LA FRANCE EN AFRIQUE AVANT LAVIGERIE

Colonisation de l’Afrique du Nord, apostolat de l’Afrique du Nord,

c’étaient là deux idées assez neuves au moment où la voix de Lavigerie,

débarquant en Algérie en 1867 comme archevêque, commença de s’élever

pour lancer des appels aux colons, des appels aux apôtres.

I

La monarchie de Juillet, trouvant en 1830, dans l’héritage de la

dynastie déchue, ce cadeau suprême fait par Charles X à la France,

l’Algérie, s’en était sentie, tout d’abord, singulièrement

embarrassée[1]. Rares, à cette date, étaient les hommes politiques qui

comprenaient, à l’exemple d’Hyde de Neuville, ministre du roi détrôné,

qu’il fallait abandonner la théorie du «pacte colonial» et considérer

les colonies comme un prolongement de la patrie.

[1] René VALET, _L’Afrique du Nord devant le Parlement au dix-neuvième

siècle_, p. 27-28 (Paris, Champion, 1923).

Il y eut toujours en France des docteurs de vie sédentaire. Nous les

avons vus naguère, aux seizième et dix-septième siècles, jeter sur nos

premières tentatives coloniales, sur les tentatives canadiennes, leurs

suspicions défiantes[2]. Au dix-huitième siècle, ils n’avaient nullement

désarmé, et leur opposition à l’idée «d’une plus grande France» était

devenue d’autant plus robuste, qu’elle s’appuyait désormais sur des

arguments plus économiques que littéraires. «Il faut que les hommes

restent où ils sont», professait Montesquieu[3]. «Je croirai avoir rendu

service à ma patrie, insistait Bernardin de Saint-Pierre, si j’empêche

un seul homme d’en sortir, et si je puis le déterminer à cultiver un

arpent de terre de plus dans quelque lande abandonnée[4].» Deux ans

avant la révolution de Juillet, le _Cours complet d’économie politique

pratique_ de Jean-Baptiste Say, considéré par beaucoup d’esprits comme

un programme irrévocable, comme le dernier mot de la science des

nations, proclamait que la prospérité des États de l’Europe est ailleurs

que dans les souverainetés qu’ils exercent au loin; qu’elle est dans les

admirables développements de leur industrie[5]. Telle était la doctrine

triomphante, la doctrine à la mode, au moment où Louis-Philippe prenait

le trône.

[2] Voir notre livre: _les Origines religieuses du Canada_ (Paris,

Grasset, 1924).

[3] _Lettres persanes_, lettre 122. René VALET, _op. cit._, p. 21. Cf.

Léon DESCHAMPS, _Histoire de la question coloniale en France_, p.

296-297 (Paris, Plon, 1891).

[4] _Voyage à l’Isle de France, à l’Isle de Bourbon, au cap de

Bonne-Espérance, avec des observations nouvelles sur la nature et

sur les hommes_, par un officier du roi, I, p. V (Amsterdam,

1773).--DESCHAMPS, _op. cit._, p. 303.

[5] VALET, _op. cit._, p. 43-45.

Qu’allait-on faire en ces galères qui menaient nos troupes vers

l’Algérie? L’économie politique déconseillait de pareilles promenades,

et notre diplomatie les redoutait, puisqu’elles risquaient de nous

brouiller avec l’Angleterre.

Par surcroît, les campagnes de presse naguère déchaînées contre le

ministère Polignac avaient fait croire à «presque toute la France», au

dire de Désiré Nisard, que «le vrai motif de la guerre contre le Dey

était de préparer l’armée française à une guerre contre les

Parisiens[6]». L’Algérie apparaissait à beaucoup de gens comme une sorte

de champ de manœuvre où les soudards destinés à comprimer les libertés

civiques étaient envoyés pour se faire la main. Et l’opinion française

demeurait très inattentive à la voix de Sismondi,--ce Genevois qui eut

tant d’idées neuves--annonçant, dès le mois de mai 1830, que le royaume

d’Alger ne serait pas seulement une conquête, qu’il serait une colonie,

qu’il serait un pays neuf, sur lequel le surplus de la population et de

l’activité française pourrait se répandre[7].

[6] NISARD, _Souvenirs et notes biographiques_, I, p. 35. (Paris,

Calmann Lévy, 1888).

[7] _Revue encyclopédique_, mai 1830 (cité dans VALET, _op. cit._, p.

46).

Soutenu par ce sens de la continuité et de la dignité nationale qui

survit en France aux soubresauts révolutionnaires, le gouvernement de

Louis-Philippe, quelque médiocre que fût son enthousiasme pour

l’Algérie, eut vite fait de reconnaître que là où les fleurs de lis

s’étaient avancées, les trois couleurs ne pouvaient battre en retraite:

dès le mois d’octobre 1830, une dépêche du maréchal Gérard à Clauzel

attestait qu’aux Tuileries on était décidé à conserver Alger[8]. Mais on

n’osait encore le dire ni au peuple français ni à ses représentants;

c’est en 1834 seulement que la monarchie de Juillet proclama cette

détermination. Notoirement, dans les Chambres, puis dans la commission

d’études qu’en 1833 le maréchal Soult fit expédier en Afrique, l’opinion

était très partagée. «Conquête fâcheuse», «legs onéreux», «possession

moins profitable qu’onéreuse», «occupation peu avantageuse», tels sont

les mots qu’on recueillait sur les lèvres de certains commissaires. Et

cependant, par sept voix sur huit, la commission fut d’avis que la

France devait se maintenir là-bas[9]. Une occupation restreinte et plus

tard susceptible d’extension, mais limitée momentanément à quatre

villes, Alger, Bône, Oran, Bougie, et à deux territoires autour d’Alger

et de Bône, telles furent les conclusions de la commission supérieure

qui fut constituée à Paris à la fin de 1833, pour poser enfin les

assises d’une politique algérienne[10].

[8] VALET, _op. cit._, p. 61-62.

[9] VALET, _op. cit._, p. 85-99.

[10] VALET, _op. cit._, p. 99-109.

Le ministère et deux commissions successives étaient donc d’accord pour

ne point quitter l’Algérie; Clauzel, qui là-bas avait toute la

responsabilité, et qui connaissait bien son champ d’action,

pronostiquait qu’«Alger pourrait être la gloire d’un gouvernement et une

source de richesses pour la France»[11]. Et pourtant, au cours des

débats parlementaires du printemps de 1834, on entendit Passy déclarer

qu’il donnerait volontiers Alger pour une bicoque du Rhin; le marquis de

Sade dénoncer l’occupation d’Alger comme la plus folle des entreprises,

comme un gouffre dans lequel viendraient s’engloutir toutes les

richesses du pays; Dupin aîné souhaiter qu’on hâtât le moment de libérer

la France d’un fardeau qu’elle ne pourrait et qu’elle ne voudrait pas

porter plus longtemps. Une voix domina, pour un instant, ces prophètes

de malheur: «La pensée de l’abandon d’Alger, disait-elle, resterait

éternellement comme un remords sur la date de cette année, sur la

Chambre et sur le gouvernement qui l’auraient consenti»; c’était la voix

d’Alphonse de Lamartine[12].

[11] VALET, _op. cit._, p. 81.

[12] VALET, _op. cit._, p. 112-122.

Mais la Chambre, timide, et désireuse d’affirmer avec éclat sa timidité,

votait, sur le budget proposé, une réduction de deux cent cinquante

mille francs, pour marquer son désir d’une occupation restreinte, et la

lutte allait s’engager, dans les législatures suivantes, entre ceux qui

insistaient pour qu’on s’en allât ou pour qu’on se cantonnât dans

quelques points d’occupation bien délimités, et ceux qui souhaitaient

que notre drapeau fît enfin le tour de l’Algérie, et qu’il y planât.

«Cette nouvelle France, bien plus difficile à peupler qu’à conquérir»;

c’est en ces termes que le duc d’Orléans, dans une lettre du 10 décembre

1839, parlait de l’Algérie[13]; et il n’est pas sans intérêt de relever,

sous la plume de l’héritier du trône, trente ans exactement avant le

livre de Prévost-Paradol, ce mot décisif: «nouvelle France». Mais le duc

d’Orléans ne se trompait point lorsqu’il signalait les difficultés du

peuplement.

[13] GIROD DE L’AIN, _Le Maréchal Valée_, p. 473 (Paris,

Berger-Levrault, 1911).

Que valent les décisions de principe, lorsque pour les appliquer la foi

manque? Thiers faisait preuve de perspicacité lorsqu’il considérait

comme un non-sens l’idée d’une occupation restreinte; mais quelque foi

qu’il pût avoir dans l’œuvre algérienne, comment cette foi pouvait-elle

devenir communicative, persuasive, comment pouvait-elle faire des

adeptes, lorsqu’il criait avec désinvolture: «L’Afrique, ce n’est qu’un

grenier à coups de poings[14]!» Et s’il y eut là-bas un homme de peu de

foi, ce fut assurément Bugeaud, durant les premières années qu’il passa

en Algérie. Son programme, dans une lettre au ministre de la Guerre, le

5 mai 1837, est celui-ci: «Exploiter le pays commercialement, en ayant

une petite zone pour y essayer la colonisation et la culture des plantes

qui ne peuvent pas nuire à l’industrie agricole de la France[15].»

[14] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (éd. de 1925: t. IV des

_Œuvres complètes_, p. 215. Paris, Lethielleux).

[15] YVER, _Documents relatifs au traité de la Tafna_, p. 40 (Alger,

Carbonel, 1924).

Une petite zone, et dont l’extension ne puisse pas porter ombrage aux

agriculteurs français, tel est, à cette époque, l’horizon colonial de

cet agriculteur qui s’appelait Bugeaud. Et ses lettres privées, où il

s’épanchait à cœur ouvert, nous montrent avec quelle humeur morose il

envisageait cet horizon. «L’Afrique, confiait-il à Damrémont le 15 mai

1837, est une plaie qui, sans être mortelle, n’en est pas moins très

fatigante et peut dans le cas d’une guerre européenne devenir

dangereuse[16].»

[16] YVER, _Documents relatifs au traité de la Tafna_, p. 88. Voir les

deux articles de M. de Lanzac de Laborie dans le _Correspondant_ des

25 août et 10 septembre 1923, et Ch.-André JULIEN, _La Révolution de

1848 et les révolutions du dix-neuvième siècle_, février 1925, p.

318-323.

«La Restauration, écrivait-il le 26 mai 1838, se targue de nous _avoir

donné_ l’Algérie, elle ne nous a donné qu’Alger et elle nous a fait un

funeste présent. Je crains qu’il ne soit pour la monarchie de Juillet ce

que l’Espagne a été pour l’Empire[17].»

[17] _Lettres inédites du maréchal Bugeaud_, éd. Tattet et Féray.

Bugeaud d’Isly, p. 182. (Paris, Émile-Paul, 1923.)

«Misérable Afrique, reprenait-il le 16 août 1839, tu as toujours été un

embarras, à présent tu es un immense danger[18].»

[18] _Lettres inédites_, p. 203.

«Je n’ai pas laissé échapper une occasion, insistait-il le 14 janvier

1841, de dire à la tribune et partout que je regardais l’Afrique comme

une plaie de la France[19].»

[19] _Lettres inédites_, p. 233.

Le futur général Daumas était presque aussi pessimiste lorsqu’il

écrivait le 8 juillet 1838: «Je ne puis mieux comparer l’État dans

lequel nous vivons qu’à un édifice dont toutes les pierres se détachent

les unes après les autres, sans qu’on y fasse la moindre réparation. Il

doit inévitablement s’écrouler; mais quand tombera la dernière?[20]»

[20] _Correspondance du capitaine Daumas, consul à Mascara_, éd. Yver,

p. 243.

Un grand missionnaire · 第 9 / 30 题