Bonheur ou malheur, cette amitié-là augmentait toujours avec

Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed

Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was

produced from images generously made available by the

Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at

http://gallica.bnf.fr)

Au lecteur

Cette version électronique reproduit dans son intégralité

la version originale.

La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections

mineures.

L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.

La liste des modifications se trouve à la fin du texte.

LA

PETITE FADETTE

PAR

GEORGE SAND

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1869

Droits de reproduction et de traduction réservés

OEUVRES

DE

GEORGE SAND

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS

OEUVRES COMPLÈTES

DE

GEORGE SAND

FORMAT GRAND IN-18

LES AMOURS DE L'AGE D'OR 1 vol.

ADRIANI 1 --

ANDRÉ 1 --

ANTONIA 1 --

LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORÉ 2 --

CADIO 1 --

LE CHATEAU DES DÉSERTES 1 --

LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE 2 --

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT 2 --

LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE 2 --

CONSTANCE VERRIER 1 --

CONSUELO 3 --

LES DAMES VERTES 1 --

LA DANIELLA 2 --

LA DERNIÈRE ALDINI 1 --

LE DERNIER AMOUR 1 --

LE DIABLE AUX CHAMPS 1 --

ELLE ET LUI 1 --

LA FAMILLE DE GERMANDRE 1 --

LA FILLEULE 1 --

FLAVIE 1 --

FRANÇOIS LE CHAMPI 1 --

HISTOIRE DE MA VIE 10 --

UN HIVER A MAJORQUE--SPIRIDION 1 --

L'HOMME DE NEIGE 3 --

HORACE 1 --

INDIANA 1 --

ISIDORA 1 --

JACQUES 1 --

JEAN DE LA ROCHE 1 --

JEAN ZISKA.--GABRIEL 1 --

JEANNE 1 --

LAURA 1 --

LÉLIA.--MÉTELLA.--CORA 2 --

LETTRES D'UN VOYAGEUR 1 --

LUCREZIA FLORIANI-LAVINIA 1 --

MADEMOISELLE LA QUINTINIE 1 --

MADEMOISELLE MERQUEM 1 --

LES MAÎTRES MOSAÏSTES 1 --

LES MAÎTRES SONNEURS 1 --

LA MARE AU DIABLE 1 --

LE MARQUIS DE VILLEMER 1 --

MAUPRAT 1 --

LE MEUNIER D'ANGIBAULT 1 --

MONSIEUR SYLVESTRE 1 --

MONT-REVÊCHE 1 --

NARCISSE 1 --

NOUVELLES 1 --

LA PETITE FADETTE 1 --

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE 2 --

LE PICCININO 2 --

PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE 1 --

LE SECRÉTAIRE INTIME 1 --

SIMON 1 --

TAMARIS 1 --

TEVERINO.--LÉONE LÉONI 1 --

THÉATRE COMPLET 4 --

THÉATRE DE NOHANT 1 --

L'USCOQUE 1 --

VALENTINE 1 --

VALVÈDRE 1 --

LA VILLE NOIRE 1 --

Clichy.--Impr. M. LOIGNON, PAUL DUPONT et Cie,

12, rue du Bac-d'Asnières.

NOTICE

C'est à la suite des néfastes journées de juin 1848, que troublé et

navré, jusqu'au fond de l'âme, par les orages extérieurs, je

m'efforçai de retrouver dans la solitude, sinon le calme, au moins la

foi. Si je faisais profession d'être philosophe, je pourrais croire ou

prétendre que la foi aux idées entraîne le calme de l'esprit en

présence des faits désastreux de l'histoire contemporaine: mais il

n'en est point ainsi pour moi, et j'avoue humblement que la certitude

d'un avenir providentiel ne saurait fermer l'accès, dans une âme

d'artiste, à la douleur de traverser un présent obscurci et déchiré

par la guerre civile.

Pour les hommes d'action qui s'occupent personnellement du fait

politique, il y a, dans tout parti, dans toute situation, une fièvre

d'espoir ou d'angoisse, une colère ou une joie, l'enivrement du

triomphe ou l'indignation de la défaite. Mais pour le pauvre poëte,

comme pour la femme oisive, qui contemplent les événements sans y

trouver un intérêt direct et personnel, quel que soit le résultat de

la lutte, il y a l'horreur profonde du sang versé de part et d'autre,

et une sorte de désespoir à la vue de cette haine, de ces injures, de

ces menaces, de ces calomnies qui montent vers le ciel comme un impur

holocauste, à la suite des convulsions sociales.

Dans ces moments-là, un génie orageux et puissant comme celui du

Dante, écrit avec ses larmes, avec sa bile, avec ses nerfs, un poëme

terrible, un drame tout plein de tortures et de gémissements. Il faut

être trempé comme cette âme de fer et de feu, pour arrêter son

imagination sur les horreurs d'un enfer symbolique, quand on a sous

les yeux le douloureux purgatoire de la désolation sur la terre. De

nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste, qui n'est que le

reflet et l'écho d'une génération assez semblable à lui, éprouve le

besoin impérieux de détourner la vue et de distraire l'imagination, en

se reportant vers un idéal de calme, d'innocence et de rêverie. C'est

son infirmité qui le fait agir ainsi, mais il n'en doit point rougir,

car c'est aussi son devoir. Dans les temps où le mal vient de ce que

les hommes se méconnaissent et se détestent, la mission de l'artiste

est de célébrer la douceur, la confiance, l'amitié, et de rappeler

ainsi aux hommes endurcis ou découragés, que les moeurs pures, les

sentiments tendres et l'équité primitive, sont ou peuvent être encore

de ce monde. Les allusions directes aux malheurs présents, l'appel aux

passions qui fermentent, ce n'est point là le chemin du salut; mieux

vaut une douce chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour

endormir les petits enfants sans frayeur et sans souffrance, que le

spectacle des maux réels renforcés et rembrunis encore par les

couleurs de la fiction.

Prêcher l'union quand on s'égorge, c'est crier dans le désert. Il est

des temps où les âmes sont si agitées qu'elles sont sourdes à toute

exhortation directe. Depuis ces journées de juin dont les événements

actuels sont l'inévitable conséquence, l'auteur du conte qu'on va lire

s'est imposé la tâche d'être _aimable_, dût-il en mourir de chagrin.

Il a laissé railler ses _bergeries_, comme il avait laissé railler

tout le reste, sans s'inquiéter des arrêts de certaine critique. Il

sait qu'il a fait plaisir à ceux qui aiment _cette note-là_, et que

faire plaisir à ceux qui souffrent du même mal que lui, à savoir

l'horreur de la haine et des vengeances, c'est leur faire tout le bien

qu'ils peuvent accepter: bien fugitif, soulagement passager, il est

vrai, mais plus réel qu'une déclamation passionnée, et plus saisissant

qu'une démonstration classique.

GEORGE SAND.

Nohant, 21 décembre 1851.

LA PETITE FADETTE

I.

Le père Barbeau de la Cosse n'était pas mal dans ses affaires, à

preuve qu'il était du conseil municipal de sa commune. Il avait deux

champs qui lui donnaient la nourriture de sa famille, et du profit

par-dessus le marché. Il cueillait dans ses prés du foin à pleins

charrois, et, sauf celui qui était au bord du ruisseau, et qui était

un peu ennuyé par le jonc, c'était du fourrage connu dans l'endroit

pour être de première qualité.

La maison du père Barbeau était bien bâtie, couverte en tuile, établie

en bon air sur la côte, avec un jardin de bon rapport et une vigne de

six journaux. Enfin il avait, derrière sa grange, un beau verger, que

nous appelons chez nous une ouche, où le fruit abondait tant en prunes

qu'en guignes, en poires et en cormes. Mêmement les noyers de ses

bordures étaient les plus vieux et les plus gros de deux lieues aux

entours.

Le père Barbeau était un homme de bon courage, pas méchant, et

très-porté pour sa famille, sans être injuste à ses voisins et

paroissiens.

Il avait déjà trois enfants, quand la mère Barbeau, voyant sans doute

qu'elle avait assez de bien pour cinq, et qu'il fallait se dépêcher,

parce que l'âge lui venait, s'avisa de lui en donner deux à la fois,

deux beaux garçons; et, comme ils étaient si pareils qu'on ne pouvait

presque pas les distinguer l'un de l'autre, on reconnut bien vite que

c'étaient deux bessons, c'est-à-dire deux jumeaux d'une parfaite

ressemblance.

La mère Sagette, qui les reçut dans son tablier comme ils venaient au

monde, n'oublia pas de faire au premier né une petite croix sur le

bras avec son aiguille, parce que, disait-elle, un bout de ruban ou un

collier peut se confondre et faire perdre le droit d'aînesse. Quand

l'enfant sera plus fort, dit-elle, il faudra lui faire une marque qui

ne puisse jamais s'effacer; à quoi l'on ne manqua pas. L'aîné fut

nommé Sylvain, dont on fit bientôt Sylvinet, pour le distinguer de son

frère aîné, qui lui avait servi de parrain; et le cadet fut appelé

Landry, nom qu'il garda comme il l'avait reçu au baptême, parce que

son oncle, qui était son parrain, avait gardé de son jeune âge la

coutume d'être appelé Landriche.

Le père Barbeau fut un peu étonné, quand il revint du marché, de voir

deux petites têtes dans le berceau. «Oh! oh! fit-il, voilà un berceau

qui est trop étroit. Demain matin, il me faudra l'agrandir.» Il était

un peu menuisier de ses mains, sans avoir appris, et il avait fait la

moitié de ses meubles. Il ne s'étonna pas autrement et alla soigner sa

femme, qui but un grand verre de vin chaud, et ne s'en porta que

mieux.--Tu travailles si bien, ma femme, lui dit-il, que ça doit me

donner du courage. Voilà deux enfants de plus à nourrir, dont nous

n'avions pas absolument besoin; ça veut dire qu'il ne faut pas que je

me repose de cultiver nos terres et d'élever nos bestiaux. Sois

tranquille; on travaillera; mais ne m'en donne pas trois la prochaine

fois, car ça serait trop.

La mère Barbeau se prit à pleurer, dont le père Barbeau se mit fort

en peine.--Bellement, bellement, dit-il, il ne faut te chagriner, ma

bonne femme. Ce n'est pas par manière de reproche que je t'ai dit

cela, mais par manière de remercîment, bien au contraire. Ces deux

enfants-là sont beaux et bien faits; ils n'ont point de défauts sur le

corps, et j'en suis content.

--Alas! mon Dieu, dit la femme, je sais bien que vous ne me les

reprochez pas, notre maître; mais moi j'ai du souci, parce qu'on m'a

dit qu'il n'y avait rien de plus chanceux et de plus malaisé à élever

que des bessons. Ils se font tort l'un à l'autre, et, presque

toujours, il faut qu'un des deux périsse pour que l'autre se porte

bien.

--Oui-da! dit le père: est-ce la vérité? Tant qu'à moi, ce sont les

premiers bessons que je vois. Le cas n'est point fréquent. Mais voici

la mère Sagette qui a de la connaissance là-dessus, et qui va nous

dire ce qui en est.

La mère Sagette étant appelée, répondit:--Fiez-vous à moi: ces deux

bessons-là vivront bel et bien, et ne seront pas plus malades que

d'autres enfants. Il y a cinquante ans que je fais le métier de

sage-femme, et que je vois naître, vivre, ou mourir tous les enfants

du canton. Ce n'est donc pas la première fois que je reçois des

jumeaux. D'abord, la ressemblance ne fait rien à leur santé. Il y en a

qui ne se ressemblent pas plus que vous et moi, et souvent il arrive

que l'un est fort et l'autre faible; ce qui fait que l'un vit et que

l'autre meurt; mais regardez les vôtres, ils sont chacun aussi beau et

aussi bien corporé que s'il était fils unique. Ils ne se sont donc pas

fait dommage l'un à l'autre dans le sein de leur mère; ils sont venus

à bien tous les deux sans trop la faire souffrir et sans souffrir

eux-mêmes. Ils sont jolis à merveille et ne demandent qu'à vivre.

Consolez-vous donc, mère Barbeau, ça vous sera un plaisir de les voir

grandir; et, s'ils continuent, il n'y aura guère que vous et ceux qui

les verront tous les jours qui pourrez faire entre eux une différence;

car je n'ai jamais vu deux bessons si pareils. On dirait deux petits

perdreaux sortant de l'oeuf; c'est si gentil et si semblable, qu'il

n'y a que la mère-perdrix qui les reconnaisse.

--A la bonne heure! fit le père Barbeau en se grattant la tête; mais

j'ai ouï dire que les bessons prenaient tant d'amitié l'un pour

l'autre, que quand ils se quittaient ils ne pouvaient plus vivre, et

qu'un des deux, tout au moins, se laissait consumer par le chagrin,

jusqu'à en mourir.

--C'est la vraie vérité, dit la mère Sagette; mais écoutez ce qu'une

femme d'expérience va vous dire. Ne le mettez pas en oubliance; car,

dans le temps où vos enfants seront en âge de vous quitter, je ne

serai peut-être plus de ce monde pour vous conseiller. Faites

attention, dès que vos bessons commenceront à se reconnaître, de ne

pas les laisser toujours ensemble. Emmenez l'un au travail pendant que

l'autre gardera la maison. Quand l'un ira pêcher, envoyez l'autre à la

chasse; quand l'un gardera les moutons, que l'autre aille voir les

boeufs au pacage; quand vous donnerez à l'un du vin à boire, donnez

à l'autre un verre d'eau, et réciproquement. Ne les grondez point ou

ne les corrigez point tous les deux en même temps; ne les habillez pas

de même; quand l'un aura un chapeau, que l'autre ait une casquette, et

que surtout leurs blouses ne soient pas du même bleu. Enfin, par tous

les moyens que vous pourrez imaginer, empêchez-les de se confondre

l'un avec l'autre et de s'accoutumer à ne pas se passer l'un de

l'autre. Ce que je vous dis là, j'ai grand peur que vous ne le

mettiez dans l'oreille du chat; mais si vous ne le faites pas, vous

vous en repentirez grandement un jour.

La mère Sagette parlait d'or et on la crut. On lui promit de faire

comme elle disait, et on lui fit un beau présent avant de la renvoyer.

Puis, comme elle avait bien recommandé que les bessons ne fussent

point nourris du même lait, on s'enquit vitement d'une nourrice.

Mais il ne s'en trouva point dans l'endroit. La mère Barbeau, qui

n'avait pas compté sur deux enfants, et qui avait nourri elle-même

tous les autres, n'avait pas pris ses précautions à l'avance. Il

fallut que le père Barbeau partît pour chercher cette nourrice dans

les environs; et pendant ce temps, comme la mère ne pouvait pas

laisser pâtir ses petits, elle leur donna le sein à l'un comme à

l'autre.

Les gens de chez nous ne se décident pas vite, et, quelque riche qu'on

soit, il faut toujours un peu marchander. On savait que les Barbeau

avaient de quoi payer, et on pensait que la mère, qui n'était plus de

la première jeunesse, ne pourrait point garder deux nourrissons sans

s'épuiser. Toutes les nourrices que le père Barbeau put trouver lui

demandèrent donc 18 livres par mois, ni plus ni moins qu'à un

bourgeois.

Le père Barbeau n'aurait voulu donner que 12 ou 15 livres, estimant

que c'était beaucoup pour un paysan. Il courut de tous les côtés et

disputa un peu sans rien conclure. L'affaire ne pressait pas beaucoup;

car deux enfants si petits ne pouvaient pas fatiguer la mère, et ils

étaient si bien portants, si tranquilles, si peu braillards l'un et

l'autre, qu'ils ne faisaient presque pas plus d'embarras qu'un seul

dans la maison. Quand l'un dormait, l'autre dormait aussi. Le père

avait arrangé le berceau, et quand ils pleuraient tous deux à la fois,

on les berçait et on les apaisait en même temps.

Enfin le père Barbeau fit un arrangement avec une nourrice pour 15

livres, et il ne se tenait plus qu'à cent sous d'épingles, lorsque sa

femme lui dit:--Bah! notre maître, je ne vois pas pourquoi nous allons

dépenser 180 ou 200 livres par an, comme si nous étions des messieurs

et dames, et comme si j'étais hors d'âge pour nourrir mes enfants.

J'ai plus de lait qu'il n'en faut pour cela. Ils ont déjà un mois, nos

garçons, et voyez s'ils ne sont pas en bon état! La Merlaude que vous

voulez donner pour nourrice à un des deux n'est pas moitié si forte et

si saine que moi: son lait a déjà dix-huit mois, et ce n'est pas ce

qu'il faut à un enfant si jeune. La Sagette nous a dit de ne pas

nourrir nos bessons du même lait, pour les empêcher de prendre trop

d'amitié l'un pour l'autre, c'est vrai qu'elle l'a dit; mais

n'a-t-elle pas dit aussi qu'il fallait les soigner également bien,

parce que, après tout, les bessons n'ont pas la vie tout à fait aussi

forte que les autres enfants? J'aime mieux que les nôtres s'aiment

trop, que s'il faut sacrifier l'un à l'autre. Et puis, lequel des deux

mettrons-nous en nourrice? Je vous confesse que j'aurais autant de

chagrin à me séparer de l'un comme de l'autre. Je peux dire que j'ai

bien aimé tous mes enfants, mais, je ne sais comment la chose se fait,

m'est avis que ceux-ci sont encore les plus mignons et les plus

gentils que j'aie portés dans mes bras. J'ai pour eux un je ne sais

quoi qui me fait toujours craindre de les perdre. Je vous en prie, mon

mari, ne pensez plus à cette nourrice; nous ferons pour le reste tout

ce que la Sagette a recommandé. Comment voulez-vous que des enfants à

la mamelle se prennent de trop grande amitié, quand c'est tout au

plus s'ils connaîtront leurs mains d'avec leurs pieds quand ils seront

en sevrage?

--Ce que tu dis là n'est pas faux, ma femme, répondit le père Barbeau

en regardant sa femme, qui était encore fraîche et forte comme on en

voit peu; mais si, pourtant, à mesure que ces enfants grossiront, ta

santé venait à dépérir?

--N'ayez peur, dit la Barbeaude, je me sens d'aussi bon appétit que si

j'avais quinze ans; et d'ailleurs, si je sentais que je m'épuise, je

vous promets que je ne vous le cacherais pas, et il serait toujours

temps de mettre un de ces pauvres enfants hors de chez nous.

Le père Barbeau se rendit, d'autant plus qu'il aimait bien autant ne

pas faire de dépense inutile. La mère Barbeau nourrit ses bessons sans

se plaindre et sans souffrir, et même elle était d'un si beau naturel

que, deux ans après le sevrage de ses petits, elle mit au monde une

jolie petite fille qui eut nom Nanette, et qu'elle nourrit aussi

elle-même. Mais c'était un peu trop, et elle eût eu peine à en venir à

bout, si sa fille aînée, qui était à son premier enfant, ne l'eût

soulagée de temps en temps, en donnant le sein à sa petite soeur.

De cette manière, toute la famille grandit et grouilla bientôt au

soleil, les petits oncles et les petites tantes avec les petits neveux

et les petites nièces, qui n'avaient pas à se reprocher d'être

beaucoup plus turbulents ou plus raisonnables les uns que les autres.

II.

Les bessons croissaient à plaisir sans être malades plus que d'autres

enfants, et mêmement ils avaient le tempérament si doux et si bien

façonné qu'on eût dit qu'ils ne souffraient point de leurs dents ni de

leur croît, autant que le reste du petit monde.

Ils étaient blonds et restèrent blonds toute leur vie. Ils avaient

tout à fait bonne mine, de grands yeux bleus, les épaules bien

avalées, le corps droit et bien planté, plus de taille et de hardiesse

que tous ceux de leur âge, et tous les gens des alentours qui

passaient par le bourg de Cosse, s'arrêtaient pour les regarder, pour

s'émerveiller de leur retirance, et chacun s'en allait disant:--C'est

tout de même une jolie paire de gars.

Cela fut cause que, de bonne heure, les bessons s'accoutumèrent à

être examinés et questionnés, et à ne point devenir honteux et sots en

grandissant. Ils étaient à leur aise avec tout le monde, et, au lieu

de se cacher derrière les buissons, comme font les enfants de chez

nous quand ils aperçoivent un étranger, ils affrontaient le premier

venu, mais toujours très-honnêtement, et répondaient à tout ce qu'on

leur demandait, sans baisser la tête et sans se faire prier. Au

premier moment, on ne faisait point entre eux de différence et on

croyait voir un oeuf et un oeuf. Mais, quand on les avait observés

un quart d'heure, on voyait que Landry était une miette plus grand et

plus fort, qu'il avait le cheveu un peu plus épais, le nez plus fort

et l'oeil plus vif. Il avait aussi le front plus large et l'air plus

décidé, et mêmement un signe que son frère avait à la joue droite, il

l'avait à la joue gauche et beaucoup plus marqué. Les gens de

l'endroit les reconnaissaient donc bien; mais cependant il leur

fallait un petit moment, et, à la tombée de la nuit ou à une petite

distance, ils s'y trompaient quasi tous, d'autant plus que les bessons

avaient la voix toute pareille, et que, comme ils savaient bien qu'on

pouvait les confondre, ils répondaient au nom l'un de l'autre sans se

donner la peine de vous avertir de la méprise. Le père Barbeau

lui-même s'y embrouillait quelquefois. Il n'y avait, ainsi que la

Sagette l'avait annoncé, que la mère qui ne s'y embrouillât jamais,

fût-ce à la grande nuit, ou du plus loin qu'elle pouvait les voir

venir ou les entendre parler.

En fait, l'un valait l'autre, et si Landry avait une idée de gaieté et

de courage de plus que son aîné, Sylvinet était si amiteux et si fin

d'esprit qu'on ne pouvait pas l'aimer moins que son cadet. On pensa

bien, pendant trois mois, à les empêcher de trop s'accoutumer l'un à

l'autre. Trois mois, c'est beaucoup, en campagne, pour observer une

chose contre la coutume. Mais, d'un côté, on ne voyait point que cela

fît grand effet; d'autre part, M. le curé avait dit que la mère

Sagette était une radoteuse et que ce que le bon Dieu avait mis dans

les lois de la nature ne pouvait être défait par les hommes. Si bien

qu'on oublia peu à peu tout ce qu'on s'était promis de faire. La

première fois qu'on leur ôta leur fourreau pour les conduire à la

messe en culottes, ils furent habillés du même drap, car ce fut un

jupon de leur mère qui servit pour les deux habillements, et la façon

fut la même, le tailleur de la paroisse n'en connaissant point deux.

Quand l'âge leur vint, on remarqua qu'ils avaient le même goût pour la

couleur, et quand leur tante Rosette voulut leur faire cadeau à chacun

d'une cravate, à la nouvelle année, ils choisirent tous deux la même

cravate lilas au mercier colporteur qui promenait sa marchandise de

porte en porte sur le dos de son cheval percheron. La tante leur

demanda si c'était pour l'idée qu'ils avaient d'être toujours habillés

l'un comme l'autre. Mais les bessons n'en cherchaient pas si long;

Sylvinet répondit que c'était la plus jolie couleur et le plus joli

dessin de cravate qu'il y eût dans tout le ballot du mercier, et de

suite Landry assura que toutes les autres cravates étaient vilaines.

--Et la couleur de mon cheval, dit le marchand en souriant, comment la

trouvez-vous?

--Bien laide, dit Landry. Il ressemble à une vieille pie.

--Tout à fait laide, dit Sylvinet. C'est absolument une pie mal

plumée.

--Vous voyez bien, dit le mercier à la tante, d'un air judicieux, que

ces enfants-là ont la même vue. Si l'un voit jaune ce qui est rouge,

aussitôt l'autre verra rouge ce qui est jaune, et il ne faut pas les

contrarier là-dessus, car on dit que quand on veut empêcher les

bessons de se considérer comme les deux empreintes d'un même dessin,

ils deviennent idiots et ne savent plus du tout ce qu'ils disent.--Le

mercier disait cela parce que ses cravates lilas étaient mauvais teint

et qu'il avait envie d'en vendre deux à la fois.

Par la suite du temps, tout alla de même, et les bessons furent

habillés si pareillement, qu'on avait encore plus souvent lieu de les

confondre, et soit par malice d'enfant, soit par la force de cette loi

de nature que le curé croyait impossible à défaire, quand l'un avait

cassé le bout de son sabot, bien vite l'autre écornait le sien du même

pied; quand l'un déchirait sa veste ou sa casquette, sans tarder,

l'autre imitait si bien la déchirure, qu'on aurait dit que le même

accident l'avait occasionnée: et puis, mes bessons de rire et de

prendre un air sournoisement innocent quand on leur demandait compte

de la chose.

Bonheur ou malheur, cette amitié-là augmentait toujours avec l'âge, et

le jour où ils surent raisonner un peu, ces enfants se dirent qu'ils

ne pouvaient pas s'amuser avec d'autres enfants quand un des deux ne

s'y trouvait pas; et le père ayant essayé d'en garder un toute la

journée avec lui, tandis que l'autre restait avec la mère, tous les

deux furent si tristes, si pâles et si lâches au travail, qu'on les

crut malades. Et puis quand ils se retrouvèrent le soir, ils s'en

allèrent tous deux par les chemins, se tenant par la main et ne

voulant plus rentrer, tant ils avaient d'aise d'être ensemble, et

aussi parce qu'ils boudaient un peu leurs parents de leur avoir fait

ce chagrin-là. On n'essaya plus guère de recommencer, car il faut dire

que le père et la mère, mêmement les oncles et les tantes, les frères

et les soeurs, avaient pour les bessons une amitié qui tournait un

peu en faiblesse. Ils en étaient fiers, à force d'en recevoir des

compliments, et aussi parce que c'était, de vrai, deux enfants qui

n'étaient ni laids, ni sots, ni méchants. De temps en temps, le père

Barbeau s'inquiétait bien un peu de ce que deviendrait cette

accoutumance d'être toujours ensemble quand ils seraient en âge

d'homme, et se remémorant les paroles de la Sagette, il essayait de

les taquiner pour les rendre jaloux l'un de l'autre. S'ils faisaient

une petite faute, il tirait les oreilles de Sylvinet par exemple,

disant à Landry: Pour cette fois, je te pardonne à toi, parce que tu

es ordinairement le plus raisonnable. Mais cela consolait Sylvinet

d'avoir chaud aux oreilles, de voir qu'on avait épargné son frère, et

Landry pleurait comme si c'était lui qui avait reçu la correction. On

tenta aussi de donner, à l'un seulement, quelque chose dont tous deux

avaient envie; mais tout aussitôt, si c'était chose bonne à manger,

ils partageaient; ou si c'était toute autre amusette ou épelette à

leur usage, ils le mettaient en commun, ou se le donnaient et

redonnaient l'un à l'autre, sans distinction du tien et du mien.

Faisait-on à l'un un compliment de sa conduite, en ayant l'air de ne

pas rendre justice à l'autre, cet autre était content et fier de voir

encourager et caresser son besson, et se mettait à le flatter et à le

caresser aussi. Enfin, c'était peine perdue que de vouloir les diviser

d'esprit ou de corps, et comme on n'aime guère à contrarier des

enfants qu'on chérit, même quand c'est pour leur bien, on laissa vite

aller les choses comme Dieu voulut; ou bien on se fit de ces petites

picoteries un jeu dont les deux bessons n'étaient point dupes. Ils

étaient fort malins, et quelquefois, pour qu'on les laissât

tranquilles, ils faisaient mine de se disputer et de se battre; mais

ce n'était qu'un amusement de leur part, et ils n'avaient garde, en se

roulant l'un sur l'autre, de se faire le moindre mal; si quelque

badaud s'étonnait de les voir en bisbille, ils se cachaient pour rire

de lui, et on les entendait babiller et chantonner ensemble comme deux

merles dans une branche.

Malgré cette grande ressemblance et cette grande inclination, Dieu,

qui n'a rien fait d'absolument pareil dans le ciel et sur la terre,

voulut qu'ils eussent un sort bien différent, et c'est alors qu'on vit

que c'étaient deux créatures séparées dans l'idée du bon Dieu, et

différentes dans leur propre tempérament.

On ne vit la chose qu'à l'essai, et cet essai arriva après qu'ils

eurent fait ensemble leur première communion. La famille du père

Barbeau augmentait, grâce à ses deux filles aînées qui ne chômaient

pas de mettre de beaux enfants au monde. Son fils aîné, Martin, un

beau et brave garçon, était au service; ses gendres travaillaient

bien, mais l'ouvrage n'abondait pas toujours. Nous avons eu, dans nos

pays, une suite de mauvaises années, tant pour les vimaires du temps

que pour les embarras du commerce, qui ont délogé plus d'écus de la

poche des gens de campagne qu'elles n'y en ont fait rentrer. Si bien

que le père Barbeau n'était pas assez riche pour garder tout son monde

avec lui, et il fallait bien songer à mettre ses bessons en condition

chez les autres. Le père Caillaud, de la Priche, lui offrit d'en

prendre un pour toucher ses boeufs, parce qu'il avait un fort

domaine à faire valoir, et que tous ses garçons étaient trop grands ou

trop jeunes pour cette besogne-là. La mère Barbeau eut grand'peur et

grand chagrin quand son mari lui en parla pour la première fois. On

eût dit qu'elle n'avait jamais prévu que la chose dût arriver à ses

bessons, et pourtant elle s'en était inquiétée leur vie durant; mais,

comme elle était grandement soumise à son mari, elle ne sut que dire.

Le père avait bien du souci aussi pour son compte, et il prépara la

chose de loin. D'abord les deux bessons pleurèrent et passèrent trois

jours à travers bois et prés, sans qu'on les vît, sauf à l'heure des

repas. Ils ne disaient mot à leurs parents, et quand on leur demandait

s'ils avaient pensé à se soumettre, ils ne répondaient rien, mais ils

raisonnaient beaucoup quand ils étaient ensemble.

Le premier jour ils ne surent que se lamenter tous deux, et se tenir

par les bras comme s'ils avaient crainte qu'on ne vînt les séparer par

force. Mais le père Barbeau ne l'eût point fait. Il avait la sagesse

d'un paysan, qui est faite moitié de patience et moitié de confiance

dans l'effet du temps. Aussi le lendemain, les bessons voyant qu'on ne

les taboulait point, et que l'on comptait que la raison leur

viendrait, se trouvèrent-ils plus effrayés de la volonté paternelle

qu'ils ne l'eussent été par menaces et châtiments.--Il faudra pourtant

bien nous y ranger, dit Landry, et c'est à savoir lequel de nous s'en

ira; car on nous a laissé le choix, et le père Caillaud a dit qu'il ne

pouvait pas nous prendre tous les deux.

--Qu'est-ce que ça me fait que je parte ou que je reste, dit Sylvinet,

puisqu'il faut que nous nous quittions? Je ne pense seulement pas à

l'affaire d'aller vivre ailleurs; si j'y allais avec toi, je me

désaccoutumerais bien de la maison.

--Ça se dit comme ça, reprit Landry, et pourtant celui qui restera

avec nos parents aura plus de consolation et moins d'ennui que celui

qui ne verra plus ni son besson, ni son père, ni sa mère, ni son

jardin, ni ses bêtes, ni tout ce qui a coutume de lui faire plaisir.

Landry disait cela d'un air assez résolu; mais Sylvinet se remit à

pleurer; car il n'avait pas autant de résolution que son frère, et

l'idée de tout perdre et de tout quitter à la fois lui fit tant de

peine qu'il ne pouvait plus s'arrêter dans ses larmes.

Landry pleurait aussi, mais pas autant, et pas de la même manière; car

il pensait toujours à prendre pour lui le plus gros de la peine, et il

voulait voir ce que son frère en pouvait supporter, afin de lui

épargner tout le reste. Il connut bien que Sylvinet avait plus peur

que lui d'aller habiter un endroit étranger et de se donner à une

famille autre que la sienne.

--Tiens, frère, lui dit-il, si nous pouvons nous décider à la

séparation, mieux vaut que je m'en aille. Tu sais bien que je suis un

peu plus fort que toi et que quand nous sommes malades, ce qui arrive

presque toujours en même temps, la fièvre se met plus fort après toi

qu'après moi. On dit que nous mourrons peut-être si l'on nous sépare.

Moi je ne crois pas que je mourrai; mais je ne répondrais pas de toi,

et c'est pour cela que j'aime mieux te savoir avec notre mère, qui te

consolera et te soignera. De fait, si l'on fait chez nous une

différence entre nous deux, ce qui ne paraît guère, je crois bien que

c'est toi qui es le plus chéri, et je sais que tu es le plus mignon et

le plus amiteux. Reste donc, moi je partirai. Nous ne serons pas loin

l'un de l'autre. Les terres du père Caillaud touchent les nôtres, et

nous nous verrons tous les jours. Moi j'aime la peine et ça me

distraira, et comme je cours mieux que toi, je viendrai plus vite te

trouver aussitôt que j'aurai fini ma journée. Toi, n'ayant pas

grand'chose à faire, tu viendras en te promenant me voir à mon

ouvrage. Je serai bien moins inquiet à ton sujet que si tu étais

dehors et moi dedans la maison. Par ainsi, je te demande d'y rester.

III.

Sylvinet ne voulut point entendre à cela; quoiqu'il eût le coeur

plus tendre que Landry pour son père, sa mère et sa petite Nanette, il

s'effrayait de laisser l'endosse à son cher besson.

Quand ils eurent bien discuté, ils tirèrent à la courtepaille et le

sort tomba sur Landry. Sylvinet ne fut pas content de l'épreuve et

voulut tenter à pile ou face avec un gros sou. Face tomba trois fois

pour lui, c'était toujours à Landry de partir.

--Tu vois bien que le sort le veut, dit Landry, et tu sais qu'il ne

faut pas contrarier le sort.

Le troisième jour, Sylvinet pleura bien encore, mais Landry ne pleura

presque plus. La première idée du départ lui avait fait peut-être une

plus grosse peine qu'à son frère, parce qu'il avait mieux senti son

courage et qu'il ne s'était pas endormi sur l'impossibilité de

résister à ses parents; mais, à force de penser à son mal, il l'avait

plus vite usé, et il s'était fait beaucoup de raisonnements, tandis

qu'à force de se désoler, Sylvinet n'avait pas eu le courage de se

raisonner: si bien que Landry était tout décidé à partir, que Sylvinet

ne l'était point encore à le voir s'en aller.

Et puis Landry avait un peu plus d'amour-propre que son frère. On leur

avait tant dit qu'ils ne seraient jamais qu'une moitié d'homme s'ils

ne s'habituaient pas à se quitter, que Landry, qui commençait à sentir

l'orgueil de ses quatorze ans, avait envie de montrer qu'il n'était

plus un enfant. Il avait toujours été le premier à persuader et à

entraîner son frère, depuis la première fois qu'ils avaient été

chercher un nid au faîte d'un arbre, jusqu'au jour où ils se

trouvaient. Il réussit donc encore cette fois-là à le tranquilliser,

et, le soir, en rentrant à la maison, il déclara à son père que son

frère et lui se rangeaient au devoir, qu'ils avaient tiré au sort, et

que c'était à lui, Landry, d'aller toucher les grands boeufs de la

Priche.

Le père Barbeau prit ses deux bessons sur un de ses genoux, quoiqu'ils

fussent déjà grands et forts, et il leur parla ainsi:

--Mes enfants, vous voilà en âge de raison, je le connais à votre

soumission et j'en suis content. Souvenez-vous que quand les enfants

font plaisir à leurs père et mère, ils font plaisir au grand Dieu du

ciel qui les en récompense un jour ou l'autre. Je ne veux pas savoir

lequel de vous deux s'est soumis le premier. Mais Dieu le sait, et il

bénira celui-là pour avoir bien parlé, comme il bénira aussi l'autre

pour avoir bien écouté.

Là-dessus il conduisit ses bessons auprès de leur mère pour qu'elle

leur fît son compliment; mais la mère Barbeau eut tant de peine à se

retenir de pleurer, qu'elle ne put rien leur dire et se contenta de

les embrasser.

Le père Barbeau, qui n'était pas un maladroit, savait bien lequel des

deux avait le plus de courage et lequel avait le plus d'attache. Il ne

voulut point laisser froidir la bonne volonté de Sylvinet, car il

voyait que Landry était tout décidé pour lui-même, et qu'une seule

chose, le chagrin de son frère, pouvait le faire broncher. Il éveilla

donc Landry avant le jour, en ayant bien soin de ne pas secouer son

aîné, qui dormait à côté de lui.

--Allons, petit, lui dit-il tout bas, il nous faut partir pour la

Priche avant que ta mère te voye, car tu sais qu'elle a du chagrin, et

il faut lui épargner les adieux. Je vas te conduire chez ton nouveau

maître et porter ton paquet.

--Ne dirai-je pas adieu à mon frère? demanda Landry. Il m'en voudra si

je le quitte sans l'avertir.

--Si ton frère s'éveille et te voit partir, il pleurera, il réveillera

votre mère, et votre mère pleurera encore plus fort, à cause de votre

chagrin. Allons, Landry, tu es un garçon de grand coeur, et tu ne

voudrais pas rendre ta mère malade. Fais ton devoir tout entier, mon

enfant; pars sans faire semblant de rien. Pas plus tard que ce soir,

je te conduirai ton frère, et comme c'est demain dimanche, tu viendras

voir ta mère sur le jour.

Landry obéit bravement et passa la porte de la maison sans regarder

derrière lui. La mère Barbeau n'était pas si bien endormie ni si

tranquille qu'elle n'eût entendu tout ce que son homme disait à

Landry. La pauvre femme, sentant la raison de son mari, ne bougea et

se contenta d'écarter un peu son rideau pour voir sortir Landry. Elle

eut le coeur si gros qu'elle se jeta à bas du lit pour aller

l'embrasser, mais elle s'arrêta quand elle fut devant le lit des

bessons, où Sylvinet dormait encore à pleins yeux. Le pauvre garçon

avait tant pleuré depuis trois jours et quasi trois nuits, qu'il était

vanné par la fatigue, et même il se sentait d'un peu de fièvre, car il

se tournait et retournait sur son coussin, envoyant de gros soupirs et

gémissant sans pouvoir se réveiller.

Alors la mère Barbeau, voyant et avisant le seul de ses bessons qui

lui restât, ne put pas s'empêcher de se dire que c'était celui qu'elle

eût vu partir avec le plus de peine. Il est bien vrai qu'il était le

plus sensible des deux, soit qu'il eût le tempérament moins fort, soit

que Dieu, dans sa loi de nature, ait écrit que de deux personnes qui

s'aiment, soit d'amour, soit d'amitié, il y en a toujours une qui doit

donner son coeur plus que l'autre. Le père Barbeau avait un brin de

préférence pour Landry, parce qu'il faisait cas du travail et du

courage plus que des caresses et des attentions. Mais la mère avait ce

brin de préférence pour le plus gracieux et le plus câlin, qui était

Sylvinet.

La voilà donc qui se prend à regarder son pauvre gars, tout pâle et

tout défait, et qui se dit que ce serait grand'pitié de le mettre déjà

en condition; que son Landry a plus d'étoffe pour endurer la peine, et

que d'ailleurs l'amitié pour son besson et pour sa mère ne le foule

pas au point de le mettre en danger de maladie. C'est un enfant qui a

une grande idée de son devoir, pensait-elle; mais tout de même, s'il

n'avait pas le coeur un peu dur, il ne serait pas parti comme ça

sans barguigner, sans tourner la tête et sans verser une pauvre larme.

Il n'aurait pas eu la force de faire deux pas sans se jeter sur ses

genoux pour demander courage au bon Dieu, et il se serait approché de

mon lit, où je faisais la frime de dormir, tant seulement pour me

regarder et pour embrasser le bout de mon rideau. Mon Landry est bien

un véritable garçon. Ça ne demande qu'à vivre, à remuer, à travailler

et à changer de place. Mais celui-ci a le coeur d'une fille; c'est

si tendre et si doux qu'on ne peut pas s'empêcher d'aimer ça comme ses

yeux.

Ainsi devisait en elle-même la mère Barbeau tout en retournant à son

lit, où elle ne se rendormit point, tandis que le père Barbeau

emmenait Landry à travers prés et pacages du côté de la Priche. Quand

ils furent sur une petite hauteur, d'où l'on ne voit plus les

bâtiments de la Cosse aussitôt qu'on se met à la descendre, Landry

s'arrêta et se retourna. Le coeur lui enfla, et il s'assit sur la

fougère, ne pouvant faire un pas de plus. Son père fit mine de ne

point s'en apercevoir et de continuer à marcher. Au bout d'un petit

moment, il l'appela bien doucement en lui disant:

--Voilà qu'il fait jour, mon Landry; dégageons-nous si nous voulons

arriver avant le soleil levé.

Landry se releva, et comme il s'était juré de ne point pleurer devant

son père, il rentra ses larmes qui lui venaient dans les yeux grosses

comme des pois. Il fit comme s'il avait laissé tomber son couteau de

sa poche, et il arriva à la Priche sans avoir montré sa peine, qui

pourtant n'était pas mince.

IV.

Le père Caillaud, voyant que des deux bessons on lui amenait le plus

fort et le plus diligent, fut tout aise de le recevoir. Il savait bien

que cela n'avait pas dû se décider sans chagrin, et comme c'était un

brave homme et un bon voisin, fort ami du père Barbeau, il fit de son

mieux pour flatter et encourager le jeune gars. Il lui fit donner

vitement la soupe et un pichet de vin pour lui remettre le coeur,

car il était aisé de voir que le chagrin y était. Il le mena ensuite

avec lui pour lier les boeufs, et il lui fit connaître la manière

dont il s'y prenait. De fait, Landry n'était pas novice dans cette

besogne-là; car son père avait une jolie paire de boeufs, qu'il

avait souvent ajustés et conduits à merveille. Aussitôt que l'enfant

vit les grands boeufs du père Caillaud, qui étaient les mieux tenus,

les mieux nourris et les plus forts de race de tout le pays, il se

sentit chatouillé dans son orgueil d'avoir une si belle aumaille au

bout de son aiguillon. Et puis il était content de montrer qu'il

n'était ni maladroit ni lâche, et qu'on n'avait rien de nouveau à lui

apprendre. Son père ne manqua pas de le faire valoir, et quand le

moment fut venu de partir pour les champs, tous les enfants du père

Caillaud, garçons et filles, grands et petits, vinrent embrasser le

besson, et la plus jeune des filles lui attacha une branchée de fleurs

avec des rubans à son chapeau, parce que c'était son premier jour de

service et comme un jour de fête pour la famille qui le recevait.

Avant de le quitter, son père lui fit une admonestation en présence de

son nouveau maître, lui commandant de le contenter en toutes choses et

d'avoir soin de son bétail comme si c'était son bien propre.

Là-dessus, Landry ayant promis de faire de son mieux, s'en alla au

labourage, où il fit bonne contenance et bon office tout le jour, et

d'où il revint ayant grand appétit; car c'était la première fois qu'il

travaillait aussi rude, et un peu de fatigue est un souverain remède

contre le chagrin.

Mais ce fut plus malaisé à passer pour le pauvre Sylvinet, à la

Bessonnière: car il faut vous dire que la maison et la propriété du

père Barbeau, situées au bourg de la Cosse, avaient pris ce nom-là

depuis la naissance des deux enfants, et à cause que, peu de temps

après, une servante de la maison avait mis au monde une paire de

bessonnes qui n'avaient point vécu. Or, comme les paysans sont grands

donneurs de sornettes et sobriquets, la maison et la terre avaient

reçu le nom de Bessonnière; et partout où se montraient Sylvinet et

Landry, les enfants ne manquaient pas de crier autour d'eux:--Voilà

les bessons de la Bessonnière!

Or donc, il y avait grande tristesse ce jour-là à la Bessonnière du

père Barbeau. Sitôt que Sylvinet fut éveillé, et qu'il ne vit point

son frère à son côté, il se douta de la vérité, mais il ne pouvait

croire que Landry pût être parti comme cela sans lui dire adieu; et il

était fâché contre lui au milieu de sa peine.

--Qu'est-ce que je lui ai donc fait, disait-il à sa mère, et en quoi

ai-je pu le mécontenter? Tout ce qu'il m'a conseillé de faire, je m'y

suis toujours rendu; et quand il m'a recommandé de ne point pleurer

devant vous, ma mère mignonne, je me suis retenu de pleurer, tant que

la tête m'en sautait. Il m'avait promis de ne pas s'en aller sans me

dire encore des paroles pour me donner courage, et sans déjeuner avec

moi au bout de la Chenevière, à l'endroit où nous avions coutume

d'aller causer et nous amuser tous les deux. Je voulais lui faire son

paquet et lui donner mon couteau qui vaut mieux que le sien. Vous lui

aviez donc fait son paquet hier soir sans me rien dire, ma mère, et

vous saviez donc qu'il voulait s'en aller sans me dire adieu?

--J'ai fait la volonté de ton père, répondit la mère Barbeau.

Et elle dit tout ce qu'elle put s'imaginer pour le consoler. Il ne

voulait entendre à rien; et ce ne fut que quand il vit qu'elle

pleurait aussi, qu'il se mit à l'embrasser, à lui demander pardon

d'avoir augmenté sa peine, et à lui promettre de rester avec elle pour

la dédommager. Mais aussitôt qu'elle l'eut quitté pour vaquer à la

basse-cour et à la lessive, il se prit de courir du côté de la Priche,

sans même songer où il allait, mais se laissant emporter par son

instinct comme un pigeon qui court après sa pigeonne sans

s'embarrasser du chemin.

Il aurait été jusqu'à la Priche s'il n'avait rencontré son père qui en

revenait, et qui le prit par la main pour le ramener, en lui

disant:--Nous irons ce soir, mais il ne faut pas détemcer ton frère

pendant qu'il travaille, ça ne contenterait pas son maître; d'ailleurs

la femme de chez nous est dans la peine, et je compte que c'est toi

qui la consoleras.

V.

Sylvinet revint se pendre aux jupons de sa mère comme un petit enfant,

et ne la quitta point de la journée, lui parlant toujours de Landry et

ne pouvant pas se défendre de penser à lui, en passant par tous les

endroits et recoins où ils avaient eu coutume de passer ensemble. Le

soir il alla à la Priche avec son père, qui voulut l'accompagner.

Sylvinet était comme fou d'aller embrasser son besson, et il n'avait

pas pu souper, tant il avait hâte de partir. Il comptait que Landry

viendrait au-devant de lui, et il s'imaginait toujours le voir

accourir. Mais Landry, quoiqu'il en eût bonne envie, ne bougea point.

Il craignit d'être moqué par les jeunes gens et les gars de la Priche

pour cette amitié bessonnière qui passait pour une sorte de maladie,

si bien que Sylvinet le trouva à table, buvant et mangeant comme s'il

eût été toute sa vie avec la famille Caillaud.

Aussitôt que Landry le vit entrer, pourtant, le coeur lui sauta de

joie, et s'il ne se fût pas contenu, il aurait fait tomber la table et

le banc pour l'embrasser plus vite. Mais il n'osa, parce que ses

maîtres le regardaient curieusement, se faisant un amusement de voir

dans cette amitié une chose nouvelle et un phénomène de nature, comme

disait le maître d'école de l'endroit.

Aussi, quand Sylvinet vint se jeter sur lui, l'embrasser tout en

pleurant, et se serrer contre lui comme un oiseau se pousse dans le

nid contre son frère pour se réchauffer, Landry fut fâché à cause des

autres, tandis qu'il ne pouvait pourtant pas l'empêcher d'être content

pour son compte; mais il voulait avoir l'air plus raisonnable que son

frère, et il lui fit de temps en temps signe de s'observer, ce qui

étonna et fâcha grandement Sylvinet. Là-dessus, le père Barbeau

s'étant mis à causer et à boire un coup ou deux avec le père Caillaud,

les deux bessons sortirent ensemble, Landry voulant bien aimer et

caresser son frère comme en secret. Mais les autres gars les

observèrent de loin; et mêmement la petite Solange, la plus jeune des

filles du père Caillaud, qui était maligne et curieuse comme un vrai

linot, les suivit à petits pas jusque dans la coudrière, riant d'un

air penaud quand ils faisaient attention à elle, mais n'en démordant

point, parce qu'elle s'imaginait toujours qu'elle allait voir quelque

chose de singulier, et ne sachant pourtant pas ce qu'il peut y avoir

de surprenant dans l'amitié de deux frères.

Sylvinet, quoiqu'il fût étonné de l'air tranquille dont son frère

l'avait abordé, ne songea pourtant pas à lui en faire reproche, tant

il était content de se trouver avec lui. Le lendemain, Landry sentant

qu'il s'appartenait, parce que le père Caillaud lui avait donné

licence de tout devoir, il partit de si grand matin qu'il pensa

surprendre son frère au lit. Mais malgré que Sylvinet fût le plus

dormeur des deux, il s'éveilla dans le moment que Landry passait la

barrière de l'ouche, et s'en courut nu-pieds comme si quelque chose

lui eût dit que son besson approchait de lui. Ce fut pour Landry une

journée de parfait contentement. Il avait du plaisir à revoir sa

famille et sa maison, depuis qu'il savait qu'il n'y reviendrait pas

tous les jours, et que ce serait pour lui comme une récompense.

Sylvinet oublia toute sa peine jusqu'à la moitié du jour. Au déjeuner,

il s'était dit qu'il dînerait avec son frère; mais quand le dîner fut

fini, il pensa que le souper serait le dernier repas, et il commença

d'être inquiet et mal à son aise. Il soignait et câlinait son besson à

plein coeur, lui donnant ce qu'il y avait de meilleur à manger, le

croûton de son pain et le coeur de sa salade; et puis il

s'inquiétait de son habillement, de sa chaussure, comme s'il eût dû

s'en aller bien loin, et comme s'il était bien à plaindre, sans se

douter qu'il était lui-même le plus à plaindre des deux, parce qu'il

était le plus affligé.

VI.

La semaine se passa de même, Sylvinet allant voir Landry tous les

jours, et Landry s'arrêtant avec lui un moment ou deux quand il venait

du côté de la Bessonnière; Landry prenant de mieux en mieux son parti,

Sylvinet ne le prenant pas du tout, et comptant les jours, les heures,

comme une âme en peine.

Il n'y avait au monde que Landry qui pût faire entendre raison à son

frère. Aussi la mère eut-elle recours à lui pour l'engager à se

tranquilliser; car de jour en jour l'affliction du pauvre enfant

augmentait. Il ne jouait plus, il ne travaillait que commandé; il

promenait encore sa petite soeur, mais sans presque lui parler et

sans songer à l'amuser, la regardant seulement pour l'empêcher de

tomber et d'attraper du mal. Aussitôt qu'on n'avait plus les yeux sur

lui, il s'en allait tout seul et se cachait si bien qu'on ne savait où

le prendre. Il entrait dans tous les fossés, dans toutes les

bouchures, dans toutes les ravines, où il avait eu accoutumance de

jouer et de deviser avec Landry, et il s'asseyait sur les racines où

ils s'étaient assis ensemble, il mettait ses pieds dans tous les

filets d'eau où ils avaient pataugé comme deux vraies canettes; il

était content quand il y retrouvait quelques bouts de bois que Landry

avait chapusés avec sa serpette, ou quelques cailloux dont il s'était

servi comme de palet ou de pierre à feu. Il les recueillait et les

cachait dans un trou d'arbre ou sous une cosse de bois, afin de venir

les prendre et les regarder de temps en temps, comme si ç'avait été

des choses de conséquence. Il allait toujours se remémorant et

creusant dans sa tête pour y retrouver toutes les petites souvenances

de son bonheur passé. Ça n'eût paru rien à un autre, et pour lui

c'était tout. Il ne prenait point souci du temps à venir, n'ayant

courage pour penser à une suite de jours comme ceux qu'il endurait. Il

ne pensait qu'au temps passé, et se consumait dans une rêvasserie

continuelle.

La petite Fadette · 第 1 / 13 段