n'avais encore que dix ans, un pauvre enfant bien laid, aussi laid que
moi, et encore plus disgracié, pour ce qu'il est éclopé de naissance,
chétif, maladif, crochu, et toujours en chagrin et en malice parce
qu'il est toujours en souffrance, le pauvre gars! Et tout le monde le
tracasse, le repousse et l'avilit, mon pauvre sauteriot! Ma
grand'mère le tance trop rudement et le frapperait trop, si je ne le
défendais contre elle en faisant semblant de le tarabuster à sa place.
Mais j'ai toujours grand soin de ne pas le toucher pour de vrai, et il
le sait bien, lui! Aussi quand il a fait une faute, il accourt se
cacher dans mes jupons, et il me dit: «Bats-moi avant que ma
grand'mère ne me prenne!» Et moi, je le bats pour rire, et le malin
fait semblant de crier. Et puis je le soigne; je ne peux pas toujours
l'empêcher d'être en loques, le pauvre petit; mais quand j'ai quelque
nippe, je l'arrange pour l'habiller, et je le guéris quand il est
malade, tandis que ma grand'mère le ferait mourir, car elle ne sait
point soigner les enfants. Enfin, je le conserve à la vie, ce
malingret, qui sans moi serait bien malheureux, et bientôt dans la
terre à côté de notre pauvre père, que je n'ai pas pu empêcher de
mourir. Je ne sais pas si je lui rends service en le faisant vivre,
tortu et malplaisant comme il est; mais c'est plus fort que moi,
Landry, et quand je songe à prendre du service pour avoir quelque
argent à moi et me retirer de la misère où je suis, mon coeur se
fend de pitié et me fait reproche, comme si j'étais la mère de mon
sauteriot, et comme si je le voyais périr par ma faute. Voilà tous mes
torts et mes manquements, Landry. A présent, que le bon Dieu me juge;
moi, je pardonne à ceux qui me méconnaissent.
XX.
Landry écoutait toujours la petite Fadette, avec une grande contention
d'esprit, et sans trouver à redire à aucune de ses raisons. En dernier
lieu, la manière dont elle parla de son petit frère le sauteriot, lui
fit un effet, comme si, tout d'un coup, il se sentait de l'amitié pour
elle, et comme s'il voulait être de son parti contre tout le monde.
--Cette fois-ci, Fadette, dit-il, celui qui te donnerait tort serait
dans son tort le premier; car tout ce que tu as dit là est très-bien
dit, et personne ne se douterait de ton bon coeur et de ton bon
raisonnement. Pourquoi ne te fais-tu pas connaître pour ce que tu es?
on ne parlerait pas mal de toi, et il y en a qui te rendraient
justice.
--Je te l'ai bien dit, Landry, reprit-elle. Je n'ai pas besoin de
plaire à qui ne me plaît point.
--Mais si tu me le dis à moi, c'est donc que...
Là-dessus Landry s'arrêta, tout étonné de ce qu'il avait manqué de
dire; et, se reprenant:
--C'est donc, fit-il, que tu as plus d'estime pour moi que pour un
autre? Je croyais pourtant que tu me haïssais à cause que je n'ai
jamais été bon pour toi.
--C'est possible que je t'aie haï un peu, répondit la petite Fadette;
mais si cela a été, cela n'est plus à partir d'aujourd'hui, et je vas
te dire pourquoi, Landry. Je te croyais fier, et tu l'es; mais tu sais
surmonter ta fierté pour faire ton devoir, et tu y as d'autant plus de
mérite. Je te croyais ingrat, et, quoique la fierté qu'on t'a
enseignée te pousse à l'être, tu es si fidèle à ta parole que rien ne
te coûte pour t'acquitter; enfin, je te croyais poltron, et pour cela
j'étais portée à te mépriser; mais je vois que tu n'as que de la
superstition, et que le courage, quand il s'agit d'un danger certain à
affronter, ne te fait pas défaut. Tu m'as fait danser aujourd'hui,
quoique tu en fusses bien humilié. Tu es même venu, après vêpres, me
chercher auprès de l'église, au moment où je t'avais pardonné dans mon
coeur après avoir fait ma prière, et où je ne songeais plus à te
tourmenter. Tu m'as défendue contre de méchants enfants, et tu as
provoqué de grands garçons qui, sans toi, m'auraient maltraitée.
Enfin, ce soir, en m'entendant pleurer, tu es venu à moi pour
m'assister et me consoler. Ne crois point, Landry, que j'oublierai
jamais ces choses-là. Tu auras toute ta vie la preuve que j'en garde
une grande souvenance, et tu pourras me requérir, à ton tour, de tout
ce que tu voudras, dans quelque moment que ce soit. Ainsi, pour
commencer, je sais que je t'ai fait aujourd'hui une grosse peine. Oui,
je le sais, Landry, je suis assez sorcière pour t'avoir deviné, encore
que, ce matin, je ne m'en doutais point. Va, sois certain que j'ai
plus de malice que de méchanceté, et que, si je t'avais su amoureux de
la Madelon, je ne t'aurais pas brouillé avec elle, comme je l'ai fait
en te forçant à danser avec moi. Cela m'amusait, j'en tombe d'accord,
de voir que, pour danser avec une laideron comme moi, tu laissais de
côté une belle fille; mais je croyais que c'était seulement une petite
piqûre à ton amour-propre. Quand j'ai peu à peu compris que c'était
une vraie blessure dans ton coeur, que, malgré toi, tu regardais
toujours du côté de Madelon, et que son dépit te donnait envie de
pleurer, j'ai pleuré aussi, vrai! j'ai pleuré au moment où tu as
voulu te battre contre ses galants, et tu as cru que c'étaient des
larmes de repentance. Voilà pourquoi je pleurais encore si amèrement
quand tu m'as surprise ici, et pourquoi je pleurerai jusqu'à ce que
j'aie réparé le mal que j'ai causé à un bon et brave garçon comme je
connais à présent que tu l'es.
--Et, en supposant, ma pauvre Fanchon, dit Landry, tout ému des larmes
qu'elle recommençait à verser, que tu m'aies causé une fâcherie avec
une fille dont je serais amoureux comme tu dis, que pourrais-tu donc
faire pour nous remettre en bon accord?
--Fie-toi à moi, Landry, répondit la petite Fadette. Je ne suis pas
assez sotte pour ne pas m'expliquer comme il faut. La Madelon saura
que tout le tort est venu de moi. Je me confesserai à elle et je te
rendrai blanc comme neige. Si elle ne te rend pas son amitié demain,
c'est qu'elle ne t'a jamais aimé et...
--Et que je ne dois pas la regretter, Fanchon; et comme elle ne m'a
jamais aimé, en effet, tu prendrais une peine inutile. Ne le fais donc
pas, et console-toi du petit chagrin que tu m'as fait. J'en suis déjà
guéri.
--Ces peines-là ne guérissent pas si vite, répondit la petite Fadette;
et puis, se ravisant:--Du moins à ce qu'on dit, fit-elle. C'est le
dépit qui te fait parler, Landry. Quand tu auras dormi là-dessus,
demain viendra et tu seras bien triste jusqu'à ce que tu aies fait la
paix avec cette belle fille.
--Peut-être bien, dit Landry, mais, à cette heure, je te baille ma foi
que je n'en sais rien et que je n'y pense point. Je m'imagine que
c'est toi qui veux me faire accroire que j'ai beaucoup d'amitié pour
elle, et moi, il me semble que si j'en ai eu, c'était si petitement
que j'en ai quasiment perdu souvenance.
--C'est drôle, dit la petite Fadette en soupirant; c'est donc comme ça
que vous aimez, vous, les garçons?
--Dame! vous autres filles, vous n'aimez pas mieux; puisque vous vous
choquez si aisément, et que vous vous consolez si vite avec le premier
venu. Mais nous parlons là de choses que nous n'entendons peut-être
pas encore, du moins toi, ma petite Fadette, qui vas toujours te
gaussant des amoureux. Je crois bien que tu t'amuses de moi encore à
cette heure, en voulant arranger mes affaires avec la Madelon. Ne le
fais pas, te dis-je, car elle pourrait croire que je t'en ai chargée,
et elle se tromperait. Et puis ça la fâcherait peut-être de penser que
je me fais présenter à elle comme son amoureux attitré; car la vérité
est que je ne lui ai encore jamais dit un mot d'amourette, et que, si
j'ai eu du contentement à être auprès d'elle et à la faire danser,
elle ne m'a jamais donné le courage de le lui faire assavoir par mes
paroles. Par ainsi, laissons passer la chose; elle en reviendra
d'elle-même si elle veut, et si elle n'en revient pas, je crois bien
que je n'en mourrai point.
--Je sais mieux ce que tu penses là-dessus que toi-même, Landry,
reprit la petite Fadette. Je te crois quand tu me dis que tu n'as
jamais fait connaître ton amitié à la Madelon par des paroles: mais il
faudrait qu'elle fût bien simple pour ne l'avoir pas connue dans tes
yeux, aujourd'hui surtout. Puisque j'ai été cause de votre fâcherie,
il faut que je sois cause de votre contentement, et c'est la bonne
occasion de faire comprendre à Madelon que tu l'aimes. C'est à moi de
le faire et je le ferai si finement et si à propos, qu'elle ne pourra
point t'accuser de m'y avoir provoquée. Fie-toi, Landry, à la petite
Fadette, au pauvre vilain grelet, qui n'a point le dedans aussi laid
que le dehors; et pardonne-lui de t'avoir tourmenté, car il en
résultera pour toi un grand bien. Tu connaîtras que s'il est doux
d'avoir l'amour d'une belle, il est utile d'avoir l'amitié d'une
laide; car les laides ont du désintéressement et rien ne leur donne
dépit ni rancune.
--Que tu sois belle ou laide, Fanchon, dit Landry en lui prenant la
main, je crois comprendre déjà que ton amitié est une très-bonne
chose, et si bonne, que l'amour en est peut-être une mauvaise en
comparaison. Tu as beaucoup de bonté, je le connais à présent; car je
t'ai fait un grand affront auquel tu n'as pas voulu prendre garde
aujourd'hui, et quand tu dis que je me suis bien conduit avec toi, je
trouve, moi, que j'ai agi fort malhonnêtement.
--Comment donc, ça, Landry? Je ne sais pas en quoi...
--C'est que je ne t'ai pas embrassée une seule fois à la danse,
Fanchon, et pourtant c'était mon devoir et mon droit, puisque c'est la
coutume. Je t'ai traitée comme on fait des petites filles de dix ans,
qu'on ne se baisse pas pour embrasser, et pourtant tu es quasiment de
mon âge; il n'y a pas plus d'un an de différence. Je t'ai donc fait
une injure, et si tu n'étais pas si bonne fille, tu t'en serais bien
aperçue.
--Je n'y ai pas seulement pensé, dit la petite Fadette; et elle se
leva, car elle sentait qu'elle mentait, et elle ne voulait pas le
faire paraître. Tiens, dit-elle en se forçant pour être gaie; écoute
comme les grelets chantent dans les blés en chaume; ils m'appellent
par mon nom, et la chouette est là-bas qui me crie l'heure que les
étoiles marquent dans le cadran du ciel.
--Je l'entends bien aussi, et il faut que je rentre à la Priche; mais
avant que je te dise adieu, Fadette, est-ce que tu ne veux pas me
pardonner?
--Mais je ne t'en veux pas, Landry, et je n'ai pas de pardon à te
faire.
--Si fait, dit Landry, qui était tout agité d'un je ne sais quoi,
depuis qu'elle lui avait parlé d'amour et d'amitié, d'une voix si
douce que celle des bouvreuils qui gazouillaient en dormant dans les
buissons paraissait dure auprès. Si fait, tu me dois un pardon, c'est
de me dire qu'il faut à présent que je t'embrasse pour réparer de
l'avoir omis dans le jour.
La petite Fadette trembla un peu: puis, tout aussitôt reprenant sa
bonne humeur:
--Tu veux, Landry, que je te fasse expier ton tort par une punition.
Eh bien, je t'en tiens quitte, mon garçon. C'est bien assez d'avoir
fait danser la laide, ce serait trop de vertu que de vouloir
l'embrasser.
--Tiens, ne dis pas ça, s'exclama Landry en lui prenant la main et le
bras tout ensemble; je crois que ça ne peut être une punition de
t'embrasser... à moins que la chose ne te chagrine et ne te répugne,
venant de moi...
Et quand il eut dit cela, il fit un tel souhait d'embrasser la
petite Fadette, qu'il tremblait de peur qu'elle n'y consentît point.
--Écoute, Landry, lui dit-elle de sa voix douce et flatteuse, si
j'étais belle, je te dirais que ce n'est le lieu ni l'heure de
s'embrasser comme en cachette. Si j'étais coquette, je penserais, au
contraire, que c'est l'heure et le lieu, parce que la nuit cache ma
laideur, et qu'il n'y a ici personne pour te faire honte de ta
fantaisie. Mais, comme je ne suis ni coquette ni belle, voilà ce que
je te dis: Serre-moi la main en signe d'honnête amitié, et je serai
contente d'avoir ton amitié, moi qui n'en ai jamais eu, et qui n'en
souhaiterai jamais d'autre.
--Oui, dit Landry, je serre ta main de tout mon coeur, entends-tu,
Fadette? Mais la plus honnête amitié, et c'est celle que j'ai pour
toi, n'empêche point qu'on s'embrasse. Si tu me dénies cette
preuve-là, je croirai que tu as encore quelque chose contre moi.
Et il tenta de l'embrasser par surprise; mais elle y fit résistance,
et, comme il s'y obstinait, elle se mit à pleurer en disant:
--Laisse-moi, Landry, tu me fais beaucoup de peine.
Landry s'arrêta tout étonné, et si chagriné de la voir encore dans les
larmes, qu'il en eut comme du dépit.
--Je vois bien, lui dit-il, que tu ne dis pas la vérité en me disant
que mon amitié est la seule que tu veuilles avoir. Tu en as une plus
forte qui te défend de m'embrasser.
--Non, Landry, répondit-elle en sanglotant; mais j'ai peur que, pour
m'avoir embrassée la nuit, sans me voir, vous ne me haïssiez quand
vous me reverrez au jour.
--Est-ce que je ne t'ai jamais vue? dit Landry impatienté; est-ce que
je ne te vois pas, à présent? Tiens, viens un peu à la lune, je te
vois bien, et je ne sais pas si tu es laide, mais j'aime ta figure,
puisque je t'aime, voilà tout.
Et puis il l'embrassa, d'abord tout en tremblant, et puis, il y revint
avec tant de goût qu'elle en eut peur, et lui dit en le repoussant:
--Assez! Landry, assez! on dirait que tu m'embrasses de colère ou que
tu penses à Madelon. Apaise-toi, je lui parlerai demain, et demain tu
l'embrasseras avec plus de joie que je ne peux t'en donner.
Là-dessus, elle sortit vitement des abords de la carrière, et partit
de son pied léger.
Landry était comme affolé, et il eut envie de courir après elle. Il
s'y reprit à trois fois avant de se décider à redescendre du côté de
la rivière. Enfin, sentant que le diable était après lui, il se mit à
courir aussi et ne s'arrêta qu'à la Priche.
Le lendemain, quand il alla voir ses boeufs au petit jour, tout en
les affenant et les câlinant, il pensait en lui-même à cette causerie
d'une grande heure qu'il avait eue dans la carrière du Chaumois avec
la petite Fadette, et qui lui avait paru comme un instant. Il avait
encore la tête alourdie par le sommeil et par la fatigue d'esprit
d'une journée si différente de celle qu'il aurait dû passer. Et il se
sentait tout troublé et comme épeuré de ce qu'il avait senti pour
cette fille, qui lui revenait devant les yeux, laide et de mauvaise
tenue, comme il l'avait toujours connue. Il s'imaginait par moment
avoir rêvé le souhait qu'il avait fait de l'embrasser, et le
contentement qu'il avait eu de la serrer contre son coeur, comme
s'il avait senti un grand amour pour elle, comme si elle lui avait
paru tout d'un coup plus belle et plus aimable que pas une fille sur
terre.
--Il faut qu'elle soit charmeuse comme on le dit, bien qu'elle s'en
défende, pensait-il, car pour sûr elle m'a ensorcelé hier soir, et
jamais, dans toute ma vie, je n'ai senti pour père, mère, soeur ou
frère, non pas certes pour la belle Madelon, et non pas même pour mon
cher besson Sylvinet, un élan d'amitié pareil à celui que, pendant
deux ou trois minutes, cette diablesse m'a causé. S'il avait pu voir
ce que j'avais dans le coeur, mon pauvre Sylvinet, c'est du coup
qu'il aurait été mangé par la jalousie. Car l'attache que j'avais pour
Madelon ne faisait point de tort à mon frère, au lieu que si je devais
rester seulement tout un jour affolé et enflambé comme je l'ai été
pour un moment à côté de cette Fadette, j'en deviendrais insensé et je
ne connaîtrais plus qu'elle dans le monde.
Et Landry se sentait comme étouffé de honte, de fatigue et
d'impatience. Il s'asseyait sur la crèche de ses boeufs, et avait
peur que la charmeuse ne lui eût ôté le courage, la raison et la
santé.
Mais, quand le jour fut un peu grand et que les laboureurs de la
Priche furent levés, ils se mirent à le plaisanter sur sa danse avec
le vilain grelet, et ils la firent si laide, si mal élevée, si mal
attifée dans leurs moqueries, qu'il ne savait où se cacher, tant il
avait de honte, non-seulement de ce qu'on avait vu, mais de ce qu'il
se gardait bien de faire connaître.
Il ne se fâcha pourtant point, parce que les gens de la Priche étaient
tous ses amis et ne mettaient point de mauvaise intention dans leurs
taquineries. Il eut même le courage de leur dire que la petite Fadette
n'était pas ce qu'on croyait, qu'elle en valait bien d'autres, et
qu'elle était capable de rendre de grands services. Là-dessus, on le
railla encore.
--Sa mère, je ne dis pas, firent-ils; mais elle, c'est un enfant qui
ne sait rien, et si tu as une bête malade, je ne te conseille pas de
suivre ses remèdes, car c'est une petite bavarde qui n'a pas le
moindre secret pour guérir. Mais elle a celui d'endormir les gars, à
ce qu'il paraît, puisque tu ne l'as guère quittée à la Saint-Andoche,
et tu feras bien d'y prendre garde, mon pauvre Landry; car on
t'appellerait bientôt le grelet de la grelette, et le follet de la
Fadette. Le diable se mettrait après toi. Georgeon viendrait tirer nos
draps de lit et boucler le crin de notre chevaline. Nous serions
obligés de te faire exorciser.
--Je crois bien, disait la petite Solange, qu'il aura mis un de ses
bas à l'envers hier matin. Ça attire les sorciers, et la petite
Fadette s'en est bien aperçue.
XXI.
Sur le jour, Landry, étant occupé à la couvraille, vit passer la
petite Fadette. Elle marchait vite et allait du côté d'une taille où
Madelon faisait de la feuille pour ses moutons. C'était l'heure de
délier les boeufs, parce qu'ils avaient fait leur demi-journée; et
Landry, en les reconduisant au pacage, regardait toujours courir la
petite Fadette, qui marchait si légère qu'on ne la voyait point fouler
l'herbe. Il était curieux de savoir ce qu'elle allait dire à Madelon,
et, au lieu de se presser d'aller manger sa soupe, qui l'attendait
dans le sillon encore chaud du fer de la charrue, il s'en alla
doucement le long de la taille, pour écouter ce que tramaient ensemble
ces deux jeunesses. Il ne pouvait les voir, et, comme Madelon
marmottait des réponses d'une voix sourde, il ne savait point ce
qu'elle disait; mais la voix de la petite Fadette, pour être douce,
n'en était pas moins claire, et il ne perdait pas une de ses paroles,
encore qu'elle ne criât point du tout. Elle parlait de lui à la
Madelon, et elle lui faisait connaître, ainsi qu'elle l'avait promis à
Landry, la parole qu'elle lui avait prise, dix mois auparavant, d'être
à commandement pour une chose dont elle le requerrait à son plaisir.
Et elle expliquait cela si humblement et si gentillement que c'était
plaisir de l'entendre. Et puis, sans parler du follet ni de la peur
que Landry en avait eue, elle conta qu'il avait manqué de se noyer en
prenant à faux le gué des Roulettes, la veille de Saint-Andoche.
Enfin, elle exposa du bon côté tout ce qui en était, et elle démontra
que tout le mal venait de la fantaisie et de la vanité qu'elle avait
eues de danser avec un grand gars, elle qui n'avait jamais dansé
qu'avec les petits.
Là-dessus, la Madelon, écolérée, éleva la voix pour dire:--Qu'est-ce
que me fait tout cela? Danse toute ta vie avec les bessons de la
Bessonnière, et ne crois pas, grelet, que tu me fasses le moindre
tort, ni la moindre envie.
Et la Fadette reprit:--Ne dites pas des paroles si dures pour le
pauvre Landry, Madelon, car Landry vous a donné son coeur, et si
vous ne voulez le prendre, il en aura plus de chagrin que je ne
saurais dire.--Et pourtant elle le dit, et en si jolies paroles, avec
un ton si caressant et en donnant à Landry de telles louanges, qu'il
aurait voulu retenir toutes ses façons de parler pour s'en servir à
l'occasion, et qu'il rougissait d'aise en s'entendant approuver de la
sorte.
La Madelon s'étonna aussi pour sa part du joli parler de la petite
Fadette; mais elle la dédaignait trop pour le lui témoigner.--Tu as
une belle jappe et une fière hardiesse, lui dit-elle, et on dirait
que ta grand'mère t'a fait une leçon pour essayer d'enjôler le monde;
mais je n'aime pas à causer avec les sorcières, ça porte malheur, et
je te prie de me laisser, grelet cornu. Tu as trouvé un galant,
garde-le, ma mignonne, car c'est le premier et le dernier qui aura
fantaisie pour ton vilain museau. Quant à moi, je ne voudrais pas de
ton reste, quand même ça serait le fils du roi. Ton Landry n'est qu'un
sot, et il faut qu'il soit bien peu de chose, puisque, croyant me
l'avoir enlevé, tu viens me prier déjà de le reprendre. Voilà un beau
galant pour moi, dont la petite Fadette elle-même ne se soucie point!
--Si c'est là ce qui vous blesse, répondit la Fadette d'un ton qui
alla jusqu'au fin fond du coeur de Landry, et si vous êtes fière à
ce point de ne vouloir être juste qu'après m'avoir humiliée,
contentez-vous donc, et mettez sous vos pieds, belle Madelon,
l'orgueil et le courage du pauvre grelet des champs. Vous croyez que
je dédaigne Landry, et que, sans cela, je ne vous prierais pas de lui
pardonner. Eh bien, sachez, si cela vous plaît, que je l'aime depuis
longtemps déjà, que c'est le seul garçon auquel j'aie jamais pensé,
et peut-être celui à qui je penserai toute ma vie; mais que je suis
trop raisonnable et trop fière aussi pour jamais penser à m'en faire
aimer. Je sais ce qu'il est, et je sais ce que je suis. Il est beau,
riche et considéré; je suis laide, pauvre et méprisée. Je sais donc
très-bien qu'il n'est point pour moi, et vous avez dû voir comme il me
dédaignait à la fête. Alors, soyez donc satisfaite, puisque celui que
la petite Fadette n'ose pas seulement regarder vous voit avec des yeux
remplis d'amour. Punissez la petite Fadette en vous moquant d'elle et
en lui reprenant celui qu'elle n'oserait vous disputer. Que si ce
n'est par amitié pour lui, ce soit au moins pour punir mon insolence;
et promettez-moi, quand il reviendra s'excuser auprès de vous, de le
bien recevoir et de lui donner un peu de consolation.
Au lieu d'être apitoyée par tant de soumission et de dévouement, la
Madelon se montra très-dure, et renvoya la petite Fadette en lui
disant toujours que Landry était bien ce qu'il lui fallait, et que,
quant à elle, elle le trouvait trop enfant et trop sot. Mais le grand
sacrifice que la Fadette avait fait d'elle-même porta son fruit, en
dépit des rebuffades de la belle Madelon. Les femmes ont le coeur
fait en cette mode, qu'un jeune gars commence à leur paraître un homme
sitôt qu'elles le voient estimé et choyé par d'autres femmes. La
Madelon, qui n'avait jamais pensé bien sérieusement à Landry, se mit à
y penser beaucoup, aussitôt qu'elle eut renvoyé la Fadette. Elle se
remémora tout ce que cette belle parleuse lui avait dit de l'amour de
Landry, et en songeant que la Fadette en était éprise au point d'oser
le lui avouer, elle se glorifia de pouvoir tirer vengeance de cette
pauvre fille.
Elle alla, le soir, à la Priche, dont sa demeurance n'était éloignée
que de deux ou trois portées de fusil, et, sous couleur de chercher
une de ses bêtes qui s'était mêlée aux champs avec celles de son
oncle, elle se fit voir à Landry, et de l'oeil, l'encouragea à
s'approcher d'elle pour lui parler.
Landry s'en aperçut très-bien; car, depuis que la petite Fadette s'en
mêlait, il était singulièrement dégourdi d'esprit.--La Fadette est
sorcière, pensa-t-il, elle m'a rendu les bonnes grâces de Madelon, et
elle a plus fait pour moi, dans une causette d'un quart d'heure, que
je n'aurais su faire dans une année. Elle a un esprit merveilleux et
un coeur comme le bon Dieu n'en fait pas souvent.
Et, en pensant à cela, il regardait Madelon, mais si tranquillement
qu'elle se retira sans qu'il se fût encore décidé de lui parler. Ce
n'est point qu'il fût honteux devant elle; sa honte s'était envolée
sans qu'il sût comment, mais, avec la honte, le plaisir qu'il avait eu
à la voir, et aussi l'envie qu'il avait eue de s'en faire aimer.
A peine eut-il soupé qu'il fit mine d'aller dormir. Mais il sortit de
son lit par la ruelle, glissa le long des murs et s'en fut droit au
gué des Roulettes. Le feu follet y faisait encore sa petite danse ce
soir-là. Du plus loin qu'il le vit sautiller, Landry pensa: C'est tant
mieux, voici le fadet, la Fadette n'est pas loin. Et il passa le gué
sans avoir peur, sans se tromper, et il alla jusqu'à la maison de la
mère Fadet, furetant et regardant de tous côtés. Mais il y resta un
bon moment sans voir de lumière et sans entendre aucun bruit. Tout le
monde était couché. Il espéra que le grelet, qui sortait souvent le
soir après que sa grand'mère et son sauteriot étaient endormis,
vaguerait quelque part aux environs. Il se mit à vaguer de son côté.
Il traversa la Joncière, il alla à la carrière du Chaumois, sifflant
et chantant pour se faire remarquer; mais il ne rencontra que le
blaireau qui fuyait dans les chaumes, et la chouette qui sifflait sur
son arbre. Force lui fut de rentrer sans avoir pu remercier la bonne
amie qui l'avait si bien servi.
XXII.