«Un chef spirituel, écrivait le maréchal Valée, le 5 mai 1838, au
ministre Molé, trouvera en Afrique un nombre considérable de
fidèles[29].» Valée, comme l’écrira bientôt Veuillot, «avait compris
que, là où la France planterait une croix, elle resterait plus longtemps
que là où elle porterait seulement un drapeau»[30]. Il réputait
nécessaire la création d’une seconde paroisse dans Alger et de plusieurs
paroisses dans la plaine; il constatait qu’Oran, Mostaganem, Bougie,
Bône, la garnison de Constantine, réclamaient un culte. Et de fait, il y
avait urgence: une église à Alger, deux misérables chapelles à Bône et à
Oran, quelques rares prêtres français, quelques religieux ou prêtres
fugitifs chassés d’Espagne et des Baléares par la récente révolution,
voilà tout ce qu’allait trouver en Algérie, pour le service de l’idée
chrétienne, Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger[31].
[29] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 179.
[30] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_, édit. de 1925, p. 196, t. IV
des _Œuvres complètes_.
[31] DUPUCH, _Fastes sacrés de l’Afrique chrétienne_, IV, p. 343
(Bordeaux, Faye, 1849).
Le ministre Molé, à la date du 13 juin, répondait à Valée:
L’affaiblissement si regrettable du principe religieux chez nous, nous
fait trop oublier la puissance qu’il conserve ailleurs.
Une expression m’a frappé dans la lettre de Mohammed à Abd-el-Kader;
ce mot est celui _d’impie_ qu’il emploie à la place de celui
d’infidèle, et qui semble indiquer qu’il nous regarde comme un peuple
sans religion et peut-être ennemi de toutes les religions. Ne
pensez-vous pas que l’organisation du culte catholique à Alger aurait
déjà sur l’esprit des Arabes une heureuse influence[32]?
[32] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 180.
C’étaient là des idées neuves, sous la plume d’un ministre de
Louis-Philippe. Il les aurait jugées, un an plus tard, singulièrement
justifiées, s’il avait eu sous les yeux une très curieuse lettre que le
capitaine Daumas, le 23 juin 1839, adressait de Mascara à son chef
hiérarchique Guéhenneuc. Nous voyons là un soldat, vivant parmi les
indigènes, habitué à écouter ce qu’ils disent, à entendre ce qu’ils
murmurent, à deviner ce qu’ils cachent; il est ravi d’avoir à leur
annoncer que désormais l’Algérie possédera un évêque, et de leur
commenter cette nomination, et de recueillir leurs commentaires, à eux,
et de faire ainsi absoudre sa patrie du grief d’athéisme.
J’ai déjà trouvé l’occasion, raconte-t-il, d’instruire les chefs de
Mascara de l’arrivée du vénérable prélat que nous avons le bonheur de
posséder. Cette occasion s’est présentée naturellement. Nous étions
chez le caïd; on vint à parler de religion, et je fis adroitement
passer en revue tous les griefs qui, selon les Musulmans, font de nous
des impies. «Comment voulez-vous que nous vous traitions autrement,
dit un savant, le qroudja du cady; vous ne jeûnez pas, on ne vous voit
jamais prier, dans vos villes vous autorisez le vice et la
prostitution, et enfin, partout, on vous entend renier Dieu
(jurer).--Vous avez tort, répondis-je, de nous juger par ce que vous
voyez faire à nos soldats qui, comme les vôtres, ne suivent pas
exactement leur religion. Comme vous, nous ne proclamons qu’un seul
Dieu, le maître du monde; notre jeûne dure quarante jours; dans notre
pays nous avons de nombreuses mosquées constamment remplies de
fidèles, et nous avons des marabouts, qui ne consacrent leur existence
qu’à propager la parole de Dieu et à soulager l’infortune sans aucune
distinction de pays ni de religion.--Ah! bah! Vous avez des
marabouts!--Oui, nous avons des marabouts, et la preuve, c’est qu’il
vient d’en arriver un à Oran renommé par sa piété, ses vertus, et qui
déjà a su s’attirer le respect et la vénération de tous les Arabes.»
Là-dessus, je me levai et partis. Le soir, je fus instruit par l’un
des agents qu’on avait après moi beaucoup causé sur les chrétiens et
qu’un talaib avait dit: «Le consul a raison, les Français suivent
l’Évangile, le Prophète nous en parle dans le Coran...» Je ne m’en
tiendrai pas là et saurai faire répandre dans le public l’arrivée de
Mgr l’évêque, arrivée qui fera, je crois, le plus grand bien à notre
cause, en détruisant promptement tous les absurdes préjugés
naturellement répandus sur nous[33].
[33] _Correspondance_ du capitaine DAUMAS, p. 492-493.
De l’avis de militaires tels que Valée, Maussion, Daumas, de l’avis
d’hommes d’État tels que Molé, il convenait donc que la France fît en
Afrique acte personnel de christianisme, pour éviter l’accusation d’être
indifférente à l’idée même de Dieu; et c’était là un premier progrès sur
les conceptions timides, erronées, qui tout au début de l’occupation
avaient induit la monarchie de Juillet à n’arborer qu’avec beaucoup de
réserve et de crainte les emblèmes chrétiens. Il fallait qu’un tel
progrès s’accomplît, pour qu’un homme comme Abd-el-Kader, qui était
avant tout un homme religieux, comprît peu à peu qu’il y avait une
différence à faire entre les idolâtres de l’Yémen ou de la Perse, contre
qui Mahomet prêcha la guerre sainte, et les chrétiens qu’il rencontrait
en Algérie, et que ces chrétiens étaient plus près de lui et du Prophète
que longtemps il ne l’avait pensé[34].
[34] Voir colonel Paul AZAN, _L’émir Abd-el-Kader_, p. 282-283 (Paris,
Hachette, 1925).