ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE

Le lendemain, j'ai rencontré l'Adversaire, qui me parle de mes réunions:

«Cela doit bien vous ennuyer!» Je l'assure que je me plais plus avec les

travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au café.

--Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier?

--Les différences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois

qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien.

Mais vous commettez une erreur où je tombais dans les premiers temps. En

causant avec des électeurs d'une certaine classe, pris individuellement,

je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes réunis par

une passion commune créent une âme, mais aucun d'eux n'est une partie de

cette âme. Chacun, la possède en soi, mais ne se la connaît même pas.

C'est seulement dans l'atmosphère d'une grande réunion, au contact de

passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites

réflexions, il permet à son inconscient de se développer. De la somme de

ces inconscients naît l'âme populaire. Pour la créer, seuls valent des

ouvriers, des gens du peuple, plus spontanés, moins liés de petits

intérêts que des esprits réfléchis. Elle est analogue à chacun de ceux

qui la composent, et n'est identique à aucun. Elle dépasse tout individu

en énergie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle décide spontanément,

ce sont les conditions nécessaires de la vie.

L'Adversaire s'est mis à rire. Et du ton d'un homme qui a passé des

examens:

--Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algébrique?

--Il ne s'agit pas de cette sagesse-là, mais de vivre. Un arbre, sans

rien soupçonner des belles théories de l'École forestière, sait mieux

qu'aucun garde général quand il doit se développer, dans quel sens,

selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanément

la foule.

--Voilà bien de la philosophie, dit Martin en secouant la tête, mais

comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant

d'âpreté ses adversaires? Par quel biais vous prêtez-vous à faire votre

partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre

toutes les opinions et de dégager ce qu'il y a de légitime dans chaque

manière de voir?

--Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de

philosophie éloigne du ton ordinaire de la polémique, beaucoup y ramène.

Dans ses éléments en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni

moi ne sommes la vérité complète, et nous engage ainsi à une grande

modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des

maîtres: «Personne, disent-ils, n'est la vérité complète, tous nous en

sommes des aspects.» Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects

de la vérité manquant, la vérité complète ne serait plus concevable.

Ainsi faut-il que je satisfasse à toutes les conditions de mon

individualisme, parmi lesquelles une des plus impérieuses est que je

vous nie.

Mais voici mieux encore: en admettant la méchanceté et la mauvaise foi

de mes adversaires (ce qui est le thème ordinaire de toute polémique),

je fais une hypothèse très précieuse et bien conforme à la méthode

indiquée par Descartes dans ses _Principes_, par Kant dans sa _Critique

de la raison pure,_ et par Auguste Comte, qui vous touche peut-être

davantage, dans son _Cours de philosophie positive._ La science, en

effet, admet couramment ceci: «_La planète Neptune, n'eût-elle jamais

été vue, devrait être affirmée. Fût-elle un astre purement fictif, la

concevoir serait rendre un grand service à l'astronomie, car seule elle

permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors

inexplicables._» De même les vices de mes adversaires, fussent-ils

fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilités de

psychologue, un grand nombre de leurs actes fâcheux; c'est une

conception qui explique d'une manière très heureuse la réprobation et

l'animosité qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons

un peu plus compliquées. En combattant leurs vices imaginaires, vous

triomphez de leurs défauts réels. Pour ce procédé je m'en rapporterai

à un maître que vous goûtez certainement: personne n'a vu la figure du

ferment rabique; personne n'a constaté expressément son existence, et

Pasteur guérit de la rage en cultivant ce microbe hypothétique,

peut-être absolument fictif.

Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je

n'aboutisse pas à une désillusion trop pénible.

--Je n'ai guère l'angoisse du résultat, lui répondis-je. Quand on s'est

institué un fort dédain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu

importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce

que valent les choses, sitôt possédées, et des moyens de les acquérir,

que la seule mesure de mon sentiment à leur égard tient en ceci que ce

sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les

plus misérables.

La conclusion paraîtra sèche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes

instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et

sans bonté. Mais quoi! de fois à autre ne faut-il pas déblayer un peu

toute cette racaille où nous commet la vie active! C'était d'ailleurs

exprimer à Martin de profitables vérités. Je dois à quelque habitude

d'analyser le sens des mots le privilège de ne pas assujettir mes idées

à la phraséologie familière.

Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, «haine,

rancune, regrets, désirs,» sont tentées de croire à la réalité de ces

sentiments en elles. Pour moi, je vois que les événements n'éveillent

guère sur mon moral d'impressions plus variées que la tuile qui me frôle

en tombant; je note, pour l'éviter, le toit d'où elle glissa, je me

soigne si elle m'a blessé; en aucun cas, je ne m'attarde à m'en faire

une opinion sentimentale. Seulement j'ai à l'égard des tuiles possibles

une continuelle méfiance, à laquelle je donne une allure de déférence.

Un homme fort distingué, employé d'une grande administration, disait:

«Je salue les huissiers le premier, pour être sûr qu'ils me

salueront.»--«Moi aussi», lui répondis-je. Comme je ne suis employé

d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas écouté. Mais en

réalité que de fois je consulte des niais, simplement pour éviter qu'ils

me conseillent ou me désapprouvent!

Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de

soi-même, être absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les

citoyens comme ses égaux, ou pour mieux dire comme égaux entre eux, ce

qui fait qu'il plaisait assez naturellement à la masse?

Charles Martin était incapable de comprendre l'élévation morale, le

parfait désintéressement de ces principes. C'était avec toute la fureur

d'un sectaire, et même la réflexion d'un homme méthodique, qu'il se

composait des préférences! Par un mécanisme très fréquent, ses

convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses intérêts. Il eût

été incapable de trouver des torts à celui qu'il aimait. C'est par là

qu'il arrivait à joindre l'agrément de relations douteuses à la

satisfaction de s'élever contre les mauvaises fréquentations. J'en avais

un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Bérénice, pour qui il

avait une passion sensuelle, naturellement voilée sous l'intérêt le plus

élevé, le gênant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme

de grande famille que les siens avaient brutalement empêché d'épouser

cette jeune fille. Version qui avait un instant étonné mon amie, puis

très vite lui avait paru la vérité, tant nous sommes tous conduits à

modifier les faits d'après nos sentiments.

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Le culte du moi 3: Le jardin de Bérénice · 第 39 / 52 题