XVII -- AUTOUR DU RING

Parmi toute cette vaste multitude, je fus un de ceux, en bien

petit nombre, qui virent de quel côté arrivait ce chapeau noir, si

opportunément lancé par-dessus les cordes.

J'ai déjà parlé d'un _gig_ qui approchait isolément et arrivait

grand train, par la route du sud.

Mon oncle l'avait aperçu, mais en avait été distrait par la

discussion entre sir Lothian Hume et le juge au sujet de l'heure.

Quant à moi, j'avais été si frappé de l'allure furieuse à laquelle

arrivaient les retardataires, que j'étais resté à les regarder

avec une sorte de vague espoir, dont je n'osais rien dire, par la

crainte de causer à mon oncle un nouveau désappointement.

Je venais de voir que le _gig_ contenait une femme et un homme,

lorsque soudain je vis le véhicule faire un écart sur la route, se

lancer en bondissant au galop de cheval, cahotant sur les roues et

coupant court à travers la lande, écrasant les touffes de genêts,

puis s'enfonçant jusqu'aux moyeux dans la bruyère et les mares.

Lorsque le conducteur arrêta ses juments couvertes d'écume, il

jeta les rênes à sa compagne, s'élança à bas de son siège et se

lança furieusement à travers la foule et bientôt fut lancé le

chapeau qui apprit à tous le défi porté.

-- Maintenant, je suppose, Craven, dit mon oncle aussi froidement

que si ce coup de théâtre avait été arrangé d'avance et avec soin

par lui, rien ne nous presse.

-- À présent que votre champion a jeté son chapeau dans le ring,

vous pouvez prendre votre temps, Sir Charles.

-- Mon neveu, votre ami a certainement paru à temps. Il s'en est

fallu de l'épaisseur d'un cheveu...

-- Ce n'est pas Jim, monsieur, dis-je tout bas. C'en est un autre.

Les sourcils soulevés de mon oncle exprimèrent l'étonnement.

-- Comment! un autre! s'exclama-t-il.

-- Et un solide encore! brailla Belcher, en se donnant sur la

cuisse une claque qui fit le bruit d'un coup de pistolet. Eh! que

ma carcasse saute si ce n'est pas ce vieux Jack Harrison en

personne.

Nous jetâmes un regard sur la foule et nous vîmes la tête et les

épaules d'un homme robuste et vaillant qui gagnait peu à peu du

terrain, en laissant derrière lui un sillage en forme de V, comme

il s'en forme derrière un chien qui nage.

Maintenant qu'il se rapprochait du bord intérieur où la foule

était moins dense, il leva la tête, et nous vîmes la figure

bonhomme et tannée du forgeron qui se tourna vers nous.

Dès qu'il fut sorti de la foule, il ouvrit vivement son grand par-

dessus sous lequel il parut en tout son équipement de combattant,

culottes noires, bas chocolat et souliers blancs.

-- Je suis bien fâché d'arriver aussi tard, Sir Charles. Je serais

venu plus tôt, mais il m'a fallu du temps pour arranger ça avec la

femme. Je n'ai pu la décider tout d'un coup, et il a fallu

l'emmener avec moi et nous avons discuté la chose en route.

Et jetant un coup d'oeil sur le _gig_, j'y vis en effet mistress

Harrison qui y était assise. Sir Charles fit signe à Jack

Harrison.

-- Qu'est-ce qui peut bien vous amener ici, Harrison? dit-il.

Jamais je ne fus plus content de voir un homme de ma vie que je le

suis de vous voir en ce moment, mais j'avoue que je ne vous

attendais pas.

-- Mais, monsieur, vous avez été prévenu que je viendrais.

-- Non, certainement non.

-- N'avez-vous pas reçu un mot d'avis, Sir Charles, d'un nommé

Cummings qui est le maître de l'auberge de Friar's Oak? Maître

Rodney que voici le connaît bien.

-- Nous l'avons vu ivre mort à l'hôtel _Georges_.

-- Ça y est, j'en avais eu peur, s'écria Harrison avec dépit. Il

est toujours comme cela quand il est excité. Jamais je n'ai vu un

homme se monter la tête comme il l'a fait quand il a su que je

prendrais cette lutte à mon compte. Il s'est muni d'un sac de

souverains pour parier pour moi.

-- C'est donc pour cela que la cote a changé? dit mon oncle. Il en

a entraîné d'autres.

-- Je craignais tellement qu'il ne se mit à boire, que je lui

avais fait promettre d'aller tout droit vous trouver sans perdre

une minute. Il avait un billet pour vous.

-- J'ai appris qu'il était arrivé à l'hôtel _Georges_ à six

heures. Or, je ne suis arrivé de Reigate qu'à sept heures passées

et, à ce moment-là, je suis sûr qu'il devait avoir bu sa

commission. Mais où est votre neveu Jim et comment avez-vous pu

savoir qu'on aurait besoin de vous?

-- Ce n'est pas sa faute, je vous en réponds, s'il vous a laissé

dans le pétrin. Quant à moi, j'ai reçu l'ordre de le remplacer.

Cet ordre m'a été donné par le seul homme en ce monde, auquel je

n'aurais jamais désobéi.

-- Oui, Sir Charles, dit mistress Harrison qui était descendue du

_gig_ et s'était approchée de nous, tirez de lui le meilleur parti

que vous pourrez pour cette fois, car vous n'aurez plus mon Jack,

dussiez-vous me le demander à genoux.

-- Elle n'encourage pas du tout les sports. Ça c'est un fait! dit

le forgeron.

-- Les sports! s'écria-t-elle d'une voix criarde où perçaient le

mépris et la colère. Revenez m'en parler quand tout sera fini.

Elle s'éloigna en toute hâte et je la vis plus tard, assise parmi

la bruyère, le dos tourné à la foule et les mains sur les

oreilles, toute recroquevillée, toute convulsionnée

d'appréhension.

Pendant que se passait cette scène rapide, la foule était devenue

de plus en plus tumultueuse, tant par l'impatience que lui causait

le retard que par son redoublement d'entrain, lorsqu'elle avait

entrevu la bonne fortune inespérée de voir un boxeur aussi réputé

qu'Harrison.

Son nom avait déjà circulé et plus d'un connaisseur âgé avait tiré

de sa poche sa bourse en filet, pour mettre quelques guinées sur

l'homme qui allait représenter l'école du passé en face de l'école

du présent.

Les jeunes gens penchaient pour l'homme de l'Ouest et l’on avait

encore quelques petites variations dans la cote, selon que se

modifiait la proportion des partisans de l'un ou de l'autre, dans

les groupes de la foule.

Pendant ce temps-là, sir Lothian Hume faisait des embarras auprès

de l'honorable Berkeley Craven, qui était resté debout près de

notre voiture.

-- Je dépose une protestation formelle contre cette manière

d'agir, dit-il.

-- Pour quels motifs, monsieur?

-- Parce que l'homme présenté ici n'est pas celui qu'a désigné en

premier lieu Sir Charles Tregellis.

-- Je n'ai désigné absolument personne, vous le savez bien, dit

mon oncle.

-- Les paris ont été tenus dans l'idée que le jeune Jim Harrison

serait l'adversaire de mon champion. Maintenant, au dernier

moment, il est retiré pour être remplacé par un autre plus

redoutable.

-- Sir Charles Tregellis ne dépasse en rien son droit, dit Craven

d'un ton ferme. Il a pris l'engagement de présenter un homme qui

serait en dedans des limites d'âge convenues, et l'on me dit

qu'Harrison remplit ces conditions. Vous avez trente-cinq ans

passés, Harrison?

-- Quarante ans le mois prochain, monsieur.

-- Très bien. Je déclare que la lutte peut s'engager.

Mais, hélas! il y avait une autorité supérieure à celle du juge

lui-même, et nous avions à subir un incident qui fut le prélude et

parfois aussi la fin de bien des luttes d'autrefois.

À travers la lande était arrivé un cavalier vêtu de noir, avec des

bottes de chasse à revers de basane, suivi d'un couple de grooms,

et ce groupe de cavaliers se dessinait nettement au sommet des

ondulations, puis disparaissait au fond des plis de terrain

alternativement.

Quelques personnes de la foule qui savaient observer avaient jeté

des regards soupçonneux du côté de ce cavalier, mais le plus grand

nombre l'aperçurent seulement lorsqu'il eut arrêté son cheval sur

un tertre qui dominait l'amphithéâtre et d'où, avec une voix de

stentor, il annonça qu'il représentait le _Custos Rotulorum_ de Sa

Majesté dans le comté de Sussex et qu'il déclarait la réunion de

cette assemblée contraire à la loi, et qu'il avait charge de la

disperser en employant au besoin la force.

Jamais, jusqu'alors, je n'avais compris cette crainte profondément

enracinée, ce respect salutaire que la loi avait fini, au bout de

bien des siècles, à imprimer à coups de trique dans l'âme de ces

insulaires sauvages et turbulents.

Voilà donc un homme, flanqué simplement de deux domestiques, en

face de trente mille autres hommes irrités, mécontents, et parmi

lesquels sa trouvaient en grand nombre des boxeurs de profession

et aussi parmi ces derniers, des représentants de la classe la

plus brutale et la plus dangereuse qu'il y eût dans le pays.

Et pourtant, c'était cet homme isolé qui parlait de recourir à la

force pendant que l'immense multitude flottait en murmurant

pareille à un animal indocile et de dispositions farouches, face-

à-face avec une puissance, qu'il savait sourde à tout

raisonnement, capable de vaincre toute résistance.

Mais mon oncle, ainsi que Berkeley Craven, sir John Lade et une

douzaine d'autres lords et gentlemen accoururent au devant de ce

gêneur du sport.

-- Je suppose que vous avez un mandat, monsieur? dit Craven.

-- Oui, monsieur, j'ai un mandat.

-- Alors, la loi me donne le droit de l'examiner.

Le magistrat lui tendit un papier bleu.

Les gentlemen, qui formaient le petit groupe, penchèrent la tête

pour l'examiner, car la plupart d'entre eux étaient eux-mêmes des

magistrats et fort attentifs à découvrir la moindre bévue dans la

rédaction.

À la fin, Craven haussa les épaules et rendit le papier.

-- Il me parait en forme, monsieur, dit-il.

-- Il est absolument correct, répondit le magistrat avec

affabilité. Pour vous éviter une perte de votre temps précieux,

gentlemen, je puis vous dire, une fois pour toutes, que je suis

parfaitement résolu à interdire tout combat, en quelques

circonstances que ce soit, sur le territoire du comté dont j'ai la

charge et je suis décidé à vous suivre tout le jour pour

l'empêcher.

Dans mon inexpérience, je me figurais que cela paraissait terminer

l'affaire d'une façon définitive, mais je n'avais pas rendu

justice à la prévoyance des personnes qui organisent ces

rencontres et j'ignorais également les avantages qui faisaient de

la dune de Crawley un lieu de réunion privilégié. Les patrons, les

parieurs, le juge, le chronométreur tinrent conseil.

-- Il y a sept milles de terrain au-delà de la frontière du

Hampshire et deux au-delà de celle du Surrey, dit Jackson.

Le fameux maître du ring avait arboré en l'honneur de la

circonstance un magnifique habit écarlate aux boutonnières brodées

d'or, une canne blanche, un chapeau à boucle avec large ruban

noir, des bas de soie blancs, des culottes couleur marron clair.

Ce costume faisait bien valoir sa superbe prestance et

particulièrement ces fameux mollets en balustre qui avaient tant

contribué à faire de lui le premier des coureurs et des sauteurs,

aussi bien que le plus redoutable des pugilistes anglais.

Sa figure aux traits durs, aux os saillants, ses yeux perçants et

son énorme carrure faisaient de lui un excellent meneur pour cette

troupe rude et tapageuse qui l'avait pris pour commandant en chef.

-- Si je pouvais me hasarder à vous donner un avis, dit l'affable

magistrat, ce serait de passer du côté du Hampshire car, du côté

du Sussex, sir James Ford n'est pas moins opposé que moi à ces

sortes de réunions, tandis que Mr Merridew de Long Hall, qui est

le magistrat du Hampshire, est moins rigoureux sur ce point.

-- Monsieur, dit mon oncle en soulevant son chapeau de façon à

produire le plus grand effet, je vous suis infiniment obligé. Si

le juge le permet, il n'y aura qu'à déplacer les piquets.

L'instant d'après, ce fut une scène de la plus vive animation.

Tom Owen et son auxiliaire Fogs, aidés des gardiens du ring,

arrachèrent les piquets et les cordes et les emportèrent dans un

autre endroit de la plaine.

Wilson le Crabe fut enveloppé dans de grands manteaux et emmené

dans la barouche, pendant que le champion Harrison prenait la

place de Mr Craven sur notre voiture.

Ensuite, l'immense foule se déplaça, cavaliers, véhicules,

piétons, se mouvant comme un flot lent sur la vaste surface de la

lande.

Les voitures avaient un mouvement de roulis et de tangage, comme

des vaisseaux qui naviguent, cependant qu'elles avançaient sur

cinquante de front, secouées, cahotées par toutes les inégalités

qu'elles rencontraient.

De temps à autre, avec un bruit sec et sourd, une clavette de

moyeu partait, une roue s'abattait sur les touffes de bruyère et

des éclats de rire accueillaient les gens de la voiture, tandis

qu'ils contemplaient piteusement le désastre.

Puis, dans une partie de la lande où les broussailles étaient plus

clairsemées et la surface plus égale, les piétons se mirent à

courir, les cavaliers firent jouer les éperons, les conducteurs

firent claquer leurs fouets et toute la foule s'écoula en une

course au clocher, affolée à la suite de la barouche jaune et de

la voiture rouge qui formaient l'avant-garde.

-- Que pensez-vous de nos chances? dit mon oncle à Harrison de

façon à ce que je pus l'entendre, pendant que les juments allaient

avec précaution sur ce terrain inégal.

-- Ce sera ma dernière lutte, Sir Charles, dit le forgeron. Vous

avez entendu la bonne femme dire que, si elle me laissait aller,

ce serait à la condition de ne plus le lui demander. Il faut que

je fasse de mon mieux pour que cette lutte soit bonne.

-- Mais votre entraînement?

-- Je suis toujours en entraînement, monsieur. Je travaille ferme

du matin au soir et je ne bois que de l'eau. Je ne crois pas que

le capitaine Barclay puisse faire mieux avec toutes ses règles.

-- Il a le bras un peu long pour vous.

-- Je me suis battu avec d'autres qui l'avaient plus long encore

et je les ai vaincus. Si on en venait à un corps à corps, j'aurais

tous les avantages et avec une poussée, je viendrais à bout de

lui.

-- C'est un match entre la jeunesse et l'expérience. Eh bien! Je

ne retirerais pas une guinée de mon enjeu. Mais à moins qu'il ait

été contraint, je ne pardonnerai pas au jeune Jim de m'avoir

abandonné.

-- Il était contraint, Sir Charles.

-- Vous l'avez vu, alors?

-- Non, patron, je ne l'ai pas vu.

-- Vous savez où il est?

-- Ah! il ne m'est pas permis de parler dans un sens ou dans

l'autre. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il ne lui a pas

été possible d'agir autrement. Mais voici le policier qui revient

sur nous.

Ce personnage de mauvais augure revint au galop près de notre

voiture, mais cette fois avec une mission plus aimable.

-- Mon ressort s'arrête à ce fossé, monsieur, dit-il. Je me figure

que vous aurez peine à trouver un endroit plus avantageux pour une

partie de boxe que ce champ en pente douce qui se trouve de

l'autre côté. Là je suis absolument certain que personne ne

viendra vous déranger.

Le désir manifeste, qu'il avait de voir la lutte s'engager,

contrastait si fort avec le zèle qu'il avait mis à nous chasser de

son comté, que mon oncle ne put s'empêcher de lui en faire

l'observation.

-- Le rôle d'un magistrat n'est point de fermer les yeux sur une

violation de la loi, répondit-il, mais si mon collègue du

Hampshire n'éprouve point de scrupules à permettre cela dans son

ressort, je ne serais pas fâché de voir la lutte.

Et donnant de l'éperon à son cheval, il alla se placer sur un

tertre voisin, d'où il espérait bien voir ce qui se passerait.

Alors, j'eus sous les yeux tous ces détails d'étiquette, ces

curiosités d'usages qui se sont perpétués jusqu'à nos jours; ils

sont encore si récents que nous ne sommes pas parvenus à nous

persuader qu'un jour ils seront recueillis par quelque historien

de la société avec autant de zèle que les sportsmen en mettaient à

les observer.

La lutte prenait un certain caractère de dignité, grâce à un

rigide code de cérémonies, tout comme le choc entre chevaliers

bardés de fer était précédé et embelli par l’appel des hérauts et

le détail des armoiries.

Aux yeux de bien des gens d'autrefois, le duel dut apparaître

comme une épreuve sanguinaire et barbare, mais nous qui le

contemplons au bout d'une ample perspective, nous y voyons une

rude et vaillante préparation aux conditions de la vie dans un

siècle de fer.

Et tout de même, maintenant que le ring est devenu une chose du

passé aussi bien que les lices, une philosophie plus large doit

nous faire comprendre que, quand les choses apparaissent d'elles-

mêmes d'une façon si naturelle et si spontanée, c'est qu'elles ont

une fonction à remplir, c'est qu'il y a moins de mal à ce que deux

hommes se battent, de leur propre gré, jusqu'à l'épuisement de

leurs forces, c'est, dis-je, un moindre mal que si l'idéal de

l'énergie et de l'endurance courait le risque de s'abaisser chez

un peuple dont le destin est si complètement subordonné aux

qualités individuelles du citoyen.

Qu'on en finisse avec la guerre, si l'intelligence de l'homme est

capable de supprimer cette chose maudite, mais jusqu'au jour où

l'on en trouvera le moyen, qu'on se garde de s'en prendre à ces

qualités premières, auxquelles nous pouvons, à tout moment, être

obligés de recourir pour nous tenir en sûreté.

Tom Owen et son original aide Fogs, qui réunissait les professions

de boxeur et de poète, mais qui, heureusement pour lui, tirait

meilleur parti de ses poings que de sa plume, eurent bientôt

établi le ring selon les règles alors en vogue.

Les poteaux de bois blanc, dont chacun portait les initiales P.C.

du _Pugiling-Club_, furent plantés de façon à délimiter un carré

de vingt-quatre pieds de côté entourés de cordes.

En dehors de ce ring, une autre enceinte fut disposée; il y avait

huit pieds de largeur entre les deux.

L'enceinte intérieure était destinée aux combattants et à leurs

seconds tandis que dans l'enceinte extérieure, des places étaient

réservées au juge, au chronométreur, aux patrons des champions et

à un petit nombre de personnages distingués ou favorisés du nombre

desquels je fus, étant en compagnie de mon oncle.

Une vingtaine de pugilistes bien connus, y compris mon ami Bill

War, Richmond le noir, Maddox, la Gloire de Westminster, Tom

Belcher, Paddington Jones, Tom Blake l'endurant, Symonds le

bandit, Tyne le tailleur et d'autres furent disposés comme gardes

dans l'enceinte extérieure.

Tous ces gaillards portaient les hauts chapeaux blancs qui étaient

si en faveur auprès des gens à la mode. Ils étaient armés de

cravaches à monture d'argent, marquées aux initiales P.C.

Si quelqu'un, vagabond de l'East End ou patricien du West End, se

faufilait dans l'enceinte extérieure, le corps des gardiens, au

lieu de recourir aux raisonnements ou aux prières, tombait à tour

de bras sur le coupable et le cravachait sans merci, jusqu'à ce

qu'il se fût enfui du terrain défendu.

Et malgré cette garde formidable et ces procédés sauvages, les

gardes qui avaient à soutenir l'effort de poussée en avant d'une

foule enragée, étaient souvent aussi éreintés que les combattants

eux-mêmes à la fin d'une rencontre.

Jusqu'à ce moment-là, ils formaient une ligne de sentinelles qui

présentait, sous une série d'uniformes chapeaux blancs, tous les

types possibles du boxeur, depuis la figure fraîche et juvénile de

Tom Belcher, de Jones et des autres nouvelles recrues, jusqu'aux

faces cicatrisées et mutilées des vieux professionnels.

Pendant qu'on s'occupait de planter les poteaux, de fixer les

cordes, je pouvais, grâce à ma place privilégiée, entendre les

propos de la foule qui était derrière moi. Deux rangs de cette

foule étaient allongés par terre, les deux autres rangs

agenouillés et le reste debout en colonnes serrées sur toute la

pente douce, de telle sorte que chaque ligne ne pouvait voir que

par-dessus les épaules de celle qui était en avant d'elle.

Il y avait plusieurs spectateurs et, de ce nombre, de fort

expérimentés, qui voyaient les chances d'Harrison sous le jour le

plus sombre, et j'avais le coeur gros à entendre leurs propos.

-- Toujours la même histoire, disait l'un. Ils ne veulent pas se

mettre dans la tête que les jeunes doivent avoir leur tour. Il

faut le leur enfoncer dans la tête à coups de poing.

-- Oui, oui, disait un autre, c'est comme cela que Jack Slack a

battu Boughton et que moi-même, j'ai vu Hooper le ferblantier

mettre en morceaux le marchand d'huile. Ils en viennent tous là

avec le temps et maintenant c'est le tour d'Harrison.

-- N'en soyez pas si sûr que ça, s'écria un troisième. J'ai vu

Jack Harrison se battre cinq fois et jamais je ne l'ai vu vaincu.

C'est un boucher, vous dis-je.

-- C'était, voulez-vous dire.

-- Eh bien, je ne vois pas qu'il ait tant changé que cela. Et je

suis prêt à mettre dix guinées sur mon opinion.

-- Comment! dit très haut un homme placé juste derrière moi et qui

faisait l’important, en parlant avec l'accent lourd et zézayant de

l'ouest. D'après ce que j’ai vu de ces jeunes gens de Gloucester,

je ne crois pas qu’Harrison eût tenu bon pendant dix rounds, quand

il était dans sa première jeunesse. Je suis arrivé hier par le

coche de Bristol et le garde m'a dit qu'il avait quinze mille

livres sonnant en or dans le coffre, qui avaient été envoyées pour

miser sur notre homme.

-- Ils auront de la chance s'il revient, leur argent, dit un

autre. Harrison n'est pas une demoiselle au combat et il a de la

race jusqu'à la moelle des os. Il ne reculerait pas quand même son

adversaire serait aussi gros que Carlton House.

-- Peuh! répondit l'homme de L'Ouest. C'est seulement dans les

pays de Bristol et de Gloucester que l’on trouve les hommes

capables de battre ceux des pays de Bristol et de Gloucester.

-- Vous avez un fameux toupet de parler ainsi, dit une voix

irritée dans la foule qui se trouvait derrière lui. Il y a six

hommes de Londres qui se chargeraient de démolir douze de ceux qui

nous arrivent de l'Ouest.

L'affaire aurait peut-être débuté par un engagement impromptu

entre le cockney indiqué et le gentleman venu de Bristol, si un

tonnerre d’applaudissements n'était pas venu couper court à leur

altercation.

Ces applaudissements étaient dus à l'apparition sur le ring de

Wilson le Crabe, suivi de Sam le Hollandais et de Mendoza, qui

portaient le bassin, l'éponge, la vessie à eau-de-vie et autres

insignes de leur office.

Dès qu'il fut entré, Wilson le Crabe défit le foulard jaune serin

qui lui ceignait les reins et l'attacha à un des poteaux des

angles où le foulard resta agité par la brise.

Ensuite ses seconds lui remirent un paquet de petits rubans de la

même couleur et faisant le tour du ring, il les offrit comme

souvenir de lutte aux Corinthiens, au prix d'un shilling la pièce.

Son petit commerce, qui marchait fort bien, ne fut interrompu que

par l'arrivée d'Harrison qui entra posément, tranquillement, en

enjambant les cordes ainsi qu'il convenait à son âge plus mûr et à

ses articulations moins souples.

Les cris qui l'accueillirent furent plus enthousiastes encore que

ceux qui avaient salué Wilson, et ils exprimaient une admiration

plus profonde, car la foule avait déjà eu le temps de voir le

physique de Wilson, tandis que celui d'Harrison était une

nouveauté pour elle.

J'avais souvent contemplé les bras et le cou du puissant forgeron,

mais je ne l'avais jamais vu nu jusqu'à la ceinture.

Je n'avais point compris la merveilleuse symétrie de développement

qui avait fait de lui, dans sa jeunesse, le modèle favori des

sculpteurs de Londres.

Ce n'était plus du tout cette peau lisse, blanche, ces jeux de

lumière sur les saillies des muscles qui faisaient de Wilson un

coup d'oeil si agréable.

Au lieu de cela, on se trouvait en présence d'une grandeur

rudement taillée, d'un enchevêtrement de muscles noueux.

On eût dit les racines d'un vieux chêne se tordant pour aller de

la poitrine à l'épaule et de l'épaule au coude.

Même quand il était au repos, le soleil jetait des ombres sur les

courbes de sa peau. Mais quand il faisait un effort, chaque muscle

faisait saillir ses faisceaux en masses distinctes et nettes et

faisait de son corps un amas de noeuds et d'aspérités.

La peau de sa figure et de son corps était d'une teinte plus

foncée, d'un grain plus serré que celle de son adversaire plus

jeune, mais il paraissait avoir plus de résistance, de dureté et

cette apparence était encore plus marquée par la couleur plus

sombre de ses bas et de ses culottes.

Il entra dans le ring en suçant un citron, suivi de Jim Belcher et

de Caleb Baldwin le fruitier.

Il se dirigea vers le poteau et noua son foulard gorge de pigeon

par-dessus le foulard jaune de l'homme de l'Ouest et enfin se

dirigea vers son adversaire la main tendue.

-- J'espère que vous allez bien, Wilson? dit-il.

-- Pas trop mal merci, répondit l'autre. Nous nous parlerons sur

un autre ton, j'espère, avant de nous quitter.

-- Mais sans rancune, dit le forgeron.

Et les deux hommes échangèrent un ricanement avant de se placer

dans leurs coins.

-- Puis-je demander, monsieur le juge, si ces deux hommes ont été

pesés? demanda Sir Lothian Hume, debout dans l'enceinte

extérieure.

-- Ils viennent d'être pesés sous mes yeux, monsieur, répondit Mr

Craven. Votre homme a fait baisser le plateau à treize stone trois

et Harrison a treize huit.

-- C'est un homme de quinze stone, depuis la taille jusqu'à la

tête, s'écria Sam le Hollandais de son coin.

-- Nous lui en ferons perdre un peu avant la fin.

-- Vous en recevrez plus de lui que vous n'en avez jamais acheté,

répliqua Jim Belcher.

Et la foule de rire à ces rudes plaisanteries.

Jim Harrison, boxeur · 第 21 / 27 题