SATURNE

Saint Sylvestre a pour compère _le Temps_, que les anciens appelaient

Saturne, respectable vétéran qui avait la singulière prétention d'être

le père de Jupiter. Le Temps et saint Sylvestre s'entendent à merveille.

Dès que l'année sent sa fin venir, Saturne et le saint entrent dans la

chambre de l'agonisante et se placent à son chevet, de compagnie, bien

décidés à souffler dessus la pauvrette et à éteindre les dernières

lueurs de vie qui lui restent, sauf à en allumer une autre.

Cette scène d'extrême-onction et de résurrection est représentée

ici-même, par un ingénieux crayon, mieux qui je ne pourrais le faire du

bond de ma plume. Je te renvoie donc au dessin de Bertal, cher lecteur,

avec la modestie et l'abnégation qui me caractérisent.

Dans ce tableau mémorable, le Temps attire d'abord l'attention et occupe

la plus grosse place. A tout seigneur tout honneur. Ou peut, au premier

coup d'oeil, trouver que son costume n'est pas taillé sur le patron de

la dernière mode, mais il faut convenir du moins qu'il est irréprochable

sous le point de vue classique. Hésiode, Homer, Virgile, Ovide, n'y

trouveraient pas le plus petit mot à redire, et les Staubs du vieil

Olympe lu donneraient à coup sur leur approbation. Rien n'y manque, ni

les ailes, ni la faux.. Vous remarquerez d'ailleurs que Saturne pactise

du côté de la barbe avec les merveilleux du jour. C'est un _lion_ par la

moustache. Le _Café de Paris_ n'a pas son égal.--Son visage ne rappelle

pas le velouté de la pèche ni la fraîcheur de la rose, je le confesse;

c'est que _le Temps_ n'est pas né d'hier; il existait déjà que rien

n'était encore; _le Temps_ est le vieux des vieux, et vraiment il y

aurait de l'injustice à lui demander des airs d'adolescent.--Que ses

jambes sont grêles!--Eh! mes amis, il n'en marche pas moins vite, vous

ne le savez que trop, ô vous qu'il emporte sans cesse et sans repos,

d'heure en heure, de minute en minute, de seconde en seconde, plaisir,

jeunesse, gloire, amour, génie, beauté.

Le temps plaisante quelquefois; aussi vient-il de convertir un éteignoir

son ami saint Sylvestre, et de cet éteignoir il coiffe l'année 1843, qui

jetait encore, dans son bougeoir, une flamme mourante. Saint Sylvestre,

malgré sa métamorphose, est parfaitement reconnaissable à son visage

incrusté sur l'éteignoir en question: front chauve, yeux creux, nez

épaté, bouche fendue jusqu'aux oreilles, c'est toujours ainsi que je

m'étais figuré saint Sylvestre; l'auréole qui couronne l'extrémité de

l'éteignoir ne permet pas d'ailleurs de s'y tromper.

[Illustration.]

Au même moment où _le Temps_éteint l'année 1843, il allume du bout de

la faux l'année 1844, bougie toute neuve qui s'élance fièrement de son

chandelier, mèche au vent, en attendant qu'elle brûle à petit feu, comme

tant d'autres, et se fonde. Superbe allégorie qui fait voir que le temps

reconstruit d'une main ce qu'il détruit de l'autre!

L'Illustration, No. 0044, 30 Décembre 1843 · 第 6 / 22 题