La voiture de Sir James Ovington attendait dehors.
La famille Avon, si tragiquement dispersée, si singulièrement
réunie, y monta pour se rendre sous le toit hospitalier du Squire.
Lorsqu'ils furent sortis, mon oncle monta en voiture et nous
reconduisit, Ambroise et moi, au village.
-- Il est préférable de voir votre père tout de suite, mon neveu.
Sir Lothian et son homme sont déjà en route depuis quelque temps.
Je serais désolé qu'il y ait quelque malentendu dans notre
rencontre.
De mon côté je pensais à la terrible réputation de notre
adversaire comme duelliste. Sans doute ma figure laissa voir mes
sentiments, car mon oncle se mit à rire.
-- Eh bien! mon neveu, dit-il, on dirait que vous marchez derrière
mon cercueil. Ce n'est pas ma première affaire et je pense bien
que ce ne sera pas ma dernière. Quand je me bats aux environs de
la ville, j'ai l'habitude d'aller tirer une centaine de balles
dans l'arrière-boutique de Manton, et je puis dire que je suis en
état de trouver la route jusqu'à son gilet. Toutefois je confesse
que je suis un peu accablé de tout ce qui est arrivé. Penser que
mon cher vieil ami est non seulement vivant, mais innocent! Et
qu'il a, pour continuer la race des Avon, un si beau gaillard de
fils et d'héritier! Voilà qui donnera le coup de grâce à Hume, car
je sais que les Juifs lui ont donné de la marge à raison de ses
espérances. Et vous, Ambroise, dire que vous avez fait irruption
de cette façon-là!
Parmi toutes les choses extraordinaires qui étaient arrivées, il
semblait que ce fût celle-là qui ait fait la plus forte impression
sur mon oncle, car il y revint à maintes reprises.
Cet homme, qu'il avait fini par regarder comme une machine à faire
les noeuds de cravate et à remuer le chocolat, s'était montré
animé de passions.
C'était un prodige dont il ne revenait pas.
Si son réchaud à rasoirs avait mal tourné, il n'en eut pas été
plus ébahi.
Nous étions à quelques centaines de yards du cottage, lorsque nous
vîmes le long Mr Corcoran, l'homme à l’habit vert, arpentant
l'allée du jardin.
Mon oncle nous attendait à la porte avec un air de ravissement
contenu.
-- Je suis heureux de vous être utile, de n'importe quelle
manière, Sir Charles. Nous avons arrangé cela pour demain à sept
heures dans le communal de Ditchling.
-- Je ne serais pas fâché que l'on puisse remettre ces petites
affaires à une heure plus tardive, dit mon oncle. On est obligé de
se lever à une heure tout à fait absurde ou de négliger sa
toilette.
-- Ils s'arrêtent sur la route à l'auberge de Friar's Oak, et si
vous teniez à ce que cela ait lieu plus tard...
-- Non, non, je ferai cet effort, Ambroise, vous apporterez la
batterie de toilette à sept heures.
-- Je ne sais pas si vous tiendrez à vous servir de mes aboyeurs,
dit mon père. Je m'en suis servi dans quinze engagements et à la
distance de trente yards, vous auriez peine à trouver meilleur
outil.
-- Je vous remercie, j'ai mes pistolets de duel sous le siège.
Ambroise, veillez à ce que les chiens soient huilés, car j'aime
une détente légère. Ah! ma soeur Mary, je vous ramène votre garçon
qui ne s'en trouve pas plus mal, je l'espère, après les
distractions de la ville.
Je n'ai pas besoin de vous dire que ma pauvre mère me couvrit de
pleurs et de caresses, car vous qui avez des mères, vous en savez
autant que moi, et vous qui n'en avez pas, vous ne saurez jamais
combien la maison de famille est un nid chaud et confortable.
Comme je m'étais agité et démené pour voir les merveilles de la
ville! Et maintenant que j'en avais vu plus que je n'eusse rêvé
dans mes songes les plus extravagants, mes yeux ne trouvaient rien
qui me donnât une plus grande impression de douceur et de repos
que notre petit salon, avec ses bibelots, en eux-mêmes objets
insignifiants mais si riches en souvenirs, le poisson souffleur
des Moluques, la corne de narval de l'Arctique, et la gravure du
_Ça Ira_ poursuivi par Lord Hotham.
Et comme c'était égayant de voir aussi d'un côté du foyer
flambant, mon père avec sa pipe et sa bonne figure rouge et ma
mère tournant et piquant ses aiguilles à tricoter.
En les contemplant, je me demandais comment je pouvais avoir ce
grand désir de les quitter ou comment je prendrais sur moi de les
quitter de nouveau.
Mais il faudrait bien les quitter et à bref délai comme je
l'appris avec les bruyantes félicitations de mon père et les
larmes de ma mère.
Il avait été nommé au commandement du _Caton_, vaisseau de
soixante-quatre canons, pendant qu'un billet de Lord Nelson daté
de Portsmouth, m'informait qu'un poste vacant m'attendait si je me
mettais en route tout de suite.
-- Et votre mère tient prêt votre coffre de marin, mon garçon.
Vous pourrez faire le voyage demain avec moi, car si vous tenez à
être un des hommes de Nelson, il faut lui prouver que vous êtes
digne de lui.
-- Tous les Stone sont entrés dans la marine, dit ma mère à mon
oncle, comme pour s'excuser, et c'est une grande chance pour lui
d'y entrer sous le patronage de Lord Nelson. Mais nous
n'oublierons jamais la bonté que vous avez eue, Charles, de
montrer un peu le monde à Rodney.
-- Au contraire, ma soeur Mary, dit gravement mon oncle, votre
fils a été pour moi une société très agréable, au point que je
crains qu'on ait le droit de m'accuser de négligence envers
Fidelio. Je vous le ramène, j'espère, un peu plus poli que je l'ai
emmené. Ce serait folie que de le traiter de distingué, mais du
moins il n'y a aucun reproche à lui faire. La nature lui a refusé
les dons suprêmes. Je l'ai trouvé peu disposé à y suppléer par des
avantages artificiels, mais du moins je lui ai montré un peu la
vie. Je lui ai donné quelques leçons de finesse et de conduite qui
paraîtront peut-être de trop à présent, mais qui reviendront en
valeur lorsqu'il sera d'âge plus mûr. Si sa carrière dans la ville
n'a pas donné ce que j'en attendais, la raison s'en trouve
uniquement de ce fait que j'ai la sottise de juger autrui d'après
l'idéal que je me suis fait. Toutefois, je suis bien disposé à son
égard et je le regarde comme éminemment apte à la profession où il
va entrer.
Il me tendit alors sa sacro-sainte tabatière comme un gage
solennel de sa bienveillance et quand mon esprit se reporte à ce
temps-là, il y a peu de circonstances où j'aie vu plus clairement
briller cet éclair malicieux en ses grands yeux à l'expression
hautaine, alors qu'il avait un pouce dans l'entournure de son
gilet et qu'il m'offrait la petite boîte brillante sur le creux de
sa main blanche comme la neige.
Il était le type et le chef d'une étrange race d'hommes qui a
disparu d'Angleterre, ce beau au sang abondant, au caractère
viril, exquis dans sa toilette, étroit dans ses idées, grossier
dans ses amusements, excentrique dans ses habitudes.
Ces hommes traversèrent l'histoire d'Angleterre d'un pas guindé,
avec leurs absurdes cravates, leurs larges collets, leurs
breloques dansantes et ils s'évanouirent dans ces sombres
coulisses d'où l'on ne revient jamais.
Le monde, en se développant, les a laissés derrière lui.
Il n'y a plus de place en lui pour leurs modes bizarres, leurs
mystifications, leurs excentricités soigneusement étudiées.
Et cependant, derrière ce rideau, sous ces dehors de sottise dont
ils prenaient si grand soin de se draper, c'étaient souvent des
hommes énergiques, d'une robuste personnalité.
Les langoureux flâneurs de Saint-James étaient aussi les Yachtmen
du Solent, les fins Cavaliers des comtés, les combattants qui se
battaient sur la grande route ou dans quelque aventure matinale.
C'est parmi eux que Wellington tria ses meilleurs officiers.
Ils condescendent parfois à être poètes, orateurs, et Byron,
Charles James Fox, Castlereagh, ont conservé parmi eux quelque
renommée.
Je ne puis m’empêcher de me demander comment l'histoire les
comprendra, alors que moi-même, qui connaissais si bien l'un
d'eux, qui avais de son sang dans les veines, je n'ai pu faire la
part de ce qui était réel et ce qui était dû aux affectations
qu'il avait cultivées avec tant de soin qu'elles avaient cessé de
mériter ce nom-là.
À travers les interstices de cette cuirasse de folie, j'ai maintes
fois cru entrevoir les traits d'un homme généreux et sincère et je
me plais à croire que ce ne fut pas une illusion.
Le hasard ne voulut pas que les incidents de ce jour touchassent à
leur fin.
J'étais allé me coucher de bonne heure, mais il me fut impossible
de dormir, car mon esprit revenait sans cesse au petit Jim et au
changement extraordinaire qui s'était produit dans son avenir et
dans sa situation.
J'étais encore à me retourner et à m'agiter dans mon lit, lorsque
j'entendis le bruit de sabots de chevaux venant de la direction de
Londres, et aussitôt le grincement de roues qui tournaient pour
s'arrêter devant l'auberge.
Mes fenêtres se trouvaient ouvertes, car c'était une fraîche nuit
de printemps. J'entendis une voix qui demanda si Sir Lothian Hume
se trouvait là.
À ce nom je sautai à bas du lit et j'eus le temps de voir trois
hommes descendre de la voiture et entrer à la file dans le
vestibule éclairé de l'auberge.
Les deux chevaux restaient immobiles sous le flot de lumière qui
tombait par la porte sur leurs épaules brunes et leurs têtes
patientes.
Dix minutes peut-être s'écoulèrent.
Alors j'entendis le bruit de pas nombreux et un groupe serré
d'hommes franchit la porte avec fracas.
-- Inutile d'employer la violence, dit une voix rauque. Au nom de
qui cette poursuite?
-- Au nom de plusieurs, monsieur. On vous a laissé de la corde
dans l'espoir que vous gagneriez cette lutte de l'autre jour.
Montant total: Douze mille livres.
-- Voyons, mon ami, j'ai un rendez-vous des plus importants pour
demain à sept heures. Je vous donnerai cinquante livres si vous me
laissez libre jusque-là.
-- C'est réellement impossible, monsieur. Il n'en faudrait pas
tant pour nous faire perdre nos places d'employés du shérif.
À la lumière jaune que jetaient les lanternes de la voiture, je
vis le baronnet jeter un coup d'oeil sur nos fenêtres et sa haine
nous aurait tués si ses yeux avaient été des armes aussi terribles
que ses pistolets.
-- Je ne peux pas monter en voiture, à moins qu'on ne me délie les
mains, dit-il.
-- Tenez ferme, Billy, car il a l'air vicieux. Lâchez un bras à la
fois. Ah! Comme ça vous voudriez...
-- Corcoran! Corcoran! hurla une voix.
Puis je vis un plongeon, une lutte, une silhouette aux mouvements
frénétiques qui arrivait à le détacher du groupe.
Un coup violent fut lancé et l'homme s'étala au milieu de la route
éclairée par la lune faisant dans la poussière des contorsions et
des sauts comme une truite qu'on vient de mettre à terre.
-- Le voilà pris, cette fois. Tenez-le par les poignets. Et à
présent, avec ensemble!
Il fut soulevé comme un sac de farine et lancé brutalement dans le
fond de la voiture. Les trois hommes montèrent d'un bond.
Un fouet siffla dans l'obscurité et voilà comment Sir Lothian
Hume, le Corinthien à la mode, disparut de mes yeux et de ceux de
tout le monde, excepté des gens charitables qui visitaient les
prisons pour dettes.
Lord Avon vécut deux ans de plus, temps suffisant pour qu'avec
l'aide d'Ambroise il pût prouver qu'il était innocent du crime
horrible sous l'ombre duquel il avait passé tant d'années.
Toutefois, il n'arriva pas à secouer les effets de ces années
passées dans des conditions malsaines, contraires aux lois de la
nature.
Ce furent seulement les soins dévoués de sa femme et de son fils
qui firent durer la flamme vacillante de sa vie.
Celle que j'avais connue comme ancienne actrice à Anstey Cross
devint la douairière d'Avon, tandis que le petit Jim, aussi
affectueux pour moi qu'au temps où ensemble on chipait les nids
d'oiseaux, où on taquinait la truite, est devenu aujourd'hui Lord
Avon, chéri de ses fermiers, le plus fin sportsman et l'homme le
plus populaire qu'il y ait du Weald au Canal.
Il épousa la seconde fille de Sir James Ovington et, comme j'ai vu
cette semaine trois de ses petits enfants, il est fort probable
que si les descendants de Sir Lothian Hume persistent à guigner le
domaine, ils en seront pour leurs espérances, comme avant eux leur
ancêtre.
La vieille maison de la Falaise Royale a été démolie à cause des
terribles souvenirs de famille qui la hantaient.
Un bel édifice moderne s'est élevé à sa place.
La loge située sur la route de Brighton avait un air si coquet
avec son treillage et ses massifs de roses que je ne fus pas le
seul visiteur à déclarer que je préférerais sa possession à celle
de la grande maison de là-bas parmi les arbres.
C'est là que pendant bien des années, qui aboutirent à une
tranquille et heureuse vieillesse, vécurent Jack Harrison et sa
femme.
Ils reçurent ainsi au couchant de leur vie les soins et
l'affection qu'ils avaient prodigués. Jamais Jack Harrison
n'enjamba désormais le ring de vingt-quatre pieds, mais l'histoire
de la grande lutte entre le forgeron et l'homme de l'Ouest est
encore familière aux vieux fidèles du ring et rien ne lui plaisait
plus que de la recommencer dans toutes les péripéties et tout en
restant assis sous son auvent couvert de roses. Mais dès qu'il
entendait le bruit de la canne de sa femme se rapprocher, il se
mettait à parler d'autre chose, du jardin et de son avenir, car
elle était toujours hantée par la crainte de le voir retourner au
ring et, pour peu qu'elle restât une heure sans voir le vieillard,
elle était convaincue qu'il était allé disputer la ceinture, au
champion du jour, un parvenu.
«Il livra le bon combat», inscrivit-on à sa prière, sur sa pierre
funéraire, et quoique je sois convaincu que ses dernières pensées
furent pour Baruch le Noir et Wilson le Crabe, aucun de ceux qui
le connaissaient ne se refusait à voir un sens symbolique dans ce
résumé de sa vie d'honnête et vaillant homme.
Sir Charles Tregellis continua pendant quelque temps à montrer ses
couleurs écarlate et or à Newmarket et ses inimitables costumes à
Saint-James.
Ce fut lui qui inventa de mettre des boutons et des boucles au bas
des pantalons de grande cérémonie et lui aussi qui ouvrit des
perspectives nouvelles par ses recherches sur les mérites comparés
de la colle de poisson et de l'empois dans le repassage des
devants de chemise.
Les vieux beaux, s'il en reste encore d'égarés dans les coins chez
_Arthur_ ou chez _White_, se rappellent peut-être un arrêt rendu
par Tregellis: à savoir que, pour qu'une cravate ait la raideur
convenable, il faut qu'en la prenant par un des angles on la
soulève aux trois quarts. Il y eut alors le schisme d'Alvanley et
de son école, qui déclarèrent que c'était assez de la moitié.
Puis vint le règne de Brummel et la rupture déclarée au sujet des
collets de velours où toute la ville marcha derrière le nouveau
venu.
Mon oncle, qui n'était point né pour passer au second rang après
n'importe qui, se retira aussitôt à Saint-Albans et annonça qu'il
en ferait le centre de la mode et de la société pour remplacer
Londres dégénéré.
Toutefois, le maire et le conseil, lui ayant voté une adresse de
remerciements pour ses projets bienveillants envers la ville et
ayant commandé à Londres des vêtements pour cette circonstance,
parurent tous avec des collets de velours.
Cela produisit chez mon oncle un tel découragement qu'il se mit au
lit et ne parût plus en public.
Sa fortune, par suite de laquelle une noble existence avait peut-
être été manquée, fut répartie en un grand nombre de petits legs.
L'un d'eux était destiné à Ambroise, son valet, mais il en réserva
à sa soeur, ma mère, assez pour lui faire une vieillesse aussi
ensoleillée, aussi agréable que je le pouvais désirer.
Quant à moi, fil sans valeur auquel sont enfilés ces grains, j'ose
à peine ajouter quelques mots sur mon propre compte, de peur que
ces mots par lesquels je dois finir mon chapitre ne servent de
commencement à un autre.
Si je n'avais pas pris la plume pour vous raconter une histoire de
terrien, j'aurais peut-être réussi à vous faire un meilleur récit
de marin, mais on ne peut pas mettre dans un seul cadre deux
tableaux destinés à se faire vis-à-vis.
Le jour viendra peut-être où je mettrai par écrit tous les
souvenirs que j'ai gardés de la grande bataille qui se livra sur
mer.
J'y dirai comment mon père y finit sa glorieuse carrière en
frottant la peinture de son navire contre celle d'un vaisseau
espagnol de quatre-vingts canons et celle d'un vaisseau espagnol
de soixante-quatorze.
Il tomba sur sa poupe brisée en mangeant une pomme.
Je vois les barres de fumée en cette soirée d'octobre tournoyer
lentement sur les flots de l'Atlantique, puis se lever, monter,
monter, jusqu'à ce qu'ils fussent déchirés ces légers flocons et
perdus dans l'infini bleu du ciel. Et en même temps qu'eux se leva
le nuage qui était resté suspendu sur le pays. Il s'amincit,
s'atténua de même, jusqu'au jour où le soleil de Dieu, l'astre de
paix et de sécurité, vint encore briller sur nous et cette fois,
nous l'espérons, sans crainte d'un obscurcissement nouveau.