A des fois, il s'imaginait voir et entendre son besson, et il causait

tout seul, croyant lui répondre. Ou bien il s'endormait là où il se

trouvait, et rêvant de lui; et quand il se réveillait, il pleurait

d'être seul, ne comptant pas ses larmes et ne les retenant point,

parce qu'il espérait qu'à fine force la fatigue userait et abattrait

sa peine.

Une fois qu'il avait été vaguer jusqu'au droit des tailles de

Champeaux, il retrouva sur le riot qui sort du bois au temps des

pluies, et qui était maintenant quasiment tout asséché, un de ces

petits moulins que font les enfants de chez nous avec des grobilles,

et qui sont si finement agencés qu'ils tournent au courant de l'eau et

restent là quelquefois bien longtemps, jusqu'à ce que d'autres enfants

les cassent ou que les grandes eaux les emmènent. Celui que Sylvinet

retrouva, sain et entier, était là depuis plus de deux mois, et,

comme l'endroit était désert, il n'avait été vu ni endommagé par

personne. Sylvinet le reconnaissait bien pour être l'ouvrage de son

besson, et, en le faisant, ils s'étaient promis de venir le voir; mais

ils n'y avaient plus songé, et depuis ils avaient fait bien d'autres

moulins dans d'autres endroits.

Sylvinet fut donc tout aise de le retrouver, et il le porta un peu

plus bas, là où le riot s'était retiré, pour le voir tourner et se

rappeler l'amusement que Landry avait eu à lui donner le premier

branle. Et puis il le laissa, se faisant un plaisir d'y revenir au

premier dimanche avec Landry, pour lui montrer comme leur moulin avait

résisté, pour être solide et bien construit.

Mais il ne put se tenir d'y revenir tout seul le lendemain, et il

trouva le bord du riot tout troublé et tout battu par les pieds des

boeufs qui y étaient venus boire, et qu'on avait mis pacager le

matin dans la taille. Il avança un petit peu, et vit que les animaux

avaient marché sur son moulin et l'avaient si bien mis en miettes

qu'il n'en trouva que peu. Alors il eut le coeur gros, et s'imagina

que quelque malheur avait dû arriver ce jour-là à son besson, et il

courut jusqu'à la Priche pour s'assurer qu'il n'avait aucun mal. Mais

comme il s'était aperçu que Landry n'aimait pas à le voir venir sur le

jour, à cause qu'il craignait de fâcher son maître en se laissant

détemcer, il se contenta de le regarder de loin pendant qu'il

travaillait, et il ne se fit point voir à lui. Il aurait eu honte de

confesser quelle idée l'avait fait accourir, et il s'en retourna sans

mot dire et sans en parler à personne, que bien longtemps après.

Comme il devenait pâle, dormait mal et ne mangeait quasi point, sa

mère était bien affligée et ne savait que faire pour le consoler. Elle

essayait de le mener avec elle au marché, ou de l'envoyer aux foires à

bestiaux avec son père ou ses oncles; mais de rien il ne se souciait

ni ne s'amusait, et le père Barbeau, sans lui en rien dire, essayait

de persuader au père Caillaud de prendre les deux bessons à son

service. Mais le père Caillaud lui répondait une chose dont il sentait

la raison.

--Un supposé que je les prendrais tous deux pour un temps, ça ne

pourrait pas durer, car, là où il faut un serviteur, il n'en est

besoin de deux pour des gens comme nous. Au bout de l'année, il vous

faudrait toujours en louer un quelque autre part. Et ne voyez-vous pas

que si votre Sylvinet était dans un endroit où on le forçât de

travailler, il ne songerait pas tant, et ferait comme l'autre, qui en

a pris bravement son parti? Tôt ou tard il faudra en venir là. Vous ne

le louerez peut-être pas où vous voudrez, et si ces enfants doivent

encore être plus éloignés l'un de l'autre, et ne se voir que de

semaine en semaine, ou de mois en mois, il vaut mieux commencer à les

accoutumer à n'être pas toujours dans la poche l'un de l'autre. Soyez

donc plus raisonnable que cela, mon vieux, et ne faites pas tant

d'attention au caprice d'un enfant que votre femme et vos autres

enfants ont trop écouté et trop câliné. Le plus fort est fait, et

croyez bien qu'il s'habituera au reste si vous ne cédez point.

Le père Barbeau se rendait et reconnaissait que plus Sylvinet voyait

son besson, tant plus il avait envie de le voir. Et il se promettait,

à la prochaine Saint-Jean, d'essayer de le louer, afin que voyant de

moins en moins Landry, il prît finalement le pli de vivre comme les

autres et de ne pas se laisser surmonter par une amitié qui tournait

en fièvre et en langueur.

Mais il ne fallait point encore parler de cela à la mère Barbeau; car,

au premier mot, elle versait toutes les larmes de son corps. Elle

disait que Sylvinet était capable de se périr, et le père Barbeau

était grandement embarrassé.

Landry, étant conseillé par son père et par son maître, et aussi par

sa mère, ne manquait point de raisonner son pauvre besson; mais

Sylvinet ne se défendait point, promettait tout, et ne se pouvait

vaincre. Il y avait dans sa peine quelque autre chose qu'il ne disait

point, parce qu'il n'eût su comment le dire: c'est qu'il lui était

poussé dans le fin-fond du coeur une jalousie terrible à l'endroit

de Landry. Il était content, plus content que jamais il ne l'avait

été, de voir qu'un chacun le tenait en estime et que ses nouveaux

maîtres le traitaient aussi amiteusement que s'il avait été l'enfant

de la maison. Mais si cela le réjouissait d'un côté, de l'autre il

s'affligeait et s'offensait de voir Landry répondre trop, selon lui, à

ces nouvelles amitiés. Il ne pouvait souffrir que, sur un mot du père

Caillaud, tant doucement et patiemment qu'il fût appelé, il courût

vitement au-devant de son vouloir, laissant là père, mère et frère,

plus inquiet de manquer à son devoir qu'à son amitié, et plus prompt

à l'obéissance que Sylvinet ne s'en serait senti capable quand il

s'agissait de rester quelques moments de plus avec l'objet d'un amour

si fidèle.

Alors le pauvre enfant se mettait en l'esprit un souci que, devant, il

n'avait eu, à savoir qu'il était le seul à aimer, et que son amitié

lui était mal rendue; que cela avait dû exister de tout temps sans

être venu d'abord à sa connaissance; ou bien que, depuis un temps,

l'amour de son besson s'était refroidi, parce qu'il avait rencontré

par ailleurs des personnes qui lui convenaient mieux et lui agréaient

davantage.

VII.

Landry ne pouvait pas deviner cette jalousie de son frère; car, de son

naturel, il n'avait eu, quant à lui, jalousie de rien en sa vie.

Lorsque Sylvinet venait le voir à la Priche, Landry, pour le

distraire, le conduisait voir les grands boeufs, les belles vaches,

le brebiage conséquent et les grosses récoltes du fermage au père

Caillaud; car Landry estimait et considérait tout cela, non par envie,

mais pour le goût qu'il avait au travail de la terre, à l'élevage des

bestiaux, et pour le beau et le bien fait dans toutes les choses de la

campagne. Il prenait plaisir à voir propre, grasse et reluisante, la

pouliche qu'il menait au pré, et il ne pouvait souffrir que le moindre

ouvrage fût fait sans conscience, ni qu'aucune chose pouvant vivre et

fructifier, fût délaissée, négligée et comme méprisée, emmy les

cadeaux du bon Dieu. Sylvinet regardait tout cela avec indifférence,

et s'étonnait que son frère prît tant à coeur des choses qui ne lui

étaient de rien. Il était ombrageux de tout, et disait à Landry:

--Te voilà bien épris de ces grands boeufs; tu ne penses plus à nos

petits taurins qui sont si vifs et qui étaient pourtant si doux et si

mignons avec nous deux, qu'ils se laissaient lier par toi plus

volontiers que par notre père. Tu ne m'as pas seulement demandé des

nouvelles de notre vache qui donne du si bon lait, et qui me regarde

d'un air tout triste, la pauvre bête, quand je lui porte à manger,

comme si elle comprenait que je suis tout seul, et comme si elle

voulait me demander où est l'autre besson.

--C'est vrai qu'elle est une bonne bête, disait Landry; mais regarde

donc celles d'ici! tu les verras traire, et jamais de ta vie tu

n'auras vu tant de lait à la fois.

--Ça se peut, reprenait Sylvinet, mais pour être d'aussi bon lait et

d'aussi bonne crème que la crème et le lait de la Brunette, je gage

bien que non, car les herbes de la Bessonnière sont meilleures que

celles de par ici.

--Diantre! disait Landry, je crois bien que mon père échangerait

pourtant de bon coeur, si on lui donnait les grands foins du père

Caillaud pour sa joncière du bord de l'eau!

--Bah! reprenait Sylvinet en levant les épaules, il y a dans la

joncière des arbres plus beaux que tous les vôtres, et tant qu'au

foin, s'il est rare, il est fin, et quand on le rentre, c'est comme

une odeur de baume qui reste tout le long du chemin.

Ils disputaient ainsi sur rien, car Landry savait bien qu'il n'est

point de plus bel avoir que celui qu'on a, et Sylvinet ne pensait pas

à son avoir plus qu'à celui d'autrui, en méprisant celui de la Priche;

mais au fond de toutes ces paroles en l'air, il y avait, d'une part,

l'enfant qui était content de travailler et de vivre, n'importe où et

comment, et de l'autre, celui qui ne pouvait point comprendre que son

frère eût à part de lui un moment d'aise et de tranquillité.

Si Landry le menait dans le jardin de son maître, et que tout en

devisant avec lui, il s'interrompît pour couper une branche morte sur

une pente, ou pour arracher une mauvaise herbe qui gênait les légumes,

cela fâchait Sylvinet, qu'il eût toujours une idée d'ordre et de

service pour autrui, au lieu d'être comme lui à l'affût du moindre

souffle et de la moindre parole de son frère. Il n'en faisait rien

paraître parce qu'il avait honte de se sentir si facile à choquer;

mais au moment de le quitter, il lui disait souvent:--Allons, tu as

bien assez de moi pour aujourd'hui; peut-être bien que tu en as trop

et que le temps te dure de me voir ici.

Landry ne comprenait rien à ces reproches-là. Ils lui faisaient de la

peine, et, à son tour, il en faisait reproche à son frère qui ne

voulait ni ne pouvait s'expliquer.

Si le pauvre enfant avait la jalousie des moindres choses qui

occupaient Landry, il avait encore plus fort celle des personnes à qui

Landry montrait de l'attachement. Il ne pouvait souffrir que Landry

fût camarade et de bonne humeur avec les autres gars de la Priche, et

quand il le voyait prendre soin de la petite Solange, la caresser ou

l'amuser, il lui reprochait d'oublier sa petite soeur Nanette, qui

était, à son dire, cent fois plus mignonne, plus propre et plus

aimable que cette vilaine fille-là.

Mais comme on n'est jamais dans la justice quand on se laisse manger

le coeur par la jalousie, lorsque Landry venait à la Bessonnière, il

paraissait s'occuper trop, selon lui, de sa petite soeur. Sylvinet

lui reprochait de ne faire attention qu'à elle, et de n'avoir plus

avec lui que de l'ennui et de l'indifférence.

Enfin, son amitié devint peu à peu si exigeante et son humeur si

triste, que Landry commençait à en souffrir et à ne pas se trouver

heureux de le voir trop souvent. Il était un peu fatigué de s'entendre

toujours reprocher d'avoir accepté son sort comme il le faisait, et on

eût dit que Sylvinet se serait trouvé aussi malheureux s'il eût pu

rendre son frère moins malheureux que lui. Landry comprit et voulut

lui faire comprendre que l'amitié, à force d'être grande, peut

quelquefois devenir un mal. Sylvinet ne voulut point entendre cela, et

considéra même la chose comme une grande dureté que son frère lui

disait; si bien qu'il commença à le bouder de temps en temps, et à

passer des semaines entières sans aller à la Priche, mourant d'envie

pourtant de le faire, mais s'en défendant et mettant de l'orgueil dans

une chose où jamais il n'aurait dû y en entrer un brin.

Il arriva même que, de paroles en paroles, et de fâcheries en

fâcheries, Sylvinet, prenant toujours en mauvaise part tout ce que

Landry lui disait de plus sage et de plus honnête pour lui remettre

l'esprit, le pauvre Sylvinet en vint à avoir tant de dépit qu'il

s'imaginait par moment haïr l'objet de tant d'amour, et qu'il quitta

la maison, un dimanche, pour ne point passer la journée avec son

frère, qui n'avait pourtant pas une seule fois manqué d'y venir.

Cette mauvaiseté d'enfant chagrina grandement Landry. Il aimait le

plaisir et la turbulence, parce que, chaque jour, il devenait plus

fort et plus dégagé. Dans tous les jeux, il était le premier, le plus

subtil de corps et d'oeil. C'était donc un petit sacrifice qu'il

faisait à son frère, de quitter les joyeux gars de la Priche, chaque

dimanche, pour passer tout le jour à la Bessonnière où il ne fallait

point parler à Sylvinet d'aller jouer sur la place de la Cosse, ni

même de se promener ici ou là. Sylvinet, qui était resté enfant de

corps et d'esprit beaucoup plus que son frère, et qui n'avait qu'une

idée, celle de l'aimer uniquement et d'en être aimé de même, voulait

qu'il vînt avec lui tout seul dans _leurs_ endroits, comme il disait,

à savoir dans les recoins et cachettes où ils avaient été s'amuser à

des jeux qui n'étaient maintenant plus de leur âge: comme de faire

petites brouettes d'osier, ou petits moulins, ou saulnées à prendre

les petits oiseaux; ou encore des maisons avec des cailloux, et des

champs grands comme un mouchoir de poche, que les enfants font mine de

labourer à plusieurs façons, faisant imitation en petit de ce qu'ils

voient faire aux laboureurs, semeurs, herseurs, héserbeurs et

moissonneurs, et s'apprenant ainsi les uns aux autres, dans une heure

de temps, toutes les façons, cultures et récoltes que reçoit et donne

la terre dans le cours de l'année.

Ces amusements-là n'étaient plus du goût de Landry, qui maintenant

pratiquait ou aidait à pratiquer la chose en grand, et qui aimait

mieux conduire un grand charroi à six boeufs, que d'attacher une

petite voiture de branchages à la queue de son chien. Il aurait

souhaité d'aller s'escrimer avec les forts gars de son endroit, jouer

aux grandes quilles, vu qu'il était devenu adroit à enlever la grosse

boule et à la faire rouler à point à trente pas. Quand Sylvinet

consentait à y aller, au lieu de jouer il se mettait dans un coin sans

rien dire, tout prêt à s'ennuyer et à se tourmenter si Landry avait

l'air de prendre au jeu trop de plaisir et de feu.

Enfin Landry avait appris à danser à la Priche, et quoique ce goût lui

fût venu tard, à cause que Sylvinet ne l'avait jamais eu, il dansait

déjà aussi bien que ceux qui s'y prennent dès qu'ils savent marcher.

Il était estimé bon danseur de bourrée à la Priche, et quoiqu'il n'eût

pas encore de plaisir à embrasser les filles, comme c'est la coutume

de le faire à chaque danse, il était content de les embrasser, parce

que cela le sortait, par apparence, de l'état d'enfant; et il eût même

souhaité qu'elles y fissent un peu de façon comme elles font avec les

hommes. Mais elles n'en faisaient point encore, et mêmement les plus

grandes le prenaient par le cou en riant, ce qui l'ennuyait un peu.

Sylvinet l'avait vu danser une fois, et cela avait été cause d'un de

ses plus grands dépits. Il avait été si en colère de le voir embrasser

une des filles du père Caillaud, qu'il avait pleuré de jalousie et

trouvé la chose tout à fait indécente et malchrétienne.

Ainsi donc, chaque fois que Landry sacrifiait son amusement à l'amitié

de son frère, il ne passait pas un dimanche bien divertissant, et

pourtant il n'y avait jamais manqué, estimant que Sylvinet lui en

saurait gré, et ne regrettant pas un peu d'ennui dans l'idée de donner

du contentement à son frère.

Aussi quand il vit que son frère, qui lui avait cherché castille dans

la semaine, avait quitté la maison pour ne pas se réconcilier avec

lui, il prit à son tour du chagrin, et, pour la première fois depuis

qu'il avait quitté sa famille, il pleura à grosses larmes et alla se

cacher, ayant toujours honte de montrer son chagrin à ses parents, et

craignant d'augmenter celui qu'ils pouvaient avoir.

Si quelqu'un eût dû être jaloux, Landry y aurait eu pourtant plus de

droits que Sylvinet. Sylvinet était le mieux aimé de la mère, et

mêmement le père Barbeau, quoiqu'il eût une préférence secrète pour

Landry, montrait à Sylvinet plus de complaisance et de ménagement. Ce

pauvre enfant étant le moins fort et le moins raisonnable, était aussi

le plus gâté, et l'on craignait davantage de le chagriner. Il avait le

meilleur sort, puisqu'il était dans la famille et que son besson avait

pris pour lui l'absence et la peine.

Pour la première fois le bon Landry se fit tout ce raisonnement, et

trouva son besson tout à fait injuste envers lui. Jusque-là son bon

coeur l'avait empêché de lui donner tort, et, plutôt que de

l'accuser, il s'était condamné en lui-même d'avoir trop de santé, et

trop d'ardeur au travail et au plaisir, et de ne pas savoir dire

d'aussi douces paroles, ni s'aviser d'autant d'attentions fines que

son frère. Mais, pour cette fois, il ne put trouver en lui-même aucun

péché contre l'amitié; car, pour venir ce jour-là, il avait renoncé à

une belle partie de pêche aux écrevisses que les gars de la Priche

avaient complotée toute la semaine, et où ils lui avaient promis bien

du plaisir s'il voulait aller avec eux. Il avait donc résisté à une

grande tentation, et, à cet âge-là, c'était beaucoup faire. Après

qu'il eut bien pleuré, il s'arrêta à écouter quelqu'un qui pleurait

aussi pas loin de lui, et qui causait tout seul, comme c'est assez la

coutume des femmes de campagne quand elles ont un grand chagrin.

Landry connut bien vite que c'était sa mère, et il courut à elle.

--Hélas! faut-il, mon Dieu, disait-elle en sanglotant, que cet

enfant-là me donne tant de souci! Il me fera mourir, c'est bien sûr.

--Est-ce moi, ma mère, qui vous donne du souci? s'exclama Landry en se

jetant à son cou. Si c'est moi, punissez-moi et ne pleurez point. Je

ne sais pas en quoi j'ai pu vous fâcher, mais je vous en demande

pardon tout de même.

A ce moment-là, la mère connut que Landry n'avait pas le coeur dur

comme elle se l'était souvent imaginé. Elle l'embrassa bien fort, et,

sans trop savoir ce qu'elle disait, tant elle avait de peine, elle lui

dit que c'était Sylvinet, et non pas lui, dont elle se plaignait; que,

quant à lui, elle avait eu quelquefois une idée injuste, et qu'elle

lui en faisait réparation; mais que Sylvinet lui paraissait devenir

fou, et qu'elle était dans l'inquiétude, parce qu'il était parti sans

rien manger, avant le jour. Le soleil commençait à descendre, et il ne

revenait pas. On l'avait vu à midi du côté de la rivière, et

finalement la mère Barbeau craignait qu'il ne s'y fût jeté pour finir

ses jours.

VIII.

Cette idée, que Sylvinet pouvait avoir eu envie de se détruire, passa

de la tête de la mère dans celle de Landry aussi aisément qu'une

mouche dans une toile d'araignée, et il se mit vivement à la recherche

de son frère. Il avait bien du chagrin tout en courant, et il se

disait:--Peut-être que ma mère avait raison autrefois de me reprocher

mon coeur dur. Mais, à cette heure, il faut que Sylvinet ait le sien

bien malade pour faire toute cette peine à notre pauvre mère et à moi.

Il courut de tous les côtés sans le trouver, l'appelant sans qu'il lui

répondît, le demandant à tout le monde, sans qu'on pût lui en donner

nouvelles. Enfin il se trouva au droit du pré de la Joncière, et il y

entra, parce qu'il se souvint qu'il y avait par là un endroit que

Sylvinet affectionnait. C'était une grande coupure que la rivière

avait faite dans les terres en déracinant deux ou trois vergnes qui

étaient restés en travers de l'eau, les racines en l'air. Le père

Barbeau n'avait pas voulu les retirer. Il les avait sacrifiés parce

que, de la manière qu'ils étaient tombés, ils retenaient encore les

terres qui restaient prises en gros cossons dans leurs racines, et

cela était bien à propos; car l'eau faisait tous les hivers beaucoup

de dégâts dans sa joncière et chaque année lui mangeait un morceau de

son pré.

Landry approcha donc de la coupure, car son frère et lui avaient la

coutume d'appeler comme cela cet endroit de leur joncière. Il ne prit

pas le temps de tourner jusqu'au coin où ils avaient fait eux-mêmes un

petit escalier en mottes de gazon appuyées sur des pierres et des

_racicots_, qui sont de grosses racines sortant de terre et donnant du

rejet. Il sauta du plus haut qu'il put pour arriver vitement au fond

de la coupure, à cause qu'il y avait au droit de la rive de l'eau tant

de branchages et d'herbes plus hautes que sa taille, que si son frère

s'y fût trouvé, il n'eût pu le voir, à moins d'y entrer.

Il y entra donc, en grand émoi, car il avait toujours dans son idée,

ce que sa mère lui avait dit, que Sylvinet était dans le cas d'avoir

voulu finir ses jours. Il passa et repassa dans tous les feuillages et

battit tous les herbages, appelant Sylvinet en sifflant le chien qui

sans doute l'avait suivi, car de tout le jour on ne l'avait point vu à

la maison non plus que son jeune maître.

Mais Landry eut beau appeler et chercher, il se trouva tout seul dans

la coupure. Comme c'était un garçon qui faisait toujours bien les

choses et s'avisait de tout ce qui est à propos, il examina toutes les

rives pour voir s'il n'y trouverait pas quelque marque de pied, ou

quelque petit éboulement de terre qui n'eût point coutume d'y être.

C'est une recherche bien triste et aussi bien embarrassante, car il y

avait environ un mois que Landry n'avait vu l'endroit, et il avait

beau le connaître comme on connaît sa main, il ne se pouvait faire

qu'il n'y eût toujours quelque petit changement. Toute la rive droite

était gazonnée, et mêmement, dans tout le fond de la coupure, le jonc

et la prêle avaient poussé si dru dans le sable, qu'on ne pouvait voir

un coin grand comme le pied pour y chercher une empreinte. Cependant,

à force de tourner et de retourner, Landry trouva dans un fond la

piste du chien, et même un endroit d'herbes foulées, comme si Finot ou

tout autre chien de sa taille s'y fût couché en rond.

Cela lui donna bien à penser, et il alla encore examiner la berge de

l'eau. Il s'imagina trouver une déchirure toute fraîche, comme si une

personne l'avait faite avec son pied en sautant, ou en se laissant

glisser, et quoique la chose ne fût point claire, car ce pouvait tout

aussi bien être l'ouvrage d'un de ces gros rats d'eau qui fourragent,

creusent et rongent en pareils endroits, il se mit si fort en peine,

que ses jambes lui manquaient, et qu'il se jeta sur ses genoux, comme

pour se recommander à Dieu.

Il resta comme cela un peu de temps, n'ayant ni force ni courage pour

aller dire à quelqu'un ce dont il était si fort angoissé, et regardant

la rivière avec des yeux tout gros de larmes, comme s'il voulait lui

demander compte de ce qu'elle avait fait de son frère.

Et, pendant ce temps-là, la rivière coulait bien tranquillement,

frétillant sur les branches qui pendaient et trempaient le long des

rives, et s'en allant dans les terres, avec un petit bruit, comme

quelqu'un qui rit et se moque à la sourdine.

Le pauvre Landry se laissa gagner et surmonter par son idée de

malheur, si fort qu'il en perdait l'esprit, et que, d'une petite

apparence qui pouvait bien ne rien présager, il se faisait une

affaire à désespérer du bon Dieu.

--Cette méchante rivière qui ne dit mot, pensait-il, et qui me

laisserait bien pleurer un an sans me rendre mon frère, est justement

là au plus creux, et il y est tombé tant de cosses d'arbres depuis le

temps qu'elle ruine le pré, que si on y entrait on ne pourrait jamais

s'en retirer. Mon Dieu! faut-il que mon pauvre besson soit peut-être

là, tout au fond de l'eau, couché à deux pas de moi, sans que je

puisse le voir ni le retrouver dans les branches et dans les roseaux,

quand même j'essaierais d'y descendre!

Là-dessus il se mit à pleurer son frère et à lui faire des reproches;

et jamais de sa vie il n'avait eu un pareil chagrin.

Enfin l'idée lui vint d'aller consulter une femme veuve, qu'on

appelait la mère Fadet, et qui demeurait tout au bout de la Joncière,

rasibus du chemin qui descend au gué. Cette femme, qui n'avait ni

terre ni avoir autre que son petit jardin et sa petite maison, ne

cherchait pourtant point son pain, à cause de beaucoup de connaissance

qu'elle avait sur les maux et dommages du monde; et, de tous côtés, on

venait la consulter. Elle pansait _du secret_, c'est comme qui dirait

qu'au moyen du _secret_, elle guérissait les blessures, foulures et

autres estropisons. Elle s'en faisait bien un peu accroire, car elle

vous ôtait des maladies que vous n'aviez jamais eues, telles que le

décrochement de l'estomac ou la chute de la toile du ventre, et pour

ma part, je n'ai jamais ajouté foi entière à tous ces accidents-là,

non plus que je n'accorde grande croyance à ce qu'on disait d'elle,

qu'elle pouvait faire passer le lait d'une bonne vache dans le corps

d'une mauvaise, tant vieille et mal nourrie fût-elle.

La petite Fadette · 第 2 / 13 段