Je touche ici un point délicat de la vie de Petite-Secousse. La présence
auprès d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent
étonné. «Ces deux personnes, me disais-je n'ont guère de point de
contact, car Bérénice a naturellement une sentimentalité très fine.
Se plairaient-elles par quelque autre côté que le sentimental?»
Des allures très molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie
éveillèrent ma perspicacité.
Je confessai Bérénice; elle me répondit avec une aisance, bien éloignée
de l'effronterie et mêlée de douceur, qui me toucha d'une sensualité un
peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres,
tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite
fille, dans le musée du roi René, lui avaient donné une opinion fort
différente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports
de la sensualité et de l'amour. Son esprit ne s'était pas plié à établir
entre ces deux formes de notre sensibilité les attaches étroites qui
font que pour nous l'une ne va guère sans l'autre.
Et pour achever de vous dévoiler la pensée de Bérénice, telle que je la
surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de
croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extrême délicatesse: jeune
et ardente, désoeuvrée et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu
tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les
cheveux démêlés de sa molle amie.
Du point de vue de la raison froide, peut-être Bérénice a-t-elle raison.
L'amour n'a pas grand'chose à voir avec les gestes sensuels. Une femme
parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'élite de la
cavalerie française et, pour l'aimer d'amour, un prêtre austère, comme
notre divin Lacordaire, dont le seul regard la pénétrera plus qu'aucune
caresse dans aucun lit. Ces réflexions pourtant ne me satisfaisaient
guère à cause du caractère peu harmonieux de cette défaillance de
Bérénice.
Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le mérité est d'être
instinctif, se laisse-t-il aller à ces déviations? Quand elle
s'abandonne, ne voit-elle pas les détails fâcheux de sa chute:
Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez développé et puis
elle-même ferme les yeux. N'empêche qu'un jour; dans une de nos
promenades, je me laissai aller à lui vanter avec amertume les délicates
amours des plantes.
Peut-être avais-je trop lourdement appuyé. Elle m'écouta avec surprise,
puis, dans une pénible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si
touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit
rougir de ma sotte enquête; et quand mes soupçons auraient quelque
justesse, mon indignation n'était-elle pas faite, pour une part, de
froissements personnels?
Je pris sa main émue dans ma main et lui dis:
--Petite fille, vous êtes pour moi une chère fontaine de vie. Ce serait
d'un homme grossier de réfléchir sur les inconvénients des diverses
attitudes que notre condition d'homme nous contraint à prendre. Croyez
bien que je n'ai pas cette médiocrité d'arrêter mon imagination sur les
complaisances auxquelles vous engagent peut-être ces sens et cette
beauté charnelle que vous reçûtes de vos aïeux. Si je m'inquiétai, c'est
uniquement par piété pour M. de Transe. Après réflexion, il me semble
bien que vous avez sauvé le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans
doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez été la plus sage en faisant
la part du feu. Et même s'il vous arrive de priver celui qui est dans le
cercueil d'une de vos pensées, qui sont maintenant tout ce qu'il peut
attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu,
rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amitié que je lui voue et
des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beauté,
s'appliquera à l'expiation de vos péchés.
Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien.
Dans la soirée, Bérénice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de
douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je
lui développe mes théories, puis me le tendit: c'était elle-même et une
jeune femme, au-dessous de qui elle avait écrit «Bougie-Rose», pour
qu'on ne pût s'y tromper, et cette légende, légèrement modifiée, de la
divine parabole: «Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus;
Philippe a choisi la meilleure part.»
J'admirai que cette petite fille cachât une malice si gracieuse derrière
sa physionomie. Cette misère la mit dans mon imagination plus près
encore de la nature, et la grâce avec laquelle elle s'en expliqua
transforma en sympathie un peu triste la répugnance que j'avais de sa
défaillance.
«O ma beauté, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daigné
être imparfaite, en sorte qu'il me restât quelque embellissement à
apporter à votre édifice.»
Dans la suite je dus reconnaître que le sentiment exprimé sous forme
séduisante dans cette phrase était gros des plus lourdes erreurs, C'est
là que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter
contre l'instinct, sous prétexte de faire rentrer Bérénice dans la
sagesse vitale.
* * * * *
Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos défaillances et nos chagrins, et
quoique sachant nous en faire des images supportables, nous étions loin
de la pleine satisfaction de l'Adversaire, à qui nul homme ni événement
ne rivera jamais son clou.
Ma Bérénice, en me devenant suspecte, et mon contact perpétuel avec les
électeurs me mettaient dans un état assez particulier de tristesse
nerveuse. Peut-être la fièvre qui monte des étangs d'Aigues-Mortes aux
approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un désir âpre et
indéfini de solitude; j'aurais voulu rêver seul en face de ma pensée.
Une dépêche qui sonne à ma porte, mon courrier à dépouiller me faisaient
d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus à un degré aussi intense
l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner
une image de moi-même conforme à leur tempérament, et tout l'écoeurement
de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence
avec la description de leur caractère. Mon réveil du matin, dans ces
journées écrasées de menues besognes, était déjà troublé: n'ai-je pas
entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier?
Pour réagir contre cet état nerveux, il n'est qu'un remède, empirique
mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de
société et surtout dans les réveils de nuit, se raidir et prononcer une
phrase, un raisonnement préparés à l'avance. Cela peut surprendre, mais
ces angoisses sont le résultat d'une force qui tourbillonne en nous
(souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette
force; il faut ordonner un cerveau désordonné.
Deux ou trois fois, dans notre énervement, Bérénice et moi, nous dûmes
convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce
mélange malsain de sa tristesse et de mes inquiétudes, était prise de
vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins
d'amitié et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brisée.
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