Landry le suivit deux ou trois pas, mais il se retourna en entendant

une grande clameur; et il vit la petite Fadette que Madelon et les

autres filles avaient livrée aux moqueries de leurs galants, et que

les gamins, encouragés par les risées qu'on en faisait, venaient de

décoiffer d'un coup de poing. Elle avait ses grands cheveux noirs qui

pendaient sur son dos, et se débattait toute en colère et en chagrin;

car, cette fois, elle n'avait rien dit qui lui méritât d'être tant

maltraitée, et elle pleurait de rage, sans pouvoir rattraper sa coiffe

qu'un méchant galopin emportait au bout d'un bâton.

Landry trouva la chose bien mauvaise, et, son bon coeur se soulevant

contre l'injustice, il attrapa le gamin, lui ôta la coiffe et le

bâton, dont il lui appliqua un bon coup dans le derrière, revint au

milieu des autres qu'il mit en fuite, rien que de se montrer, et,

prenant le pauvre grelet par la main, il lui rendit sa coiffure.

La vivacité de Landry et la peur des gamins firent grandement rire les

assistants. On applaudissait à Landry; mais la Madelon tournant la

chose contre lui, il y eut des garçons de l'âge de Landry, et même de

plus âgés, qui eurent l'air de rire à ses dépens.

Landry avait perdu sa honte; il se sentait brave et fort, et un je ne

sais quoi de l'homme fait lui disait qu'il remplissait son devoir en

ne laissant pas maltraiter une femme, laide ou belle, petite ou

grande, qu'il avait prise pour sa danseuse, au vu et au su de tout le

monde. Il s'aperçut de la manière dont on le regardait du côté de

Madelon, et il alla tout droit vis-à-vis des Aladenise et des

Alaphilippe, en leur disant:

--Eh bien! vous autres, qu'est-ce que vous avez à en dire? S'il me

convient, à moi, de donner attention à cette fille-là, en quoi cela

vous offense-t-il? Et si vous en êtes choqués, pourquoi vous

détournez-vous pour le dire tout bas? Est-ce que je ne suis pas devant

vous? est-ce que vous ne me voyez point? On a dit par ici que j'étais

encore un petit enfant; mais il n'y a pas par ici un homme ou

seulement un grand garçon qui me l'ait dit en face! J'attends qu'on me

parle, et nous verrons si l'on molestera la fille que ce petit enfant

fait danser.

Sylvinet n'avait pas quitté son frère, et, quoiqu'il ne l'approuvât

point d'avoir soulevé cette querelle, il se tenait tout prêt à le

soutenir. Il y avait là quatre ou cinq grands jeunes gens qui avaient

la tête de plus que les bessons; mais, quand ils les virent si résolus

et comme, au fond, se battre pour si peu était à considérer, ils ne

soufflèrent mot et se regardèrent les uns les autres, comme pour se

demander lequel avait eu l'intention de se mesurer avec Landry. Aucun

ne se présenta, et Landry, qui n'avait point lâché la main de la

Fadette, lui dit:

--Mets vite ton coiffage, Fanchon, et dansons, pour que je voie si on

viendra te l'ôter.

--Non, dit la petite Fadette en essuyant ses larmes, j'ai assez dansé

pour aujourd'hui, et je te tiens quitte du reste.

--Non pas, non pas, il faut danser encore, dit Landry, qui était tout

en feu de courage et de fierté. Il ne sera pas dit que tu ne puisses

pas danser avec moi sans être insultée.

Il la fit danser encore, et personne ne lui adressa un mot ni un

regard de travers. La Madelon et ses soupirants avaient été danser

ailleurs. Après cette bourrée, la petite Fadette dit tout bas à

Landry:

--A présent, c'est assez, Landry. Je suis contente de toi, et je te

rends ta parole. Je retourne à la maison. Danse avec qui tu voudras ce

soir.

Et elle s'en alla reprendre son petit frère qui se battait avec les

autres enfants, et s'en alla si vite que Landry ne vit pas seulement

par où elle se retirait.

XVII.

Landry alla souper chez lui avec son frère; et, comme celui-ci était

bien soucieux de tout ce qui s'était passé, il lui raconta comme quoi

il avait eu maille à partir la veille au soir avec le feu follet, et

comment la petite Fadette l'en ayant délivré, soit par courage, soit

par magie, elle lui avait demandé pour sa récompense de la faire

danser sept fois à la fête de la Saint-Andoche. Il ne lui parla point

du reste, ne voulant jamais lui dire quelle peur il avait eue de le

trouver noyé l'an d'auparavant, et en cela il était sage, car ces

mauvaises idées que les enfants se mettent quelquefois en tête y

reviennent bientôt, si l'on y fait attention et si on leur en parle.

Sylvinet approuva son frère d'avoir tenu sa parole, et lui dit que

l'ennui que cela lui avait attiré augmentait d'autant l'estime qui lui

en était due. Mais, tout en s'effrayant du danger que Landry avait

couru dans la rivière, il manqua de reconnaissance pour la petite

Fadette. Il avait tant d'éloignement pour elle qu'il ne voulut point

croire qu'elle l'eût trouvé là par hasard, ni qu'elle l'eût secouru

par bonté.

--C'est elle, lui dit-il, qui avait conjuré le fadet pour te troubler

l'esprit et te faire noyer; mais Dieu ne l'a pas permis, parce que tu

n'étais pas et n'as jamais été en état de péché mortel. Alors ce

méchant grelet, abusant de ta bonté et de ta reconnaissance, t'a fait

faire une promesse qu'elle savait bien fâcheuse et dommageable pour

toi. Elle est très-mauvaise, cette fille-là: toutes les sorcières

aiment le mal, il n'y en a pas de bonnes. Elle savait bien qu'elle te

brouillerait avec la Madelon et tes plus honnêtes connaissances. Elle

voulait aussi te faire battre; et si, pour la seconde fois, le bon

Dieu ne t'avait point défendu contre elle, tu aurais bien pu avoir

quelque mauvaise dispute et attraper du malheur.

Landry, qui voyait volontiers par les yeux de son frère, pensa qu'il

avait peut-être bien raison, et ne défendit guère la Fadette contre

lui. Ils causèrent ensemble sur le follet, que Sylvinet n'avait jamais

vu, et dont il était bien curieux d'entendre parler, sans pourtant

désirer de le voir. Mais ils n'osèrent pas en parler à leur mère,

parce qu'elle avait peur, rien que d'y songer; ni à leur père, parce

qu'il s'en moquait, et en avait vu plus de vingt sans y donner

d'attention.

On devait danser encore jusqu'à la grand'nuit; mais Landry, qui avait

le coeur gros à cause qu'il était pour de bon fâché contre la

Madelon, ne voulut point profiter de la liberté que la Fadette lui

avait rendue, et il aida son frère à aller chercher ses bêtes au

pacage. Et comme cela le conduisit à moitié chemin de la Priche, et

qu'il avait le mal de tête, il dit adieu à son frère au bout de la

joncière. Sylvinet ne voulut point qu'il allât passer au gué des

Roulettes, crainte que le follet ou le grelet ne lui fissent encore là

quelque méchant jeu. Il lui fit promettre de prendre le plus long et

d'aller passer à la planchette du grand moulin.

Landry fit comme son frère souhaitait, et au lieu de traverser la

joncière, il descendit la traîne qui longe la côte du Chaumois. Il

n'avait peur de rien, parce qu'il y avait encore du bruit en l'air à

cause de la fête. Il entendait tant soit peu les musettes et les cris

des danseurs de la Saint-Andoche, et il savait bien que les esprits ne

font leurs malices que quand tout le monde est endormi dans le pays.

Quand il fut au bas de la côte, tout au droit de la carrière, il

entendit une voix gémir et pleurer, et tout d'abord il crut que

c'était le courlis. Mais, à mesure qu'il approchait, cela ressemblait

à des gémissements humains, et, comme le coeur ne lui faisait jamais

défaut quand il s'agissait d'avoir affaire à des êtres de son espèce,

et surtout de leur porter secours, il descendit hardiment dans le plus

creux de la carrière.

Mais la personne qui se plaignait ainsi fit silence en l'entendant

venir.

--Qui pleure donc ça par ici? demanda-t-il d'une voix assurée.

On ne lui répondit mot.

--Y a-t-il par là quelqu'un de malade? fit-il encore.

Et comme on ne disait rien, il songea à s'en aller; mais auparavant il

voulut regarder emmy les pierres et les grands chardons qui

encombraient l'endroit, et bientôt il vit, à la clarté de la lune qui

commençait à monter, une personne couchée par terre tout de son long,

la figure en avant et ne bougeant non plus que si elle était morte,

soit qu'elle n'en valût guère mieux, soit qu'elle se fût jetée là dans

une grande affliction, et que, pour ne pas se faire apercevoir, elle

ne voulût point remuer.

Landry n'avait jamais encore vu ni touché un mort. L'idée que c'en

était peut-être un lui fit une grande émotion; mais il se surmonta,

parce qu'il pensa devoir porter assistance à son prochain, et il alla

résolument pour tâter la main de cette personne étendue, qui, se

voyant découverte, se releva à moitié aussitôt qu'il fut auprès

d'elle; et alors Landry connut que c'était la petite Fadette.

XVIII.

Landry fut fâché d'abord d'être obligé de trouver toujours la petite

Fadette sur son chemin; mais comme elle paraissait avoir une peine, il

en eut compassion. Et voilà l'entretien qu'ils eurent ensemble:

--Comment, Grelet, c'est toi qui pleurais comme ça? Quelqu'un t'a-t-il

frappée ou pourchassée encore, que tu te plains et que tu te caches?

--Non, Landry, personne ne m'a molestée depuis que tu m'as si

bravement défendue; et d'ailleurs je ne crains personne. Je me cachais

pour pleurer, et c'est tout, car il n'y a rien de si sot que de

montrer sa peine aux autres.

--Mais pourquoi as-tu une si grosse peine? Est-ce à cause des

méchancetés qu'on t'a faites aujourd'hui? Il y a eu un peu de ta

faute; mais il faut t'en consoler et ne plus t'y exposer.

--Pourquoi dites-vous, Landry, qu'il y a eu de ma faute? C'est donc un

outrage que je vous ai fait de souhaiter de danser avec vous, et je

suis donc la seule fille qui n'ait pas le droit de s'amuser comme les

autres?

--Ce n'est point cela, Fadette; je ne vous fais point de reproche

d'avoir voulu danser avec moi. J'ai fait ce que vous souhaitiez, et je

me suis conduit avec vous comme je devais. Votre tort est plus ancien

que la journée d'aujourd'hui, et si vous l'avez eu, ce n'est point

envers moi, mais envers vous-même, vous le savez bien.

--Non, Landry; aussi vrai que j'aime Dieu, je ne connais pas ce

tort-là; je n'ai jamais songé à moi-même, et si je me reproche quelque

chose, c'est de vous avoir causé du désagrément contre mon gré.

--Ne parlons pas de moi, Fadette, je ne vous fais aucune plainte;

parlons de vous; et puisque vous ne vous connaissez point de défauts,

voulez-vous que, de bonne foi et de bonne amitié, je vous dise ceux

que vous avez?

--Oui, Landry, je le veux, et j'estimerai cela la meilleure récompense

ou la meilleure punition que tu puisses me donner pour le bien ou le

mal que je t'ai fait.

--Eh bien, Fanchon Fadet, puisque tu parles si raisonnablement, et

que, pour la première fois de ta vie, je te vois douce et traitable,

je vas te dire pourquoi on ne te respecte pas comme une fille de seize

ans devrait pouvoir l'exiger. C'est que tu n'as rien d'une fille et

tout d'un garçon, dans ton air et dans tes manières; c'est que tu ne

prends pas soin de ta personne. Pour commencer, tu n'as point l'air

propre et soigneux, et tu te fais paraître laide par ton habillement

et ton langage. Tu sais bien que les enfants t'appellent d'un nom

encore plus déplaisant que celui de grelet. Ils t'appellent souvent le

_mâlot_. Eh bien, crois-tu que ce soit à propos, à seize ans, de ne

point ressembler encore à une fille? Tu montes sur les arbres comme un

vrai chat-écurieux, et quand tu sautes sur une jument, sans bride ni

selle, tu la fais galoper comme si le diable était dessus. C'est bon

d'être forte et leste; c'est bon aussi de n'avoir peur de rien, et

c'est un avantage de nature pour un homme. Mais pour une femme trop

est trop, et tu as l'air de vouloir te faire remarquer. Aussi on te

remarque, on te taquine, on crie après toi comme après un loup. Tu as

de l'esprit et tu réponds des malices qui font rire ceux à qui elles

ne s'adressent point. C'est encore bon d'avoir plus d'esprit que les

autres; mais à force de le montrer, on se fait des ennemis. Tu es

curieuse, et quand tu as surpris les secrets des autres, tu les leur

jettes à la figure bien durement, aussitôt que tu as à te plaindre

d'eux. Cela te fait craindre, et on déteste ceux qu'on craint. On leur

rend plus de mal qu'ils n'en font. Enfin, que tu sois sorcière ou non,

je veux croire que tu as des connaissances, mais j'espère que tu ne

t'es pas donnée aux mauvais esprits; tu cherches à le paraître pour

effrayer ceux qui te fâchent, et c'est toujours un assez vilain renom

que tu te donnes là. Voilà tous tes torts, Fanchon Fadet, et c'est à

cause de ces torts-là que les gens en ont avec toi. Rumine un peu la

chose, et tu verras que si tu voulais être un peu plus comme les

autres, on te saurait plus de gré de ce que tu as de plus qu'eux dans

ton entendement.

--Je te remercie, Landry, répondit la petite Fadette, d'un air

très-sérieux, après avoir écouté le besson bien religieusement. Tu

m'as dit à peu près ce que tout le monde me reproche, et tu me l'as

dit avec beaucoup d'honnêteté et de ménagement, ce que les autres ne

font point; mais à présent veux-tu que je te réponde, et, pour cela,

veux-tu t'asseoir à mon côté pour un petit moment?

--L'endroit n'est guère agréable, dit Landry, qui ne se souciait point

trop de s'attarder avec elle, et qui songeait toujours aux mauvais

sorts qu'on l'accusait de jeter sur ceux qui ne s'en méfiaient point.

--Tu ne trouves point l'endroit agréable, reprit-elle, parce que vous

autres riches vous êtes difficiles. Il vous faut du beau gazon pour

vous asseoir dehors, et vous pouvez choisir dans vos prés et dans vos

jardins les plus belles places et le meilleur ombrage. Mais ceux qui

n'ont rien à eux n'en demandent pas si long au bon Dieu, et ils

s'accommodent de la première pierre venue pour poser leur tête. Les

épines ne blessent point leurs pieds, et là où ils se trouvent ils

observent tout ce qui est joli et avenant au ciel et sur la terre. Il

n'y a point de vilain endroit, Landry, pour ceux qui connaissent la

vertu et la douceur de toutes les choses que Dieu a faites. Moi, je

sais, sans être sorcière, à quoi sont bonnes les moindres herbes que

tu écrases sous tes pieds; et quand je sais leur usage, je les regarde

et ne méprise ni leur odeur ni leur figure. Je te dis cela, Landry,

pour t'enseigner tout à l'heure une autre chose qui se rapporte aux

âmes chrétiennes aussi bien qu'aux fleurs des jardins et aux ronces

des carrières; c'est que l'on méprise trop souvent ce qui ne paraît ni

beau ni bon, et que par là on se prive de ce qui est secourable et

salutaire.

--Je n'entends pas bien ce que tu veux signifier, dit Landry en

s'asseyant auprès d'elle;--et ils restèrent un moment sans parler, car

la petite Fadette avait l'esprit envolé à des idées que Landry ne

connaissait point; et, quant à lui, malgré qu'il en eût un peu

d'embrouillement dans la tête, il ne pouvait pas s'empêcher d'avoir du

plaisir à entendre cette fille; car jamais il n'avait entendu une voix

si douce et des paroles si bien dites que les paroles et la voix de la

Fadette dans ce moment-là.

--Écoute, Landry, lui dit-elle, je suis plus à plaindre qu'à blâmer;

et si j'ai des torts envers moi-même, du moins n'en ai-je jamais eu de

sérieux envers les autres; et si le monde était juste et raisonnable,

il ferait plus d'attention à mon bon coeur qu'à ma vilaine figure et

à mes mauvais habillements. Vois un peu, ou apprends si tu ne le sais,

quel a été mon sort depuis que je suis au monde. Je ne te dirai point

de mal de ma pauvre mère qu'un chacun blâme et insulte, quoiqu'elle

ne soit point là pour se défendre, et sans que je puisse le faire, moi

qui ne sais pas bien ce qu'elle a fait de mal, ni pourquoi elle a été

poussée à le faire. Eh bien, le monde est si méchant, qu'à peine ma

mère m'eut-elle délaissée, et comme je la pleurais encore bien

amèrement, au moindre dépit que les autres enfants avaient contre moi,

pour un jeu, pour un rien qu'ils se seraient pardonné entre eux, ils

me reprochaient la faute de ma mère et voulaient me forcer à rougir

d'elle. Peut-être qu'à ma place une fille raisonnable, comme tu dis,

se fût abaissée dans le silence, pensant qu'il était prudent

d'abandonner la cause de sa mère et de la laisser injurier pour se

préserver de l'être. Mais moi, vois-tu, je ne le pouvais pas. C'était

plus fort que moi. Ma mère était toujours ma mère, et qu'elle soit ce

qu'on voudra, que je la retrouve ou que je n'en entende jamais parler,

je l'aimerai toujours de toute la force de mon coeur. Aussi, quand

on m'appelle enfant de coureuse et de vivandière, je suis en colère,

non à cause de moi: je sais bien que cela ne peut m'offenser, puisque

je n'ai rien fait de mal; mais à cause de cette pauvre chère femme que

mon devoir est de défendre. Et comme je ne peux ni ne sais la

défendre, je la venge, en disant aux autres les vérités qu'ils

méritent, et en leur montrant qu'ils ne valent pas mieux que celle à

qui ils jettent la pierre. Voilà pourquoi ils disent que je suis

curieuse et insolente, que je surprends leurs secrets pour les

divulguer. Il est vrai que le bon Dieu m'a faite curieuse, si c'est

l'être que de désirer connaître les choses cachées. Mais si on avait

été bon et humain envers moi, je n'aurais pas songé à contenter ma

curiosité aux dépens du prochain. J'aurais renfermé mon amusement dans

la connaissance des secrets que m'enseigne ma grand'mère pour la

guérison du corps humain. Les fleurs, les herbes, les pierres, les

mouches, tous les secrets de nature, il y en aurait eu bien assez pour

m'occuper et pour me divertir, moi qui aime à vaguer et à fureter

partout. J'aurais toujours été seule, sans connaître l'ennui; car mon

plus grand plaisir est d'aller dans les endroits qu'on ne fréquente

point et d'y rêvasser à cinquante choses dont je n'entends jamais

parler aux personnes qui se croient bien sages et bien avisées. Si je

me suis laissée attirer dans le commerce de mon prochain, c'est par

l'envie que j'avais de rendre service avec les petites connaissances

qui me sont venues et dont ma grand'mère elle-même fait souvent son

profit sans rien dire. Eh bien, au lieu d'être remerciée honnêtement

par tous les enfants de mon âge dont je guérissais les blessures et

les maladies, et à qui j'enseignais mes remèdes sans demander jamais

de récompense, j'ai été traitée de sorcière, et ceux qui venaient bien

doucement me prier quand ils avaient besoin de moi, me disaient plus

tard des sottises à la première occasion.

Cela me courrouçait, et j'aurais pu leur nuire, car si je sais des

choses pour faire du bien, j'en sais aussi pour faire du mal; et

pourtant je n'en ai jamais fait usage; je ne connais point la rancune,

et si je me venge en paroles, c'est que je suis soulagée en disant

tout de suite ce qui me vient au bout de la langue, et qu'ensuite je

n'y pense plus et pardonne ainsi que Dieu le commande. Quant à ne

prendre soin ni de ma personne ni de mes manières, cela devrait

montrer que je ne suis pas assez folle pour me croire belle, lorsque

je sais que je suis si laide que personne ne peut me regarder. On me

l'a dit assez souvent pour que je le sache; et, en voyant combien les

gens sont durs et méprisants pour ceux que le bon Dieu a mal

partagés, je me suis fait un plaisir de leur déplaire, me consolant

par l'idée que ma figure n'avait rien de repoussant pour le bon Dieu

et pour mon ange gardien, lesquels ne me la reprocheraient pas plus

que je ne la leur reproche moi-même. Aussi, moi, je ne suis pas comme

ceux qui disent: Voilà une chenille, une vilaine bête; ah! qu'elle est

laide! il faut la tuer! Moi, je n'écrase pas la pauvre créature du bon

Dieu, et si la chenille tombe dans l'eau, je lui tends une feuille

pour qu'elle se sauve. Et à cause de cela on dit que j'aime les

mauvaises bêtes et que je suis sorcière, parce que je n'aime pas à

faire souffrir une grenouille, à arracher les pattes à une guêpe et à

clouer une chauve-souris vivante contre un arbre. Pauvre bête, que je

lui dis, si on doit tuer tout ce qui est vilain, je n'aurais pas plus

que toi le droit de vivre.

XIX.

Landry fut, je ne sais comment, émotionné de la manière dont la petite

Fadette parlait humblement et tranquillement de sa laideur, et, se

remémorant sa figure, qu'il ne voyait guère dans l'obscurité de la

carrière, il lui dit, sans songer à la flatter:

--Mais, Fadette, tu n'es pas si vilaine que tu le crois, ou que tu

veux bien le dire. Il y en a de bien plus déplaisantes que toi à qui

l'on n'en fait pas reproche.

--Que je le sois un peu de plus, un peu de moins, tu ne peux pas dire,

Landry, que je suis une jolie fille. Voyons, ne cherche pas à me

consoler, car je n'en ai pas de chagrin.

--Dame! qu'est-ce qui sait comment tu serais si tu étais habillée et

coiffée comme les autres? Il y a une chose que tout le monde dit:

c'est que si tu n'avais pas le nez si court, la bouche si grande et la

peau si noire, tu ne serais point mal; car on dit aussi que, dans tout

le pays d'ici, il n'y a pas une paire d'yeux comme les tiens, et si tu

n'avais point le regard si hardi et si moqueur, on aimerait à être

bien vu de ces yeux-là.

Landry parlait de la sorte sans trop se rendre compte de ce qu'il

disait. Il se trouvait en train de se rappeler les défauts et les

qualités de la petite Fadette; et, pour la première fois, il y donnait

une attention et un intérêt dont il ne se serait pas cru capable un

moment plus tôt. Elle y prit garde, mais n'en fit rien paraître,

ayant trop d'esprit pour prendre la chose au sérieux.

--Mes yeux voient en bien ce qui est bon, dit-elle, et en pitié ce qui

ne l'est pas. Aussi je me console bien de déplaire à qui ne me plaît

point, et je ne conçois guère pourquoi toutes ces belles filles, que

je vois courtisées, sont coquettes avec tout le monde, comme si tout

le monde était de leur goût. Pour moi, si j'étais belle, je ne

voudrais le paraître et me rendre aimable qu'à celui qui me

conviendrait.

Landry pensa à la Madelon, mais la petite Fadette ne le laissa pas sur

cette idée-là; elle continua de parler comme s'ensuit:

--Voilà donc, Landry, tout mon tort envers les autres, c'est de ne

point chercher à quêter leur pitié ou leur indulgence pour ma laideur.

C'est de me montrer à eux sans aucun attifage pour la déguiser, et

cela les offense et leur fait oublier que je leur ai fait souvent du

bien, jamais de mal. D'un autre côté, quand même j'aurais soin de ma

personne, où prendrais-je de quoi me faire brave? Ai-je jamais mendié,

quoique je n'aie pas à moi un sou vaillant? Ma grand'mère me

donne-t-elle la moindre chose, si ce n'est la retirance et le manger?

Et si je ne sais point tirer parti des pauvres hardes que ma pauvre

mère m'a laissées, est-ce ma faute, puisque personne ne me l'a

enseigné, et que depuis l'âge de dix ans je suis abandonnée sans amour

ni merci de personne? Je sais bien le reproche qu'on me fait, et tu as

eu la charité de me l'épargner: on dit que j'ai seize ans et que je

pourrais bien me louer, qu'alors j'aurais des gages et le moyen de

m'entretenir; mais que l'amour de la paresse et du vagabondage me

retient auprès de ma grand'mère, qui ne m'aime pourtant guère et qui a

bien le moyen de prendre une servante.

--Eh bien, Fadette, n'est-ce point la vérité? dit Landry. On te

reproche de ne pas aimer l'ouvrage, et ta grand'mère elle-même dit à

qui veut l'entendre, qu'elle aurait du profit à prendre une domestique

à ta place.

--Ma grand'mère dit cela parce qu'elle aime à gronder et à se

plaindre. Et pourtant quand je parle de la quitter, elle me retient,

parce qu'elle sait que je lui suis plus utile qu'elle ne veut le dire.

Elle n'a plus ses yeux ni ses jambes de quinze ans pour trouver les

herbes dont elle fait ses breuvages et ses poudres, et il y en a qu'il

faut aller chercher bien loin et dans des endroits bien difficiles.

D'ailleurs, je te l'ai dit, je trouve moi-même aux herbes des vertus

qu'elle ne leur connaît pas, et elle est bien étonnée quand je fais

des drogues dont elle voit ensuite le bon effet. Quant à nos bêtes,

elles sont si belles qu'on est tout surpris de voir un pareil troupeau

à des gens qui n'ont de pacage autre que le communal. Eh bien, ma

grand'mère sait à qui elle doit des ouailles en si bonne laine et des

chèvres en si bon lait. Va, elle n'a point envie que je la quitte, et

je lui vaux plus gros que je ne lui coûte. Moi, j'aime ma grand'mère,

encore qu'elle me rudoie et me prive beaucoup. Mais j'ai une autre

raison pour ne pas la quitter, et je te la dirai si tu veux, Landry.

--Eh bien, dis-la donc, répondit Landry, qui ne se fatiguait point

d'écouter la Fadette.

La petite Fadette · 第 6 / 13 段