IV

Un livre parut en 1844 qui s’intitulait: _les Français en Algérie_.

L’auteur, six mois durant, de la fin de février à la fin d’août 1841,

avait, à la demande de Guizot, étudié sur place, auprès de Bugeaud

devenu gouverneur général, les questions algériennes. Les deux rapports

que de là-bas, le 8 mars et le 19 avril 1841, il avait expédiés à

Guizot, et dont le premier lui avait valu un «satisfecit»

ministériel[35], avaient déjà laissé voir l’intérêt qu’il prenait aux

choses religieuses de l’Algérie, et dès le début de son livre il disait:

«Elles n’ont qu’une bien étroite place dans presque tous les livres

qu’on a faits; elles en méritent une meilleure, que je voudrais leur

donner[36].» Ce ton si décisif ne surprendra personne, lorsqu’on saura

que le livre était signé Louis Veuillot. Il était rentré en France

«plein de faits douloureux et plein de conseils impossibles»; il voulait

les livrer au public; il voyait là un «devoir»[37].

[35] VEUILLOT, _Correspondance_, I, p. 86.

[36] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (_Œuvres complètes_, IV, p.

11). Sur le séjour de Louis Veuillot en Algérie, voir Eugène

VEUILLOT, _Louis Veuillot_, I, p. 229-265 (Paris, Retaux).

[37] Veuillot à Edmond Leclerc, Alger, 20 juin 1841 (_Correspondance_,

I, p. 94-95).

Il jetait un regard rétrospectif sur l’Algérie des premières années de

la conquête, sur cette Algérie où l’on avait paru vouloir voiler à

l’Islam les bras du Christ et le bois de la croix. Et parlant de ces

«politiques qui se sont tant efforcés de déguiser le peu de religion qui

nous reste, sous le beau prétexte de ne point effaroucher le fanatisme

musulman», il les accusait d’avoir «commis la plus lourde faute que

l’enfer ait pu leur conseiller. Rien ne répugne plus au fanatisme

musulman, expliquait-il, qu’un peuple sans croyance et sans Dieu[38].»

[38] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (_Œuvres complètes_, IV, p.

223).

Partout dans son livre, on retrouvait cette idée; elle se répétait, se

diversifiait, avec l’émouvante insistance d’un appel d’alarme.

Spectateur de ces Arabes qui «nous reprochaient qu’on ne nous voyait

jamais prier[39]», il déduisait:

[39] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 9).

La guerre contre nous n’était pas seulement patriotique, elle était

sainte. Envahisseurs du sol, détestés à ce titre, nous étions encore

et surtout haïs et méprisés comme infidèles, comme impies. On nous

reprochait nos mœurs, nos blasphèmes, notre religion fausse; on nous

reprochait plus encore notre irréligion. C’était œuvre de piété de

faire la guerre aux chiens qui adorent les idoles ou qui n’ont pas de

Dieu[40].

[40] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 7).

On voyait Veuillot, à onze ans de distance, interpeller les commissaires

qui étaient venus en 1833 enquêter en Algérie.

Ces personnages politiques, ces hauts commissaires, ces législateurs,

ces chrétiens envoyés dans un pays infidèle pour savoir ce qu’il

convient à leur patrie d’y faire, ne songent pas un seul moment à la

religion catholique, n’en prononcent pas le nom... Qu’on institue une

commission de civilisation et qu’il ne soit venu à la pensée de

personne d’y introduire un prêtre, c’est un de ces traits qui peignent

une époque et qui font deviner des abîmes[41].

[41] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 93).

Mais au delà et au-dessus de ces commissaires, puissances éphémères,

puissances déchues dès qu’était accompli leur mandat, il interpellait un

pouvoir plus stable, celui des bureaux; il interpellait même,

indirectement, ce maréchal Bugeaud sous les auspices duquel avait

commencé de s’essayer jadis, en Périgord, sa plume de journaliste.

En matière de religion, c’est le mauvais côté, le côté officiel de

l’esprit français qui règne sur l’Algérie[42].

[42] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 118).

Je regrette que le gouvernement de M. le maréchal Bugeaud, d’ailleurs

bienveillant pour la religion, ne s’inspire pas plus largement des

lumières catholiques, et ne diffère que bien peu, à cet égard, de

celui de nos préfets[43].

[43] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 12).

Il y avait dans le livre de Veuillot deux chapitres, l’un sur

l’aumônerie militaire, l’autre sur Mgr Dupuch, qui ressemblaient à deux

lamentations. Il signalait à la respectueuse pitié des chrétiens de

France cet «évêque sans clergé, au milieu d’un peuple infidèle ou

incrédule», et il disait de lui:

Appuyé par les autorités les plus hautes: à Paris, par le roi, par la

reine, par le ministre; à Alger, par le gouverneur général; mais ayant

contre lui une bureaucratie intraitable, qui, soit à Alger, soit à

Paris, est la même partout; repoussé par l’indifférence des riches;

trop pauvre, malgré les dons nombreux des fidèles de France, pour

pouvoir assister tant de pauvres qui venaient frapper à sa porte;

soigneusement tenu en dehors de tout conseil administratif, et n’étant

lui-même que le plus tracassé des administrés; séparé des soldats;

bientôt suspect de nuire à nos progrès auprès des musulmans, à qui

l’on veut absolument que sa mission fasse ombrage, il ne tarda pas à

s’apercevoir que l’évêque d’Alger n’était que le curé d’une de ces

paroisses de France où le conseil municipal, regardant le culte comme

une charge inutile du budget, ne veut jamais ni rebâtir le presbytère,

ni réparer l’église, ni surtout permettre que le pasteur paraisse hors

de la sacristie, dans laquelle on se réserve d’aller le tourmenter à

plaisir[44].

[44] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 195-196).

[Illustration: LE CARDINAL LAVIGERIE EN VÊTEMENTS PONTIFICAUX]

Le témoignage même de Mgr Dupuch, que l’on trouve dans ses _Fastes

sacrés de l’Afrique chrétienne_, confirme ce jugement de Louis Veuillot.

La monarchie de Juillet avait consenti que l’occupation de l’Algérie

s’attestât, de çà, de là, par l’érection de quelques croix. Le maréchal

Valée en plantait une sur le minaret de l’ancienne mosquée de

Blidah[45]. Mais les sœurs voulaient, elles, installer le crucifix dans

l’hôpital d’Alger; on leur créait des difficultés[46]. Faute d’aumônerie

militaire, un bataillon de chasseurs se plaignait d’avoir manqué de

messe trois ans durant[47]. «Nous n’avions pas un seul prêtre, écrivait

un soldat au moment de la prise de Constantine, c’était plus triste

qu’on ne pourrait se l’imaginer; les mourants me priaient de leur

chanter le _De Profundis_ et le _Miserere_[48].» Mgr Dupuch dut déclarer

en 1841 que si les chefs d’armée, en dehors du gouvernement proprement

dit, ne toléraient pas de temps en temps la présence d’un prêtre auprès

des colonnes expéditionnaires, il partirait lui-même pour la guerre[49].

Visitant la chambrette du presbytère qui servait de lieu de culte aux

catholiques de Mostaganem, Veuillot s’écriait:

[45] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 408.

[46] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 453.

[47] Charles DE RIANCEY, _De la situation religieuse de l’Algérie_, p.

13-14 (publié par le comité électoral pour la défense de la liberté

religieuse). Paris, Lecoffre, 1846.

[48] MARTY, _Correspondant_, septembre 1861, p. 50.

[49] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 488-489.

Je sortis percé comme d’un glaive de ces paroles du dernier évangile:

Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. La religion (en

Algérie) n’est ni forte, ni persécutée; elle est méprisée, elle est

jugée inutile[50].

[50] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, P. 233-234).

Et Mgr Dupuch gémissait à son tour sur le misérable état de certaines

églises, sur la désinvolture avec laquelle, à Boufarik, le commissaire

civil s’installait dans la chapelle catholique, reléguait l’autel et les

liturgies dans une misérable hutte en planches pourries, ni carrelée, ni

pavée, ni planchéiée.

En vain la monarchie de Juillet avait-elle senti la nécessité de

disculper la France de l’accusation qu’on lui lançait d’ignorer Dieu;

Veuillot persistait à dire:

Malgré nos églises, malgré nos prêtres, déjà si impuissants par leur

petit nombre, et garrottés encore par une politique hostile

lorsqu’elle n’est pas indifférente, les Arabes sont restés dans cette

conviction que nous sommes un peuple athée[51].

[51] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 118).

Il n’ignorait pas, assurément, que la petite chancellerie algérienne, au

cours des dernières années, s’était montrée «aussi vigilante que

pourrait l’être une pensionnaire des Oiseaux ou du Sacré-Cœur, à marquer

tous ses messages arabes d’un dicton pieux quelconque, pourvu, bien

entendu, qu’il ne fût pas exclusivement chrétien»[52]. Cela lui faisait

l’effet d’une chose triste et plaisante, et ces fonctionnaires qui

persistaient «à singer la piété musulmane»[53] lui paraissaient mal

qualifiés pour donner autour d’eux l’impression que les Français étaient

d’authentiques fidèles de leur Dieu.

[52] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 139).

[53] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 116).

V

D’ordre du pouvoir, d’ailleurs, ce Dieu n’avait pas le droit de chercher

d’autres fidèles. Vous n’êtes chargé que des chrétiens romains, disait à

Mgr Dupuch le gouvernement des Tuileries; et le pouvoir civil ne vous

reconnaît aucune autre juridiction. Il y avait là une détermination très

nette, très exclusive, nettement précisée, dès le 5 mai 1838, dans la

lettre du maréchal Valée que nous avons déjà citée. Après avoir posé en

principe que la première de toutes les qualités, chez un évêque d’Alger,

devait être une «pieuse tolérance», et qu’il importait que «tout esprit

de prosélytisme fût banni de la pensée des prêtres», Valée précisait

avec inflexibilité:

L’administration spirituelle des populations catholiques, le soin de

les pénétrer du véritable esprit du christianisme, doivent seuls

préoccuper l’évêque d’Alger, et il méconnaîtrait la nature de sa

mission s’il cherchait à amener au sein de l’Église les musulmans et

les juifs sur lesquels la domination française s’étend

aujourd’hui[54].

[54] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 180.

Telle était la conception administrative que l’on se formait de l’évêque

d’Alger: elle ne concordait nullement avec celle qu’en avait Grégoire

XVI. Valée fut probablement très flatté de recevoir de Rome, en mai

1839, un bref fort élogieux: «Vous avez continué, lui disait le Pape, à

veiller à ce que, forts de votre appui, les prêtres que nous avons

envoyés par notre autorité apostolique propageassent la lumière de

l’Évangile et exerçassent plus librement et plus fructueusement pour le

salut des anciens et des nouveaux fidèles les autres parties de leur

ministère sacré[55].» Valée, s’il eût osé, eût probablement dit au

pontife: «Parlons des anciens fidèles, Très Saint Père; mais des

_nouveaux fidèles_, qu’est-ce à dire et qu’entend par là Votre Sainteté?

La France, en Algérie, ne fait point de propagande religieuse.» Et c’eût

été le début d’une discussion entre l’État et l’Église, qui d’ailleurs,

en fait, ne tarda point à éclater, et qui allait durer une trentaine

d’aimées.

[55] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 181.

Grégoire XVI, dans le bref par lequel il confiait à Mgr Dupuch l’évêché

d’Alger, lui avait signifié: «Un champ immense est ouvert devant vous.

Là, dans les premiers siècles, un grand nombre d’églises avaient fleuri.

Allez donc, partez au nom de Dieu vers cette partie de la vigne du

Seigneur si longtemps désolée. Prenez votre faux, entrez vigoureusement

dans votre vigne.» Le pape manifestait «l’heureuse espérance de voir la

lumière de la vérité catholique se répandre dans les autres parties

voisines de l’Afrique, et prendre de continuels accroissements[56].»

[56] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 405-406.

Entrer vigoureusement dans sa vigne, Mgr Dupuch y était tout prêt;

mais l’administration s’opposait. A la porte de l’église

Notre-Dame-des-Victoires à Alger, une sentinelle empêchait les Arabes

d’entrer. Mgr Dupuch avait fait venir des Jésuites comme prêtres

auxiliaires; mais l’un d’eux, qui lui était expédié de Syrie, le P.

Planchet, recevait en 1839, sous peine d’arrestation, défense de

débarquer à Philippeville, parce qu’il savait et parlait l’arabe[57].

[57] BURNICHON, _La Compagnie de Jésus en France: un siècle,

1814-1914_, III, p. 311 et 321 (Paris, Beauchesne, 1919).

En termes amers, Veuillot commentait cette politique:

Les commis du ministère de la guerre pensent qu’il y aurait les

inconvénients politiques les plus graves à essayer d’instruire les

Maures. On ne voit rien que de légitime à brûler les maisons des

Arabes; on permet aux Maures de dire publiquement dans leur mosquée la

_kholba_ au nom de l’empereur du Maroc et même au nom d’Abd-el-Kader;

mais on interdit aux prêtres catholiques toute démarche qui aurait

pour but d’amener un musulman à se faire chrétien, et la raison, c’est

qu’il ne faut pas exciter leur fanatisme[58].

[58] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 46-47).

Il avait vu les indigènes, face à face avec l’évêque; il les avait vus

l’accueillir «avec une véritable tendresse». Mais «quelques employés

français, grondait-il, ont eu peur de sa mission, et nous n’en retirons

pas les fruits. S’il était vrai, ce qui n’est pas, que la prépondérance

de la religion catholique offusquât les Maures, quel meilleur moyen

aurait-elle de se faire pardonner cette prépondérance nécessaire, qu’en

répandant parmi les Maures beaucoup de bienfaits? Quoi! ils lui

reprocheraient de recueillir les orphelins, de soigner les pauvres, de

protéger les opprimés, et de leur dire à eux vaincus, dans leur langue,

qu’ils sont comme nous les enfants de Dieu... N’eût-on laissé à la

religion que les orphelins, que les pauvres, que les prisonniers, tous

ces misérables seraient devenus autant de voix qui auraient publié dans

la langue des vaincus les générosités de la France, les œuvres

miséricordieuses de son culte, l’inépuisable charité des ministres de

son Dieu[59].»

[59] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 199 et 111).

Mais lors même que l’état d’esprit administratif eût condamné la plume

de Veuillot à demeurer impuissante, Veuillot n’admettait pas qu’elle

restât silencieuse; et ce livre: _les Français en Algérie_, faisait sans

cesse résonner aux oreilles françaises, avec l’âpreté d’un reproche,

cette émouvante question: Voilà quatorze ans que vous êtes là-bas; qu’y

avez-vous fait comme apôtres? Et chaque fois que la question surgissait,

survenait, sous l’ardente plume de Veuillot, une réponse morose,

attristée. On eût dit qu’il voulait fouiller l’âme de ces politiques, de

ces soldats, de ces commerçants, qui avaient commencé de transplanter la

France en Algérie: «La question, disait-il, était de savoir si la

conquête serait une bonne ou une mauvaise affaire. L’orgueil de nos

armes, les profits de notre commerce offraient la matière du débat... La

France a voulu travailler pour sa gloire, non pour la gloire de

Dieu[60].» Mais cette France, c’était «la patrie de Godefroi de

Bouillon, de Pierre l’Ermite, de saint Bernard et de saint Louis», et

Veuillot, après l’avoir ainsi définie, disait douloureusement: «Elle

multiplie les prodiges de son ancien courage pour conquérir un royaume

infidèle; mais elle ne songe qu’à le gagner à ses comptoirs et ne veut

point le gagner à son Dieu[61].» Autour de lui, cependant, à Paris, il

sentait s’ébaucher un renouveau catholique, et cette coïncidence rendait

ses interrogations plus pressantes encore: «Est-ce donc pour rien,

s’écriait-il, que la France est devenue reine d’Alger au moment où

quelque zèle religieux se réveille dans son cœur[62]?» Et c’est avec

l’accent d’un pénitent qu’il confessait,--une confession qui était un

réquisitoire: «Malgré tout ce que nous avons fondé, nous avons perdu là

des âmes que nous pouvions sauver, nous n’avons pas fait à la croix le

même honneur qu’à nos drapeaux[63].»

[60] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 5).

[61] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 37).

[62] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 85).

[63] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 12).

Mais il savait, hélas! l’administration impénitente, et cela le faisait

trembler.

Le chrétien, écrivait-il, voyant la religion négligée à dessein par

ceux qui sont chargés d’établir en Algérie la puissance française,

murmure avec effroi cet oracle divin, tant de fois réalisé parmi les

hommes: _Nisi dominus ædificaverit domum, in vanum laboraverunt qui

ædificant eam_[64].

[64] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 243).

Veuillot, d’ailleurs, n’était pas de ceux dont la voix expire en un

murmure d’épouvante: son livre voulait être un livre constructeur. Et la

haute originalité de ce livre trop peu connu, c’était de jeter le défi à

une opinion sceptique qui croyait à peine à l’avenir de l’Algérie, et

qui croyait moins encore à l’avenir du christianisme en Algérie, et de

dire en substance à cette opinion: Je crois au premier de ces avenirs

parce que je crois au second. Le Paris de l’époque boudait à l’Algérie,

grognait contre elle. Bugeaud tout le premier grognait, faute de pouvoir

bouder; il supputait ironiquement, devant ses convives, ce que chacun de

ses repas coûtait à la France[65]; et Veuillot lui-même, d’Alger, sous

l’évidente impression de ces propos pessimistes du général, avait un

jour, dans une lettre à Guizot, qualifié de «malheureusement impossible»

cet abandon de l’Algérie, auquel d’aucuns songeaient encore[66]. Mais

dans son livre, sa paradoxale âme d’apôtre, bravant tout d’un coup

bouderies et grognements, prévenait tous les douteurs qu’un jour

viendrait où s’agiteraient les destinées de Tunis, où s’agiteraient

celles du Maroc. Il leur parlait avec une assurance de prophète; il leur

disait formellement:

[65] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 9).

[66] Veuillot à Guizot (IV, p. 250).

Le sang des compagnons de saint Louis, répandu sur les plages de

Tunis, est un vieux titre que nous serons contraints de faire valoir

un jour; entre notre province de Tlemcen et les rivages de l’Espagne

régénérée, l’air manquera aux prétendus descendants du calife qui font

encore peser sur le Maroc leur sceptre barbare[67].

[67] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 4).

Ainsi Veuillot, dès 1844, prévoyait-il le futur empire africain.

Consultant «la foi chrétienne et l’expérience de dix-huit siècles»,

constatant qu’elles ne nous permettent pas de croire «qu’il puisse

exister jamais un peuple inconvertissable[68]», sa dialectique hardie,

avec l’aventureux élan d’un acte de foi, déduisait du devoir même

qu’avait le christianisme français de suivre en Afrique notre drapeau,

et puis de le précéder, les destinées futures du sol africain. Et sa

puissance de vision, passant outre aux timidités des économistes, aux

susceptibilités des politiques, l’amenait à certaines intuitions qui

durent leur paraître folles.

[68] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 110).

Il ne comptait pas, à vrai dire, sur une prochaine ou rapide

assimilation des Arabes: «Les Arabes, écrivait-il, ne seront à la France

que lorsqu’ils seront Français; ils ne seront Français que lorsqu’ils

seront chrétiens; ils ne seront pas chrétiens tant que nous ne saurons

pas l’être nous-mêmes. Or, nous ne savons pas l’être encore[69].» Mais

il souhaitait que sans retard l’apostolat religieux s’organisât:

[69] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 45).

Dans le clergé français, signalait-il, on trouverait en abondance des

apôtres; tous nos religieux seraient heureux de donner leur vie pour

la conquête chrétienne de cette terre, infidèle encore sous les

drapeaux français; ils seraient hospitaliers, maîtres d’école,

missionnaires, agriculteurs, savants; il y aurait, si on l’avait

voulu, même un ordre militaire[70].

[70] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 242).

Mais dans la pensée de Veuillot, ce projet d’évangélisation impliquait

tout d’abord un projet de peuplement.

Il faut en Algérie, expliquait-il, non pas des concubinaires et des

bâtards, mais des familles, et des familles chrétiennes; il faut à

leur tête des prêtres respectés et sévères, la sévérité étant la

sainte douceur de la religion; il faut à ces villages, qui seront

autant de petites républiques, une organisation pour le moins aussi

théocratique que militaire, qui leur apprenne à répondre à la guerre

sainte des musulmans par la guerre sainte des chrétiens[71].

[71] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 101).

Non pas qu’il voulût organiser en Algérie une guerre de religion, ce

serait là prendre à contresens sa pensée; mais il lui semblait que si

les musulmans, au nom du Coran, déchaînaient contre nous le fameux

_Djehad_, la guerre contre l’infidèle, les colons dont la foi catholique

soutiendrait l’énergie auraient, pour résister, un surcroît de force.

Écrivant à Guizot, il lui rappelait quel secours avait été le

puritanisme pour les émigrants anglais qui fondèrent les États-Unis[72];

il attendait, pour les colons de l’Algérie, le même secours du

catholicisme. Si pour organiser ces villages défensifs et agricoles, on

ne trouvait pas assez de Français, de Basques ou d’Alsaciens, on

pourrait songer, disait-il, à des catholiques suisses avec lesquels il

s’offrait à négocier, ou bien à des Polonais, que Montalembert serait en

mesure de faire venir, ou bien à des familles syriennes[73].

[72] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 255). (Veuillot à Guizot, 19 avril

1841.)

[73] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 247). (Veuillot à Guizot, 8 mars

1841.)

Il faudra plus d’un quart de siècle pour que les idées de Veuillot

commencent de se réaliser. La Trappe de Staouéli, qui, dès 1843, étalait

une magnifique leçon de travail agricole, aurait bénéficié d’un beaucoup

plus large rayonnement, si les administrations locales eussent été

animées d’un esprit plus pratique et d’une confiance plus allègre dans

l’avenir algérien. Le projet qu’un jour développa Bugeaud, d’établir en

dix ans, sur le sol algérien, cent mille soldats à demi libérés, se

heurtait à l’indifférence parlementaire. C’était de la part du maréchal

une audace, de rassembler quelques orphelins arabes dont les pères

étaient morts au cours des combats contre nos armées, et d’oser dire au

Jésuite Brumauld: «Tâchez, Père, d’en faire des chrétiens. Si vous

réussissez, ceux-là du moins ne retourneront pas dans leurs broussailles

pour nous f... des coups de fusil[74]»; et l’on put un instant fonder

beaucoup d’espérances sur l’orphelinat de Ben-Aknoun, à qui s’adjoignit

dans la suite celui de Boufarik, et qui comptait, en 1850, deux cent

soixante-dix orphelins. Mais les grandioses desseins de ce Jésuite, qui

voulait attirer en Algérie les enfants de l’Assistance publique,

devaient se heurter, sous le second Empire, à d’irréductibles

oppositions, et le droit que réclamait le P. Brumauld d’être un

colonisateur, au sens que Louis Veuillot eût donné à ce mot, ne lui fut

jamais accordé[75].

[74] VEUILLOT, _Mélanges_, 3e série, II. p. 514.

[75] BURNICHON, _op. cit._, III, p. 327-329.

«Il faut des paysans, et des paysans et encore des paysans», criera-t-il

aux sénateurs, en 1859, et il leur expliquera que ses maisons, après

quinze ans d’efforts et de sacrifices, étaient au moment de périr faute

d’élèves, et que «leur conservation et leur perfectionnement ne

demandaient qu’un mouvement continu de douze ou quinze cents enfants des

deux sexes». Mais ses appels tomberont dans le vide, comme y était

tombé, sous la monarchie de Juillet, le livre prophétique et réalisateur

sorti de la plume de Louis Veuillot[76].

[76] _Pétition du P. Brumauld au Sénat en faveur de la colonisation de

l’Algérie et de la jeunesse malheureuse de France_ (1859).

Un grand missionnaire · 第 12 / 30 题