A peine était-il sorti, à la suite de ce malin tour que vous savez; à
peine avait-il le pied dans la rue, qu'il fut accosté par le fils puîné
d'un de ses amis intimes. Ce détestable moutard, vulgairement appelé
_To-tor_, se précipita à sa rencontre: «Bonjour, papa Chose,
s'écria-t-il avec cette grâce qui caractérise l'enfance; ohé! z'veux mes
étrennes, z'veux un polichinelle!» En vain cherche-t-il à se soustraire
à cet impôt indirect; le terrible _To-tor_ n'en démord pas, et, le
saisissant par la basque de habit (son habit neuf!!), il le tire
affreusement du coté de la boutique de joujoux. Lui de s'enfuir;
_To-tor_ de tirer de plus belle, d'une part l'habit, de l'autre le
seigneur Polichinelle; si bien que l'habit reste et que _To-tor_
s'évanouit. La bonne, une ancienne d'Abd-el-Kader, contemple ce
spectacle déchirant avec l'immobilité qui caractérise la nation
hottentote.
[Illustration.]
Dans sa chute, le déplorable _To-tor_ s'est enfoncé une côte, et s'est
considérablement endommagé l'occiput; tout porte à croire que la famille
des Gougibus est menacée de s'éteindre, avant la fin de la semaine, avec
ce dernier de ses descendants.
Et, en effet, M. et madame Gougibus ne sont plus capables de se
transmettre davantage: ils sont hors d'âge, comme le témoigne, le
portrait que nous vous donnons de ces deux illustres conjoints; portrait
authentique, pris au moment où cette excellente mère et ce père
excellent revenaient au logis chargés de pantins et de polichinelles
pour leur _To-tor_. Notre héros, qui les a reconnus, les suit de loin
d'un oeil hagard, d'un oeil de sergent de ville; il sent que le cas est
grave.
[Illustration.]
Au lieu donc d'entrer chez les Gougibus, il fait un détour, et se dit:
«Eh bien! allons souhaiter la bonne année à ce cher Babylas.» Il entre
en effet chez Babylas, qui n'est pas très-bien portant, et le reçoit
assis sur une chaise que je ne qualifierai pas. Babylas est marié et
père de nombreux enfants: il ne sait pas trop comment cela lui est venu;
mais n'importe! il s'en rapporte à madame Babylas. Ces enfants sont nés
excessivement caressants: c'est là leur moindre défaut. A peine ont-ils
aperçu l'ami de leur père, qu'ils se précipitent dans ses bras pour lui
souhaiter la bonne année: c'est une véritable scène d'abordage et de mât
de cocagne; jamais le jour de l'an ne manifesta une tendresse plus
étouffante; l'un grimpe sur le dos du malheureux, l'autre le prend par
le cou; celui-ci se suspend à ses reins, celui-là à sa barbe; et quels
baisers! Le célèbre Hercule du Nord n'avait pas plus d'agrément quand il
déjeunait avec un fer rouge et quatre poids de cinquante livres sur
l'estomac.--Le père Babylas jouit avec attendrissement de ce spectacle
domestique: ça le soulage.
[Illustration.]
Après une rencontre si brûlante, ou éprouve naturellement le besoin de
prendre moindre chose pour se rafraîchir, un verre d'eau sucrée, un
échaudé, un petit verre de rhum. Ainsi fait notre homme. C'est lui-même
en personne qui vient de s'asseoir dans ce café, sur ce fauteuil, autour
de cette table ronde. «Au moins là, pense-t-il, le jour de l'an ne
viendra pas me prendre ma bourse ou m'étrangler!» L'homme propose, mais
le garçon dispose. Au moment ou la victime de cette Iliade digne de
mémoire a pris son chapeau et sa canne pour se retirer tranquillement,
le garçon arrive armé du cornet d'amandes grillées qu'il présente, sous
prétexte de bonne année, au bourgeois effaré; il a pris, pour réussir,
son air le plus penché, son geste le plus élégant, son plus
anacréontique sourire. Mais qui a su échapper à un portier ne donnera
pas dans le cornet d'un garçon. «Merci, dit l'autre, je ne peux pas
souffrir les pralines; ça m'incommode.» Et il part sans délier sa
bourse, emportant après ses talons cette apostrophe du garçon: «Vieille
bête, va!»--Ici il y a un entr'acte: l'orchestre et le souffleur
déclarent qu'il leur serait agréable de se reposer; vous pouvez en faire
autant ô mes très vénérés spectateurs, et aller vous promener.... Pan!
pan! pan! à vos places.
[Illustration.]