jouant aux quilles, ceux-là dansant.

Et les vieux disaient:--Celui-ci sera un beau soldat s'il continue,

car il a le corps trop bon pour réussir à se faire exempter; celui-là

sera finet et entendu comme son père; cet autre aura bien la sagesse

et la tranquillité de sa mère; voilà une jeune Lucette qui promet une

bonne servante de ferme; voici une grosse Louise qui plaira à plus

d'un, et quant à cette petite Marion, laissez-la grandir, et la raison

lui viendra bien comme aux autres.

Et, quand ce venait au tour de la petite Fadette à être examinée et

jugée:

--La voilà qui s'en va bien vite, disait-on, sans vouloir chanter ni

danser. On ne la voit plus depuis la Saint-Andoche. Il faut croire

qu'elle a été grandement choquée de ce que les enfants d'ici l'ont

décoiffée à la danse; aussi a-t-elle changé son grand calot, et à

présent on dirait qu'elle n'est pas plus vilaine qu'une autre.

--Avez-vous fait attention comme la peau lui a blanchi depuis un peu

de temps? disait une fois la mère Couturier. Elle avait la figure

comme un oeuf de caille, à force qu'elle était couverte de taches de

rousseur; et la dernière fois que je l'ai vue de près, je me suis

étonnée de la trouver si blanche, et mêmement si pâle que je lui ai

demandé si elle n'avait point eu la fièvre. A la voir comme elle est

maintenant, on dirait qu'elle pourra se refaire; et, qui sait? il y en

a eu de laides qui devenaient belles en prenant dix-sept ou dix-huit

ans.

--Et puis la raison vient, dit le père Naubin, et une fille qui s'en

ressent apprend à se rendre élégante et agréable. Il est bien temps

que le grelet s'aperçoive qu'elle n'est point un garçon. Mon Dieu, on

pensait qu'elle tournerait si mal que ça serait une honte pour

l'endroit. Mais elle se rangera et s'amendera comme les autres. Elle

sentira bien qu'elle doit se faire pardonner d'avoir eu une mère si

blâmable, et vous verrez qu'elle ne fera point parler d'elle.

--Dieu veuille, dit la mère Courtillet, car c'est vilain qu'une fille

ait l'air d'un chevau échappé; mais j'en espère aussi de cette

Fadette, car je l'ai rencontrée devant z'hier, et au lieu qu'elle se

mettait toujours derrière moi à contrefaire ma boiterie, elle m'a dit

bonjour et demandé mon portement avec beaucoup d'honnêteté.

--Cette petite-là dont vous parlez est plus folle que méchante, dit le

père Henri. Elle n'a point mauvais coeur, c'est moi qui vous le dis;

à preuve qu'elle a souvent gardé mes petits enfants aux champs avec

elle, par pure complaisance, quand ma fille était malade; et elle les

soignait très-bien, et ils ne la voulaient plus quitter.

--C'est-il vrai ce qu'on m'a raconté, reprit la mère Couturier, qu'un

des bessons au père Barbeau s'en était affolé à la dernière

Saint-Andoche?

--Allons donc! répondit le père Naubin; il ne faut pas prendre ça au

sérieux. C'était une amusette d'enfants, et les Barbeau ne sont point

bêtes, les enfants pas plus que le père ni la mère, entendez-vous?

Ainsi devisait-on sur la petite Fadette, et le plus souvent on n'y

pensait mie, parce qu'on ne la voyait presque plus.

XXV.

Mais qui la voyait souvent et faisait grande attention à elle, c'était

Landry Barbeau. Il en était comme enragé en lui-même, quand il ne

pouvait lui parler à son aise; mais sitôt qu'il se trouvait un moment

avec elle, il était apaisé et content de lui, parce qu'elle lui

enseignait la raison et le consolait dans toutes ses idées. Elle

jouait avec lui un petit jeu qui était peut-être entaché d'un peu de

coquetterie; du moins, il le pensait quelquefois; mais comme son motif

était l'honnêteté, et qu'elle ne voulait point de son amour, à moins

qu'il n'eût bien tourné et retourné la chose dans son esprit, il

n'avait point droit de s'en offenser. Elle ne pouvait pas le suspecter

de la vouloir tromper sur la force de cet amour-là, car c'était une

espèce d'amour comme on n'en voit pas souvent chez les gens de

campagne, lesquels aiment plus patiemment que ceux des villes. Et

justement Landry était un caractère patient plus que d'autres, jamais

on n'aurait pu présager qu'il se laisserait brûler si fort à la

chandelle, et qui l'eût su (car il le cachait bien) s'en fût

grandement émerveillé. Mais la petite Fadette, voyant qu'il s'était

donné à elle si entièrement et si subitement, avait peur que ce ne fût

feu de paille, ou bien encore qu'elle-même prenant feu du mauvais

côté, la chose n'allât plus loin entre eux que l'honnêteté ne permet à

deux enfants qui ne sont point encore en âge d'être mariés, du moins

au dire des parents et de la prudence: car l'amour n'attend guère, et,

quand une fois il s'est mis dans le sang de deux jeunesses, c'est

miracle s'il attend l'approbation d'autrui.

Mais la petite Fadette, qui avait été dans son apparence plus

longtemps enfant qu'une autre, possédait au dedans une raison et une

volonté bien au-dessus de son âge. Pour que cela fût, il fallait

qu'elle eût un esprit d'une fière force, car son coeur était aussi

ardent, et plus encore peut-être que le coeur et le sang de Landry.

Elle l'aimait comme une folle, et pourtant elle se conduisit avec une

grande sagesse; car si le jour, la nuit, à toute heure de son temps,

elle pensait à lui et séchait d'impatience de le voir et d'envie de le

caresser, aussitôt qu'elle le voyait elle prenait un air tranquille,

lui parlait raison, feignait même de ne point encore connaître le feu

d'amour, et ne lui permettait pas de lui serrer la main plus haut que

le poignet.

Et Landry, qui, dans les endroits retirés où ils se trouvaient souvent

ensemble, et mêmement quand la nuit était bien noire, aurait pu

s'oublier jusqu'à ne plus se soumettre à elle, tant il était

ensorcelé, craignait pourtant si fort de lui déplaire, et se tenait

pour si peu certain d'être aimé d'amour, qu'il vivait aussi

innocemment avec elle que si elle eût été sa soeur, et lui Jeanet,

le petit sauteriot.

Pour le distraire de l'idée qu'elle ne voulait point encourager, elle

l'instruisait dans les choses qu'elle savait, et dans lesquelles son

esprit et son talent naturel avaient surpassé l'enseignement de sa

grand'mère. Elle ne voulait faire mystère de rien à Landry, et comme

il avait toujours un peu peur de la sorcellerie, elle mit tous ses

soins à lui faire comprendre que le diable n'était pour rien dans les

secrets de son savoir.

--Va, Landry, lui dit-elle un jour, tu n'as que faire de

l'intervention du mauvais esprit. Il n'y a qu'un esprit et il est bon,

car c'est celui de Dieu. Lucifer est de l'invention de M. le curé, et

Georgeon de l'invention des vieilles commères de campagne. Quand

j'étais toute petite, j'y croyais, et j'avais peur des maléfices de ma

grand'mère. Mais elle se moquait de moi, car l'on a bien raison de

dire que si quelqu'un doute de tout, c'est celui qui fait tout croire

aux autres, et que personne ne croit moins à Satan que les sorciers

qui feignent de l'invoquer à tout propos. Ils savent bien qu'ils ne

l'ont jamais vu et qu'ils n'ont jamais reçu de lui aucune assistance.

Ceux qui ont été assez simples pour y croire et pour l'appeler n'ont

jamais pu le faire venir, à preuve le meunier de la Passe-aux-Chiens,

qui, comme ma grand'mère me l'a raconté, s'en allait aux quatre

chemins avec une grosse trique, pour appeler le diable, et lui donner,

disait-il, une bonne vannée. Et on l'entendait crier dans la nuit:

Viendras-tu, figure de loup? Viendras-tu, chien enragé? Viendras-tu,

Georgeon du diable? Et jamais Georgeon ne vint. Si bien que ce meunier

en était devenu quasi fou de vanité, disant que le diable avait peur

de lui.

--Mais, disait Landry, ce que tu crois là, que le diable n'existe

point, n'est pas déjà trop chrétien, ma petite Fanchon.

--Je ne peux pas disputer là-dessus, répondit-elle; mais s'il existe,

je suis bien assurée qu'il n'a aucun pouvoir pour venir sur la terre

nous abuser et nous demander notre âme pour la retirer du bon Dieu. Il

n'aurait pas tant d'insolence, et, puisque la terre est au bon Dieu,

il n'y a que le bon Dieu qui puisse gouverner les choses et les hommes

qui s'y trouvent.

La petite Fadette · 第 8 / 13 段