XX -- LORD AVON

Mon oncle était essentiellement un homme impassible et cette

impassibilité s'était encore développée sous l'influence de la

société dans laquelle il vivait.

Il aurait pu retourner une carte de laquelle dépendit sa fortune

sans qu'un de ses muscles eut bougé et je l'avais vu conduire à

une allure qui eût pu lui être mortelle, sur la route de Godstone,

en gardant l'air aussi calme que s'il eût fait sa promenade

quotidienne sur le mail.

Mais la secousse qu'il reçut à ce moment même fut si forte, qu'il

dut rester immobile, les joues pâles, le regard fixe, avec une

expression d'incrédulité.

Deux fois, je vis ses lèvres s'ouvrir, deux fois, il porta la main

à sa gorge, comme si une barrière s'était dressée entre lui et son

désir de parler.

Enfin, il fit en courant quelques pas vers les deux hommes, les

mains tendues en avant, comme pour les accueillir.

-- Ned! s'écria-t-il.

Mais l'étrange personnage, qui était debout devant lui, croisa les

bras sur la poitrine.

-- Non, Charles, dit-il.

Mon oncle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction.

-- Assurément, Ned, vous allez me faire bon accueil, après tant

d'années.

-- Vous avez cru que j'avais commis cet acte, Charles. J'ai lu

cela dans votre attitude dans cette terrible matinée. Vous ne

m'avez jamais demandé d'explication. Vous n'avez jamais réfléchi

combien il était impossible qu'un homme de mon caractère eût

commis un tel crime. Au premier souffle du soupçon, vous, mon ami

intime, l'homme qui me connaissait le mieux, vous m'avez regardé

comme un voleur et un assassin.

-- Non, non, Ned.

-- Mais si, Charles, j'ai lu cela dans vos yeux. C'est pour cela

que désireux de mettre en mains sûres l'être qui m'était le plus

cher au monde, j'ai dû renoncer à vous et le confier à l'homme qui

jamais, depuis le premier moment, n'a eu de doutes sur mon

innocence. Il valait mille fois mieux que mon fils fût élevé dans

un milieu humble et qu'il ignorât son malheureux père plutôt que

d'apprendre à partager les doutes et les soupçons de ses égaux.

-- Alors il est réellement votre fils? s'écria mon oncle en jetant

sur Jim un regard stupéfait.

Pour toute réponse, l'homme leva son long bras décharné et posa sa

main amaigrie sur l'épaule de l'actrice qui le regarda avec

l'amour dans les yeux.

-- Je me suis marié, Charles, et j'ai tenu la chose secrète parce

que j'avais choisi ma femme en dehors de notre monde. Vous

connaissez le sot orgueil qui a été toujours le trait le plus

prononcé de mon caractère. Je n'ai pu me décider à avouer ce que

j'avais fait. C'est cette négligence de ma part, qui a amené une

séparation entre nous et dont le blâme doit retomber sur moi et

non sur elle. Néanmoins, en raison de ses habitudes, je lui ai

retiré l'enfant et assuré une rente, à la condition qu'elle ne

s'occupât point de lui. Je craignais que l'enfant ne fût gâté par

elle, et dans mon aveuglement, je n'avais pas compris qu'il

pouvait lui faire du bien. Mais dans ma misérable existence,

Charles, j'ai appris qu'il y a une puissance qui gouverne nos

affaires, quelques efforts que nous fassions pour entraver son

action, et que, sans aucun doute, nous sommes poussés par un

courant invisible vers un but déterminé, quoique nous puissions

nous donner l'illusion trompeuse de croire que c'est grâce à nos

coups de rame et à nos voiles que nous hâtons notre marche.

J'avais tenu mon regard fixé sur mon oncle, pendant qu'il écoutait

ces paroles, mais quand je levai les yeux, ils tombèrent de

nouveau sur la maigre figure de loup de Sir Lothian Hume.

Il était debout près de la fenêtre.

Sa silhouette grise se dessinait sur les vitres poussiéreuses.

Jamais je ne vis sur une figure humaine pareille lutte entre des

passions diverses et mauvaises: la colère, la jalousie et

l'avidité déçue.

-- Est-ce que cela signifie, demanda-t-il d'une voix tonnante et

rauque, que ce jeune homme prétend être l'héritier de la pairie

d'Avon?

-- Il est mon fils légitime.

-- Je vous connaissais fort bien, monsieur, dans votre jeunesse,

mais vous me permettrez de vous faire remarquer que ni moi ni

aucun de vos amis n'a jamais entendu parler de votre femme ou de

votre fils. Je défie Sir Charles Tregellis de dire qu'il ait

jamais admis l'existence d'un autre héritier que moi.

-- Sir Lothian, j'ai déjà fait connaître les motifs qui m'ont fait

tenir mon mariage secret.

-- Vous avez donné une explication, monsieur. Mais c'est à

d'autres et dans un autre lieu qu'ici que vous aurez à prouver que

votre explication est satisfaisante.

Deux yeux noirs étincelèrent sur la figure pâle et défaite et

produisirent un effet aussi soudain que si un torrent de lumière

jaillissait à travers les fenêtres d'une demeure croulante et

ruinée.

-- Vous osez mettre en doute ma parole?

-- Je demande une preuve.

-- Ma parole en est une pour ceux qui me connaissent.

-- Excusez-moi, Lord Avon, je vous connais et je ne vois pas de

motifs pour accepter votre affirmation.

C'était un langage brutal exprimé sur un ton brutal.

Lord Avon fit quelques pas en chancelant et ce fut seulement grâce

à l'intervention de sa femme d'un côté et de son fils de l'autre,

qu'il ne porta pas ses mains frémissantes à la gorge de son

insulteur.

Sir Lothian Hume recula devant cette pâle figure animée où la

colère brillait sous les noirs sourcils, mais il continua à porter

des regards furieux autour de la pièce.

-- Un complot fort bien combiné, s'écria-t-il, où un criminel, une

actrice et un boxeur de profession ont chacun leur rôle. Sir

Charles Tregellis, vous recevrez encore de mes nouvelles et vous

aussi, mylord.

Il tourna sur les talons et sortit à grands pas.

-- Il est allé me dénoncer, dit Lord Avon, la figure bouleversée

par une convulsion d'orgueil blessé.

-- Faut-il que je le ramène? s'écria le petit Jim.

-- Non, non, laissez-le aller. Cela vaut tout autant, car j'ai

déjà pris mon parti et reconnu que mon devoir envers vous, mon

fils, l'emporte sur celui qui m'incombe envers mon frère et ma

famille et dont je me suis acquitté au prix d'amères souffrances.

-- Vous avez été injuste envers moi, Ned, si vous avez cru que je

vous avais oublié ou que je vous avais jugé défavorablement. Si je

vous ai jamais cru l'auteur de cet acte, et comment douter du

témoignage de mes yeux, j'ai toujours pensé que cet acte avait été

commis dans un moment d'égarement et que vous n'en aviez pas plus

conscience qu'un somnambule n'en a de ce qu'il a fait.

-- Que voulez-vous dire en parlant du témoignage de vos yeux? dit

Lord Avon en regardant fixement mon oncle.

-- Ned, je vous ai vu dans cette nuit maudite.

-- Vous m'avez vu? Où?

-- Dans le corridor.

-- Et qu'est-ce que je faisais?

-- Vous sortiez de la chambre de votre frère. J'ai entendu sa voix

qui exprimait la colère et la douleur un court instant auparavant.

Vous teniez à la main un sac d'argent et votre figure exprimait la

plus vive agitation. Si vous pouvez seulement m'expliquer, Ned, de

quelle façon vous êtes venu là, vous m'ôterez de dessus le coeur

un poids qui s'est fait sentir sur lui, pendant toutes ces années.

Personne n'aurait reconnu, en ce moment-là, l'homme qui donnait le

ton à tous les petits-maîtres de Londres.

En présence de cet ami d'autrefois, devant la scène tragique qui

se jouait devant lui, le voile de trivialité et d'affectation

venait de se déchirer et je sentais toute ma gratitude envers lui

s'accroître et se changer en affection, lorsque je considérais sa

figure pâle et anxieuse, l'ardent espoir qui s'y peignait en

attendant les explications de son ami.

Lord Avon cacha sa figura dans ses mains, et il se fit un silence

de quelques minutes, dans le demi-jour de la pièce.

-- Maintenant, dit-il enfin, je ne m'étonne plus que vous ayez été

ébranlé. Mon Dieu, quel filet était tendu autour de moi. Si cette

accusation méprisable avait été proférée contre moi, vous, mon ami

le plus cher, vous auriez été contraint de chasser tous les doutes

qui vous restaient encore sur ma culpabilité. Et pourtant,

Charles, quoi que vous ayez vu, je suis aussi innocent que vous

dans cette affaire.

-- Je remercie Dieu de vous entendre parler ainsi.

-- Mais vous n'êtes pas encore satisfait, Charles, je le vois dans

vos yeux. Vous désirez savoir comment un homme, qui était

innocent, s'est caché pendant tout ce temps.

-- Votre parole me suffit, Ned, mais le monde exigera une autre

réponse à cette question.

-- Ce fut pour sauver l'honneur de la famille, Charles. Vous savez

combien il m'était cher. Je ne pouvais me disculper sans prouver

que mon frère s'était rendu coupable du crime le plus vil que

puisse commettre un gentleman. Pendant dix-huit ans, je l'ai

couvert au prix de tout ce que pouvait sacrifier un homme. J'ai

vécu, comme dans une tombe, d'une vie qui a fait de moi un

vieillard, une ruine d'homme alors que j'ai à peine quarante ans.

Mais maintenant que je suis réduit à l'alternative de dire tout ce

qui s'est passé à propos de mon frère ou de faire tort à mon fils,

il n'y a pour moi qu'un parti à prendre et je l'adopte d'autant

plus volontiers que j'ai des raisons d'espérer. Il pourra se

présenter quelque circonstance qui empêchera ce que j'ai à vous

apprendre de parvenir aux oreilles du public.

Il se leva de sa chaise et, s'appuyant lourdement sur ses deux

soutiens, il traversa la pièce d'un pas chancelant en se dirigeant

vers l'étagère couverte de poussière. Là, au centre, se trouvait

cet amas fatal de cartes tachées par le temps et la moisissure,

tel que le petit Jim et moi, nous l'avions vu plusieurs années

auparavant.

Lord Avon les remua d'un doigt tremblant, en choisit une douzaine

qu'il tendit à mon oncle.

-- Mettez votre index et votre pouce sur l'angle gauche du bas de

chaque carte, et promenez légèrement vos doigts dans les deux

sens, dites-moi ce que vous sentez.

-- On dirait qu'elle a été piquée avec une épingle.

-- Justement. Et quelle est cette carte?

-- Le roi de trèfle.

-- Examinez l'angle inférieur de cette carte.

-- Elle est tout à fait lisse.

-- Et cette carte, c'est?...

-- Le trois de pique.

-- Et cette autre?

-- Elle a été piquée: c'est l'as de coeur.

Lord Avon les jeta violemment à terre.

-- Eh bien, la voilà cette maudite affaire. Ai-je besoin d'en dire

davantage, quand chaque mot est un supplice pour moi?

-- Je vois quelque chose, mais je ne vois pas tout, Ned, il faut

aller jusqu'au bout.

Le frêle personnage se raidit. On voyait bien qu'il se tendait en

un violent effort.

-- Alors je vais vous dire cela d'un trait, une fois pour toutes.

J'espère que jamais je ne me retrouverai dans la nécessité de

rouvrir les lèvres au sujet de cette misérable affaire.

«Vous vous rappelez notre partie, vous vous rappelez comme nous

perdions. Vous vous rappelez que vous vous êtes retirés, que vous

m'avez laissé tout seul, assis dans cette même pièce, à cette même

table.

«Loin d'être fatigué, j'étais tout à fait éveillé et je passai une

heure ou deux à repasser dans mon esprit les incidents du jeu et

les modifications qu'il apporterait vraisemblablement dans mon

état de fortune.

«Comme vous le savez, j'avais subi de grosses pertes, et ma seule

consolation était que mon frère avait gagné. Je savais bien que

par suite de sa conduite irréfléchie, il était dans les griffes

des Juifs et j'espérais que ce qui avait ébranlé ma position

aurait pour effet de raffermir la sienne.

«Comme j'étais là à manier distraitement les cartes, le hasard me

fit remarquer les petites piqûres que vous venez de sentir.

J'examinai les paquets et, à mon indicible horreur, je reconnus

que quiconque aurait été au courant de ce secret aurait pu les

distribuer de façon à se rendre un compte exact des sortes de

cartes qui passaient aux mains de chacun des adversaires.

«Et alors, le sang me montant à la tête dans un mouvement de honte

et de dégoût que je n'avais jamais connu, je me rappelai que mon

attention avait été frappée de la façon dont mon frère distribuait

les cartes, de sa lenteur et de sa manière de tenir les cartes par

le bord inférieur.

«Je ne le condamnai pas à la légère, je restai longtemps à peser

les moindres indices qui pouvaient lui être favorables ou

défavorables.

«Hélas, tout concourait à confirmer mes horribles soupçons et à

les changer en certitude.

«Mon frère avait fait venir les paquets de cartes de chez Ledbing

dans Bond Street. Il les avait gardées plusieurs heures dans sa

chambre. Il avait joué avec une décision qui alors avait causé

notre surprise.

«Et par-dessus tout, je ne pouvais me cacher à moi-même que sa vie

passée n'était point telle qu'elle dût faire croire qu'il lui

était impossible de commettre un crime aussi abominable.

«Tout vibrant de colère et d'humiliation, je montai tout droit par

l'escalier, ces cartes à la main, et je lui jetai à la face, son

crime, le plus bas, le plus dégradant que pût commettre un coquin.

«Il ne s'était pas encore mis au lit et son gain était resté

éparpillé sur la table de toilette.

«Je ne savais guère que lui dire, mais les faits étaient si

terribles qu'il ne tenta pas de nier sa faute.

«Vous vous le rappellerez, car c'était la seule circonstance

atténuante qu'il y eût à son crime, il n'avait pas encore vingt et

un ans.

«Mes paroles l'accablèrent.

«Il se jeta à genoux devant moi, me supplia de l'épargner.

«Je lui dis que par égard pour l'honneur de notre famille, je ne

le dénoncerais pas en public, mais que désormais, il devrait toute

sa vie s'abstenir de toucher une carte et que l'argent gagné par

lui serait restitué le lendemain avec une explication.

«-- Cela serait la perte de sa position dans le monde, protesta-t-

il.

«Je répétai qu'il devait subir les conséquences de son acte.

«Séance tenante, je brûlai les papiers qu'il m'avait gagnés, je

mis toutes les pièces d'or qui se trouvaient sur la table, dans un

sac de toile.

«Je me disposais à quitter la chambre sans ajouter un mot, mais il

se cramponna à moi, me déchira une manchette dans l'effort qu'il

fit pour me retenir et me faire promettre de ne rien dire à Sir

Lothian Hume et à vous.

«C’était son cri de désespoir en me trouvant sourd à toutes ses

prières qui est parvenu à vos oreilles, Charles, et qui vous a

fait ouvrir votre porte et vous a permis de me voir pendant que je

retournais dans ma chambre.

Mon oncle poussa un long soupir de soulagement.

-- Mais ce ne pouvait être plus clair, dit-il.

-- Dans la matinée, comme vous vous en souvenez, je vins chez vous

et je vous rendis votre argent.

«J'en fis autant pour Sir Lothian Hume.

«Je ne parlai point des raisons qui me faisaient agir ainsi, car

je ne pus prendre sur moi de vous avouer notre affreux déshonneur.

«Alors survint cette horrible découverte qui a jeté une ombre sur

mon existence et qui a été aussi mystérieuse pour moi que pour

vous.

«Je me voyais soupçonné, je vis aussi que je ne pourrais me

justifier qu'en exposant au grand jour, par un aveu public,

l'infamie de mon frère.

«Je reculai devant cela, Charles. Plutôt tout souffrir moi-même,

que de couvrir de honte, en public, une famille dont l'honneur

n'avait pas de tache depuis tant de siècles.

«Je me suis donc soustrait à mes juges et j'ai disparu du monde.

«Mais il fallait avant tout prendre des mesures au sujet de ma

femme et de mon fils dont vous et mes autres amis ignoriez

l'existence.

«J'ai honte de l'avouer, Mary, et je reconnais que c'est moi seul

qui suis à blâmer de tout ce qui s'en est suivi.

«À cette époque-là, il existait des motifs qui heureusement ont

disparu depuis longtemps et qui me firent juger préférable que le

fils fût séparé de sa mère à un âge où il ne pouvait se douter

qu'elle fût absente.

«Je vous aurais mis dans la confidence, Charles, sans vos soupçons

qui m'avaient blessé cruellement, car à cette époque, je ne

connaissais pas le motif qui vous avait inspiré ce préjugé contre

moi.

«Le soir de cette tragédie, je courus à Londres.

«Je pris mes mesures pour que ma femme jouît d'un revenu

convenable, à la condition qu'elle ne s'occuperait pas de

l'enfant.

«J'avais, comme vous vous en souvenez, de fréquents rapports avec

Harrison le boxeur et avais eu à maintes reprises l'occasion

d'admirer la franchise et l'honnêteté de son caractère. Je lui

portai alors mon enfant.

«Je le trouvai, ainsi que je m'y attendais, absolument convaincu

de mon innocence et prêt à m'aider de toutes les façons.

«Sur les prières de sa femme, il venait de se retirer du ring et

se demandait à quelle occupation il pourrait se livrer.

«Je réussis à lui organiser un atelier de forgeron, à condition

qu'il exerçât sa profession au village de Friar's Oak.

«Nous nous entendîmes pour qu'il donnât Jim comme son neveu et

convînmes que celui-ci ne saurait rien de ses malheureux parents.

«Vous allez me demander pourquoi je fis choix de Friar's Oak.

«C'était parce que j'avais déjà fixé le lieu de ma retraite

cachée, et si je ne pouvais voir mon garçon, j'avais du moins la

faible consolation de le savoir près de moi.

«Vous connaissez ce château.

«C'est le plus ancien qu'il y ait en Angleterre, mais ce que vous

ignorez, c'est qu'il a été construit tout exprès pour contenir des

chambres secrètes. Il n'y en a pas moins de deux que l'on peut

habiter sans être vu.

«Dans les murs plus épais et les murs extérieurs sont pratiqués

des passages.

«L'existence de ces chambres a toujours été un secret de famille.

Sans doute, c'était un secret auquel je n'attachais pas grande

importance et ce fut la seule raison qui m'eût empêché de les

montrer à quelque ami.

«Je retournai furtivement dans ma demeure. J'y rentrai de nuit. Je

laissai dehors tout ce qui m'était cher. Je me glissai comme un

rat derrière les panneaux pour passer tout le reste de ma pénible

existence dans la solitude et le deuil.

«Sur cette figure ravagée, sur cette chevelure grisonnante,

Charles, vous pouvez lire le journal de ma misérable existence.

«Une fois par semaine, Harrison venait m'apporter des provisions

qu'il introduisait par la fenêtre de la cuisine que je laissais

ouverte dans cette intention.

«Parfois je me risquais la nuit à faire une promenade à la clarté

des étoiles et à recevoir sur mon front la fraîcheur de la brise,

mais il me fallut enfin y renoncer, car j'avais été aperçu par des

campagnards et on commençait à parler d'un esprit qui hantait la

Falaise royale. Une nuit deux chasseurs de fantômes...

-- C'était moi, mon père, moi et mon ami Rodney Stone, s'écria

Petit Jim.

-- Je le sais, Harrison me l'a dit cette même nuit. Je fus fier,

Jim, de retrouver en vous la vaillance de Barrington et d'avoir un

héritier dont la vaillance pourrait effacer la tache de famille

que je m'étais efforcé de couvrir au prix de tant de peines. Puis,

vint le jour où la bienveillance de votre mère -- sa bienveillance

inopportune -- vous fournit les moyens de vous enfuir à Londres.

-- Ah! Edward, s'écria sa femme, si vous aviez vu notre enfant,

pareil à un aigle en cage, se heurtant aux barreaux, vous auriez

vous-même aidé à lui permettre une aussi courte excursion.

-- Je ne vous blâme pas, Mary, je l'aurais peut-être fait. Il alla

à Londres et tenta de s'ouvrir une carrière par sa force et son

courage. Un grand nombre de ses ancêtres en ont fait autant, avec

cette seule différence que leurs mains étaient fermées sur la

poignée d'une épée, mais je n'en connais aucun parmi eux qui se

soit comporté avec autant de vaillance.

-- Pour cela, je le jure, dit mon oncle avec empressement.

-- Ensuite, au retour d'Harrison, j'appris que mon fils était

définitivement engagé dans un match où il s'agissait de lutter en

public pour de l'argent. Cela ne devait pas être, Charles. C'est

chose bien différente de lutter comme nous l'avons fait dans notre

jeunesse, vous et moi, et de concourir pour gagner une bourse

pleine d'or.

-- Mon cher ami, pour rien au monde, je ne voudrais...

-- Naturellement, Charles, vous ne le feriez pas. Vous avez fait

choix de l'homme le plus capable. Pouviez-vous agir autrement?

Mais cela ne devait pas être. Je décidai que le moment était venu

de me faire connaître à mon fils, d'autant plus que bien des

indices me révélaient que mon genre de vie si contraire aux lois

de la nature avait gravement altéré ma santé. Le hasard, je

devrais dire plutôt la Providence, fit enfin paraître en pleine

lumière ce qui était jusqu'alors resté obscur et me donna les

moyens de prouver mon innocence. Ma femme est allée hier soir

chercher mon fils pour le ramener auprès de son malheureux père.

Il y eut quelques instants de silence et ce fut la voix de mon

oncle qui y mit fin.

-- Vous avez été l'homme le plus cruellement traité du monde, Ned,

dit-il. Plaise à Dieu que nous ayons de nombreuses années pour

vous indemniser, mais malgré tout nous sommes, à ce qu'il me

semble, aussi loin que jamais de savoir comment votre malheureux

frère a trouvé la mort.

-- Cela a été un mystère pour moi, autant que pour vous pendant

dix-huit ans. Mais enfin l'auteur du crime s'est révélé. Avancez,

Ambroise, et faites votre récit avec autant de franchise et de

détails que vous me l'avez fait à moi-même.

Jim Harrison, boxeur · 第 24 / 27 题