Il semblait que cette France du début de la monarchie de Juillet se
souvînt assez peu d’avoir été la France des croisés; et l’idée qu’elle
allait frôler l’Islam, le coudoyer, l’apprivoiser peut-être, suscitait
dans les esprits le souvenir des aphorismes de Voltaire sur la tolérance
plutôt que le souvenir de saint Louis expirant sur la plage tunisienne,
à l’ombre de cette croix qu’il avait lui-même apportée.
Lorsque la France de Charles X avait entrepris cette campagne d’Alger
qui fut l’adieu des Bourbons à l’histoire, Clermont-Tonnerre, qui, comme
ministre de la Guerre, avait eu à la préparer, écrivait à son roi: «Ce
n’est peut-être pas sans des vues particulières que la Providence
appelle le fils de saint Louis à venger à la fois l’humanité, la
religion, et ses propres injures. Peut-être, avec le temps, aurons-nous
le bonheur, en civilisant les indigènes, de les rendre chrétiens.» Dans
le discours du trône, du 2 mars 1830, Charles X à son tour proclamait:
«La réparation éclatante que je veux obtenir, en satisfaisant à
l’honneur de la France, tournera, avec l’aide du Tout-Puissant, au
profit de la chrétienté.» Mais d’autre part, ce même Clermont-Tonnerre
s’était hâté d’affirmer le véritable esprit de tolérance de la France,
son respect pour les mosquées, pour les marabouts; et dans la
proclamation en langue arabe qu’avait rédigée le maréchal de Bourmont
«pour les Couloughlis, fils des Turcs, et pour les Arabes habitant le
territoire d’Alger», on lisait: «Nous respectons votre religion sacrée,
car Sa Majesté le roi protège toutes les religions[21].»
[21] ESQUER, _la Prise d’Alger_, p. 74 et 78 et 267-268 (Paris,
Champion, 1923).
Huit ans durant, sous la monarchie de Juillet, l’Algérie fut en contact
avec la France politique et militaire sans que chez elle la France
religieuse s’installât. Officiers et fonctionnaires firent assez vite
une constatation très imprévue; ils observaient que les Arabes, au lieu
de considérer l’effacement du christianisme comme une marque d’égards
pour leurs susceptibilités de fidèles du Prophète, interprétaient plutôt
comme un témoignage d’impiété, d’athéisme, cette façon d’abstentionnisme
religieux qu’ils observaient chez les Français.
L’intendant Genty de Bussy, dans le livre qu’il publiait en 1835 sous le
titre: _De l’établissement des Français dans la régence d’Alger, et des
moyens d’en assurer la prospérité_, constatait cet abstentionnisme. Tout
en notant que dès la fin de 1832, dans Alger même, le culte catholique
avait trouvé «un lieu digne de lui»[22], Genty de Bussy ajoutait:
[22] GENTY DE BUSSY, _op. cit._, I, p. 142. Sur Pierre Genty de Bussy,
voir l’introduction du capitaine Tattet aux _Lettres inédites_ de
BUGEAUD, p. 11-13.
Nous avons dépouillé l’exercice du culte chrétien d’une partie de ses
pratiques; processions, pompes, cérémonies, nous avons tout refoulé
dans l’intérieur, et jusqu’à ce drapeau du Christ, qui, dans la mère
patrie, annonce au loin nos églises, nous ne l’avons point arboré,
sacrifiant ainsi nos symboles les plus chers au désir de faire vivre
deux religions en paix sur la même terre et de calmer les passions.
Sa plume s’exaltait à la pensée de ce sacrifice: ce n’est pas en vain
qu’il avait lu les «philosophes», et dans cette phraséologie du
dix-huitième siècle qui nous fait aujourd’hui sourire et qui nous paraît
plus archaïque que la langue du moyen âge, ce brave homme ajoutait:
Nous ne sommes plus au temps où, voués à la guerre et au sacerdoce,
les peuples, passant de l’église dans les camps, s’égorgeaient pour se
convertir.
Mais il y avait en Genty de Bussy, à côté d’un «philosophe», un
politique réaliste; et par une courbe curieuse, il en arrivait à dire:
La religion chrétienne, dépouillée par la philosophie de ce zèle
exclusif qui l’animait aux premiers âges, si elle eût échoué
complètement sur les Maures, eût pu devenir pour nous un précieux
auxiliaire vis-à-vis des Arabes. Chez ces hommes neufs et sauvages, il
y avait quelques chances de la faire germer, et si nous les eussions
exploitées, nous en aurions peut-être déjà recueilli les fruits. D’un
autre côté, vis-à-vis des peuples à fortes et énergiques croyances
comme les Maures, affecter de n’en avoir aucune était nous décréditer
à leurs yeux. Comment prétendre à leur parler un jour de la
supériorité de nos dogmes, quand il n’était que trop visible que, pour
la plupart, nous en avions déserté les obligations? Sous ce rapport
encore, nous n’avons donc pas fait tout ce que nous aurions pu faire.
Si bien qu’après s’être réjoui, en théorie, que nous eussions conformé
notre conduite à l’esprit de tolérance du siècle antérieur en
n’apparaissant, aux yeux de nos nouveaux sujets, ni comme des croyants,
ni comme des pratiquants, Genty de Bussy finissait par avouer que,
politiquement, c’était là une faute.
Et il concluait:
Nous avons deux puissants éléments de conviction, notre religion et
notre charte, employons-les avec prudence; ne les appelons que quand
l’heure en sera venue, nos résultats n’en seront que plus assurés. Que
si, après, et chez ces peuples des montagnes, ces Arabes, ces Kabyles,
qui n’ont d’autre religion que la force, d’autre Dieu que leur épée,
de nouveaux apôtres chrétiens veulent tenter une conversion, qu’ils
partent; la lice est ouverte, nos vœux suivront leur audace; l’Afrique
profitera de leur triomphe, et les couronnes du martyre qui les
attendent pourront devenir aussi, dans ces contrées stationnaires, les
marchepieds de la civilisation[23].
[23] GENTY DE BUSSY, _op. cit._, I, p. 145-148. Il ajoutait en note:
«On assure que le gouvernement français, d’accord avec le
Saint-Siège, a l’intention d’envoyer de nouveau dans la Régence des
Lazaristes orientalistes. Ce serait là, sans doute, une
philanthropique et excellente idée. Étrangers à l’ambition et au
monde, ces saints hommes ne veulent le bien que pour le bien, et, en
pareil cas, pour le faire, peu leur importe le théâtre; c’est dans
leur conscience seule qu’ils en trouvent la récompense.»
Ce métaphorique langage attestait, chez Genty de Bussy, l’idée que tôt
ou tard, en pays algérien, la croix, au lieu de continuer à s’effacer,
serait arborée par des missionnaires, et qu’elle devancerait en terre
d’Islam la culture occidentale.
Un an plus tard, en 1836, le capitaine d’état-major Pellissier, qui,
deux ans durant, de 1832 à 1834, avait occupé, dans Alger, les fonctions
de chef de bureau des Arabes, confessait à son tour dans ses _Annales
algériennes_:
Les Arabes, hommes à foi vive, sont persuadés qu’il vaut encore mieux
avoir une mauvaise religion que de ne pas en avoir du tout.
L’indifférence que nous affections sur cette matière les étonne; et
s’ils y voient une garantie de tolérance, il faut dire qu’elle est
d’un autre côté une des causes qui diminuent leur estime pour nous...
En parlant des Français, ils ne disent pas: il est fâcheux qu’ils
soient chrétiens, mais: il est fâcheux qu’ils ne soient pas même
chrétiens.
D’où Pellissier concluait que puisque les Arabes «en sont à désirer
qu’il y ait chez nous un principe religieux, il faut leur offrir ce
principe». Et subitement il souhaitait de «voir surgir, parmi nous, une
croyance progressive et de fusion. Les Arabes, disait-il, en seraient
agréablement surpris.» Il rêvait d’un «prophète chrétien par son père,
musulman par sa mère», grâce auquel il n’y aurait «ni froissement, ni
violence». «En attendant sa venue, concluait-il, faisons-lui des
sentiers droits. Ne choquons point les indigènes dans leur croyance,
mais n’affichons plus une indifférence qui a produit tout le peu de bien
qu’elle pouvait produire, et qui, poussée plus loin, serait
dangereuse[24].»
[24] PELLISSIER, _Annales algériennes_, II, p. 291-292 (Paris,
Anselin, 1836).
A cette époque même, pour condamner cette indifférence, l’âme arabe
élevait la voix, par les lèvres d’Abd-el-Kader. C’était au cours d’une
discussion avec le colonel de Maussion, qui négociait avec lui la
restitution de nos auxiliaires nègres, tombés prisonniers entre ses
mains. «Ce sont des choses, disait l’émir, et non des personnes. Vous ne
nous avez pas rendu les nombreux troupeaux capturés dans les
razzias.»--«Tu m’opposes ta loi, observait alors le colonel, mais je
t’oppose notre religion, qui ne nous permet pas d’assimiler un homme,
parce qu’il est noir, à un animal.»
A quoi l’émir ripostait: «Mais est-ce que vous avez une religion? Est-ce
que vous êtes chrétiens? Où sont vos marabouts? Où sont vos églises? Où
et quand adressez-vous des prières à Dieu? Le Coran, nous ordonne de
considérer Sidna Aïssa (Notre Seigneur Jésus) comme un prophète, et
l’Indji (l’Évangile) comme un livre révélé par Dieu; les peuples qui
suivent les préceptes de l’Évangile sont nos frères. Est-ce qu’en pays
musulman nous ne respectons pas la religion des Juifs? N’ont-ils pas
partout des synagogues? Mais vous, vous êtes des infidèles sans
religion, des Koufar.»
«Tu as été trompé par des apparences, objectait le colonel. Est-ce que
nous n’avons pas soigné vos blessés sur les champs de bataille?»
Et l’émir insistait: «C’est là une preuve de charité et non un
témoignage de religion. Pourquoi n’y a-t-il pas de prêtre à vos
consulats? Pourquoi ce prêtre n’est-il pas là au milieu de nous? Je me
serais levé à son approche, je serais allé lui embrasser la tête en lui
demandant sa bénédiction[25].»
[25] Récit du docteur Warnier, reproduit dans PONTOIS, _Les Odeurs de
Tunis_, p. 340 (Paris, Savine).
Un peu plus tard, le futur général Daumas, qui alors exerçait, comme
simple capitaine, les fonctions de consul à Mascara et de commissaire du
roi auprès d’Abd-el-Kader, se sentait étrangement gêné, lui qui n’était,
disait-il, «ni musulman, ni chrétien», d’assister aux prières de l’émir.
Il sentait «le mépris fort peu dissimulé» que son indifférence
inspirait. «Je ne savais quelle contenance prendre, racontait-il plus
tard à Veuillot; j’étais ennuyé et même humilié de ma figure d’incrédule
parmi tous ces hommes qui, si sérieusement et avec un aspect si grave,
s’adressaient au ciel.» Et il ajoutait qu’un jour, au milieu du camp
arabe, pendant la prière, pour relever sa considération, peut-être un
peu aussi pour soulager son cœur, il avait fait le signe de la croix et
paru, de son côté, réciter ses prières... qu’il ne savait pas[26].
[26] Louis VEUILLOT, _Mélanges religieux, historiques, politiques et
littéraires_, troisième série, II, p. 522 (Paris, Vivès, 1875).
Daumas, causant avec d’autres musulmans, éprouvait des impressions
analogues à celles que lui laissait Abd-el-Kader. Il écrivait le 7
janvier 1838 au chef d’état-major général de l’armée d’Afrique:
Nous avons reçu la visite d’un grand marabout du pays, Sidi Mohamet
ben Haoua. Ce brave homme nous a parlé de Sidi Nahyssa (Jésus-Christ),
d’Abraham, de David, de Salomon, de Sidi Mouça (Moïse), enfin de tous
les patriarches. Quand il a vu que nous les connaissions, il a paru
enchanté. «Dieu, nous a-t-il dit, _a fait et séparé_; nous n’en sommes
pas moins frères et vous valez mieux que les Turcs, qui nous pillaient
et massacraient.» Naguère nous passions pour des impies, des païens,
et maintenant on nous accorde la croyance en un seul Dieu. C’est un
grand pas de fait. Les marabouts, que j’ai vus, paraissent bien
disposés en notre faveur, et j’ai grand soin de les entretenir dans de
pareilles idées[27].
[27] _Correspondance_ du capitaine DAUMAS, consul à Mascara, éd. Yver,
p. 59. Comparer la conversation entre Veuillot et l’indigène
Bou-Gandoura en 1841, conversation que «le musulman termine en
disant au chrétien: «Les choses auraient été différemment en Algérie
si tous les Européens avaient été comme vous.» (Correspondance de
Louis VEUILLOT, I, p. 101. Paris, Retaux, 1903.)
Que l’émir Abd-el-Kader ou que le marabout Mohamet ben Haoua
s’inquiétassent ainsi de nos rapports avec notre Dieu, et que même ils
fissent mine de nous interpeller sur ces rapports: c’était là un
symptôme dont les autorités administratives ne pouvaient pas méconnaître
la portée. Et ce même gouvernement des Tuileries qui, le 2 août 1834,
avait, par ordonnance royale, défendu de reconnaître un caractère
officiel à tout ecclésiastique qu’enverrait la cour de Rome en
Algérie[28], engageait, quatre ans plus tard, des négociations avec le
Vatican pour la création d’un évêché d’Alger.
[28] MARTY, _Correspondant_, septembre 1861, p. 38.