BÉRÉNICE A AIGUES-MORTES.--LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRANÇOIS
DE TRANSE.
J'étais à Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais
les mélancoliques beautés, je m'étais mis en relation avec les esprits
les plus généreux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de
toute modification et avec ceux qu'on avait mécontentés. Nous causâmes
ensemble des injures subies par la patrie, tant à l'intérieur qu'à
l'extérieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.
Au milieu de ces délicates démarches, c'est Bérénice qui m'occupait.
Arles, où rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du musée du roi
René. Ses arènes et ses temples dévastés manifestent que les hommes sont
des flétrisseurs; or si j'ai tant aimé ma petite amie, c'est qu'elle
était pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais
sincère qu'envers ceux de qui la beauté fut humiliée: souvenirs décriés,
enfants froissées, sentiments offensés. Saint-Trophime, humide et
écrasé, dit une louange irrésistible à la solitude et s'offre comme un
refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait
jadis, quand, m'échappant de mes dures besognes ou d'études abstraites,
je courais, fort tard dans la soirée, à mes étranges rendez-vous avec
Petite-Secousse. Ce n'était, vraiment, ni amour, ni amitié; dans cette
trop forte vie parisienne, qui créait en moi la volonté mais laissait en
détresse des parts de ma jeunesse, c'était un besoin extrême de douceur
et de pleurs.
Ainsi rêvant à l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille
éclatante, je me promène sous le cloître. Des colombes roucoulent sur
son bas toit de tuiles, les écoliers énervés tapagent dans la ruelle, et
pourtant c'est la paix où mon rêve est à l'aise. Arles, visitée tant
d'hivers, toujours me fut une cité de vie intérieure. Chevaux qui riez
avec un entrain mystérieux dans l'_Adoration des rois_ de Finsonius,
--petite vierge de quinze ans, grave et délicate, avec vos yeux à nous
faire mourir, qui présidez un _Conseil provincial_ de jolis hommes vêtus
avec une brillante diversité de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de
noir tombant sur de longues robes blanches,--et vous surtout, ma très
chère reine de Saba, de la seconde travée de la galerie Est du cloître,
vous qui existez à peine, mais que je maintiens dans mon imagination,
--l'âme que je vous apporte, si différents que soient les gestes où elle
se témoigne, n'a pas varié. Les petites intrigues auxquelles je semble
participer ne me pénètrent que pour se modifier harmonieusement en moi;
elles sont les conditions négligeables du culte nouveau que je vous
rends.
Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes années écoulées me semblèrent
pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette
mélancolique avenue. Mes années sont des tombeaux où je n'ai rien couché
de ce que j'aimais; je n'ai abandonné aucune des belles images que j'ai
créées, et Bérénice, qui me fut l'une des plus chères, est
ressuscitée....
Au musée, devant les deux danseuses mutilées qu'on y voit, je m'arrêtai:
Pauvres petites dames qui avez tant allumé les désirs des hommes, vous
êtes aujourd'hui mutilées? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un
sein dévêtu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait
dans un geste charmant, a été brisée. Les barbares n'ont pas épargné ces
fleurs légères.
Et soudain mon désir devint irrésistible d'aller voir à Aigues-Mortes ce
qu'ils avaient fait de Bérénice.
* * * * *
Dans le train si lent à traverser la Camargue, je rêvais de ces mornes
remparts qui depuis sept siècles subsistent intacts. J'évoquais ces
mystérieux Sarrasins, ces légers Barbaresques qui pillaient ces côtes et
fuyaient, insaisis même par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier
qu'ils assaillaient sans trêve, est toujours à son poste, étendu sur la
plaine, comme un chevalier, les armes à la main, est figé en pierre sur
son tombeau.
Sur ce plat désert de mélancolie où règnent les ibis rosés et les
fièvres paludéennes, parmi ces duretés et ces sublimités prévues par mon
imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait
infiniment.
* * * * *
Aigues-Mortes! consonnance d'une désolation incomparable! quand je
descendis de la gare, déjà les grenouilles avaient commencé leur
coassement; il n'était pas encore cinq heures, mais cette plaine
immense, toute rayée de petits canaux, est leur fiévreux royaume. Une
jeune fille, à qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit à me
conduire; nous contournâmes les hautes murailles, puis quittant l'ombre
de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crénelée, nous prîmes
une chaussée étroite entre deux eaux stagnantes. C'est à quelque cent
mètres, sur un terre-plein, que je trouvai la pâle maison de Bérénice,
faisant face au soleil couchant. Cinq à six arbres l'entouraient, les
seuls qu'on aperçût dans la vaste étendue où cette soirée d'hiver
mettait une transparence de pleine mer. A l'entrée de son grêle jardin,
ma chère Bérénice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus
gracieux que celui de son premier accueil.
Cette année, la mode était des couleurs jaunes, vieux rosé, violet
évêque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces
tons, et le paysage, avec ces étrangetés de l'hiver méridional, faisait
voir des couleurs» identiques ou complémentaires.
Cette pâle maison de Rosemonde, rosée à cette heure d'un étrange soleil
couchant, me séduisit dès l'abord par l'inattendu d'une installation
sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis méridional que je
redoutais. Petite-Secousse faisait là aussi étrange figure qu'une
brillante perruche des Iles dans une cage de noyer ciré. Je crus y
sentir une maison d'amour, glacée par l'absence d'amour; mais la petite
main brûlante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me témoigner son
contentement de me revoir me donnait la fièvre.
Singulière fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces
ânes charmants de Provence, aux longs yeux résignés, et des canards, un
peu viveurs et dandineurs, qui des étangs revenaient pour leur repas du
soir. Je reconnus cette générosité d'âme, jadis devinée sous son masque
trop serré d'enfant. Pourquoi toujours rétrécir notre bonté, pourquoi
l'arrêter au chien et au chat? En moi-même, je félicitai Petite-Secousse
d'avoir précisément choisi l'âne et le canard, pauvres compagnons, à
l'ordinaire sevrés de caresses et même de confortable, parce que, sur
leur maintien philosophique, ils sont réputés se satisfaire de très peu
de chose. Leur volonté amortie de brouillards, leur entêtement de
besoigneux, elle comprenait tout cela sans dédain ni répugnance.
N'avait-elle pas vécu jadis dans un profond rapport avec nos aïeux du
quinzième siècle, comme ceux-ci maladroits, très proches de la nature et
étriqués!
* * * * *
Nous nous tûmes un long instant, car j'étais saisi par l'émouvante
simplicité du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosphère chargée d'eau
laisse se détacher les objets avec une prodigieuse netteté et leur donne
ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'à Venise et en Hollande.
Devant nous se découpait le carré intact des hautes murailles crénelées,
coupées de tours et se développant sur deux kilomètres. Au pied de cette
masse rude, campée dans l'immensité, jouaient des enfants pareils à des
petites bêtes chétives et malignes. Mais mon regard détourné se fondait
au loin sur la plaine profonde et ses immenses étangs d'un silence
éternel et si doux!
Quand j'obéis à Bérénice, qui redoutait pour moi la fièvre qui rôde le
soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon dont les
vastes glaces nous laissèrent suivre le coucher du soleil, une émotion
presque pieuse gonflait mon coeur. Le thé que nous buvions ne devait pas
apaiser mon énervement, mais elle me parlait avec une gaîté légère et un
imprévu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement
sensibles et qui ne laissèrent pas mon excitation se souiller. Entre
mille riens, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que
cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au
théâtre de Nîmes et appelait assez drôlement «Bougie-Rose, parce qu'elle
est prétentieuse comme une bougie rosé». Puis elle sonna sa domestique
pour que je connusse tout le monde.
A dire vrai, j'étais un peu étonné de voir Petite-Secousse propriétaire,
mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger là-dessus. Du reste,
peu m'importait le sens de ses discours; elle avait une de ces voix
graves et élégantes qui pénètrent sensuellement dans les veines, nous
engourdissent et font éclore la mélancolie. C'était toujours l'ancienne
petite fille, mais la puberté avait fondu sa dureté et comme feutré les
brusqueries un peu sombres de sa dixième année. Du petit animal entêté
qui m'avait un soir donné sa main fiévreuse, elle n'avait conservé,
parmi ses grâces de jeune femme, que cette saveur de sembler un être
tout d'instinct et nullement asservi par son milieu.
Charmante et secrète ainsi, elle excitait infiniment mon imagination
et m'emplissait de volupté. Je ne sais rien de plus troublant que de
retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Cela
éveille l'idée si passionnante des transformations de la nature; nous
distinguons confusément que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas
une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'écoule. Avec
une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos
bras, la préserver contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune
de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que
les siècles, de ce qui est en train de périr.
Quand Bérénice était petite fille, dans mon désir de l'aimer, j'avais
beaucoup regretté qu'elle n'eût pas quelque infirmité physique. Au moins
pour intéresser mon coeur avait-elle sa misère morale. Une tare dans ce
que je préfère à tout, une brutalité sur un faible, en me prouvant le
désordre qui est dans la nature, flattent ma plus chère manie d'esprit
et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre être injurié
pour rétablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui violée.
Je m'écarte des êtres triomphants, pour aimer, comme aime Petite-Secousse,
les beaux yeux résignés des ânes, les tapisseries fanées, ou encore,
comme j'aurais voulu qu'elle fût elle-même, les petites malades qui
n'ont pas de poupées. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que
de consoler.
A Aigues-Mortes, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses grands cils
mélancoliques, je m'égarai de cette façon de sentir. Je me sentis
disposé à la posséder. Et comme le plus sûr moyen dans le tête-à-tête,
pour arriver à la sensualité, me parut toujours les sentiers de la
mélancolie, au soir tombant je priai Petite-Secousse de me raconter ces
tristesses qu'elle m'avait indiquées d'un mot léger à Arles, quand une
de ses larmes tomba sur sa main que je baisais.
* * * * *