déjà bien eu depuis le matin, et, vingt fois, il avait eu envie de
revenir; mais la honte l'avait retenu. Dans ce moment, son coeur
grossit, et il pleura sans rien dire; mais son frère le prit par la
main en lui disant:--Voilà une rude pluie, mon Sylvinet; allons-nous
en d'un galop à la maison.--Ils se mirent donc à courir, Landry
essayant de faire rire Sylvinet, qui s'y efforçait pour le contenter.
Pourtant, au moment d'entrer dans la maison, Sylvinet avait envie de
se cacher dans la grange, car il craignait que son père ne lui fît
reproche. Mais le père Barbeau, qui ne prenait pas les choses tant au
sérieux que sa femme, se contenta de le plaisanter; et la mère
Barbeau, à qui son mari avait fait sagement la leçon, essaya de lui
cacher le tourment qu'elle avait eu. Seulement, pendant qu'elle
s'occupait de faire sécher ses bessons devant un bon feu et de leur
donner à souper, Sylvinet vit bien qu'elle avait pleuré, et que, de
temps en temps, elle le regardait d'un air d'inquiétude et de chagrin.
S'il avait été seul avec elle, il lui aurait demandé pardon, et il
l'eût tant caressée qu'elle se fût consolée. Mais le père n'aimait pas
beaucoup toutes ces mijoteries, et Sylvinet fut obligé d'aller au lit
tout de suite après souper, sans rien dire, car la fatigue le
surmontait. Il n'avait rien mangé de la journée; et, aussitôt qu'il
eut avalé son souper, dont il avait grand besoin, il se sentit comme
ivre, et force lui fut de se laisser déshabiller et coucher par son
besson, qui resta à côté de lui, assis sur le bord de son lit, et lui
tenant une main dans la sienne.
Quand il le vit bien endormi, Landry prit congé de ses parents et ne
s'aperçut point que sa mère l'embrassait avec plus d'amour que les
autres fois. Il croyait toujours qu'elle ne pouvait pas l'aimer autant
que son frère, et il n'en était point jaloux, se disant qu'il était
moins aimable et qu'il n'avait que la part qui lui était due. Il se
soumettait à cela autant par respect pour sa mère que par amitié pour
son besson, qui avait, plus que lui, besoin de caresses et de
consolation.
Le lendemain, Sylvinet courut au lit de la mère Barbeau avant qu'elle
fût levée, et, lui ouvrant son coeur, lui confessa son regret et sa
honte. Il lui conta comme quoi il se trouvait bien malheureux depuis
quelque temps, non plus tant à cause qu'il était séparé de Landry, que
parce qu'il s'imaginait que Landry ne l'aimait point. Et quand sa mère
le questionna sur cette injustice, il fut bien empêché de la motiver,
car c'était en lui comme une maladie dont il ne se pouvait défendre.
La mère le comprenait mieux qu'elle ne voulait en avoir l'air, parce
que le coeur d'une femme est aisément pris de ces tourments-là, et
elle-même s'était souvent ressentie de souffrir en voyant Landry si
tranquille dans son courage et dans sa vertu. Mais, cette fois, elle
reconnaissait que la jalousie est mauvaise dans tous les amours, même
dans ceux que Dieu nous commande le plus, et elle se garda bien d'y
encourager Sylvinet. Elle lui fit ressortir la peine qu'il avait
causée à son frère, et la grande bonté que son frère avait eue de ne
pas s'en plaindre ni s'en montrer choqué. Sylvinet le reconnut aussi
et convint que son frère était meilleur chrétien que lui. Il fit
promesse et forma résolution de se guérir, et sa volonté y était
sincère.
Mais malgré lui, et bien qu'il prît un air consolé et satisfait,
encore que sa mère eût essuyé toutes ses larmes et répondu à toutes
ses plaintes par des raisons très-fortifiantes, encore qu'il fît tout
son possible pour agir simplement et justement avec son frère, il lui
resta sur le coeur un levain d'amertume.--Mon frère, pensait-il
malgré lui, est le plus chrétien et le plus juste de nous deux, ma
chère mère le dit et c'est la vérité; mais s'il m'aimait aussi fort
que je l'aime, il ne pourrait pas se soumettre comme il le fait.--Et
il songeait à l'air tranquille et quasi indifférent que Landry avait
eu en le retrouvant au bord de la rivière. Il se remémorait comme il
l'avait entendu siffler aux merles en le cherchant, au moment où,
lui, pensait véritablement à se jeter dans la rivière. Car s'il
n'avait pas eu cette idée en quittant la maison, il l'avait eue plus
d'une fois, vers le soir, croyant que son frère ne lui pardonnerait
jamais de l'avoir boudé et évité pour la première fois de sa vie.--Si
c'était lui qui m'eût fait cet affront, pensait-il, je ne m'en serais
jamais consolé. Je suis bien content qu'il me l'ait pardonné, mais je
pensais pourtant qu'il ne me le pardonnerait pas si aisément.--Et
là-dessus, cet enfant malheureux soupirait tout en se combattant et se
combattait tout en soupirant.
Pourtant, comme Dieu nous récompense et nous aide toujours, pour peu
que nous ayons bonne intention de lui complaire, il arriva que
Sylvinet fut plus raisonnable pendant le reste de l'année; qu'il
s'abstint de quereller et de bouder son frère, qu'il l'aima enfin plus
paisiblement, et que sa santé, qui avait souffert de toutes ces
angoisses, se rétablit et se fortifia. Son père le fit travailler
davantage, s'apercevant que moins il s'écoutait, mieux il s'en
trouvait. Mais le travail qu'on fait chez ses parents n'est jamais
aussi rude que celui qu'on a de commande chez les autres. Aussi
Landry, qui ne s'épargnait guère, prit-il plus de force et plus de
taille cette année-là que son besson. Les petites différences qu'on
avait toujours observées entre eux devinrent plus marquantes, et, de
leur esprit, passèrent sur leur figure. Landry, après qu'ils eurent
compté quinze ans, devint tout à fait beau garçon, et Sylvinet resta
un joli jeune homme, plus mince et moins couleuré que son frère.
Aussi, on ne les prenait plus jamais l'un pour l'autre, et, malgré
qu'ils se ressemblaient toujours comme deux frères, on ne voyait plus
du même coup qu'ils étaient bessons. Landry, qui était censé le cadet,
étant né une heure après Sylvinet, paraissait à ceux qui les voyaient
pour la première fois, l'aîné d'un an ou deux. Et cela augmentait
l'amitié du père Barbeau, qui, à la vraie manière des gens de
campagne, estimait la force et la taille avant tout.
XI.
Dans les premiers temps qui ensuivirent l'aventure de Landry avec la
petite Fadette, ce garçon eut quelque souci de la promesse qu'il lui
avait faite. Dans le moment où elle l'avait sauvé de son inquiétude,
il se serait engagé pour ses père et mère à donner tout ce qu'il y
avait de meilleur à la Bessonnière: mais quand il vit que le père
Barbeau n'avait pas pris bien au sérieux la bouderie de Sylvinet et
n'avait point montré d'inquiétude, il craignit bien que, lorsque la
petite Fadette viendrait réclamer sa récompense, son père ne la mît à
la porte en se moquant de sa belle science et de la belle parole que
Landry lui avait donnée.
Cette peur-là rendait Landry tout honteux en lui-même, et à mesure que
son chagrin s'était dissipé, il s'était jugé bien simple d'avoir cru
voir de la sorcellerie dans ce qui lui était arrivé. Il ne tenait pas
pour certain que la petite Fadette se fût gaussée de lui, mais il
sentait bien qu'on pouvait avoir du doute là-dessus, et il ne trouvait
pas de bonnes raisons à donner à son père pour lui prouver qu'il avait
bien fait de prendre un engagement de si grosse conséquence; d'un
autre côté, il ne voyait pas non plus comment il romprait un pareil
engagement, car il avait juré sa foi et il l'avait fait en âme et
conscience.
Mais, à son grand étonnement, ni le lendemain de l'affaire, ni dans le
mois, ni dans la saison, il n'entendit parler de la petite Fadette à
la Bessonnière ni à la Priche. Elle ne se présenta ni chez le père
Caillaud pour demander à parler à Landry, ni chez le père Barbeau pour
réclamer aucune chose, et lorsque Landry la vit au loin dans les
champs, elle n'alla point de son côté et ne parut point faire
attention à lui, ce qui était contre sa coutume, car elle courait
après tout le monde, soit pour regarder par curiosité, soit pour rire,
jouer et badiner avec ceux qui étaient de bonne humeur, soit pour
tancer et railler ceux qui ne l'étaient point.
Mais la maison de la mère Fadet étant également voisine de la Priche
et de la Cosse, il ne se pouvait faire qu'un jour ou l'autre, Landry
ne se trouvât nez contre nez avec la petite Fadette dans un chemin;
et, quand le chemin n'est pas large, c'est bien force de se donner une
tape ou de se dire un mot en passant.
C'était un soir que la petite Fadette rentrait ses oies, ayant
toujours son sauteriot sur ses talons; et Landry, qui avait été
chercher les juments au pré, les ramenait tout tranquillement à la
Priche; si bien qu'ils se croisèrent dans le petit chemin qui descend
de la Croix des bossons, au gué des Roulettes, et qui est si bien
fondu entre deux encaissements, qu'il n'y est point moyen de
s'éviter. Landry devint tout rouge, pour la peur qu'il avait de
s'entendre sommer de sa parole, et, ne voulant point encourager la
Fadette, il sauta sur une des juments du plus loin qu'il la vit, et
joua des sabots pour prendre le trot; mais comme toutes les juments
avaient les enfarges aux pieds, celle qu'il avait enfourchée n'avança
pas plus vite pour cela. Landry se voyant tout près de la petite
Fadette, n'osa la regarder, et fit mine de se retourner, comme pour
voir si les poulains le suivaient. Quand il regarda devant lui, la
Fadette l'avait déjà dépassé, et elle ne lui avait rien dit; il ne
savait même point si elle l'avait regardé, et si des yeux ou du rire
elle l'avait sollicité de lui dire bonsoir. Il ne vit que Jeanet le
sauteriot qui, toujours traversieux et méchant, ramassa une pierre
pour la jeter dans les jambes de sa jument. Landry eut bonne envie de
lui allonger un coup de fouet, mais il eut peur de s'arrêter et
d'avoir explication avec la soeur. Il ne fit donc pas mine de s'en
apercevoir et s'en fut sans regarder derrière lui.
Toutes les autres fois que Landry rencontra la petite Fadette, ce fut
à peu près de même. Peu à peu, il s'enhardit à la regarder; car, à
mesure que l'âge et la raison lui venaient, il ne s'inquiétait plus
tant d'une si petite affaire. Mais lorsqu'il eut pris le courage de la
regarder tranquillement, comme pour attendre n'importe quelle chose
elle voudrait lui dire, il fut étonné de voir que cette fille faisait
exprès de tourner la tête d'un autre côté, comme si elle eût eu de lui
la même peur qu'il avait d'elle. Cela l'enhardit tout à fait vis-à-vis
de lui-même, et, comme il avait le coeur juste, il se demanda s'il
n'avait pas eu grand tort de ne jamais la remercier du plaisir que,
soit par science, soit par hasard, elle lui avait causé. Il prit la
résolution de l'aborder la première fois qu'il la verrait, et ce
moment-là étant venu, il fit au moins dix pas de son côté pour
commencer à lui dire bonjour et à causer avec elle.
Mais, comme il s'approchait, la petite Fadette prit un air fier et
quasi fâché; et se décidant enfin à le regarder, elle le fit d'une
manière si méprisante, qu'il en fut tout démonté et n'osa point lui
porter la parole.
Ce fut la dernière fois de l'année que Landry la rencontra de près,
car à partir de ce jour-là, la petite Fadette, menée par je ne sais
pas quelle fantaisie, l'évita si bien, que du plus loin qu'elle le
voyait, elle tournait d'un autre côté, entrait dans un héritage ou
faisait un grand détour pour ne point le voir. Landry pensa qu'elle
était fâchée de ce qu'il avait été ingrat envers elle; mais sa
répugnance était si grande qu'il ne sut se décider à rien tenter pour
réparer son tort. La petite Fadette n'était pas un enfant comme un
autre. Elle n'était pas ombrageuse de son naturel, et même, elle ne
l'était pas assez, car elle aimait à provoquer les injures ou les
moqueries, tant elle se sentait la langue bien affilée pour y répondre
et avoir toujours le dernier et le plus piquant mot. On ne l'avait
jamais vue bouder et on lui reprochait de manquer de la fierté qui
convient à une fillette lorsqu'elle prend déjà quinze ans et commence
à se ressentir d'être quelque chose. Elle avait toujours les allures
d'un gamin, mêmement elle affectait de tourmenter souvent Sylvinet, de
le déranger et de le pousser à bout, lorsqu'elle le surprenait dans
les rêvasseries où il s'oubliait encore quelquefois. Elle le suivait
toujours pendant un bout de chemin, lorsqu'elle le rencontrait; se
moquant de sa _bessonnerie_, et lui tourmentant le coeur en lui
disant que Landry ne l'aimait point et se moquait de sa peine. Aussi
le pauvre Sylvinet qui, encore plus que Landry, la croyait sorcière,
s'étonnait-il qu'elle devinât ses pensées et la détestait bien
cordialement. Il avait du mépris pour elle et pour sa famille, et,
comme elle évitait Landry, il évitait ce méchant grelet, qui,
disait-il, suivrait tôt ou tard l'exemple de sa mère, laquelle avait
mené une mauvaise conduite, quitté son mari et finalement suivi les
soldats. Elle était partie comme vivandière peu de temps après la
naissance du sauteriot, et, depuis, on n'en avait jamais entendu
parler. Le mari était mort de chagrin et de honte, et c'est comme cela
que la vieille mère Fadet avait été obligée de se charger des deux
enfants, qu'elle soignait fort mal, tant à cause de sa chicherie que
de son âge avancé, qui ne lui permettait guère de les surveiller et de
les tenir proprement.
Pour toutes ces raisons, Landry, qui n'était pourtant pas aussi fier
que Sylvinet, se sentait du dégoût pour la petite Fadette, et,
regrettant d'avoir eu des rapports avec elle, il se gardait bien de le
faire connaître à personne. Il le cacha même à son besson, ne voulant
pas lui confesser l'inquiétude qu'il avait eue à son sujet; et, de
son côté, Sylvinet lui cacha toutes les méchancetés de la petite
Fadette envers lui, ayant honte de dire qu'elle avait eu divination de
sa jalousie.
Mais le temps se passait. A l'âge qu'avaient nos bessons, les semaines
sont comme des mois et les mois comme des ans, pour le changement
qu'ils amènent dans le corps et dans l'esprit. Bientôt Landry oublia
son aventure, et, après s'être un peu tourmenté du souvenir de la
Fadette, n'y pensa non plus que s'il en eût fait le rêve.
Il y avait déjà environ dix mois que Landry était entré à la Priche,
et on approchait de la Saint-Jean, qui était l'époque de son
engagement avec le père Caillaud. Ce brave homme était si content de
lui qu'il était bien décidé à lui augmenter son gage plutôt que de le
voir partir; et Landry ne demandait pas mieux que de rester dans le
voisinage de sa famille et de renouveler avec les gens de la Priche,
qui lui convenaient beaucoup. Mêmement, il se sentait venir une petite
amitié pour une nièce du père Caillaud qui s'appelait Madelon et qui
était un beau brin de fille. Elle avait un an de plus que lui et le
traitait encore un peu comme un enfant; mais cela diminuait de jour en
jour, et, tandis qu'au commencement de l'année elle se moquait de lui
lorsqu'il avait honte de l'embrasser aux jeux ou à la danse, sur la
fin, elle rougissait au lieu de le provoquer, elle ne restait plus
seule avec lui dans l'étable ou dans le fenil. La Madelon n'était
point pauvre, et un mariage entre eux eût bien pu s'arranger par la
suite du temps. Les deux familles étaient bien famées et tenues en
estime par tout le pays. Enfin, le père Caillaud, voyant ces deux
enfants qui commençaient à se chercher et à se craindre, disait au
père Barbeau que ça pourrait bien faire un beau couple, et qu'il n'y
avait point de mal à leur laisser faire bonne et longue connaissance.
Il fut donc convenu, huit jours avant la Saint-Jean, que Landry
resterait à la Priche, et Sylvinet chez ses parents; car la raison
était assez bien revenue à celui-ci, et le père Barbeau ayant pris les
fièvres, cet enfant savait se rendre très-utile au travail de ses
terres. Sylvinet avait eu grand'peur d'être envoyé au loin, et cette
crainte-là avait agi sur lui en bien; car, de plus en plus, il
s'efforçait à vaincre l'excédant de son amitié pour Landry, ou du
moins ne point trop le laisser paraître. La paix et le contentement
étaient donc revenus à la Bessonnière, quoique les bessons ne se
vissent plus qu'une ou deux fois la semaine. La Saint-Jean fut pour
eux un jour de bonheur; ils allèrent ensemble à la ville pour voir la
loue des serviteurs de ville et de campagne, et la fête qui s'ensuit
sur la grande place. Landry dansa plus d'une bourrée avec la belle
Madelon; et Sylvinet, pour lui complaire, essaya de danser aussi. Il
ne s'en tirait pas trop bien; mais la Madelon, qui lui témoignait
beaucoup d'égards, le prenait par la main, en vis-à-vis, pour l'aider
à marquer le pas; et Sylvinet, se trouvant ainsi avec son frère,
promit d'apprendre à bien danser, afin de partager un plaisir où
jusque-là il avait gêné Landry.
Il ne se sentait pas trop de jalousie contre Madelon, parce que Landry
était encore sur la réserve avec elle. Et d'ailleurs, Madelon flattait
et encourageait Sylvinet. Elle était sans gêne avec lui, et quelqu'un
qui ne s'y connaîtrait pas aurait jugé que c'était celui des bessons
qu'elle préférait. Landry eût pu en être jaloux, s'il n'eût été, par
nature, ennemi de la jalousie; et peut-être un je ne sais quoi lui
disait-il, malgré sa grande innocence, que Madelon n'agissait ainsi
que pour lui faire plaisir et avoir occasion de se trouver plus
souvent avec lui.
Toutes choses allèrent donc pour le mieux pendant environ trois mois,
jusqu'au jour de la Saint-Andoche, qui est la fête patronale du bourg
de la Cosse, et qui tombe aux derniers jours de septembre.
Ce jour-là, qui était toujours pour les deux bessons une grande et
belle fête, parce qu'il y avait danse et jeux de toutes sortes sous
les grands noyers de la paroisse, amena pour eux de nouvelles peines
auxquelles ils ne s'attendaient mie.
Le père Caillaud ayant donné licence à Landry d'aller dès la veille
coucher à la Bessonnière, afin de voir la fête sitôt le matin, Landry
partit avant souper, bien content d'aller surprendre son besson qui ne
l'attendait que le lendemain. C'est la saison où les jours commencent
à être courts et où la nuit tombe vite. Landry n'avait jamais peur de
rien en plein jour: mais il n'eût pas été de son âge et de son pays
s'il avait aimé à se trouver seul la nuit sur les chemins, surtout
dans l'automne, qui est une saison où les sorciers et les follets
commencent à se donner du bon temps, à cause des brouillards qui les
aident à cacher leurs malices et maléfices. Landry, qui avait coutume
de sortir seul à toute heure pour mener ou rentrer ses boeufs,
n'avait pas précisément grand souci, ce soir-là, plus qu'un autre
soir; mais il marchait vite et chantait fort, comme on fait toujours
quand le temps est noir, car on sait que le chant de l'homme dérange
et écarte les mauvaises bêtes et les mauvaises gens.
Quand il fut au droit du gué des Roulettes, qu'on appelle de cette
manière à cause des cailloux ronds qui s'y trouvent en grande
quantité, il releva un peu les jambes de son pantalon; car il pouvait
y avoir de l'eau jusqu'au-dessus de la cheville du pied, et il fit
bien attention à ne pas marcher devant lui, parce que le gué est
établi en biaisant, et qu'à droite comme à gauche il y a de mauvais
trous. Landry connaissait si bien le gué qu'il ne pouvait guère s'y
tromper. D'ailleurs on voyait de là, à travers les arbres qui étaient
plus d'à moitié dépouillés de feuilles, la petite clarté qui sortait
de la maison de la mère Fadet; et en regardant cette clarté, pour peu
qu'on marchât dans la direction, il n'y avait point chance de faire
mauvaise route.
Il faisait si noir sous les arbres, que Landry tâta pourtant le gué
avec son bâton avant d'y entrer. Il fut étonné de trouver plus d'eau
que de coutume, d'autant plus qu'il entendait le bruit des écluses
qu'on avait ouvertes depuis une bonne heure. Pourtant, comme il voyait
bien la lumière de la croisée à la Fadette, il se risqua. Mais, au
bout de deux pas, il avait de l'eau plus haut que le genou et il se
retira, jugeant qu'il s'était trompé. Il essaya un peu plus haut et un
peu plus bas, et, là comme là, il trouva le creux encore davantage. Il
n'avait pas tombé de pluie, les écluses grondaient toujours: la chose
était donc bien surprenante.
XII.
--Il faut, pensa Landry, que j'aie pris le faux chemin de la
charrière, car, pour le coup, je vois à ma droite la chandelle de la
Fadette, qui devrait être sur ma gauche.
Il remonta le chemin jusqu'à la Croix-au-Lièvre, et il en fit le tour
les yeux fermés pour se désorienter; et quand il eut bien remarqué les
arbres et les buissons autour de lui, il se trouva dans le bon chemin
et revint jouxte à la rivière. Mais bien que le gué lui parût commode,
il n'osa point y faire plus de trois pas, parce qu'il vit tout d'un
coup, presque derrière lui, la clarté de la maison Fadette, qui aurait
dû être juste en face. Il revint à la rive, et cette clarté lui parut
être alors comme elle devait se trouver. Il reprit le gué en biaisant
dans un autre sens, et, cette fois, il eut de l'eau presque jusqu'à la
ceinture. Il avançait toujours cependant, augurant qu'il avait
rencontré un trou, mais qu'il allait en sortir en marchant vers la
lumière.
Il fit bien de s'arrêter, car le trou se creusait toujours, et il en
avait jusqu'aux épaules. L'eau était bien froide, et il resta un
moment à se demander s'il reviendrait sur ses pas; car la lumière lui
paraissait avoir changé de place, et mêmement il la vit remuer,
courir, sautiller, repasser d'une rive à l'autre, et finalement se
montrer double en se mirant dans l'eau, où elle se tenait comme un
oiseau qui se balance sur ses ailes, et en faisant entendre un petit
bruit de grésillement comme ferait une pétrole de résine.
Cette fois Landry eut peur et faillit perdre la tête, et il avait ouï
dire qu'il n'y a rien de plus abusif et de plus méchant que ce
feu-là; qu'il se faisait un jeu d'égarer ceux qui le regardent et de
les conduire au plus creux des eaux, tout en riant à sa manière et en
se moquant de leur angoisse.
Landry ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant
vivement, à tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage.
Il se jeta alors sur l'herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa
danse et son rire. C'était vraiment une vilaine chose à voir. Tantôt
il filait comme un martin-pêcheur, et tantôt il disparaissait tout à
fait. Et, d'autres fois, il devenait gros comme la tête d'un boeuf,
et tout aussitôt menu comme un oeil de chat; et il accourait auprès
de Landry, tournait autour de lui si vite, qu'il en était ébloui; et
enfin, voyant qu'il ne voulait pas le suivre, il s'en retournait
frétiller dans les roseaux, où il avait l'air de se fâcher et de lui
dire des insolences.
Landry n'osait point bouger, car de retourner sur ses pas n'était pas
le moyen de faire fuir le follet. On sait qu'il s'obstine à courir
après ceux qui courent, et qu'il se met en travers de leur chemin
jusqu'à ce qu'il les ait rendus fous et fait tomber dans quelque
mauvaise passe. Il grelottait de peur et de froid, lorsqu'il entendit
derrière lui une petite voix très-douce qui chantait:
Fadet, fadet, petit fadet,
Prends ta chandelle et ton cornet;
J'ai pris ma cape et mon capet;
Toute follette a son follet.
Et tout aussitôt la petite Fadette, qui s'apprêtait gaiement à passer
l'eau sans montrer crainte ni étonnement du feu follet, heurta contre
Landry, qui était assis par terre dans la brune, et se retira en
jurant ni plus ni moins qu'un garçon, et des mieux appris.
--C'est moi, Fanchon, dit Landry en se relevant, n'aie pas peur. Je ne
te suis pas ennemi.
Il parlait comme cela parce qu'il avait peur d'elle presque autant que
du follet. Il avait entendu sa chanson, et voyait bien qu'elle faisait
une conjuration au feu follet, lequel dansait et se tortillait comme
un fou devant elle et comme s'il eût été aise de la voir.
--Je vois bien, beau besson, dit alors la petite Fadette après qu'elle
se fut consultée un peu, que tu me flattes, parce que tu es moitié
mort de peur, et que la voix te tremble dans le gosier, ni plus ni
moins qu'à ma grand'mère. Allons, pauvre coeur, la nuit on n'est
pas si fier que le jour, et je gage que tu n'oses passer l'eau sans
moi.
--Ma foi, j'en sors, dit Landry, et j'ai manqué de m'y noyer. Est-ce
que tu vas t'y risquer, Fadette? Tu ne crains pas de perdre le gué?
--Eh! pourquoi le perdrais-je? Mais je vois bien ce qui t'inquiète,
répondit la petite Fadette en riant. Allons, donne-moi la main,
poltron; le follet n'est pas si méchant que tu crois, et il ne fait de
mal qu'à ceux qui s'en épeurent. J'ai coutume de le voir, moi, et nous
nous connaissons.