-- Qu'on quitte le ring extérieur! cria Jackson, debout près des
cordes, une grosse montre d'argent à la main.
-- Swhack! Swhack! Swhack! firent les cravaches, car un certain
nombre de spectateurs, les uns jetés en avant par la poussée de
derrière, les autres prêts à risquer un peu de douleur physique
pour avoir une chance de mieux voir, s'étaient glissés sous les
cordes et formaient une rangée irrégulière en dedans de l'enceinte
extérieure.
Maintenant, parmi les rires bruyants de la foule, sous une averse
de coups portés par les gardes, ils faisaient de furieux plongeons
en arrière, avec la précipitation maladroite de moutons effrayés
qui cherchent à passer par une brèche de leur parc.
Leur situation était embarrassante, car les gens placés en avant
refusaient de reculer d'un pouce, mais les arguments qu'ils
recevaient par derrière finirent par avoir le dessus et les
derniers fugitifs étaient rentrés, tout effarouchés, dans les
rangs, pendant que les gardes reprenaient leurs postes sur les
bords, à intervalles égaux, leurs cravaches le long de la cuisse.
-- Gentlemen, cria de nouveau Jackson, je suis requis de vous
informer que le champion désigné par Sir Charles Tregellis est
Jack Harrison luttant pour le poids de treize stone huit et celui
de sir Lothian Hume est Wilson le Crabe, de treize trois. Personne
ne doit rester dans l'enceinte extérieure à l'exception du juge et
du chronométreur. Il ne me reste plus qu'à vous prier, si
l’occasion l'exige, de me donner votre concours pour tenir le
terrain libre, éviter la confusion et veiller à la loyauté du
combat. Tout est prêt?
-- Tout est prêt, cria-t-on des deux coins.
-- Allez.
Pendant un instant, tout le monde se tut, tout le monde cessa de
respirer, lorsque Harrison, Wilson, Belcher et Sam le Hollandais
se dirigèrent d'un pas rapide vers le centre du ring.
Les deux hommes se donnèrent une poignée de main. Les seconds en
firent autant. Les quatre mains se croisèrent.
Puis les seconds se retirèrent en arrière.
Les deux hommes restèrent face-à-face, pied contre pied, les mains
levées.
C'était un spectacle magnifique pour quiconque n'était pas
dépourvu de l'instinct qui fait apprécier la plus noble des
oeuvres de la nature.
Chacun de ces deux hommes répondait à la condition qui fait
l'athlète puissant, celle de paraître plus grand sans ses
vêtements qu'avec eux.
Dans le jargon du ring, ils bouffaient bien.
Et chacun d'eux faisait ressortir les traits caractéristiques de
l’autre par les contrastes avec les siens propres: l’adolescent
allongé, aux membres déliés, aux pieds de daim, et le vétéran
trapu, rugueux, dont le tronc ressemblait à une souche de chêne.
La cote se mit à monter en faveur du jeune homme à partir du
moment où ils furent mis en présence, car ses avantages étaient
bien apparents, tandis que les qualités, qui avaient élevé si haut
Harrison dans sa jeunesse, n'étaient plus qu'un souvenir resté aux
anciens.
Tout le monde pouvait voir les trois pouces de supériorité dans la
taille et les deux pouces de plus dans la longueur des bras, et il
suffisait de remarquer le mouvement rapide, félin, des pieds, le
parfait équilibre du corps sur les jambes, pour juger avec quelle
promptitude Wilson pouvait bondir sur son adversaire plus lent ou
lui échapper.
Mais il fallait un instinct plus pénétrant, pour interpréter le
sourire farouche qui voltigeait sur les lèvres du forgeron ou la
flamme secrète qui brillait dans ses yeux gris.
Seuls les gens d’autrefois savaient qu’avec son coeur puissant et
sa charpente de fer, c’était un homme contre lequel il était
dangereux de parier.
Wilson se tenait dans la position qui lui avait valu son surnom,
sa main et son pied gauche bien en avant, son corps penché très en
arrière de ses reins, sa garde placée en travers de sa poitrine,
mais tenue assez en avant pour qu'il fût extrêmement difficile
d’aller au-delà.
De son côté, le forgeron avait pris l’attitude tombée en désuétude
qu'avaient introduite Humphries et Mendoza, mais qui ne s’était
pas revue depuis dix ans dans une lutte de première classe.
Ses deux genoux étaient légèrement fléchis, il se présentait bien
carrément à son adversaire et tenait ses deux poings bruns par-
dessus sa marque, de manière à pouvoir lancer l'un ou l'autre à
son gré.
Les mains de Wilson, qui se mouvaient incessamment en dedans et au
dehors, avaient été plongées dans quelque liquide astringent, afin
de les empêcher de s'enfler, et elles contrastaient si vivement
avec la blancheur de ses avant-bras, que je crus qu'il portait des
gants de couleur foncée et très collants, jusqu'au moment où mon
oncle m'expliqua la chose à voix basse.
Ils étaient ainsi face-à-face au milieu d'un frémissement
d'attention et d'expectative, pendant que l'immense multitude
suivait les moindres mouvements, silencieuse, haletante, à ce
point qu'ils eussent pu se croire seuls, homme à homme, au centre
de quelque solitude primitive.
Il parut évident, dès le début, que Wilson le Crabe était décidé à
ne négliger aucune chance, qu'il s'en rapporterait à la légèreté
de ses pieds, à l'agilité de ses mains, jusqu'au moment où il
comprendrait quelque chose à la tactique de son adversaire.
Il tourna plusieurs fois autour de lui, à petits pas rapides,
menaçants, tandis que le forgeron pivotait lentement sur lui-même,
réglant ses mouvements en conséquence.
Alors, Wilson fit un pas en arrière, pour engager Harrison à
rompre et à le suivre.
L'ancien sourit et secoua la tête.
-- Il faut que vous veniez à moi, mon garçon, dit-il, je suis trop
vieux pour vous faire la chasse tout autour du ring, mais nous
avons la journée devant nous, et j'attendrai.
Il ne s'attendait pas peut-être à recevoir aussi promptement une
réponse à son invitation, car en un instant, l'homme de l'Ouest
bondissant comme une panthère fut sur lui.
-- Pan! Pan! Pan!
Puis des coups sourds se succédèrent.
Les trois premiers tombèrent sur la figure d'Harrison, les deux
derniers s'appliquèrent rudement sur son corps.
Et d'un pas de danseur, le jeune homme recula, se dégagea d'un
style superbe, mais non sans remporter deux coups qui marquèrent
en rouge vif le bas de ses côtes.
-- Premier sang pour Wilson! cria la foule.
Et comme le forgeron tournait pour faire face aux mouvements de
son agile adversaire, je frissonnai en voyant son menton empourpré
et dégouttant.
Et Wilson revint à la marque avec une feinte et lança un coup à
toute volée sur la joue d'Harrison, puis, parant le coup droit que
lui portait le poing vigoureux du forgeron, il termina le round
par une glissade sur le gazon.
-- Premier knock-down pour Harrison! hurlèrent des milliers de
voix, car deux fois autant de milliers de livres pouvaient changer
de main selon le jugement rendu.
-- J'en appelle au juge, s'écria Sir Lothian Hume, c'était une
glissade et non un knock-down.
-- Je juge que c'était une glissade, dit Berkeley Craven.
Et les deux adversaires se rendirent dans leur coin au milieu
d'applaudissements unanimes pour leur premier round plein d'ardeur
et bien disputé.
Harrison fouilla dans sa bouche avec son pouce et son index et
d'un mouvement de torsion rapide arracha une dent qu'il jeta dans
le bassin.
-- Tout à fait comme jadis, dit-il à Belcher.
-- Prenez garde, Jack, dit le second anxieux. Vous avez reçu un
peu plus que vous n'avez donné.
-- Je peux en porter davantage, dit-il avec sérénité, pendant que
Caleb Baldwin passait sur la figure la grosse éponge.
Le fond brillant de la cuvette de fer blanc cessa brusquement de
paraître à travers l’eau.
Je puis m’apercevoir, d'après les commentaires que faisaient
autour de moi les Corinthiens expérimentés et d'après les
remarques de la foule placée derrière moi, qu'on regardait les
chances d'Harrison comme diminuées par ce round.
-- J'ai vu ses défauts de jadis et je n'ai pas vu ses qualités de
jadis, dit Sir John Lade, notre concurrent sur la route de
Brighton. Il est aussi lent que jamais sur ses pieds et dans sa
garde. Wilson l'a touché autant qu'il a voulu.
-- Wilson peut le toucher trois fois pendant qu'il sera lui-même
touché une fois, mais cette fois-là vaudra trois de Wilson,
remarqua mon oncle. C'est un lutteur de nature, tandis que l'autre
est expert aux exercices, mais je ne retire pas une guinée.
Un silence soudain fit comprendre que les deux hommes étaient de
nouveau face-à-face. Les seconds s'étaient si habilement acquittés
de leur tâche, que ni l'un ni l'autre ne paraissait avoir souffert
de ce qui s'était passé.
Wilson prit malicieusement l’offensive avec le gauche, mais ayant
mal jugé la distance, il reçut en réponse un coup écrasant dans
l’estomac qui l’envoya chancelant et la respiration coupée sur les
cordes.
-- Hurrah pour le vieux! hurla la foule.
Mon oncle se mit à rire et à taquiner Sir John Lade.
L’homme de l’Ouest sourit, se secoua comme un chien qui sort de
l’eau et, d’un pas furtif, revint vers le centre du ring, où son
adversaire restait debout.
Et la main droite alla s'appliquer une fois de plus sur la marque
du Crabe, mais Wilson amortit le coup avec son coude et fil un
bond de côté en riant.
Les deux hommes étaient un peu essoufflés et leur respiration
rapide, profonde, mêlant son bruit à leur léger piétinement
pendant qu'ils tournaient l'un autour de l'autre, faisait un bruit
uniforme et à long rythme.
Deux coups portés simultanément de chaque côté avec la main
gauche, se heurtèrent avec une sorte de détonation comme un coup
de pistolet, et alors, comme Harrison se lançait en avant pour une
attaque, Wilson le fit glisser et mon vieil ami tomba la face en
avant, tant par l'effet de son élan que par celui de sa vaine
attaque, non sans recevoir au passage sur son oreille un coup à
toute volée du bras à demi ployé de l’homme de l'Ouest.
-- Knock-down pour Wilson! cria le juge auquel répondit un
grondement pareil à une bordée d'un vaisseau de soixante-quatorze
canons.
Les Corinthiens lancèrent en l’air par centaines leurs chapeaux à
bords contournés et toute la pente qui s'étendait devant nous fut
comme une grève de faces rouges et hurlantes.
Mon coeur était paralysé par la crainte.
Je sursautais à chaque coup et pourtant je me sentais en proie à
une fascination toute puissante, à un frisson de joie farouche, à
une certaine exaltation de notre banale nature, que je voyais
capable de s'élever au-dessus de sa douleur et de la crainte, rien
que par un effort pour conquérir la plus humble des gloires.
Belcher et Baldwin s'étaient élancés sur leur homme, mais, malgré
la froideur avec laquelle le forgeron accueillit son châtiment,
les gens de l'Ouest manifestèrent un enthousiasme immense.
-- Nous le tenons, il est battu, il est battu! criaient les deux
seconds juifs. Cent contre un sur Gloucester!
-- Battu? Croyez-vous? dit Belcher. Vous ferez bien de louer ce
champ avant que vous veniez à le battre, car il peut tenir un mois
contre ces coups de chasse-mouches.
Tout en parlant, il agitait une serviette devant la figure
d'Harrison pendant que Baldwin la lui essuyait avec l'éponge.
-- Comment cela va-t-il, Harrison? demanda mon oncle.
-- Joyeux comme un cabri, Monsieur. C'est aussi beau que le jour.
Cette réponse pleine d'entrain avait un tel accent de gaieté que
les nuages disparurent du front de mon oncle.
-- Vous devriez recommander à votre homme plus d'initiative,
Tregellis, dit Sir John Lade. Il ne gagnera jamais, il n'attaque
pas.
-- Il en sait plus que vous ou moi sur le jeu, Lade. Je préfère le
laisser agir à son gré.
-- La cote est maintenant contre lui à trois contre un, dit un
gentleman que sa moustache grise désignait comme un officier de la
dernière guerre.
-- C'est très vrai, général Fitzpatrick, mais vous remarquerez que
ce sont les jeunes gens qui donnent une cote élevée et que ce sont
les vieux qui l'acceptent.
Je m'en tiens à mon opinion.
Les deux hommes furent bientôt aux prises avec entrain; dès qu'on
jeta le cri de: Allez!
Le forgeron avait le côté gauche de la tête un peu bossue, mais il
avait toujours son sourire bonhomme et pourtant menaçant.
Quant à Wilson il paraissait absolument tel qu'il était au début,
mais deux fois, je le vis se mordre les lèvres comme pour réprimer
un soudain spasme de douleur, et les ecchymoses qu'il avait sur
les côtes passaient du rouge vif au pourpre foncé.
Il tenait sa garde un peu plus bas pour défendre ce point
vulnérable et voltigeait autour de son adversaire avec une agilité
propre à prouver que sa respiration n'avait pas souffert des coups
portés à la poitrine.
De son côté, le forgeron persévérait dans la tactique défensive
par où il avait commencé.
On nous avait rapporté de l'Ouest bien des choses sur la finesse
du jeu de Wilson, sur la rapidité de ses coups, mais la réalité
était au-dessus de ce que nous savions de lui.
Dans ce round et les deux suivants, il fit preuve d'une agilité et
d'une justesse qui n'avaient jamais été surpassées même par
Mendoza au temps de sa pleine force.
Il se portait en avant, en arrière, avec la rapidité de l'éclair.
Ses coups s'entendaient et se sentaient avant qu'on les vît.
Mais Harrison les recevait tous avec le même sourire obstiné,
ripostait de temps à autre par un coup vigoureux en plein corps,
car avec sa haute taille et son attitude, son adversaire
s'arrangeait pour tenir sa figure hors d'atteinte.
À la fin du cinquième round les paris étaient à quatre contre un
et les gens de l'Ouest exultaient bruyamment.
-- Qu'en dites-vous maintenant? s'écria l'homme de l'Ouest qui
était derrière moi.
Il était tellement excité qu’il ne pouvait plus que répéter:
-- Qu'en dites-vous maintenant?
Lorsque dans le sixième round le forgeron reçut deux coups sans
arriver à riposter par un coup qui comptât, que, par-dessus le
marché, il fit une chute, mon homme ne put que jeter des sons
inarticulés et des cris de joie, tant il était enthousiasmé.
Sir Lothian Hume souriait et balançait la tête, pendant que mon
oncle restait froid, impassible, et pourtant je savais qu'il
souffrait autant que moi.
-- Cela ne marche pas, Tregellis, dit le général Fitzpatrick. Mon
argent est sur le vieux, mais le jeune est meilleur boxeur.
-- Mon homme est un peu passé, répondit mon oncle, mais il finira
par avoir le dessus.
Je vis que Belcher et Baldwin avaient l'air grave et je compris
qu'un changement de quelque sorte devenait nécessaire pour couper
court à cette vieille histoire des jeunes et des anciens.
Toutefois, le septième round fit apparaître la réserve de force
qu'il y avait chez le vieux et brave boxeur et s'allonger les
figures de ces faiseurs de paris qui s'étaient figuré qu'en somme
la lutte était terminée et que quelques rounds suffiraient pour
donner au forgeron le coup de grâce.
Lorsque les deux hommes étaient face-à-face, il était évident que
Wilson avait pris le parti d'agir par la ruse, qu'il entendait
forcer l'autre au combat et se maintenir sur l’offensive qu'il
avait prise.
Mais il y avait toujours dans les yeux du vétéran cette lueur
grise et toujours sur sa rude figure ce même sourire.
Il avait aussi pris une sorte de coquetterie dans les mouvements
d’épaules, dans le port de tête, et je sentis revenir ma confiance
en voyant de quelle façon il se carrait devant son homme.
Wilson attaqua avec la main gauche, mais il n'alla pas assez loin,
et il évita un rude coup de la main droite qui passa en sifflant
près de ses côtes.
-- Bravo, vieux, s'écria Belcher. Un de ces coups, s'il arrive à
destination, vaudra une dose de laudanum.
Il y eut un temps d'arrêt pendant lequel les pieds s'agitèrent, le
souffle pénible se fît entendre, interrompu par un grand coup de
Wilson en plein corps, coup que le forgeron arrêta avec le plus
grand sang-froid.
Mais, il y eut encore quelque temps de tension silencieuse.
Wilson attaqua malicieusement à la tête, mais Harrison reçut le
choc sur son avant-bras en souriant, et faisant signe de la tête à
son adversaire.
-- Ouvrez la poivrière, hurla Mendoza.
Et Wilson s'élança pour obéir à ces instructions, mais il fut
repoussé avec des coups vigoureux en pleine poitrine.
-- Voilà le moment, allez-y vivement, cria Belcher.
Et le forgeron, s'élançant en avant, fit pleuvoir une grêle de
coups de bras à demi ployé, jusqu'à ce qu'enfin Wilson le Crabe,
n'en pouvant plus, se retirât dans son coin.
Les deux hommes avaient des marques à montrer, mais Harrison avait
définitivement le dessus dans l’offensive.
Ce fut alors à nous de lancer nos chapeaux en l'air, et de nous
enrouer à force de crier pendant que les seconds donnaient à notre
homme des claques dans son large dos en le ramenant dans son coin.
-- Qu'en dites-vous maintenant? criaient tous les voisins de
l'homme de l'Ouest en répétant son propre refrain.
-- Eh bien! Sam le Hollandais n'a jamais mieux repris l'offensive,
s'écria Sir John Lade. Où en est la cote en ce moment, Sir
Lothian?
-- J'ai joué tout ce que je voulais jouer, mais je ne crois pas
que mon homme puisse perdre.
Mais le sourire n'en avait pas moins disparu de sa figure et je
remarquai qu'il ne cessait de regarder par-dessus son épaule du
côté de la foule.
Un nuage d'un rouge livide arrivait lentement du sud-ouest, je
puis pourtant dire que parmi les trente mille spectateurs, il y en
avait fort peu qui eussent du temps et de l'attention de reste
pour s'en apercevoir.
Mais sa présence se manifesta soudain par quelques grosses gouttes
de pluie qui finirent bientôt en averse abondante, remplissant
l'air de ses sifflements et faisant un bruit sec sur les chapeaux
hauts et durs des Corinthiens.
Les collets d'habits furent relevés, les mouchoirs furent noués
autour du cou, pendant que la peau des deux hommes ruisselait
d'humidité et qu'ils se tenaient debout face-à-face.
Je remarquai que Belcher, d'un air très sérieux, murmura quelques
mots à l'oreille d'Harrison, qui se levait de dessus ses genoux,
que le forgeron faisait de la tête un signe d'assentiment, de
l'air d'un homme qui comprend et approuve les recommandations
qu'il reçoit. Et on vit aussitôt quels avaient été ces conseils.
Harrison allait faire succéder l'attaque à la défense.
Le résultat du repos après le dernier round avait convaincu les
seconds que leur champion, avec son endurance et sa vigueur,
devait avoir le dessus quand il s'agissait de recevoir et de
rendre des coups.
Et alors, pour achever l'affaire, survint la pluie.
Le gazon devenu glissant, neutralisait l'avantage que donnait à
Wilson son agilité et il allait éprouver plus de difficulté à
esquiver les attaques impétueuses de son adversaire.
L'art du ring consiste à tirer parti de circonstances de ce genre
et plus d'un second vigilant a fait gagner à son homme une
bataille presque perdue.
-- Allez-y, allez-y donc! hurlèrent ses deux seconds pendant que
tous les parieurs pour Harrison répétaient leurs cris à travers la
foule.
Et Harrison y alla de telle sorte qu'aucun de ceux qui le virent
ne devaient l'oublier.
Wilson le Crabe, aussi obstiné qu'une pierre, le recevait chaque
fois d'un coup lancé à la volée, mais il n'y avait pas de force,
pas de science humaine qui parût capable de faire reculer cet
homme de fer.
En des rounds qui se suivirent sans interruption, il se fraya
passage par des coups retentissants, comme des claques, du poing
droit et du gauche, et chaque fois qu'il touchait, il cognait avec
une puissance formidable.
Parfois il se couvrait la figure avec la main gauche, quand
d'autres fois, il négligeait toute précaution, mais ses coups
avaient un ressort irrésistible.
L'averse continuait à les fouetter. L'eau coulait à flots de leur
figure et se répandait en filets rouges sur leur corps, mais ni
l'un ni l'autre n'y prenaient garde, si ce n'est dans le but de
manoeuvrer de façon à ce qu'elle tombât sur les yeux de
l'antagoniste. Mais après une série de rounds, le champion de
l'Ouest faiblit.
Après cette série de rounds, la cote monta de notre côté et
dépassa le chiffre le plus élevé qu'elle eût atteint jusqu'alors
en sens inverse.
Le coeur défaillant dans la pitié et l'admiration que
m'inspiraient ces deux vaillants hommes, je souhaitais avec ardeur
que chaque assaut fût le dernier.
Et pourtant, à peine Jackson avait il crié: «Allez!» que tous deux
s'élançaient des genoux de leurs seconds, le rire sur leurs
figures abîmées et la blague sur leurs lèvres saignantes.
C'était là peut-être une humble leçon de choses, mais je vous en
donne ma parole, plus d'une fois dans ma vie, je me suis contraint
à accomplir une tâche pénible, en rappelant à mon souvenir cette
matinée des Dunes de Crawley.
Je me suis demande si j'étais faible au point de ne pouvoir faire
pour mon pays ou pour ceux que j'aimais, autant que le faisaient
ces deux hommes, en vue d'un enjeu misérable et pour se conquérir
de la considération parmi leurs pareils.
Un tel spectacle peut rendre plus brutaux ceux qui le sont déjà,
mais j'affirme qu’il a aussi son côté intellectuel et qu'en voyant
jusqu'où peut atteindre l'extrême limite de l'endurance humaine et
le courage, on reçoit un enseignement qui a sa valeur propre.
Mais si le ring peut produire d'aussi brillantes qualités, il faut
avoir un véritable parti pris pour nier qu’il puisse engendrer des
vices terribles et le destin voulut que ce matin-là, nous eussions
les deux exemples sous les yeux.
Pendant que la lutte se poursuivait et tournait contre le champion
de Sir Lothian Hume, le hasard fit que mes regards se détournèrent
fort souvent pour remarquer l'expression que prenait sa figure.
Je savais, en effet, avec quelle témérité il avait parié, je
savais que sa fortune aussi bien que son champion s'effondraient
sous les coups écrasants du vieux boxeur.
Le sourire confiant, qu'il avait en suivant les rounds du début,
avait depuis longtemps disparu de ses lèvres et ses joues avaient
pris une pâleur livide, en même temps que ses yeux gris et
farouches lançaient des regards furtifs de dessous les gros
sourcils.
Plus d’une fois, il éclata en imprécations sauvages, lorsqu'un
coup jetait Wilson à terre.
Mais je remarquai tout particulièrement que son menton ne cessait
de se retourner vers son épaule et qu'à la fin de chaque round il
avait de prompts et vifs coups d'oeil vers les derniers rangs de
la foule.
Pendant quelque temps, sur cette pente immense, formées de figures
qui s’étageaient en demi-cercle derrière nous, il me fut
impossible de découvrir exactement sur quel point son regard se
dirigeait.
Mais à la fin, je parvins à le reconnaître.
Un homme de très haute taille qui montrait une paire de larges
épaules sous un costume vert-bouteille, regardait avec la plus
grande attention de notre côté et je m'aperçus qu'il se faisait un
échange rapide de signaux presque imperceptibles entre lui et le
baronnet corinthien. Tout en surveillant cet inconnu, je vis que
le groupe dont il formait le centre était composé de tout ce qu’il
y avait de plus dangereux dans l’assemblée, des gens aux figures
farouches et vicieuses, exprimant la cruauté et la débauche.
Ils hurlaient comme une meute de loups à chaque coup et lançaient
des imprécations à Harrison chaque fois que celui-ci revenait dans
son coin.
Ils étaient si turbulents que je vis les gardes du ring se parler
à demi-voix et regarder de leur côté comme s'ils s'attendaient à
quelque incident, mais aucun d'eux ne se doutait à quel point le
danger était imminent et combien il pouvait être grave.
Trente rounds avaient eu lieu en une heure vingt-cinq minutes et
la pluie battante était plus forte que jamais.
Une vapeur épaisse montait des deux combattants et le ring était
transformé en une mare de boue.
Des chutes multiples avaient donné aux adversaires une couleur
brune à laquelle se mêlaient ça et là d'horribles taches rouges.
Chaque round avait donné l'indice que Wilson le Crabe baissait et
il était évident, même pour mes yeux inexpérimentés, qu'il
s'affaiblissait rapidement.
Il s'appuyait de tout son poids sur les deux Juifs quand ils le
ramenaient dans son coin et il chancelait quand ils cessaient de
le soutenir.
Mais sa science, grâce à de longs exercices, avait fait de lui une
sorte d'automate, de sorte que s'il se ralentissait et frappait
avec moins de force, il le faisait toujours avec la même justesse.
Et même un observateur de passage aurait pu croire qu'il avait le
dessus dans la lutte, car c'était le forgeron qui portait les
marques les plus terribles.
Mais il y avait dans les yeux de l'homme de l'Ouest je ne sais
quelle fixité, quel égarement, on ne sait quel embarras dans la
respiration qui nous révélaient que les coups les plus dangereux
ne sont pas ceux qui se voient le mieux à la surface.
Un vigoureux coup de travers, lancé à la fin du trente et unième
round, lui coupa la respiration et quand il se redressa pour le
trente-deuxième round, dans une attitude plus élégamment brave que
jamais, on eût dit qu'il avait le vertige, tant sa physionomie
rappelait celle d'un homme qui a reçu un coup d'assommoir.
-- Il a perdu au jeu de la balle au pot, s'écria Belcher. Vous
pouvez y aller de votre façon, maintenant.
-- Je me battrais encore toute une semaine, dit Wilson, haletant.
-- Que le diable m'emporte! J'aime son genre, cria Sir John Lade.
Il ne recule pas, il ne cède pas. Il ne cherche pas le corps à
corps. Il ne boude pas. C'est une honte de le laisser se battre.
Il faut l'emmener, le brave garçon.
-- Qu'on l'emmène! Qu'on l'emmène! répétèrent des centaines de
voix.
-- Je ne veux pas qu'on m'emmène. Qui ose parler ainsi? s'écria
Wilson qui était revenu après une nouvelle chute sur les genoux de
ses seconds.
-- Il a trop de coeur pour crier assez, dit le général
Fitzpatrick.
Puis s'adressant à Sir Lothian:
-- Vous qui êtes son soutien, vous devriez demander qu'on jette
l'éponge en l'air.
-- Vous croyez qu'il ne peut vaincre?
-- Il est battu sans rémission, monsieur.
-- Vous ne le connaissez pas. C'est un glouton de première force.
-- Jamais homme plus endurant n'ôta sa chemise, mais l'autre est
trop fort pour lui.
-- Eh bien! monsieur, je crois qu'il peut soutenir dix rounds de
plus.
En parlant, il se retourna à demi et je le vis lever le bras
gauche en l'air par un geste singulier.
-- Coupez les cordes! Qu'on joue franc jeu! Attendez que la pluie
cesse! cria derrière moi une voix de stentor.
Je vis que c'était celle de l'homme de haute taille à l'habit
vert-bouteille.
Son cri était un signal, car cent voix rauques partirent avec le
bruit d'un brusque coup de tonnerre, hurlant ensemble:
-- Franc jeu pour Gloucester! Forçons le ring, forçons le ring!
Jackson, venait de crier: «Allez!» et les deux hommes couverts de
boue étaient déjà debout, mais maintenant l'intérêt se portait sur
l'assistance et non sur le combat.
Plusieurs vagues, venant coup sur coup des rangs lointains de la
foule, y avaient déterminé autant d'ondulations dans toute sa
largeur.
Toutes les têtes oscillaient avec une sorte de cadence dans un
même sens comme dans un champ de blé, sous un coup de vent.
À chaque poussée le balancement augmentait. Ceux des premiers
rangs faisaient de vains efforts pour résister à l'impulsion qui
venait du dehors.
Enfin, deux coups secs se firent entendre.
Deux des piquets blancs, avec la terre adhérente à leur pointe,
furent lancés dans le ring extérieur et une frange de gens lancés
par la vague compacte qui était en arrière fut précipitée contre
la ligne des gardes.
Les longues cravaches s'abattirent, maniées par les bras les plus
vigoureux de l'Angleterre, mais les victimes, qui se tordaient en
hurlant, avaient à peine réussi à reculer quelques pas devant les
coups impitoyables qu'une nouvelle poussée de l'arrière les
rejetait de nouveau dans les bras des gardes.
Un bon nombre d'entre eux se jetèrent à terre et laissèrent passer
sur leur corps plusieurs vagues de suite, tandis que d'autres,
rendus enragés par les coups, ripostaient avec leurs ceintures de
chasse et leurs cannes.
Alors, pendant que la moitié de la foule se serrait à droite et
l'autre moitié à gauche, pour se soustraire à la pression de
derrière, cette vaste masse se coupa soudain en deux et, à travers
l'espace vide, s'élança une troupe de bandits venus de l'autre
bord. Tous étaient armés de cannes plombées et hurlaient:
-- Franc jeu et vive Gloucester!
Leur élan résolu entraîna les gardes, les cordes du ring intérieur
furent cassées comme des fils et en un instant, le ring devint le
centre d'une masse tourbillonnante, bouillonnante de têtes, de
fouets, de cannes s'abattant avec fracas, pendant que le forgeron
et l'homme de l'Ouest, debout au milieu de cette cohue, restaient
face-à-face, si serrés qu'ils ne pouvaient ni avancer ni reculer
et ils continuaient à se battre sans faire attention au chaos qui
faisait rage autour d'eux, pareils à deux bouledogues qui se
tiendraient mutuellement par la gorge.
La pluie battante, les jurons, les cris de douleur, les ordres,
les conseils lancés à tue-tête, l'odeur forte du drap mouillé, les
moindres détails de cette scène, vue dans ma première jeunesse,
tout cela me revient maintenant que je suis vieux, avec autant de
netteté que si c'était d'hier. À ce moment, il ne nous était pas
facile de faire des remarques, car nous nous trouvions, nous
aussi, au milieu de cette foule enragée, qui nous portait de côté
et d'autre et parfois nous soulevait de terre.
Nous faisions tout notre possible pour nous maintenir derrière
Jackson et Berkeley Craven. Ceux-ci, malgré les bâtons et les
cravaches qui se croisaient autour d'eux, continuaient à marquer
les rounds, et à surveiller le combat.
-- Le ring est forcé, cria de toute sa force Sir Lothian Hume.
J'en appelle au juge. La lutte est nulle et sans résultat.
-- Gredin! s'écria mon oncle avec colère. C'est vous qui avez
organisé cela.
-- Vous avez déjà un compte à régler avec moi, dit Hume d'un ton
sinistre et narquois.
Et pendant qu'il parlait, un mouvement de la foule le jeta en
plein dans les bras de mon oncle.
Les figures des deux hommes n'étaient qu'à quelques pouces de
distance l’une de l'autre, et les yeux effrontés de Sir Lothian
Hume durent se baisser sous l'impérieux dédain qui brillait d'une
froide lueur dans ceux de mon oncle.
-- Nous réglerons nos comptes, ne vous en inquiétez pas, bien que
ce soit me dégrader que d'aller sur le terrain avec un monsieur de
votre sorte. Où en sommes-nous, Craven?
-- Nous aurons à prononcer partie remise, Tregellis.
-- Mon homme est en plein combat.
-- Je n'y puis rien. Il m'est impossible de remplir ma tâche quand
à chaque instant, je reçois un coup de fouet ou de canne.
Jackson se lança soudain dans la foule, mais il revint les mains
vides et l'air piteux.
-- On m'a volé ma montre de chronométreur, s'écria-t-il. Un petit
gredin me l'a arrachée de la main.
Mon oncle porta la main à son gousset.
-- La mienne a disparu aussi, s'écria-t-il.
-- Prononcez la remise sans délai ou votre homme va être malmené,
dit Jackson.
Et nous vîmes l'indomptable forgeron, debout devant Wilson pour un
autre round, pendant qu'une douzaine de bandits, la trique à la
main, commençaient à le cerner.
-- Consentez-vous à une remise, Sir Lothian Hume?
-- J'y consens.
-- Et vous, Sir Charles?
-- Non, certes.
-- Le ring a disparu.
-- Ce n'est pas ma faute.
-- Ma foi, je n'y puis rien. Comme juge, j'ordonne que les
champions se retirent et que les enjeux soient rendus à leurs
possesseurs.
-- Une remise! une remise! cria-t-on de tous côtés.
Et bientôt la foule se dispersa de tous côtés, les piétons au pas
de course pour prendre une bonne avance sur la route de Londres,
les Corinthiens à la recherche de leurs chevaux et de leurs
voitures.
Harrison courut au coin de Wilson et lui serra la main.
-- J'espère que je ne vous ai pas fait trop de mal.
-- J'en ai assez reçu pour avoir de la peine à me tenir debout. Et
vous?
-- Ma tête chante comme une bouilloire. C'est cette pluie qui m'a
favorisé.
-- Oui, j'ai cru un moment que je vous battrais. Je ne désire pas
une plus belle lutte.
-- Ni moi non plus. Bonjour.
Et alors les deux champions aux braves coeurs se frayèrent passage
à travers les bandits hurlants, comme deux lions blessés parmi une
meute de loups et de chacals.
Je le répète, si le ring est tombé bien bas, il ne faut pas
l'attribuer principalement aux boxeurs de profession mais à la
cohue de parasites et de gredins qui vivent autour.
Ils sont autant au-dessous du pugiliste honnête que le rôdeur de
champs de courses et le truqueur sont au-dessous du noble cheval
de course qui sert de prétexte pour commettre leurs coquineries.