Là-dessus, avec plus de force que Landry n'eût supposé qu'elle en

avait, elle le tira par le bras et l'amena dans le gué en courant et

en chantant:

J'ai pris ma cape et mon capet,

Toute fadette a son fadet.

Landry n'était guère plus à son aise dans la société de la petite

sorcière que dans celle du follet. Cependant, comme il aimait mieux

voir le diable sous l'apparence d'un être de sa propre espèce que sous

celle d'un feu si sournois et si fugace, il ne fit pas de résistance,

et il fut tôt rassuré en sentant que la Fadette le conduisait si

bien, qu'il marchait à sec sur les cailloux. Mais comme ils marchaient

vite tous les deux et qu'ils ouvraient un courant d'air au feu follet,

ils étaient toujours suivis de ce météore, comme l'appelle le maître

d'école de chez nous, qui en sait long sur cette chose-là, et qui

assure qu'on n'en doit avoir nulle crainte.

XIII.

Peut-être que la mère Fadet avait aussi de la connaissance là-dessus,

et qu'elle avait enseigné à sa petite-fille à ne rien redouter de ces

feux de nuit; ou bien, à force d'en voir, car il y en avait souvent

aux entours du gué des Roulettes, et c'était un grand hasard que

Landry n'en eût point encore vu de près, peut-être la petite

s'était-elle fait une idée que l'esprit qui les soufflait n'était

point méchant et ne lui voulait que du bien. Sentant Landry qui

tremblait de tout son corps à mesure que le follet s'approchait d'eux:

--Innocent, lui dit-elle, ce feu-là ne brûle point, et si tu étais

assez subtil pour le manier, tu verrais qu'il ne laisse pas seulement

sa marque.

--C'est encore pis, pensa Landry; du feu qui ne brûle pas, on sait ce

que c'est: ça ne peut pas venir de Dieu, car le feu du bon Dieu est

fait pour chauffer et brûler.

Mais il ne fit pas connaître sa pensée à la petite Fadette, et quand

il se vit sain et sauf à la rive, il eut grande envie de la planter là

et de s'ensauver à la Bessonnière. Mais il n'avait point le coeur

ingrat, et il ne voulut point la quitter sans la remercier.

--Voilà la seconde fois que tu me rends service, Fanchon Fadet, lui

dit-il, et je ne vaudrais rien si je ne te disais pas que je m'en

souviendrai toute ma vie. J'étais là comme un fou quand tu m'as

trouvé; le follet m'avait vanné et charmé. Jamais je n'aurais passé la

rivière, ou bien je n'en serais jamais sorti.

--Peut-être bien que tu l'aurais passée sans peine ni danger si tu

n'étais pas si sot, répondit la Fadette; je n'aurais jamais cru qu'un

grand gars comme toi, qui est dans ses dix-sept ans, et qui ne tardera

pas à avoir de la barbe au menton, fût si aisé à épeurer, et je suis

contente de te voir comme cela.

--Et pourquoi en êtes-vous contente, Fanchon Fadet?

--Parce que je ne vous aime point, lui dit-elle d'un ton méprisant.

--Et pourquoi est-ce encore que vous ne m'aimez point?

--Parce que je ne vous estime point, répondit-elle; ni vous, ni votre

besson, ni vos père et mère, qui sont fiers parce qu'ils sont riches,

et qui croient qu'on ne fait que son devoir en leur rendant service.

Ils vous ont appris à être ingrat, Landry, et c'est le plus vilain

défaut pour un homme, après celui d'être peureux.

Landry se sentit bien humilié des reproches de cette petite fille, car

il reconnaissait qu'ils n'étaient pas tout à fait injustes, et il lui

répondit:

--Si je suis fautif, Fadette, ne l'imputez qu'à moi. Ni mon frère, ni

mon père, ni ma mère, ni personne chez nous n'a eu connaissance du

secours que vous m'avez déjà une fois donné. Mais pour cette fois-ci,

ils le sauront, et vous aurez une récompense telle que vous la

désirerez.

--Ah! vous voilà bien orgueilleux, reprit la petite Fadette, parce que

vous vous imaginez qu'avec vos présents vous pouvez être quitte

envers moi. Vous croyez que je suis pareille à ma grand'mère, qui,

pourvu qu'on lui baille quelque argent, supporte les malhonnêtetés et

les insolences du monde. Eh bien, moi, je n'ai besoin ni envie de vos

dons, et je méprise tout ce qui viendrait de vous, puisque vous n'avez

pas eu le coeur de trouver un pauvre mot de remerciement et d'amitié

à me dire depuis tantôt un an que je vous ai guéri d'une grosse peine.

--Je suis fautif, je l'ai confessé, Fadette, dit Landry, qui ne

pouvait s'empêcher d'être étonné de la manière dont il l'entendait

raisonner pour la première fois. Mais c'est qu'aussi il y a un peu de

ta faute. Ce n'était pas bien sorcier de me faire retrouver mon frère,

puisque tu venais sans doute de le voir pendant que je m'expliquais

avec ta grand'mère; et si tu avais vraiment le coeur bon, toi qui me

reproches de ne l'avoir point, au lieu de me faire souffrir et

attendre, et au lieu de me faire donner une parole qui pouvait me

mener loin, tu m'aurais dit tout de suite: «Dévalle le pré, et tu le

verras au rivet de l'eau.» Cela ne t'aurait point coûté beaucoup, au

lieu que tu t'es fait un vilain jeu de ma peine; et voilà ce qui a

mandré le prix du service que tu m'as rendu.

La petite Fadette, qui avait pourtant la repartie prompte, resta

pensive un moment. Puis elle dit:

--Je vois bien que tu as fait ton possible pour écarter la

reconnaissance de ton coeur, et pour t'imaginer que tu ne m'en

devais point, à cause de la récompense que je m'étais fait promettre.

Mais, encore un coup, il est dur et mauvais, ton coeur, puisqu'il ne

t'a point fait observer que je ne réclamais rien de toi, et que je ne

te faisais pas même reproche de ton ingratitude.

--C'est vrai, ça, Fanchon, dit Landry qui était la bonne foi même; je

suis dans mon tort, je l'ai senti, et j'en ai eu de la honte; j'aurais

dû te parler; j'en ai eu l'intention, mais tu m'as fait une mine si

courroucée que je n'ai point su m'y prendre.

--Et si vous étiez venu le lendemain de l'affaire me dire une parole

d'amitié, vous ne m'auriez point trouvée courroucée; vous auriez su

tout de suite que je ne voulais point de paiement, et nous serions

amis: au lieu qu'à cette heure, j'ai mauvaise opinion de vous, et

j'aurais dû vous laisser débrouiller avec le follet comme vous auriez

pu. Bonsoir, Landry de la Bessonnière; allez sécher vos habits; allez

dire à vos parents: «Sans ce petit guenillon de grelet, j'aurais, ma

foi, bu un bon coup, ce soir, dans la rivière.»

Parlant ainsi, la petite Fadette lui tourna le dos, et marcha du côté

de sa maison en chantant:

Prends ta leçon et ton paquet,

Landry Barbeau le bessonnet.

A cette fois, Landry sentit comme un grand repentir dans son âme, non

qu'il fût disposé à aucune sorte d'amitié pour une fille qui

paraissait avoir plus d'esprit que de bonté, et dont les vilaines

manières ne plaisaient point, même à ceux qui s'en amusaient. Mais il

avait le coeur haut et ne voulait point garder un tort sur sa

conscience. Il courut après elle, et la rattrapant par sa cape:

--Voyons, Fanchon Fadet, lui dit-il, il faut que cette affaire-là

s'arrange et se finisse entre nous. Tu es mécontente de moi, et je ne

suis pas bien content de moi-même. Il faut que tu me dises ce que tu

souhaites, et pas plus tard que demain je te l'apporterai.

--Je souhaite ne jamais te voir, répondit la Fadette très-durement; et

n'importe quelle chose tu m'apporteras, tu peux bien compter que je

te la jetterai au nez.

--Voilà des paroles trop rudes pour quelqu'un qui vous offre

réparation. Si tu ne veux point de cadeau, il y a peut-être moyen de

te rendre service et de te montrer par là qu'on te veut du bien et non

pas du mal. Allons, dis-moi ce que j'ai à faire pour te contenter.

--Vous ne sauriez donc me demander pardon et souhaiter mon amitié? dit

la Fadette en s'arrêtant.

--Pardon, c'est beaucoup demander, répondit Landry, qui ne pouvait

vaincre sa hauteur à l'endroit d'une fille qui n'était point

considérée en proportion de l'âge qu'elle commençait à avoir, et

qu'elle ne portait pas toujours aussi raisonnablement qu'elle l'aurait

dû; quant à ton amitié, Fadette, tu es si drôlement bâtie dans ton

esprit, que je ne saurais y avoir grand'fiance. Demande-moi donc une

chose qui puisse se donner tout de suite, et que je ne suis pas obligé

de te reprendre.

--Eh bien, dit la Fadette d'une voix claire et sèche, il en sera comme

vous le souhaitez, besson Landry. Je vous ai offert votre pardon, et

vous n'en voulez point. A présent je vous réclame ce que vous m'avez

promis, qui est d'obéir à mon commandement, le jour où vous en serez

requis. Ce jour-là, ce ne sera pas plus tard que demain à la

Saint-Andoche, et voici ce que je veux: Vous me ferez danser trois

bourrées après la messe, deux bourrées après vêpres, et encore deux

bourrées après l'Angélus, ce qui fera sept. Et dans toute votre

journée, depuis que vous serez levé jusqu'à ce que vous soyez couché,

vous ne danserez aucune autre bourrée avec n'importe qui, fille ou

femme. Si vous ne le faites, je saurai que vous avez trois choses bien

laides en vous: l'ingratitude, la peur et le manque de parole.

Bonsoir, je vous attends demain pour ouvrir la danse, à la porte de

l'église.

Et la petite Fadette, que Landry avait suivie jusqu'à sa maison, tira

la corillette et entra si vite que la porte fut poussée et recorillée

avant que le besson eût pu répondre un mot.

XIV.

Landry trouva d'abord l'idée de la Fadette si drôle qu'il pensa à en

rire plus qu'à s'en fâcher.

--Voilà, se dit-il, une fille plus folle que méchante, et plus

désintéressée qu'on ne croirait, car son paiement ne ruinera pas ma

famille.--Mais, en y songeant, il trouva l'acquit de sa dette plus dur

que la chose ne semblait. La petite Fadette dansait très-bien; il

l'avait vue gambiller dans les champs ou sur le bord des chemins, avec

les pâtours, et elle s'y démenait comme un petit diable, si vivement

qu'on avait peine à la suivre en mesure. Mais elle était si peu belle

et si mal attifée, même les dimanches, qu'aucun garçon de l'âge de

Landry ne l'eût fait danser, surtout devant du monde. C'est tout au

plus si les porchers et les gars qui n'avaient point encore fait leur

première communion la trouvaient digne d'être invitée, et les belles

de campagne n'aimaient point à l'avoir dans leur danse. Landry se

sentit donc tout à fait humilié d'être voué à une pareille danseuse;

et quand il se souvint qu'il s'était fait promettre au moins trois

bourrées par la belle Madelon, il se demanda comment elle prendrait

l'affront qu'il serait forcé de lui faire en ne les réclamant point.

Comme il avait froid et faim, et qu'il craignait toujours de voir le

follet se mettre après lui, il marcha vite sans trop songer et sans

regarder derrière lui. Dès qu'il fut rendu, il se sécha et conta qu'il

n'avait point vu le gué à cause de la grand'nuit, et qu'il avait eu de

la peine à sortir de l'eau; mais il eut honte de confesser la peur

qu'il avait eue, et il ne parla ni du feu follet ni de la petite

Fadette. Il se coucha en se disant que ce serait bien assez tôt le

lendemain pour se tourmenter de la conséquence de cette mauvaise

rencontre; mais quoi qu'il fît, il ne put dormir que très-mal. Il fit

plus de cinquante rêves, où il vit la petite Fadette à califourchon

sur le fadet, qui était fait comme un grand coq rouge et qui tenait,

dans une de ses pattes, sa lanterne de corne avec une chandelle

dedans, dont les rayons s'étendaient sur toute la joncière. Et alors

la petite Fadette se changeait en un grelet gros comme une chèvre, et

elle lui criait, en voix de grelet, une chanson qu'il ne pouvait

comprendre, mais où il entendait toujours des mots sur la même rime:

grelet, fadet, cornet, capet, follet, bessonnet, Sylvinet. Il en avait

la tête cassée, et la clarté du follet lui semblait si vive et si

prompte que, quand il s'éveilla, il en avait encore les orblutes, qui

sont petites boules noires, rouges ou bleues, lesquelles nous

semblent être devant nos yeux, quand nous avons regardé avec trop

d'assurance les orbes du soleil ou de la lune.

Landry fut si fatigué de cette mauvaise nuit qu'il s'endormait tout le

long de la messe, et mêmement il n'entendit pas une parole du sermon

de M. le curé, qui, pourtant, loua et magnifia on ne peut mieux les

vertus et propriétés du bon saint Andoche. En sortant de l'église,

Landry était si chargé de langueur qu'il avait oublié la Fadette. Elle

était pourtant devant le porche, tout auprès de la belle Madelon, qui

se tenait là, bien sûre que la première invitation serait pour elle.

Mais quand il s'approcha pour lui parler, il lui fallut bien voir le

grelet qui fit un pas en avant et lui dit bien haut avec une hardiesse

sans pareille:

--Allons, Landry, tu m'as invitée hier soir pour la première danse, et

je compte que nous allons n'y pas manquer.

Landry devint rouge comme le feu, et voyant Madelon devenir rouge

aussi, pour le grand étonnement et le grand dépit qu'elle avait d'une

pareille aventure, il prit courage contre la petite Fadette.

--C'est possible que je t'aie promis de te faire danser, grelet, lui

dit-il; mais j'avais prié une autre auparavant, et ton tour viendra

après que j'aurai tenu mon premier engagement.

--Non pas, repartit la Fadette avec assurance. Ta souvenance te fait

défaut, Landry; tu n'as promis à personne avant moi, puisque la parole

que je te réclame est de l'an dernier, et que tu n'as fait que me la

renouveler hier soir. Si la Madelon a envie de danser avec toi

aujourd'hui, voici ton besson qui est tout pareil à toi et qu'elle

prendra à ta place. L'un vaut l'autre.

--Le grelet a raison, répondit la Madelon avec fierté en prenant la

main de Sylvinet; puisque vous avez fait une promesse si ancienne, il

faut la tenir, Landry. J'aime bien autant danser avec votre frère.

--Oui, oui, c'est la même chose, dit Sylvinet tout naïvement. Nous

danserons tous les quatre.

Il fallut bien en passer par là pour ne pas attirer l'attention du

monde, et le grelet commença à sautiller avec tant d'orgueil et de

prestesse, que jamais bourrée ne fut mieux marquée ni mieux enlevée.

Si elle eût été pimpante et gentille, elle eût fait plaisir à voir,

car elle dansait par merveille, et il n'y avait pas une belle qui

n'eût voulu avoir sa légèreté et son aplomb; mais le pauvre grelet

était si mal habillé, qu'il en paraissait dix fois plus laid que de

coutume. Landry, qui n'osait plus regarder Madelon, tant il était

chagriné et humilié vis-à-vis d'elle, regarda sa danseuse, et la

trouva beaucoup plus vilaine que dans ses guenilles de tous les jours;

elle avait cru se faire belle, et son dressage était bon pour faire

rire.

Elle avait une coiffe toute jaunie par le renfermé, qui, au lieu

d'être petite et bien retroussée par le derrière, selon la nouvelle

mode du pays, montrait de chaque côté de sa tête deux grands oreillons

bien larges et bien plats; et, sur le derrière de sa tête, la cayenne

retombait jusque sur son cou, ce qui lui donnait l'air de sa

grand'mère et lui faisait une tête large comme un boisseau sur un

petit cou mince comme un bâton. Son cotillon de droguet était trop

court de deux mains; et, comme elle avait grandi beaucoup dans

l'année, ses bras maigres, tout mordus par le soleil, sortaient de ses

manches comme deux pattes d'aranelle. Elle avait cependant un tablier

d'incarnat dont elle était bien fière, mais qui lui venait de sa mère,

et dont elle n'avait point songé à retirer la bavousette, que, depuis

plus de dix ans, les jeunesses ne portent plus. Car elle n'était

point de celles qui sont trop coquettes, la pauvre fille, elle ne

l'était pas assez, et vivait comme un garçon, sans souci de sa figure,

et n'aimant que le jeu et la risée. Aussi avait-elle l'air d'une

vieille endimanchée, et on la méprisait pour sa mauvaise tenue, qui

n'était point commandée par la misère, mais par l'avarice de sa

grand'mère, et le manque de goût de la petite-fille.

XV.

Sylvinet trouvait étrange que son besson eût pris fantaisie de cette

Fadette, que, pour son compte, il aimait encore moins que Landry ne

faisait. Landry ne savait comment expliquer la chose, et il aurait

voulu se cacher sous terre. La Madelon était bien malcontente, et

malgré l'entrain que la petite Fadette forçait leurs jambes de

prendre, leurs figures étaient si tristes qu'on eût dit qu'ils

portaient le diable en terre.

Aussitôt la fin de la première danse, Landry s'esquiva et alla se

cacher dans son ouche. Mais, au bout d'un instant, la petite Fadette,

escortée du sauteriot, qui, pour ce qu'il avait une plume de paon et

un gland de faux or à sa casquette, était plus rageur et plus

braillard que de coutume, vint bientôt le relancer, amenant une bande

de drôlesses plus jeunes qu'elle, car celles de son âge ne la

fréquentaient guère. Quand Landry la vit avec toute cette volaille,

qu'elle comptait prendre à témoin, en cas de refus, il se soumit et la

conduisit sous les noyers où il aurait bien voulu trouver un coin pour

danser avec elle sans être remarqué. Par bonheur pour lui, ni Madelon,

ni Sylvinet n'étaient de ce côté-là, ni les gens de l'endroit; et il

voulut profiter de l'occasion pour remplir sa tache et danser la

troisième bourrée avec la Fadette. Il n'y avait autour d'eux que des

étrangers qui n'y firent pas grande attention.

Sitôt qu'il eut fini, il courut chercher Madelon pour l'inviter à

venir sous la ramée manger de la fromentée avec lui. Mais elle avait

dansé avec d'autres qui lui avaient fait promettre de se laisser

régaler, et elle le refusa un peu fièrement. Puis, voyant qu'il se

tenait dans un coin avec des yeux tout remplis de larmes, car le dépit

et la fierté la rendaient plus jolie fille que jamais elle ne lui

avait semblé, et l'on eût dit que tout le monde en faisait la

remarque, elle mangea vite, se leva de table et dit tout haut: «Voilà

les vêpres qui sonnent; avec qui vais-je danser après?» Elle s'était

tournée du côté de Landry, comptant qu'il dirait bien vite: «Avec

moi!» Mais, avant qu'il eût pu desserrer les dents, d'autres s'étaient

offerts, et la Madelon, sans daigner lui envoyer un regard de reproche

ou de pitié, s'en alla à vêpres avec ses nouveaux galants.

Du plus vite que les vêpres furent chantées, la Madelon partit avec

Pierre Aubardeau, suivie de Jean Aladenise, et d'Étienne Alaphilippe,

qui tous trois la firent danser l'un après l'autre, car elle n'en

pouvait manquer, étant belle fille et non sans avoir. Landry la

regardait du coin de l'oeil, et la petite Fadette était restée dans

l'église, disant de longues prières après les autres; et elle faisait

ainsi tous les dimanches, soit par grande dévotion selon les uns,

soit, selon d'autres, pour mieux cacher son jeu avec le diable.

Landry fut bien peiné de voir que la Madelon ne montrait aucun souci à

son endroit, qu'elle était rouge de plaisir comme une fraise, et

qu'elle se consolait très-bien de l'affront qu'il s'était vu forcé de

lui faire. Il s'avisa alors de ce qui ne lui était pas encore venu à

l'idée, à savoir, qu'elle pouvait bien se ressentir d'un peu beaucoup

de coquetterie, et que, dans tous les cas, elle n'avait pas pour lui

grande attache, puisqu'elle s'amusait si bien sans lui.

Il est vrai qu'il se savait dans son tort, du moins par apparence;

mais elle l'avait vu bien chagriné sous la ramée, et elle aurait pu

deviner qu'il y avait là-dessous quelque chose qu'il aurait voulu

pouvoir lui expliquer. Elle ne s'en souciait mie pourtant, et elle

était gaie comme un biquet, quand son coeur, à lui, se fendait de

chagrin.

Quand elle eut contenté ses trois danseurs, Landry s'approcha d'elle,

désirant lui parler en secret et se justifier de son mieux. Il ne

savait comment s'y prendre pour l'emmener à l'écart, car il était

encore dans l'âge où l'on n'a guère de courage avec les femmes; aussi

ne put-il trouver aucune parole à propos et la prit-il par la main

pour s'en faire suivre; mais elle lui dit d'un air moitié dépit,

moitié pardon:

--Oui-da, Landry, tu viens donc me faire danser à la fin?

--Non pas danser, répondit-il, car il ne savait pas feindre et n'avait

plus l'idée de manquer à sa parole; mais vous dire quelque chose que

vous ne pouvez pas refuser d'entendre.

--Oh! si tu as un secret à me dire, Landry, ce sera pour une autre

fois, répondit Madelon en lui retirant sa main. C'est aujourd'hui le

jour de danser et de se divertir. Je ne suis pas encore à bout de mes

jambes, et puisque le grelet a usé les tiennes, va te coucher si tu

veux, moi je reste.

Là-dessus elle accepta l'offre de Germain Audoux qui venait pour la

faire danser. Et comme elle tournait le dos à Landry, Landry entendit

Germain Audoux qui lui disait, en parlant de lui:--Voilà un gars qui

paraissait bien croire que cette bourrée-là lui reviendrait.

--Peut-être bien, dit Madelon en hochant la tête, mais ce ne sera pas

encore pour son nez!

Landry fut grandement choqué de cette parole, et resta auprès de la

danse pour observer toutes les allures de la Madelon, qui n'étaient

point malhonnêtes, mais si fières et de telle nargue, qu'il s'en

dépita; et quand elle revint de son côté, comme il la regardait avec

des yeux qui se moquaient un peu d'elle, elle lui dit par bravade:--Eh

bien donc, Landry, tu ne peux trouver une danseuse, aujourd'hui. Tu

seras, ma fine, obligé de retourner au grelet.

--Et j'y retournerai de bon coeur, répondit Landry; car si ce n'est

la plus belle de la fête, c'est toujours celle qui danse le mieux.

Là-dessus, il s'en fut aux alentours de l'église pour chercher la

petite Fadette, et il la ramena dans la danse, tout en face de la

Madelon, et il y dansa deux bourrées sans quitter la place. Il fallait

voir comme le grelet était fier et content! Elle ne cachait point son

aise, faisait reluire ses coquins d'yeux noirs, et relevait sa petite

tête et sa grosse coiffe comme une poule huppée.

Mais, par malheur, son triomphe donna du dépit à cinq ou six gamins

qui la faisaient danser à l'habitude, et qui, ne pouvant plus en

approcher, eux qui n'avaient jamais été fiers avec elle, et qui

l'estimaient beaucoup pour sa danse, se mirent à la critiquer, à lui

reprocher sa fierté et à chuchoter autour d'elle:--Voyez donc la

grelette qui croit charmer Landry Barbeau! grelette, sautiote,

farfadette, chat grillé, grillette, râlette,--et autres sornettes à la

manière de l'endroit.

XVI.

Et puis, quand la petite Fadette passait auprès d'eux, ils lui

tiraient sa manche, ou avançaient leur pied pour la faire tomber, et

il y en avait, des plus jeunes s'entend, et des moins bien appris, qui

frappaient sur l'orillon de sa coiffe et la lui faisaient virer d'une

oreille à l'autre, en criant:--Au grand calot, au grand calot à la

mère Fadet!

Le pauvre grelet allongea cinq ou six tapes à droite ou à gauche; mais

tout cela ne servit qu'à attirer l'attention de son côté; et les

personnes de l'endroit commencèrent à se dire:--Mais voyez donc notre

grelette, comme elle a de la chance aujourd'hui, que Landry Barbeau la

fait danser à tout moment! C'est vrai qu'elle danse bien, mais la

voilà qui fait la belle fille et qui se carre comme une agasse.--Et

parlant à Landry, il y en eut qui dirent:--Elle t'a donc jeté un sort,

mon pauvre Landry, que tu ne regardes qu'elle? ou bien c'est que tu

veux passer sorcier, et que bientôt nous te verrons mener les loups

aux champs.

Landry fut mortifié; mais Sylvinet, qui ne voyait rien de plus

excellent et de plus estimable que son frère, le fut encore davantage

de voir qu'il se donnait en risée à tant de monde, et à des étrangers

qui commençaient aussi à s'en mêler, à faire des questions, et à dire:

«C'est bien un beau gars: mais, tout de même, il a une drôle d'idée de

se coiffer de la plus vilaine qu'il n'y ait pas dans toute

l'assemblée.» La Madelon vint, d'un air de triomphe, écouter toutes

ces moqueries, et, sans charité, elle y mêla son mot:--Que

voulez-vous? dit-elle; Landry est encore un petit enfant, et, à son

âge, pourvu qu'on trouve à qui parler, on ne regarde pas si c'est une

tête de chèvre ou une figure chrétienne.

Sylvinet prit alors Landry par le bras, en lui disant tout

bas:--Allons-nous-en, frère, ou bien il faudra nous fâcher: car on se

moque, et l'insulte qu'on fait à la petite Fadette revient sur toi. Je

ne sais pas quelle idée t'a pris aujourd'hui de la faire danser quatre

ou cinq fois de suite. On dirait que tu cherches le ridicule; finis

cet amusement-là, je t'en prie. C'est bon pour elle de s'exposer aux

duretés et au mépris du monde. Elle ne cherche que cela, et c'est son

goût: mais ce n'est pas le nôtre. Allons-nous-en, nous reviendrons

après l'_Angelus_, et tu feras danser la Madelon qui est une fille

bien comme il faut. Je t'ai toujours dit que tu aimais trop la danse,

et que cela te ferait faire des choses sans raison.

La petite Fadette · 第 5 / 13 段