XXII -- DÉNOUEMENT

La voiture de Sir James Ovington attendait dehors.

La famille Avon, si tragiquement dispersée, si singulièrement

réunie, y monta pour se rendre sous le toit hospitalier du Squire.

Lorsqu'ils furent sortis, mon oncle monta en voiture et nous

reconduisit, Ambroise et moi, au village.

-- Il est préférable de voir votre père tout de suite, mon neveu.

Sir Lothian et son homme sont déjà en route depuis quelque temps.

Je serais désolé qu'il y ait quelque malentendu dans notre

rencontre.

De mon côté je pensais à la terrible réputation de notre

adversaire comme duelliste. Sans doute ma figure laissa voir mes

sentiments, car mon oncle se mit à rire.

-- Eh bien! mon neveu, dit-il, on dirait que vous marchez derrière

mon cercueil. Ce n'est pas ma première affaire et je pense bien

que ce ne sera pas ma dernière. Quand je me bats aux environs de

la ville, j'ai l'habitude d'aller tirer une centaine de balles

dans l'arrière-boutique de Manton, et je puis dire que je suis en

état de trouver la route jusqu'à son gilet. Toutefois je confesse

que je suis un peu accablé de tout ce qui est arrivé. Penser que

mon cher vieil ami est non seulement vivant, mais innocent! Et

qu'il a, pour continuer la race des Avon, un si beau gaillard de

fils et d'héritier! Voilà qui donnera le coup de grâce à Hume, car

je sais que les Juifs lui ont donné de la marge à raison de ses

espérances. Et vous, Ambroise, dire que vous avez fait irruption

de cette façon-là!

Parmi toutes les choses extraordinaires qui étaient arrivées, il

semblait que ce fût celle-là qui ait fait la plus forte impression

sur mon oncle, car il y revint à maintes reprises.

Cet homme, qu'il avait fini par regarder comme une machine à faire

les noeuds de cravate et à remuer le chocolat, s'était montré

animé de passions.

C'était un prodige dont il ne revenait pas.

Si son réchaud à rasoirs avait mal tourné, il n'en eut pas été

plus ébahi.

Nous étions à quelques centaines de yards du cottage, lorsque nous

vîmes le long Mr Corcoran, l'homme à l’habit vert, arpentant

l'allée du jardin.

Mon oncle nous attendait à la porte avec un air de ravissement

contenu.

-- Je suis heureux de vous être utile, de n'importe quelle

manière, Sir Charles. Nous avons arrangé cela pour demain à sept

heures dans le communal de Ditchling.

-- Je ne serais pas fâché que l'on puisse remettre ces petites

affaires à une heure plus tardive, dit mon oncle. On est obligé de

se lever à une heure tout à fait absurde ou de négliger sa

toilette.

-- Ils s'arrêtent sur la route à l'auberge de Friar's Oak, et si

vous teniez à ce que cela ait lieu plus tard...

-- Non, non, je ferai cet effort, Ambroise, vous apporterez la

batterie de toilette à sept heures.

-- Je ne sais pas si vous tiendrez à vous servir de mes aboyeurs,

dit mon père. Je m'en suis servi dans quinze engagements et à la

distance de trente yards, vous auriez peine à trouver meilleur

outil.

-- Je vous remercie, j'ai mes pistolets de duel sous le siège.

Ambroise, veillez à ce que les chiens soient huilés, car j'aime

une détente légère. Ah! ma soeur Mary, je vous ramène votre garçon

qui ne s'en trouve pas plus mal, je l'espère, après les

distractions de la ville.

Je n'ai pas besoin de vous dire que ma pauvre mère me couvrit de

pleurs et de caresses, car vous qui avez des mères, vous en savez

autant que moi, et vous qui n'en avez pas, vous ne saurez jamais

combien la maison de famille est un nid chaud et confortable.

Comme je m'étais agité et démené pour voir les merveilles de la

ville! Et maintenant que j'en avais vu plus que je n'eusse rêvé

dans mes songes les plus extravagants, mes yeux ne trouvaient rien

qui me donnât une plus grande impression de douceur et de repos

que notre petit salon, avec ses bibelots, en eux-mêmes objets

insignifiants mais si riches en souvenirs, le poisson souffleur

des Moluques, la corne de narval de l'Arctique, et la gravure du

_Ça Ira_ poursuivi par Lord Hotham.

Et comme c'était égayant de voir aussi d'un côté du foyer

flambant, mon père avec sa pipe et sa bonne figure rouge et ma

mère tournant et piquant ses aiguilles à tricoter.

En les contemplant, je me demandais comment je pouvais avoir ce

grand désir de les quitter ou comment je prendrais sur moi de les

quitter de nouveau.

Mais il faudrait bien les quitter et à bref délai comme je

l'appris avec les bruyantes félicitations de mon père et les

larmes de ma mère.

Il avait été nommé au commandement du _Caton_, vaisseau de

soixante-quatre canons, pendant qu'un billet de Lord Nelson daté

de Portsmouth, m'informait qu'un poste vacant m'attendait si je me

mettais en route tout de suite.

-- Et votre mère tient prêt votre coffre de marin, mon garçon.

Vous pourrez faire le voyage demain avec moi, car si vous tenez à

être un des hommes de Nelson, il faut lui prouver que vous êtes

digne de lui.

-- Tous les Stone sont entrés dans la marine, dit ma mère à mon

oncle, comme pour s'excuser, et c'est une grande chance pour lui

d'y entrer sous le patronage de Lord Nelson. Mais nous

n'oublierons jamais la bonté que vous avez eue, Charles, de

montrer un peu le monde à Rodney.

-- Au contraire, ma soeur Mary, dit gravement mon oncle, votre

fils a été pour moi une société très agréable, au point que je

crains qu'on ait le droit de m'accuser de négligence envers

Fidelio. Je vous le ramène, j'espère, un peu plus poli que je l'ai

emmené. Ce serait folie que de le traiter de distingué, mais du

moins il n'y a aucun reproche à lui faire. La nature lui a refusé

les dons suprêmes. Je l'ai trouvé peu disposé à y suppléer par des

avantages artificiels, mais du moins je lui ai montré un peu la

vie. Je lui ai donné quelques leçons de finesse et de conduite qui

paraîtront peut-être de trop à présent, mais qui reviendront en

valeur lorsqu'il sera d'âge plus mûr. Si sa carrière dans la ville

n'a pas donné ce que j'en attendais, la raison s'en trouve

uniquement de ce fait que j'ai la sottise de juger autrui d'après

l'idéal que je me suis fait. Toutefois, je suis bien disposé à son

égard et je le regarde comme éminemment apte à la profession où il

va entrer.

Il me tendit alors sa sacro-sainte tabatière comme un gage

solennel de sa bienveillance et quand mon esprit se reporte à ce

temps-là, il y a peu de circonstances où j'aie vu plus clairement

briller cet éclair malicieux en ses grands yeux à l'expression

hautaine, alors qu'il avait un pouce dans l'entournure de son

gilet et qu'il m'offrait la petite boîte brillante sur le creux de

sa main blanche comme la neige.

Il était le type et le chef d'une étrange race d'hommes qui a

disparu d'Angleterre, ce beau au sang abondant, au caractère

viril, exquis dans sa toilette, étroit dans ses idées, grossier

dans ses amusements, excentrique dans ses habitudes.

Ces hommes traversèrent l'histoire d'Angleterre d'un pas guindé,

avec leurs absurdes cravates, leurs larges collets, leurs

breloques dansantes et ils s'évanouirent dans ces sombres

coulisses d'où l'on ne revient jamais.

Le monde, en se développant, les a laissés derrière lui.

Il n'y a plus de place en lui pour leurs modes bizarres, leurs

mystifications, leurs excentricités soigneusement étudiées.

Et cependant, derrière ce rideau, sous ces dehors de sottise dont

ils prenaient si grand soin de se draper, c'étaient souvent des

hommes énergiques, d'une robuste personnalité.

Les langoureux flâneurs de Saint-James étaient aussi les Yachtmen

du Solent, les fins Cavaliers des comtés, les combattants qui se

battaient sur la grande route ou dans quelque aventure matinale.

C'est parmi eux que Wellington tria ses meilleurs officiers.

Ils condescendent parfois à être poètes, orateurs, et Byron,

Charles James Fox, Castlereagh, ont conservé parmi eux quelque

renommée.

Je ne puis m’empêcher de me demander comment l'histoire les

comprendra, alors que moi-même, qui connaissais si bien l'un

d'eux, qui avais de son sang dans les veines, je n'ai pu faire la

part de ce qui était réel et ce qui était dû aux affectations

qu'il avait cultivées avec tant de soin qu'elles avaient cessé de

mériter ce nom-là.

À travers les interstices de cette cuirasse de folie, j'ai maintes

fois cru entrevoir les traits d'un homme généreux et sincère et je

me plais à croire que ce ne fut pas une illusion.

Le hasard ne voulut pas que les incidents de ce jour touchassent à

leur fin.

J'étais allé me coucher de bonne heure, mais il me fut impossible

de dormir, car mon esprit revenait sans cesse au petit Jim et au

changement extraordinaire qui s'était produit dans son avenir et

dans sa situation.

J'étais encore à me retourner et à m'agiter dans mon lit, lorsque

j'entendis le bruit de sabots de chevaux venant de la direction de

Londres, et aussitôt le grincement de roues qui tournaient pour

s'arrêter devant l'auberge.

Mes fenêtres se trouvaient ouvertes, car c'était une fraîche nuit

de printemps. J'entendis une voix qui demanda si Sir Lothian Hume

se trouvait là.

À ce nom je sautai à bas du lit et j'eus le temps de voir trois

hommes descendre de la voiture et entrer à la file dans le

vestibule éclairé de l'auberge.

Les deux chevaux restaient immobiles sous le flot de lumière qui

tombait par la porte sur leurs épaules brunes et leurs têtes

patientes.

Dix minutes peut-être s'écoulèrent.

Alors j'entendis le bruit de pas nombreux et un groupe serré

d'hommes franchit la porte avec fracas.

-- Inutile d'employer la violence, dit une voix rauque. Au nom de

qui cette poursuite?

-- Au nom de plusieurs, monsieur. On vous a laissé de la corde

dans l'espoir que vous gagneriez cette lutte de l'autre jour.

Montant total: Douze mille livres.

-- Voyons, mon ami, j'ai un rendez-vous des plus importants pour

demain à sept heures. Je vous donnerai cinquante livres si vous me

laissez libre jusque-là.

-- C'est réellement impossible, monsieur. Il n'en faudrait pas

tant pour nous faire perdre nos places d'employés du shérif.

À la lumière jaune que jetaient les lanternes de la voiture, je

vis le baronnet jeter un coup d'oeil sur nos fenêtres et sa haine

nous aurait tués si ses yeux avaient été des armes aussi terribles

que ses pistolets.

-- Je ne peux pas monter en voiture, à moins qu'on ne me délie les

mains, dit-il.

-- Tenez ferme, Billy, car il a l'air vicieux. Lâchez un bras à la

fois. Ah! Comme ça vous voudriez...

-- Corcoran! Corcoran! hurla une voix.

Puis je vis un plongeon, une lutte, une silhouette aux mouvements

frénétiques qui arrivait à le détacher du groupe.

Un coup violent fut lancé et l'homme s'étala au milieu de la route

éclairée par la lune faisant dans la poussière des contorsions et

des sauts comme une truite qu'on vient de mettre à terre.

-- Le voilà pris, cette fois. Tenez-le par les poignets. Et à

présent, avec ensemble!

Il fut soulevé comme un sac de farine et lancé brutalement dans le

fond de la voiture. Les trois hommes montèrent d'un bond.

Un fouet siffla dans l'obscurité et voilà comment Sir Lothian

Hume, le Corinthien à la mode, disparut de mes yeux et de ceux de

tout le monde, excepté des gens charitables qui visitaient les

prisons pour dettes.

Lord Avon vécut deux ans de plus, temps suffisant pour qu'avec

l'aide d'Ambroise il pût prouver qu'il était innocent du crime

horrible sous l'ombre duquel il avait passé tant d'années.

Toutefois, il n'arriva pas à secouer les effets de ces années

passées dans des conditions malsaines, contraires aux lois de la

nature.

Ce furent seulement les soins dévoués de sa femme et de son fils

qui firent durer la flamme vacillante de sa vie.

Celle que j'avais connue comme ancienne actrice à Anstey Cross

devint la douairière d'Avon, tandis que le petit Jim, aussi

affectueux pour moi qu'au temps où ensemble on chipait les nids

d'oiseaux, où on taquinait la truite, est devenu aujourd'hui Lord

Avon, chéri de ses fermiers, le plus fin sportsman et l'homme le

plus populaire qu'il y ait du Weald au Canal.

Il épousa la seconde fille de Sir James Ovington et, comme j'ai vu

cette semaine trois de ses petits enfants, il est fort probable

que si les descendants de Sir Lothian Hume persistent à guigner le

domaine, ils en seront pour leurs espérances, comme avant eux leur

ancêtre.

La vieille maison de la Falaise Royale a été démolie à cause des

terribles souvenirs de famille qui la hantaient.

Un bel édifice moderne s'est élevé à sa place.

La loge située sur la route de Brighton avait un air si coquet

avec son treillage et ses massifs de roses que je ne fus pas le

seul visiteur à déclarer que je préférerais sa possession à celle

de la grande maison de là-bas parmi les arbres.

C'est là que pendant bien des années, qui aboutirent à une

tranquille et heureuse vieillesse, vécurent Jack Harrison et sa

femme.

Ils reçurent ainsi au couchant de leur vie les soins et

l'affection qu'ils avaient prodigués. Jamais Jack Harrison

n'enjamba désormais le ring de vingt-quatre pieds, mais l'histoire

de la grande lutte entre le forgeron et l'homme de l'Ouest est

encore familière aux vieux fidèles du ring et rien ne lui plaisait

plus que de la recommencer dans toutes les péripéties et tout en

restant assis sous son auvent couvert de roses. Mais dès qu'il

entendait le bruit de la canne de sa femme se rapprocher, il se

mettait à parler d'autre chose, du jardin et de son avenir, car

elle était toujours hantée par la crainte de le voir retourner au

ring et, pour peu qu'elle restât une heure sans voir le vieillard,

elle était convaincue qu'il était allé disputer la ceinture, au

champion du jour, un parvenu.

«Il livra le bon combat», inscrivit-on à sa prière, sur sa pierre

funéraire, et quoique je sois convaincu que ses dernières pensées

furent pour Baruch le Noir et Wilson le Crabe, aucun de ceux qui

le connaissaient ne se refusait à voir un sens symbolique dans ce

résumé de sa vie d'honnête et vaillant homme.

Sir Charles Tregellis continua pendant quelque temps à montrer ses

couleurs écarlate et or à Newmarket et ses inimitables costumes à

Saint-James.

Ce fut lui qui inventa de mettre des boutons et des boucles au bas

des pantalons de grande cérémonie et lui aussi qui ouvrit des

perspectives nouvelles par ses recherches sur les mérites comparés

de la colle de poisson et de l'empois dans le repassage des

devants de chemise.

Les vieux beaux, s'il en reste encore d'égarés dans les coins chez

_Arthur_ ou chez _White_, se rappellent peut-être un arrêt rendu

par Tregellis: à savoir que, pour qu'une cravate ait la raideur

convenable, il faut qu'en la prenant par un des angles on la

soulève aux trois quarts. Il y eut alors le schisme d'Alvanley et

de son école, qui déclarèrent que c'était assez de la moitié.

Puis vint le règne de Brummel et la rupture déclarée au sujet des

collets de velours où toute la ville marcha derrière le nouveau

venu.

Mon oncle, qui n'était point né pour passer au second rang après

n'importe qui, se retira aussitôt à Saint-Albans et annonça qu'il

en ferait le centre de la mode et de la société pour remplacer

Londres dégénéré.

Toutefois, le maire et le conseil, lui ayant voté une adresse de

remerciements pour ses projets bienveillants envers la ville et

ayant commandé à Londres des vêtements pour cette circonstance,

parurent tous avec des collets de velours.

Cela produisit chez mon oncle un tel découragement qu'il se mit au

lit et ne parût plus en public.

Sa fortune, par suite de laquelle une noble existence avait peut-

être été manquée, fut répartie en un grand nombre de petits legs.

L'un d'eux était destiné à Ambroise, son valet, mais il en réserva

à sa soeur, ma mère, assez pour lui faire une vieillesse aussi

ensoleillée, aussi agréable que je le pouvais désirer.

Quant à moi, fil sans valeur auquel sont enfilés ces grains, j'ose

à peine ajouter quelques mots sur mon propre compte, de peur que

ces mots par lesquels je dois finir mon chapitre ne servent de

commencement à un autre.

Si je n'avais pas pris la plume pour vous raconter une histoire de

terrien, j'aurais peut-être réussi à vous faire un meilleur récit

de marin, mais on ne peut pas mettre dans un seul cadre deux

tableaux destinés à se faire vis-à-vis.

Le jour viendra peut-être où je mettrai par écrit tous les

souvenirs que j'ai gardés de la grande bataille qui se livra sur

mer.

J'y dirai comment mon père y finit sa glorieuse carrière en

frottant la peinture de son navire contre celle d'un vaisseau

espagnol de quatre-vingts canons et celle d'un vaisseau espagnol

de soixante-quatorze.

Il tomba sur sa poupe brisée en mangeant une pomme.

Je vois les barres de fumée en cette soirée d'octobre tournoyer

lentement sur les flots de l'Atlantique, puis se lever, monter,

monter, jusqu'à ce qu'ils fussent déchirés ces légers flocons et

perdus dans l'infini bleu du ciel. Et en même temps qu'eux se leva

le nuage qui était resté suspendu sur le pays. Il s'amincit,

s'atténua de même, jusqu'au jour où le soleil de Dieu, l'astre de

paix et de sécurité, vint encore briller sur nous et cette fois,

nous l'espérons, sans crainte d'un obscurcissement nouveau.

Jim Harrison, boxeur · 第 26 / 27 题