XXI -- LE RÉCIT DU VALET

Le valet avait quitté le coin sombre de la pièce où il était resté

dans une immobilité telle que nous avions oublié sa présence.

Alors, à cet appel de son ancien maître, il vint se placer en

pleine lumière et tourna de notre côté sa figure blême.

Ses traits d'ordinaire impassibles étaient dans un état

d'agitation pénible.

Il parlait lentement, avec hésitation, comme si le tremblement de

ses lèvres ne lui permettait pas d'articuler ses mots.

Et pourtant, telle est la force de l'habitude, sous le coup de

cette émotion extrême il conservait cet air de déférence qui

distingue les domestiques de bonne maison, et ses phrases se

suivaient sur ce ton sonore qui avait attiré mon attention dès le

premier jour, celui où la voiture de mon oncle s'était arrêtée

devant la maison paternelle.

-- Milady Avon et gentlemen, dit-il, si j'ai péché dans cette

affaire et je conviens franchement qu'il en est ainsi, je ne vois

qu'une manière de l'expier, elle consiste dans la confession

pleine et entière que mon noble maître Lord Avon m'a demandée.

«Aussi, tout ce que je vais vous dire, si surprenant que cela vous

paraisse, est la vérité absolue, incontestable, au sujet de la

mort mystérieuse du capitaine Barrington.

«Il vous semble impossible qu'un homme dans mon humble situation

éprouve une haine mortelle, implacable, contre un homme dans la

situation qu'occupait le capitaine Barrington.

«Vous estimez que le fossé qui les sépare est trop large.

«Gentlemen, je puis vous le dire, un fossé qui peut être franchi

par un amour coupable, peut l'être aussi par la haine coupable et

le jour où ce jeune homme me ravit tout ce qui donnait pour moi du

prix à la vie, je jurai à la face du ciel que je lui ôterais cette

existence impure, bien que cet acte fût le plus mince acompte de

ce qu'il me redevait.

«Je vois que vous me regardez de travers, Sir Charles Tregellis,

mais vous devriez, monsieur, prier Dieu pour qu'il ne vous mette

jamais dans le cas de vous demander ce que vous seriez capable de

faire dans la même situation.

Nous étions tous stupéfaits de voir la nature ardente de cet homme

se faire jour avec évidence au travers de la contrainte

artificielle qu'il s'imposait pour la tenir en échec.

On eût dit que sa courte chevelure noire se hérissait. Ses yeux

flamboyaient dans l'intensité de son émotion. Sa figure exprimait

une malignité haineuse que n'avait pu atténuer la mort de son

ennemi, ni le cours des années.

Le serviteur plein de discrétion avait disparu, il ne restait plus

à la place que l'homme aux pensées profondes, l'être dangereux,

capable de se montrer amoureux ardent ou l'ennemi le plus

vindicatif.

-- Nous étions sur le point de nous marier, elle et moi, lorsqu'un

hasard fatal mit cet homme sur notre chemin.

«Par je ne sais quels vils artifices il la détacha de moi.

«J'ai entendu dire qu'elle n'était pas, tant s'en faut, la

première et qu'il était passé maître en cet art.

«La chose était accomplie que je ne me doutais pas encore du

danger. Elle fut abandonnée, le coeur brisé, son existence perdue

et dut rentrer dans la maison où elle apportait la honte et la

misère.

«Je l'ai vue depuis et elle me dit que son séducteur avait éclaté

de rire quand elle lui avait reproché sa perfidie et je lui jurai

que cet homme paierait cet éclat de rire avec tout son sang.

«J'étais dès lors domestique, mais je n'étais pas encore au

service de Lord Avon.

«Je me proposai et j'obtins cet emploi, dans la pensée qu'il

m'offrirait l'occasion de régler mon compte avec son frère cadet.

Et cependant il me fallut attendre un temps terriblement long, car

bien des mois se passèrent avant que la visite à la Falaise royale

me donnât la chance que j'espérais le jour et dont je rêvais la

nuit.

«Mais quand elle se présenta, ce fut dans des conditions plus

favorables à mes projets que je n'eusse osé y compter.

«Lord Avon croyait être seul à connaître les passages secrets à la

Falaise royale. En cela il se trompait.

«Je les connaissais aussi ou du moins j'en savais assez pour les

projets que j'avais formés.

«Je n'ai pas besoin de vous dire en détail comment un jour que je

préparais les chambres pour les invités, une pression fortuite sur

un point de la boiserie fit s'ouvrir un panneau et laissa voir une

étroite ouverture dans le mur.

«Je m'y introduisis et je reconnus qu'un autre panneau s'ouvrait

dans une chambre à coucher plus grande.

«C'est tout ce que je savais, mais il ne m'en fallait pas

davantage pour mon projet.

«L'arrangement des chambres m'avait été confié. Je pris mes

mesures pour que le capitaine Barrington occupât la grande chambre

et moi la plus petite. J'arriverais près de lui quand je voudrais

et personne ne s'en douterait.

«Il arriva enfin.

«Comment vous décrire l'impatience fiévreuse où je vécus jusqu'à

ce que vint le moment que j'avais attendu, en vue duquel j'avais

combiné mes plans.

«On avait joué pendant une nuit et un jour. Je passai une nuit et

un jour à compter les minutes qui me rapprochaient de mon homme.

«On pouvait me sonner pour me faire encore apporter du vin. À

toute heure j'étais prêt à servir, si bien que ce jeune capitaine

dit avec un hoquet que j'étais le modèle des domestiques.

«Mon maître me dit d'aller me coucher. Il avait remarqué la

rougeur de mes joues, l'éclat de mon regard et mettait tout cela

sur le compte de la fièvre.

«Et en effet, c'était bien la fièvre qui me tenait, mais cette

fièvre-là, il n'y avait qu'un remède pour en venir à bout.

«Alors enfin, à une heure très matinale, je les entendis remuer

leurs chaises, je devinai qu'ils avaient fini de jouer.

«Lorsque j'entrai dans la pièce pour recevoir mes ordres, je

m'aperçus que le capitaine Barrington avait déjà gagné son lit

tant bien que mal.

«Les autres s'étaient également retirés et je trouvai mon maître

seul devant la table, en face de sa bouteille vide et des cartes

éparpillées.

«Il me renvoya dans ma chambre, d'un ton colère, et cette fois-là

je lui obéis.

«Mon premier soin fut de me pourvoir d'une arme.

«Je savais que si je me trouvais face-à-face avec lui, je pourrais

l'étrangler, mais je devais m'arranger pour qu'il meure sans faire

le moindre bruit.

«Il y avait une panoplie de chasse dans le hall. J'y pris un grand

couteau à lame droite que je repassai sur ma botte.

«Puis je regagnai furtivement ma chambre et je m'assis au bord de

mon lit pour attendre.

«J'avais décidé ce que je devais faire. Ce serait une mince

satisfaction pour moi que de le tuer sans qu'il sache quelle main

portait le coup et laquelle de ses fautes il expiait ainsi.

«Si je pouvais seulement le lier, lui mettre un bâillon, puis

après l'avoir éveillé d'une ou deux piqûres de mon poignard, je

pourrais au moins l'éveiller pour lui faire entendre ce que

j'avais à lui dire.

«Je me représentais l'expression de ses yeux, lorsque les vapeurs

du sommeil se seraient peu à peu dissipées, cet air de colère se

tournant aussitôt en horreur, en épouvante, lorsqu'il comprendrait

enfin qui j'étais et ce que je venais faire.

«Ce serait le moment suprême de ma vie.

«Je restai à attendre un temps qui me parut la durée d'une heure,

mais je n'avais pas de montre et mon impatience était telle que je

puis dire qu'en réalité, il s'était écoulé à peine un quart

d'heure.

«Je me levai alors, j'ôtai mes souliers, je pris mon couteau.

J'ouvris le panneau et me glissai sans bruit par l'ouverture.

«Je n'avais guère plus de trente pieds à parcourir, mais je

m'avançais pouce par pouce, car les vieilles planches moisies

faisaient un bruit sec de brindilles cassées dès qu'un corps

pesant se plaçait sur elles. Naturellement il faisait noir comme

dans un four et je cherchais ma route à tâtons, lentement, bien

lentement. À la fin, je vis une raie lumineuse jaune qui brillait

devant moi, je savais qu'elle venait de l'autre côté du panneau.

«J'arrivais donc trop tôt, car il n'avait pas encore éteint ses

chandelles.

«J'avais attendu bien des mois, je pouvais attendre une heure de

plus, car je ne tenais pas à agir avec précipitation ou

étourderie.

«Il était absolument nécessaire que je ne fisse aucun bruit en

remuant, car je n'étais plus qu'à quelques pieds de mon homme et

je n'étais séparé de lui que par une mince cloison de bois.

«Le temps avait faussé et fendu les planches, de sorte qu'après

m'être avancé avec précaution, aussi près que possible du panneau

glissant, je vis que je pouvais regarder sans difficulté dans la

chambre.

«Le capitaine Barrington était debout près de la table à toilette

et avait ôté son habit et son gilet.

«Une grande pile de souverains et plusieurs feuilles de papier

étaient placées devant lui et il comptait les gains qu'il avait

faits au jeu.

«Il avait la figure échauffée. Il était alourdi par le manque de

sommeil et par le vin.

«Cette vue me réjouit, car elle me prouva qu'il dormirait

profondément et que ma tâche serait aisée.

«J'avais encore les yeux fixés sur lui, quand soudain je le vis se

dresser en sursaut avec une expression terrible sur ses traits.

Pendant un instant, mon coeur cessa de battre, car je craignis

qu'il n'eût deviné d'une façon ou d'une autre ma présence.

«Et alors, j'entendis à l'intérieur la voix de mon maître.

«Je ne pouvais voir la porte par laquelle il était entré ni

l'endroit de la chambre où il se trouvait, mais j'entendis tout ce

qu'il était venu dire.

«Comme je contemplais la figure rouge et pourpre du capitaine, je

le vis devenir d'une pâleur livide quand il entendit les amers

reproches où on lui disait son infamie.

«Ma revanche m'en fut plus douce, bien plus douce que je ne me

l'étais peinte dans mes rêves les plus charmants.

«Je vis mon maître s'approcher de la table à toilette, présenter

les papiers à la flamme de la chandelle, en jeter les débris

noircis dans le foyer, puis jeter les pièces d'or dans un petit

sac de toile brune.

«Puis, comme il se retournait pour sortir, le capitaine le saisit

par le poignet en le suppliant, en mémoire de leur mère, d’avoir

pitié de lui. J'eus un regain d'affection pour mon maître en le

voyant dégager sa manchette d'entre les doigts qui s'y

cramponnaient et laisser là le misérable gredin étendu sur le sol.

«Dès lors, il me restait un point difficile à décider. Valait-il

mieux que je fisse ce que j'étais venu faire, ou bien était-il

préférable, maintenant que j'étais maître du secret de cet homme,

de conserver une arme plus tranchante, plus terrible que le

couteau de chasse de mon maître?

«J'étais sûr que Lord Avon ne pouvait pas, ne voudrait pas le

dénoncer.

«Je connaissais trop bien votre chatouilleuse sensibilité en ce

qui regarde l'honneur de la famille, mylord, et j'étais certain

que son secret était sain et sauf entre vos mains.

«Mais moi, j'avais à la fois le pouvoir et le désir et lorsque sa

vie aurait été flétrie, lorsqu'il aurait été chassé comme un chien

de son régiment, de ses clubs, le moment serait peut-être venu

pour moi de m'y prendre d'une autre façon avec lui.

-- Ambroise, dit mon oncle, vous êtes un profond scélérat.

-- Nous avons tous notre manière de sentir, monsieur, et vous me

permettrez de vous dire qu'un valet peut être aussi sensible à un

affront qu'un gentleman, bien qu'il lui soit interdit de se faire

justice par le duel.

«Mais je vous raconte franchement, sur la demande de Lord Avon,

tout ce que j'ai pensé et fait cette nuit-là et je poursuivrai

alors même que je n'aurais pas le bonheur de conquérir votre

approbation.

«Lorsque Lord Avon fut sorti, le capitaine resta quelque temps

agenouillé, la figure posée sur une chaise.

«Lorsqu'il se releva, il se mit à arpenter lentement la pièce en

baissant la tête.

«De temps à autre, il s'arrachait les cheveux, levait les poings

fermés.

«Je voyais la moiteur perler sur son front.

«Je le perdis de vue un instant.

«Je l'entendis ouvrir des tiroirs l'un après l'autre, comme s'il

cherchait quelque chose.

«Puis, il se rapprocha de la table de toilette où il me tournait

le dos.

«Sa tête était un peu rejetée en arrière et il portait les deux

mains à son col de chemise, comme s'il voulait le défaire.

«Puis j'entendis alors un éclaboussement comme si une cuvette

avait été renversée et il s'affaissa sur le sol, sa tête dans un

coin, et elle faisait avec ses épaules un angle si extraordinaire

qu'il me suffit d'un coup d'oeil pour comprendre que mon homme

allait échapper à l'étreinte où je croyais le tenir.

«Je fis glisser le panneau.

«Un instant après j'étais dans la pièce.

«Ses paupières battaient encore et quand mon regard se fixa sur

ses yeux déjà glacés, je crus y lire une expression de surprise

indiquant qu'il me reconnaissait.

«Je déposai mon couteau sur le sol et je m'allongeai à côté de lui

pour pouvoir lui murmurer à l'oreille une ou deux menues choses

dont je tenais à lui laisser le souvenir, mais à ce moment même,

il ouvrit la bouche et mourut.

«Chose singulière, moi qui n'avais pas eu peur de ma vie, j'eus

peur alors à côté de lui, et pourtant, quand je le regardai, quand

je vis qu'il était toujours immobile, à l'exception de la tache de

sang qui allait toujours s'agrandissant, sur le tapis, je fus pris

d'une soudaine crise de peur.

«Je pris mon couteau et revins sans bruit dans ma chambre en

fermant les panneaux derrière moi.

«Ce fut alors seulement que je m'aperçus qu'en ma folle

précipitation, au lieu d'avoir rapporté le couteau de chasse,

j'avais ramassé le rasoir qui était tombé tout sanglant des mains

du mort.

«Je cachai ce rasoir dans un endroit où personne ne l'a jamais

découvert, mais ma frayeur m'empêcha d'aller chercher l'autre

arme, ce que j'aurais sans doute fait si j'avais prévu les

conséquences terribles qu'on ne manquerait pas de tirer de sa

présence contre mon maître.

«Voilà donc, Lady Avon, le récit exact et sincère de la façon dont

est mort le capitaine Barrington.

-- Et comment se fait-il, demanda mon oncle d'un ton colère, que

vous ayez toujours laissé un innocent en butte à une persécution,

alors qu'un mot de vous l'aurait sauvé.

-- C'est, Sir Charles, que j'avais les meilleurs motifs pour

croire que cette démarche serait fort mal accueillie de Lord Avon.

Comment pouvais-je lui dire tout cela sans révéler le scandale de

famille qu'il mettait tant de soin à cacher? J'avoue qu'au début

je ne lui ai pas dit tout ce que j'avais vu, mais je dois m'en

excuser en rappelant qu'il disparut avant que j'eusse pris le

temps de savoir ce que je devais faire.

«Pendant bien des années, je puis dire même depuis que je suis

entré à votre service, Sir Charles, ma conscience m'a tourmenté et

j'ai juré que si jamais je retrouvais mon ancien maître, je lui

révélerais tout.

«Le hasard m'ayant fait surprendre une histoire racontée par le

jeune Mr Stone, ici présent, m'a montré la possibilité que les

chambres secrètes de la Falaise royale fussent le séjour de

quelqu'un.

«J'ai eu la conviction que Lord Avon s'y tenait caché. Je n'ai pas

perdu un moment pour le découvrir et lui offrir de faire tout ce

qui serait en mon pouvoir.

-- Il dit la vérité, conclut Lord Avon, mais il eut été bien

étrange que j'hésite à faire le sacrifice d'une vie fragile et

d'une santé languissante pour une cause à laquelle j'avais déjà

donné toute ma jeunesse. De nouvelles réflexions m'ont enfin

contraint à modifier ma résolution.

«Mon fils, dans l'ignorance où il était de son vrai rang, allait

se laisser entraîner dans un genre d'existence qui était en

harmonie avec sa force et son courage mais non avec les traditions

de sa maison.

«Je me suis dit, en outre, que la plupart des gens qui avaient

connu mon frère avaient disparu, qu'il n'était pas nécessaire que

tous les faits parussent au grand jour, que si je m'en vais sans

avoir dissipé tout soupçon sur ce crime, il en resterait pour ma

famille une tache plus noire que la faute qu’il a expiée si

terriblement. Pour ces motifs...

Le bruit de plusieurs pas lourds qui éveillaient les échos de la

vieille maison interrompit Lord Avon.

En entendant ce bruit, sa figure prit un degré de plus de pâleur

et il regarda piteusement sa femme et son fils.

-- On vient m'arrêter, s'écria-t-il. Il faudra que je me soumette

à l'humiliation d'une arrestation.

-- Par ici, Sir James, par ici, dit du dehors la voix rude de Sir

Lothian Hume.

-- Je n'ai pas besoin qu'on me montre le chemin dans une maison où

j'ai bu maintes bouteilles de bon clairet, répondit une voix de

basse taille.

Et au même moment, nous vîmes dans le corridor le corpulent squire

Ovington en culottes de basane et bottes montantes, la cravache à

la main.

Il avait à côté de lui Sir Lothian Hume et je vis deux constables

de campagne qui regardaient par-dessus son épaule.

-- Lord Avon, dit le squire, en qualité de magistrat du comté de

Sussex, j'ai le devoir de vous dire qu'il y a un mandat d'arrêt

contre vous en raison de l'assassinat prémédité de votre frère, le

capitaine Barrington, en l'année 1786.

-- Je suis prêt à me disculper de l'accusation.

-- Cela, je vous le dis en tant que magistrat, mais en tant

qu'homme et comme étant le squire de Rougham-Grange, je suis

enchanté de vous voir, Ned, et voici ma main. Jamais on ne me fera

croire qu'un bon Tory comme vous, un homme qui a montré la queue

de son cheval sur tous les hippodromes des Dunes, ait pu se rendre

coupable d'un acte pareil.

-- Vous me rendez justice, James, dit Lord Avon en serrant la

large main brune que le squire lui avait tendue. Je suis aussi

innocent que vous et je puis le prouver.

-- En attendant, dit Sir Lothian Hume, une grosse porte et une

solide serrure seront les meilleures précautions pour que Lord

Avon se présente lorsqu'on le convoquera.

La figure hâlée du squire prit une teinte d'un pourpre foncé quand

il s'adressa au Londonien.

-- Est-ce que vous êtes le magistrat du comté, monsieur?

-- Je n'ai pas cet honneur, Sir James.

-- Alors pourquoi vous permettez-vous de donner des conseils à un

homme qui remplit ces fonctions depuis près de vingt ans? Quand je

ne suis pas sûr de mon affaire, monsieur, la loi me donne un clerc

avec qui je puis conférer et je n'ai pas besoin d'autre

assistance.

-- Vous le prenez sur un ton trop haut, Sir James, je n'ai pas

l'habitude d'être pris à partie si vivement.

-- Je ne suis pas non plus habitué à me voir interrompre dans

l'exercice de mes devoirs officiels, monsieur. Je dis cela en

qualité de magistrat, Sir Lothian, mais comme homme, je suis

toujours prêt à soutenir mes opinions.

Sir Lothian s'inclina.

-- Vous me permettrez, monsieur, de vous faire remarquer que j'ai

des intérêts de la plus grande importance engagés dans cette

affaire. J'ai tous les motifs possibles de croire qu'il s'est

organisé ici un complot qui vise ma position comme héritier de

Lord Avon. Je demande à ce qu'il soit mis en lieu sûr jusqu'à ce

que cette affaire soit éclaircie et je vous requiers en votre

qualité de magistrat d'exécuter votre mandat.

-- Que le diable emporte tout cela, Ned, s'écria le squire. Je

voudrais bien avoir auprès de moi mon clerc Johnson et je ne

demande qu'à vous traiter avec tous les égards que la loi autorise

et pourtant, comme vous l'entendez, je suis invité à m'assurer de

votre personne.

-- Permettez-moi, monsieur, de vous suggérer une idée, dit mon

oncle. Tant qu'il sera sous la surveillance personnelle du

magistrat, il sera réputé sous la garde de la loi, et cette

condition est remplie s'il se trouve sous le toit de Rougham-

Grange.

-- Rien de mieux, s'écria le squire avec empressement. Vous allez

loger chez moi jusqu'à ce que cette affaire s'en aille en fumée.

En d'autres termes, Lord Avon, je me déclare responsable, comme

représentant de la loi, de ce que vous serez retenu en lieu sûr,

jusqu'au jour où l'on me demandera de vous produire en personne.

-- Vous avez vraiment bon coeur, James.

-- Ta! ta! je ne fais que me conformer à la loi. J'espère, Sir

Lothian Hume, que vous n'avez pas d'objections à faire à cela?

Sir Lothian haussa les épaules et jeta un regard noir au

magistrat. Puis s'adressant à mon oncle:

-- Il y a encore une petite affaire en suspens entre nous, dit-il.

Vous plairait-il de me donner le nom d'un ami?... Mr Corcoran qui

est dehors, dans la barouche, agirait en mon nom et nous pourrions

nous rencontrer demain matin.

-- Avec plaisir, répondit mon oncle, je crois pouvoir compter sur

votre père, mon neveu? Votre ami pourra s'entendre avec le

lieutenant Stone de Friar's Oak et le plus tôt sera le mieux.

Ainsi se termina cette étrange conférence.

De mon côté, j'avais couru auprès de mon premier ami d'enfance et

je faisais de mon mieux pour lui dire combien j'étais heureux de

sa bonne fortune, et il me répondait en m'assurant que quoi qu'il

pût lui arriver, rien n'affaiblirait son affection pour moi.

Mon oncle me toucha l'épaule et nous allions partir, lorsque

Ambroise, ayant remis le masque de bronze sur ses ardentes

passions, s'approcha de lui avec respect.

-- Je vous demande pardon, Sir Charles, mais je suis très choqué

de voir votre cravate...

-- Vous avez raison, Ambroise, Lorimer fait de son mieux, mais je

n'ai jamais pu trouver quelqu'un qui vous remplace.

-- Je serais fier de vous servir, monsieur. Mais vous devez

reconnaître que Lord Avon a des droits antérieurs. S'il consent à

me rendre ma liberté...

-- Vous pouvez partir, Ambroise, vous le pouvez. Vous êtes un

excellent serviteur, mais votre présence m'est devenue pénible.

-- Je vous remercie, Ned, dit mon oncle. Mais vous, Ambroise, il

ne faudra pas me quitter aussi brusquement.

-- Permettez-moi de vous expliquer le motif, monsieur. J'étais

décidé à vous prévenir de mon départ quand nous serions arrivés à

Brighton, mais ce soir-là, comme nous sortions du village, j'ai vu

passer dans un phaéton une dame dont je connaissais fort bien les

relations intimes avec Lord Avon, sans être certain que c'était sa

femme. Sa présence en cet endroit me confirma dans la conviction

qu'il se cachait à la Falaise royale. Je descendis furtivement de

votre voiture, je la suivis aussitôt dans le but de lui exposer

l'affaire et de lui expliquer combien il était nécessaire que Lord

Avon me vit.

-- Eh bien, je vous pardonne votre désertion, dit mon oncle, et je

vous serais fort obligé si vous vouliez bien, de nouveau, arranger

ma cravate.

Jim Harrison, boxeur · 第 25 / 27 题