appliquait au refroidissement du corps, que nous appelons
_sanglaçure_; pour les emplâtres souverains qu'elle mettait sur les
coupures et brûlures; pour les boissons qu'elle composait à l'encontre
de la fièvre, il n'est point douteux qu'elle gagnait bien son argent
et qu'elle a guéri nombre de malades que les médecins auraient fait
mourir si l'on avait essayé de leurs remèdes. Du moins elle le disait,
et ceux qu'elle avait sauvés aimaient mieux la croire que de s'y
risquer.
Comme, dans la campagne, on n'est jamais savant sans être quelque peu
sorcier, beaucoup pensaient que la mère Fadet en savait encore plus
long qu'elle ne voulait le dire, et on lui attribuait de pouvoir faire
retrouver les choses perdues, mêmement les personnes; enfin, de ce
qu'elle avait beaucoup d'esprit et de raisonnement pour vous aider à
sortir de peine dans beaucoup de choses possibles, on inférait qu'elle
pouvait en faire d'autres qui ne le sont pas.
Comme les enfants écoutent volontiers toutes sortes d'histoires,
Landry avait ouï dire à la Priche, où le monde est notoirement crédule
et plus simple qu'à la Cosse, que la mère Fadet au moyen d'une
certaine graine qu'elle jetait sur l'eau en disant des paroles,
pouvait faire retrouver le corps d'une personne noyée. La graine
surnageait et coulait le long de l'eau, et, là où on la voyait
s'arrêter, on était sûr de retrouver le pauvre corps. Il y en a
beaucoup qui pensent que le pain bénit a la même vertu, et il n'est
guère de moulins où on n'en conserve toujours à cet effet. Mais Landry
n'en avait point, la mère Fadet demeurait tout à côté de la Joncière,
et le chagrin ne donne pas beaucoup de raisonnement.
Le voilà donc de courir jusqu'à la demeurance de la mère Fadet et de
lui conter sa peine en la priant de venir jusqu'à la coupure avec lui,
pour essayer par son secret de lui faire retrouver son frère, vivant
ou mort.
Mais la mère Fadet, qui n'aimait point à se voir outre-passée de sa
réputation, et qui n'exposait pas volontiers son talent pour rien, se
gaussa de lui et le renvoya même assez durement, parce qu'elle n'était
pas contente que, dans le temps, on eût employé la Sagette à sa place,
pour les femmes en mal d'enfant au logis de la Bessonnière.
Landry, qui était un peu fier de son naturel, se serait peut-être
plaint ou fâché dans un autre moment: mais il était si accablé qu'il
ne dit mot et s'en retourna du côté de la coupure, décidé à se mettre
à l'eau, bien qu'il ne sût encore plonger ni nager. Mais, comme il
marchait la tête basse et les yeux fichés en terre, il sentit
quelqu'un qui lui tapait l'épaule, et se retournant il vit la
petite-fille de la mère Fadet, qu'on appelait dans le pays la petite
Fadette, autant pour ce que c'était son nom de famille que pour ce
qu'on voulait qu'elle fût un peu sorcière aussi. Vous savez tous que
le fadet ou le farfadet, qu'en d'autres endroits on appelle aussi le
follet, est un lutin fort gentil, mais un peu malicieux. On appelle
aussi fades les fées auxquelles, du côté de chez nous, on ne croit
plus guère. Mais que cela voulût dire une petite fée, ou la femelle du
lutin, chacun en la voyant s'imaginait voir le follet, tant elle était
petite, maigre, ébouriffée et hardie. C'était un enfant très-causeur
et très-moqueur, vif comme un papillon, curieux comme un rouge-gorge
et noir comme un grelet.
Et quand je mets la petite Fadette en comparaison avec un grelet,
c'est vous dire qu'elle n'était pas belle, car ce pauvre petit cricri
des champs est encore plus laid que celui des cheminées. Pourtant, si
vous vous souvenez d'avoir été enfant et d'avoir joué avec lui en le
faisant enrager et crier dans votre sabot, vous devez savoir qu'il a
une petite figure qui n'est pas sotte, et qui donne plus envie de rire
que de se fâcher: aussi les enfants de la Cosse, qui ne sont pas plus
bêtes que d'autres, et qui, aussi bien que les autres, observent les
ressemblances et trouvent les comparaisons, appelaient-ils la petite
Fadette le grelet, quand ils voulaient la faire enrager, mêmement
quelquefois par manière d'amitié; car en la craignant un peu pour sa
malice, ils ne la détestaient point, à cause qu'elle leur faisait
toutes sortes de contes et leur apprenait toujours des jeux nouveaux
qu'elle avait l'esprit d'inventer.
Mais tous ses noms et surnoms me feraient bien oublier celui qu'elle
avait reçu au baptême et que vous auriez peut-être plus tard envie de
savoir. Elle s'appelait Françoise; c'est pourquoi sa grand'mère, qui
n'aimait point à changer les noms, l'appelait toujours Fanchon.
Comme il y avait depuis longtemps une pique entre les gens de la
Bessonnière et la mère Fadet, les bessons ne parlaient pas beaucoup à
la petite Fadette, mêmement ils avaient comme un éloignement pour
elle, et n'avaient jamais bien volontiers joué avec elle, ni avec son
petit frère, le _sauteriot_, qui était encore plus sec et plus malin
qu'elle, et qui était toujours pendu à son côté, se fâchant quand elle
courait sans l'attendre, essayant de lui jeter des pierres quand elle
se moquait de lui, enrageant plus qu'il n'était gros et la faisant
enrager plus qu'elle ne voulait, car elle était d'humeur gaie et
portée à rire de tout. Mais il y avait une telle idée sur le compte de
la mère Fadet, que certains, et notamment ceux du père Barbeau,
s'imaginaient que le _grelet_ et le _sauteriot_, ou, si vous l'aimez
mieux, le grillon et la sauterelle, leur porteraient malheur s'ils
faisaient amitié avec eux. Ça n'empêchait point ces deux enfants de
leur parler, car ils n'étaient point honteux, et la petite Fadette ne
manquait d'accoster les _bessons de la Bessonnière_, par toutes sortes
de drôleries et de sornettes, du plus loin qu'elle les voyait venir de
son côté.
IX.
Adoncques le pauvre Landry, en se retournant, un peu ennuyé du coup
qu'il venait de recevoir à l'épaule, vit la petite Fadette, et, pas
loin derrière elle, Jeanet le sauteriot, qui la suivait en clopant, vu
qu'il était ébiganché et mal jambé de naissance.
D'abord Landry voulut ne pas faire attention et continuer son chemin,
car il n'était point en humeur de rire, mais la Fadette lui dit, en
récidivant sur son autre épaule:--Au loup! au loup! Le vilain besson,
moitié de gars qui a perdu son autre moitié!
Là-dessus Landry, qui n'était pas plus en train d'être insulté que
d'être taquiné, se retourna derechef et allongea à la petite Fadette
un coup de poing qu'elle eût bien senti si elle ne l'eût esquivé, car
le besson allait sur ses quinze ans, et il n'était pas manchot: et
elle, qui allait sur ses quatorze, et si menue et si petite, qu'on ne
lui en eût pas donné douze, et qu'à la voir on eût cru qu'elle allait
se casser, pour peu qu'on y touchât.
Mais elle était trop avisée et trop alerte pour attendre les coups, et
ce qu'elle perdait en force dans les jeux de mains, elle le gagnait en
vitesse et en traîtrise. Elle sauta de côté si à point, que pour bien
peu Landry aurait été donner du poing et du nez dans un gros arbre qui
se trouvait entre eux.
--Méchant grelet, lui dit alors le pauvre besson tout en colère, il
faut que tu n'aies pas de coeur pour venir agacer un quelqu'un qui
est dans la peine comme j'y suis. Il y a longtemps que tu veux
m'émalicer en m'appelant moitié de garçon. J'ai bien envie aujourd'hui
de vous casser en quatre, toi et ton vilain sauteriot, pour voir si, à
vous deux, vous ferez le quart de quelque chose de bon.
--Oui-da, le beau besson de la Bessonnière, seigneur de la Joncière
au bord de la rivière, répondit la petite Fadette en ricanant
toujours, vous êtes bien sot de vous mettre mal avec moi qui venais
vous donner des nouvelles de votre besson et vous dire où vous le
retrouverez.
--Ça, c'est différent, reprit Landry en s'apaisant bien vite; si tu le
sais, Fadette, dis-le-moi, et j'en serai content.
--Il n'y a pas plus de Fadette que de grelet pour avoir envie de vous
contenter à cette heure, répliqua encore la petite fille. Vous m'avez
dit des sottises, et vous m'auriez frappée si vous n'étiez pas si
lourd et si pôtu. Cherchez-le donc tout seul, votre imbriaque de
besson, puisque vous êtes si savant pour le retrouver.
--Je suis bien sot de t'écouter, méchante fille, dit alors Landry en
lui tournant le dos et en se remettant à marcher. Tu ne sais pas plus
que moi où est mon frère, et tu n'es pas plus savante là-dessus que ta
grand'mère, qui est une vieille menteuse et une pas grand'chose.
Mais la petite Fadette, tirant par une patte son sauteriot, qui avait
réussi à la rattraper et à se pendre à son mauvais jupon tout
cendroux, se mit à suivre Landry, toujours ricanant et toujours lui
disant que sans elle il ne retrouverait jamais son besson. Si bien que
Landry, ne pouvant se débarrasser d'elle, et s'imaginant que, par
quelque sorcellerie, sa grand'mère ou peut-être elle-même, par quelque
accointance avec le follet de la rivière, l'empêcheraient de retrouver
Sylvinet, prit son parti de tirer en sus de la Joncière et de s'en
revenir à la maison.
La petite Fadette le suivit jusqu'au sautoir du pré, et là, quand il
l'eut descendu, elle se percha comme une pie sur la barre, et lui
cria:--Adieu donc, le beau besson sans coeur, qui laisse son frère
derrière lui. Tu auras beau l'attendre pour souper, tu ne le verras
pas d'aujourd'hui ni de demain non plus; car là où il est, il ne bouge
non plus qu'une pauvre pierre, et voilà l'orage qui vient. Il y aura
des arbres dans la rivière encore cette nuit, et la rivière emportera
Sylvinet si loin, si loin, que jamais plus tu ne le retrouveras.
Toutes ces mauvaises paroles, que Landry écoutait quasi malgré lui,
lui firent passer la sueur froide par tout le corps. Il n'y croyait
pas absolument, mais enfin la famille Fadet était réputée avoir tel
entendement avec le diable, qu'on ne pouvait pas être bien assuré
qu'il n'en fût rien.
--Allons, Fanchon, dit Landry en s'arrêtant, veux-tu, oui ou non, me
laisser tranquille, ou me dire, si, de vrai, tu sais quelque chose de
mon frère?
--Et qu'est-ce que tu me donneras si, avant que la pluie ait commencé
de tomber, je te le fais retrouver? dit la Fadette en se dressant
debout sur la barre du sautoir, et en remuant les bras comme si elle
voulait s'envoler.
Landry ne savait pas ce qu'il pouvait lui promettre, et il commençait
à croire qu'elle voulait l'affiner pour lui tirer quelque argent. Mais
le vent qui soufflait dans les arbres et le tonnerre qui commençait à
gronder lui mettaient dans le sang comme une fièvre de peur. Ce n'est
pas qu'il craignît l'orage, mais, de fait, cet orage-là était venu
tout d'un coup et d'une manière qui ne lui paraissait pas naturelle.
Possible est que, dans son tourment, Landry ne l'eût pas vu monter
derrière les arbres de la rivière, d'autant plus que se tenant depuis
deux heures dans le fond du Val, il n'avait pu voir le ciel que dans
le moment où il avait gagné le haut. Mais, en fait, il ne s'était
avisé de l'orage qu'au moment où la petite Fadette le lui avait
annoncé, et tout aussitôt, son jupon s'était enflé; ses vilains
cheveux noirs sortant de sa coiffe, qu'elle avait toujours mal
attachée, et quintant sur une oreille, s'étaient dressés comme des
crins; le sauteriot avait eu sa casquette emportée par un grand coup
de vent, et c'était à grand'peine que Landry avait pu empêcher son
chapeau de s'envoler aussi.
Et puis le ciel, en deux minutes, était devenu tout noir, et la
Fadette, debout sur la barre, lui paraissait deux fois plus grande
qu'à l'ordinaire; enfin Landry avait peur, il faut bien le confesser.
--Fanchon, lui dit-il, je me rends à toi, si tu me rends mon frère. Tu
l'as peut-être vu; tu sais peut-être bien où il est. Sois bonne fille.
Je ne sais pas quel amusement tu peux trouver dans ma peine.
Montre-moi ton bon coeur, et je croirai que tu vaux mieux que ton
air et tes paroles.
--Et pourquoi serais-je bonne fille pour toi? reprit-elle, quand tu me
traites de méchante sans que je t'aie jamais fait de mal! Pourquoi
aurais-je bon coeur pour deux bessons qui sont fiers comme deux
coqs, et qui ne m'ont jamais montré la plus petite amitié?
--Allons, Fadette, reprit Landry, tu veux que je te promette quelque
chose; dis-moi vite de quoi tu as envie et je te le donnerai. Veux-tu
mon couteau neuf?
--Fais-le voir, dit la Fadette en sautant comme une grenouille à côté
de lui.
Et quand elle eut vu le couteau, qui n'était pas vilain et que le
parrain de Landry avait payé dix sous à la dernière foire, elle en fut
tentée un moment; mais bientôt, trouvant que c'était trop peu, elle
lui demanda s'il lui donnerait bien plutôt sa petite poule blanche,
qui n'était pas plus grosse qu'un pigeon, et qui avait des plumes
jusqu'au bout des doigts.
--Je ne peux pas te promettre ma poule blanche, parce qu'elle est à ma
mère, répondit Landry; mais je te promets de la demander pour toi, et
je répondrais que ma mère ne la refusera pas, parce qu'elle sera si
contente de revoir Sylvinet, que rien ne lui coûtera pour te
récompenser.
--Oui da! reprit la petite Fadette, et si j'avais envie de votre
chebril à nez noir, la mère Barbeau me le donnerait-elle aussi?
--Mon Dieu! mon Dieu! que tu es donc longue à te décider, Fanchon!
Tiens, il n'y a qu'un mot qui serve: si mon frère est dans le danger
et que tu me conduises tout de suite auprès de lui, il n'y a pas à
notre logis de poule ni de poulette, de chèvre ni de chevrillon que
mon père et ma mère, j'en suis très-certain, ne voulussent te donner
en remercîment.
--Eh bien! nous verrons ça, Landry, dit la petite Fadette en tendant
sa petite main sèche au besson, pour qu'il y mît la sienne en signe
d'accord, ce qu'il ne fit pas sans trembler un peu, car, dans ce
moment-là, elle avait des yeux si ardents qu'on eût dit le lutin en
personne. Je ne te dirai pas à présent ce que je veux de toi, je ne le
sais peut-être pas encore: mais souviens-toi bien de ce que tu me
promets à cette heure, et si tu y manques, je ferai savoir à tout le
monde qu'il n'y a pas de confiance à avoir dans la parole du besson
Landry. Je te dis adieu ici, et n'oublie point que je ne te réclamerai
rien jusqu'au jour où je me serai décidée à t'aller trouver pour te
requérir d'une chose qui sera à mon commandement et que tu feras sans
retard ni regret.
--A la bonne heure! Fadette, c'est promis, c'est signé, dit Landry en
lui tapant dans la main.
--Allons! dit-elle d'un air tout fier et tout content, retourne de ce
pas au bord de la rivière; descends-la jusqu'à ce que tu entendes
bêler; et où tu verras un agneau bureau, tu verras aussitôt ton frère:
si cela n'arrive pas comme je te le dis, je te tiens quitte de ta
parole.
Là-dessus le grelet, prenant le sauteriot sous son bras, sans faire
attention que la chose ne lui plaisait guère et qu'il se démenait
comme une anguille, sauta tout au milieu des buissons, et Landry ne
les vit et ne les entendit non plus que s'il avait rêvé. Il ne perdit
point de temps à se demander si la petite Fadette s'était moquée de
lui. Il courut d'une haleine jusqu'au bas de la Joncière; il la suivit
jusqu'à la coupure, et là, il allait passer outre sans y descendre,
parce qu'il avait assez questionné l'endroit pour être assuré que
Sylvinet n'y était point; mais, comme il allait s'en éloigner, il
entendit bêler un agneau.
--Dieu de mon âme, pensa-t-il, cette fille m'a annoncé la chose;
j'entends l'agneau, mon frère est là. Mais s'il est mort ou vivant, je
ne peux le savoir.
Et il sauta dans la coupure et entra dans les broussailles. Son frère
n'y était point; mais, en suivant le fil de l'eau, à dix pas de là,
et toujours entendant l'agneau bêler, Landry vit sur l'autre rive son
frère assis, avec un petit agneau qu'il tenait dans sa blouse, et qui,
pour le vrai, était bureau de couleur depuis le bout du nez jusqu'au
bout de la queue.
Comme Sylvinet était bien vivant et ne paraissait gâté ni déchiré dans
sa figure et dans son habillement, Landry fut si aise qu'il commença
par remercier le bon Dieu dans son coeur, sans songer à lui demander
pardon d'avoir eu recours à la science du diable pour avoir ce
bonheur-là. Mais, au moment où il allait appeler Sylvinet, qui ne le
voyait pas encore, et ne faisait pas mine de l'entendre, à cause du
bruit de l'eau qui grouillait fort sur les cailloux en cet endroit, il
s'arrêta à le regarder; car il était étonné de le trouver comme la
petite Fadette le lui avait prédit, tout au milieu des arbres que le
vent tourmentait furieusement, et ne bougeant non plus qu'une pierre.
Chacun sait pourtant qu'il y a danger à rester au bord de notre
rivière quand le grand vent se lève. Toutes les rives sont minées en
dessous, et il n'est point d'orage qui, dans la quantité, ne déracine
quelques-uns de ces vergnes qui sont toujours courts en racines, à
moins qu'ils ne soient très-gros et très-vieux, et qui vous
tomberaient fort bien sur le corps sans vous avertir. Mais Sylvinet,
qui n'était pourtant ni plus simple ni plus fou qu'un autre, ne
paraissait pas tenir compte du danger. Il n'y pensait pas plus que
s'il se fût trouvé à l'abri dans une bonne grange. Fatigué de courir
tout le jour et de vaguer à l'aventure, si, par bonheur, il ne s'était
pas noyé dans la rivière, on pouvait toujours bien dire qu'il s'était
noyé dans son chagrin et dans son dépit, au point de rester là comme
une souche, les yeux fixés sur le courant de l'eau, la figure aussi
pâle qu'une fleur de nape[1], la bouche à demi ouverte comme un petit
poisson qui bâille au soleil, les cheveux tout emmêlés par le vent, et
ne faisant pas même attention à son petit agneau, qu'il avait
rencontré égaré dans les prés, et dont il avait eu pitié. Il l'avait
bien pris dans sa blouse pour le rapporter à son logis; mais, chemin
faisant, il avait oublié de demander à qui l'agneau perdu. Il l'avait
là sur ses genoux, et le laissait crier sans l'entendre, malgré que le
pauvre petit lui faisait une voix désolée et regardait tout autour de
lui avec de gros yeux clairs, étonné de ne pas être écouté de
quelqu'un de son espèce, et ne reconnaissant ni son pré, ni sa mère,
ni son étable, dans cet endroit tout ombragé et tout herbu, devant un
gros courant d'eau qui, peut-être bien, lui faisait grand'peur.
[1] Napée, Nymphæa, Nénufar.
X.
Si Landry n'eût pas été séparé de Sylvinet par la rivière qui n'est
large, dans tout son parcours, de plus de quatre ou cinq mètres (comme
on dit dans ces temps nouveaux), mais qui est, par endroits, aussi
creuse que large, il eût, pour sûr, sauté sans plus de réflexion au
cou de son frère. Mais Sylvinet ne le voyant même pas, il eut le temps
de penser à la manière dont il l'éveillerait de sa rêvasserie, et
dont, par persuasion, il le ramènerait à la maison; car si ce n'était
pas l'idée de ce pauvre boudeur, il pouvait bien tirer d'un autre
côté, et Landry n'aurait pas de si tôt trouvé un gué ou une passerelle
pour aller le rejoindre.
Landry ayant donc un peu songé en lui-même, se demanda comment son
père, qui avait de la raison et de la prudence pour quatre, agirait
en pareille rencontre; et il s'avisa bien à propos que le père Barbeau
s'y prendrait tout doucement et sans faire semblant de rien, pour ne
pas montrer à Sylvinet combien il avait causé d'angoisse, et ne lui
occasionner trop de repentir, ni l'encourager trop à recommencer dans
un autre jour de dépit.
Il se mit donc à siffler comme s'il appelait les merles pour les faire
chanter, ainsi que font les pâtours quand ils suivent les buissons à
la nuit tombante. Cela fit lever la tête à Sylvinet, et, voyant son
frère, il eut honte et se leva vivement, croyant n'avoir pas été vu.
Alors Landry fit comme s'il l'apercevait, et lui dit sans beaucoup
crier, car la rivière ne chantait pas assez haut pour empêcher de
s'entendre:
--Hé, mon Sylvinet, tu es donc là? Je t'ai attendu tout ce matin, et,
voyant que tu étais sorti pour si longtemps, je suis venu me promener
par ici, en attendant le souper où je comptais bien te retrouver à la
maison; mais puisque te voilà, nous rentrerons ensemble. Nous allons
descendre la rivière, chacun sur une rive, et nous nous joindrons au
gué des Roulettes. (C'était le gué qui se trouvait au droit de la
maison à la mère Fadet.).
--Marchons, dit Sylvinet en ramassant son agneau, qui, ne le
connaissant pas depuis longtemps, ne le suivait pas volontiers de
lui-même; et ils descendirent la rivière sans trop oser se regarder
l'un l'autre, car ils craignaient de se faire voir la peine qu'ils
avaient d'être fâchés et le plaisir qu'ils sentaient de se retrouver.
De temps en temps, Landry, toujours pour paraître ne pas croire au
dépit de son frère, lui disait une parole ou deux, tout en marchant.
Il lui demanda d'abord où il avait pris ce petit agneau bureau, et
Sylvinet ne pouvait trop le dire, car il ne voulait point avouer qu'il
avait été bien loin et qu'il ne savait pas même le nom des endroits où
il avait passé. Alors Landry, voyant son embarras, lui dit:
--Tu me conteras cela plus tard, car le vent est grand, et il ne fait
pas trop bon à être sous les arbres le long de l'eau; mais, par
bonheur, voilà l'eau du ciel qui commence à tomber, et le vent ne
tardera pas à tomber aussi.
Et en lui-même, il se disait:--C'est pourtant vrai que le grelet m'a
prédit que je le retrouverais avant que la pluie ait commencé. Pour
sûr, cette fille-là en sait plus long que nous.
Il ne se disait point qu'il avait passé un bon quart d'heure à
s'expliquer avec la mère Fadet, tandis qu'il la priait et qu'elle
refusait de l'écouter, et que la petite Fadette, qu'il n'avait vue
qu'en sortant de la maison, pouvait bien avoir vu Sylvinet pendant
cette explication-là. Enfin, l'idée lui en vint; mais comment
savait-elle si bien de quoi il était en peine, lorsqu'elle l'avait
accosté, puisqu'elle n'était point là du temps qu'il s'expliquait avec
la vieille? Cette fois, l'idée ne lui vint pas qu'il avait déjà
demandé son frère à plusieurs personnes en venant à la Joncière, et
que quelqu'un avait pu en parler devant la petite Fadette; ou bien,
que cette petite pouvait avoir écouté la fin de son discours avec la
grand'mère, en se cachant comme elle faisait souvent pour connaître
tout ce qui pouvait contenter sa curiosité.
De son côté, le pauvre Sylvinet pensa aussi en lui-même à la manière
dont il expliquerait son mauvais comportement vis-à-vis de son frère
et de sa mère, car il ne s'était point attendu à la feinte de Landry,
et il ne savait quelle histoire lui faire, lui qui n'avait menti de
sa vie, et qui n'avait jamais rien caché à son besson.
Aussi se trouva-t-il bien mal à l'aise en passant le gué; car il était
venu jusque-là sans rien trouver pour se sortir d'embarras.
Sitôt qu'il fut sur la rive, Landry l'embrassa; et, malgré lui, il le
fit avec encore plus de coeur qu'il n'avait coutume; mais il se
retint de le questionner, car il vit bien qu'il ne saurait que dire,
et il le ramena à la maison, lui parlant de toutes sortes de choses
autres que celle qui leur tenait à coeur à tous les deux. En passant
devant la maison de la mère Fadet, il regarda bien s'il verrait la
petite Fadette, et il se sentait une envie d'aller la remercier. Mais
la porte était fermée et l'on n'entendait pas d'autre bruit que la
voix du sauteriot qui beuglait parce que sa grand'mère l'avait
fouaillé, ce qui lui arrivait tous les soirs, qu'il l'eût mérité ou
non.
Cela fit de la peine à Sylvinet, d'entendre pleurer ce galopin, et il
dit à son frère:--Voilà une vilaine maison où l'on entend toujours des
cris ou des coups. Je sais bien qu'il n'y a rien de si mauvais et de
si diversieux que ce sauteriot; et, quant au grelet, je n'en donnerais
pas deux sous. Mais ces enfants-là sont malheureux de n'avoir plus ni
père ni mère, et d'être dans la dépendance de cette vieille charmeuse,
qui est toujours en malice, et qui ne leur passe rien.
--Ce n'est pas comme ça chez nous, répondit Landry. Jamais nous
n'avons reçu de père ni de mère le moindre coup, et mêmement quand on
nous grondait de nos malices d'enfant, c'était avec tant de douceur et
d'honnêteté, que les voisins ne l'entendaient point. Il y en a comme
ça qui sont trop heureux, et qui ne connaissent point leurs avantages;
et pourtant, la petite Fadette, qui est l'enfant le plus malheureux et
le plus maltraité de la terre, rit toujours et ne se plaint jamais de
rien.